Saint Laurent martyr
Collecte
Nous vous prions, Seigneur, d’éteindre en nous l’ardeur de nos vices, vous qui avez donné au bienheureux Laurent la force de surmonter les flammes de ses tourments.
Office
4e leçon
Sermon de saint Léon, Pape.
Alors que les puissances publiques des Gentils poursuivaient dans leur fureur l’élite des membres du Christ, et s’attaquaient de préférence à l’ordre sacerdotal, l’impie persécuteur s’enflamma contre le Diacre Laurent, préposé non seulement au sacré ministère, mais aussi à l’administration du bien de l’Église. Il se promettait une double proie par la prise d’un seul homme, et s’il le faisait traditeur du trésor sacré, il le ferait en même temps apostat de la vraie religion. Cet homme, avide de richesses et ennemi de la vérité, est armé comme de deux torches ardentes : son avarice, pour lui prendre l’or de l’Église ; son impiété, pour lui ravir le Christ. Il demande à ce gardien sans tache du sanctuaire de lui livrer les richesses de l’Église, auxquelles aspire son avidité. Le Diacre très chaste, lui montrant alors le dépôt qu’il en a fait, lui présente les troupes nombreuses des pauvres serviteurs de Dieu. Dans leur nourriture et leur vêtement, il avait comme enseveli ces richesses désormais inamissibles : d’autant mieux à l’abri de toute atteinte, que le saint emploi en avait été plus assuré.
5e leçon
Le magistrat frémit, voleur frustré dans son dessein de rapine, et, dans la haine ardente d’une religion qui a institué un tel emploi des richesses, n’ayant rien trouvé en Laurent des biens terrestres, il entreprend de lui enlever un trésor plus excellent et de lui ravir le dépôt qui était pour lui la plus sacrée des richesses. Il lui ordonne de renoncer au Christ, et il se dispose à attaquer le courage intrépide de ce cœur de Diacre par de cruels supplices. A l’impuissance des premiers, il en fait succéder de plus violents. Il commande que ces membres déchirés et ces chairs où les coups ont ouvert tant de plaies, soient placés sur un feu qui les rôtisse ; sur un gril de fer, qui lui-même a emprunté longuement au feu la vertu de brûler, changeant tour à tour la situation de ce corps que retournent les bourreaux, il veut tout ensemble augmenter la douleur des tortures et prolonger le supplice.
6e leçon
Tu ne peux rien, tu ne gagnes rien, sauvage cruauté. L’élément mortel se dérobe à la fin à tes tortures : Laurent monte au ciel et te laisse tes flammes impuissantes. Les flammes n’ont pu vaincre la charité du Christ : et ce feu qui brûlait au dehors a été plus faible que celui qui, au dedans, embrasait le cœur du Martyr. Tu as exercé, ô persécuteur, ta cruauté sur ce Martyr, tu lui as donné libre cours et tu as grandi la gloire de ses palmes en accumulant les supplices. Toutes tes inventions ne servent-elles pas à glorifier sa victoire, alors que les instruments de son supplice deviennent l’honneur de son triomphe ? Réjouissons-nous donc, mes frères bien-aimés, d’une joie spirituelle : et dans la mort bienheureuse de cet illustre héros, glorifions le Seigneur, qui est admirable dans ses saints, et nous donne en eux tout ensemble le secours et l’exemple : il a fait éclater sa gloire d’une extrémité à l’autre de l’univers, alors que de l’orient jusqu’à l’occident resplendissent les flambeaux du diaconat, et que Rome est autant illustrée par Laurent, que Jérusalem l’a été par Étienne.
7e leçon
Homélie de saint Augustin, Évêque
Le Seigneur Jésus était lui-même ce grain qui devait mourir et se multiplier : mourir victime de l’infidélité des Juifs, se multiplier par la foi des peuples. Or, exhortant déjà à suivre les traces de sa passion : « Celui, dit-il, qui aime son âme, la perdra ». Ces paroles peuvent s’entendre de deux manières. « Celui qui l’aime, la perdra », c’est-à-dire : Si tu l’aimes, perds-la. Si tu désires conserver la vie dans le Christ, ne crains pas de mourir pour le Christ. On peut les entendre également d’une autre façon : « Celui qui aime son âme, la perdra » ; ne l’aime pas, de peur que tu ne la perdes ; ne l’aime pas en cette vie, pour ne pas la perdre dans la vie éternelle.
8e leçon
La dernière explication que j’ai donnée semble être davantage le sens de l’Évangile. Car on y lit ensuite : « Et celui qui hait son âme en ce monde, la conserve pour la vie éternelle ». Donc, quand il est dit plus haut : « Celui qui aime son âme », il faut sous-entendre : en ce monde, celui-là la perdra assurément. Mais celui qui hait son âme en ce monde, celui-là la garde pour la vie éternelle. Grande et étonnante sentence : d’où il ressort que l’homme a pour son âme un amour qui cause sa perte, et une haine qui l’empêche de périr. Si vous l’aimez mal, vous la haïssez ; si vous la haïssez bien, vous l’aimez. Heureux ceux qui haïssent pour conserver, de crainte de perdre en aimant.
9e leçon
Mais veille à ce que ne s’insinue pas dans ton esprit la pensée de vouloir te tuer, en comprenant ainsi le devoir de haïr ton âme en ce monde ; de là vient que certains hommes méchants et pervers, cruels et impies, homicides d’eux-mêmes, se livrent aux flammes, se noient, se jettent dans les précipices, et périssent. Ce n’est pas là ce que le Christ a enseigné : au contraire, il a même répondu au diable qui lui suggérait de se précipiter du haut du temple : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu ». De même le Seigneur dit à Pierre, « indiquant par quelle mort il devait glorifier Dieu : Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudras pas ». Paroles qui nous enseignent assez clairement que celui qui marche à la suite de Jésus-Christ doit, non point se donner la mort, mais la recevoir d’un autre.
« Autrefois la mère des faux dieux, du Christ aujourd’hui l’Épouse, à cette heure par Laurent la victoire s’attache, ô Rome, à ton nom. Triomphatrice des rois superbes, ton empire s’imposait aux nations ; mais à ta gloire manquait, ayant réduit la barbarie, d’avoir aussi dompté les impures idoles. Victoire de sang, mais non plus tumultueuse, comme celles d’un Camille, d’un César ; combat de la foi qui s’immole à elle-même, et par la mort détruit la mort. De quelle voix, par quelles louanges célébrer cette mort ? Sur quel mode chanterons-nous dignement un pareil martyre ? »
Ainsi débute le poème sublime où Prudence a consacré les traditions qui de son temps, si rapproché encore de la grande lutte, entouraient d’une incomparable auréole le front du diacre romain. C’était l’heure où l’éloquence enchanteresse de saint Ambroise redisait elle-même la rencontre de Sixte et du lévite au chemin du martyre. Avant l’abeille de Milan, avant le chantre des Couronnes, Damase, Pontife suprême, consignait pour la postérité, dans ses monumentales inscriptions dignes de la majesté des temps du triomphe, cette victoire de Laurent par la seule foi que le poète exaltait dans des strophes immortelles.
Rome multipliait les démonstrations en l’honneur de l’invincible athlète qui, sur le gril ardent, avait prié pour sa délivrance. Non contente d’insérer son nom au Canon sacré, elle entourait l’anniversaire de sa naissance au ciel des mêmes privilèges de solennité, de vigile et d’octave, que celui des glorieux Apôtres ses fondateurs. Sur son sol empourpré du sang de bien d’autres témoins du Christ, chaque pas du lévite autrefois, chaque souvenir de Laurent, voyait surgir une église attestant la gratitude spéciale de la cité reine. Parmi tant de sanctuaires rappelant à divers titres sa mémoire bénie, celui qui gardait le corps du martyr prenait place à la suite des églises du Latran, de Sainte-Marie de l’Esquilin, de Pierre au Vatican, de Paul sur la voie d’Ostie : Saint-Laurent-hors-les-murs complétait le nombre des Basiliques majeures qui sont l’apanage réservé du Pontife romain, comme étant l’expression de sa juridiction universelle et immédiate sur toutes les Églises, comme représentant les patriarcats de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche, de Constantinople, de Jérusalem, entre lesquels se divise l’univers. Ainsi, par Laurent, la Ville éternelle achevait de se montrer pour ce qu’elle est, le centre du monde et la source de toute grâce.
De même que Pierre et Paul sont la richesse, non de Rome seule, mais de la terre, Rome vit donc aussi Laurent acclamé comme l’honneur du monde ; ennoblie par son héroïsme, l’humanité régénérée personnifia en lui le courage des autres martyrs. Au commencement de ce mois, Étienne même se levait du lieu où il s’était couché dans la mort, pour venir confondre ses honneurs de Protomartyr avec la gloire du diacre de Sixte II dans la communauté d’une seule tombe. Le triomphe, comme la lutte de tous, parut atteindre en lui au dernier sommet : bien que la persécution dût avoir encore de terribles retours et multiplier pendant un demi-siècle les hécatombes, la victoire de Laurent fut considérée comme le coup qui frappait le paganisme au cœur ; l’enfer s’était heurté, pour sa perte, à un amour plus inflexible que ses feux.
« Le démon, dit Prudence, avait pressé dans une lutte acharnée le témoin de Dieu ; il tombait lui-même percé de coups, et demeurait à jamais terrassé. Cette mort du saint athlète fut la vraie mort des temples ; alors Vesta vit déserter le palladium, sans pouvoir le venger. Tous ces Quintes, coutumiers des superstitions que Numa jadis avait instituées, se pressent, ô Christ, en tes parvis, et chantent des hymnes à ton martyr. Lumières du sénat, Luperques et Flamines baisent le seuil des Apôtres et des Saints. Nous y voyons d’illustres familles, patriciens et nobles matrones, offrir en vœu leur clarissime lignée, gage de chères espérances. Le pontife, au front naguère ceint de bandelettes, s’enrôle sous le signe de la Croix ; la vestale Claudia visite, ô Laurent, ton sanctuaire ».
Ne soyons pas étonnés si, du haut des sept collines, la solennité de ce jour remplit aussitôt l’univers des échos de sa triomphante allégresse. « Autant il serait impossible à Rome de rester cachée, proclame saint Augustin, autant il l’est que la couronne de Laurent se dérobe aux yeux ». « . En Orient comme en Occident, à Byzance comme à Rome, peuples et princes fondaient des temples à son honneur. En retour, au témoignage de l’évêque d’Hippone, « ses bienfaits ne pouvaient se compter, montrant quel était son mérite : qui l’a prié, sans être exaucé ? »
Nous donc aussi, conclurons-nous avec Maxime de Turin, « dans cette dévotion concordante du monde célébrant partout le triomphe du bienheureux Laurent, comprenons que c’est une chose sainte et qu’il plaît à Dieu que nous honorions, dans la ferveur de nos âmes, la naissance au ciel de celui dont les flammes radieuses répandent aujourd’hui sur l’Église universelle du Christ un éclat de victoire. Pour son insigne pureté d’âme qui le fit lévite, pour la plénitude de sa foi qui lui valut la dignité du martyre, c’est justement que nous l’exaltons comme presque l’égal des Apôtres ».
Saint Jean-Marie Vianney confesseur mémoire des Saints Cyriaque Large et Smaragde
Collecte
Dieu tout-puissant et miséricordieux, vous avez rendu saint Jean-Marie admirable par son zèle pastoral et son ardeur soutenue pour la prière et la pénitence : faites, nous vous en prions, qu’à son exemple et par son intercession, nous puissions gagner au Christ les âmes de nos frères et obtenir avec eux la gloire éternelle.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Jean-Marie Vianney, né au bourg de Dardilly dans le diocèse de Lyon d’une famille de pieux cultivateurs, donna, dès son enfance, de nombreux indices de sainteté. Quand, âgé de huit ans il gardait les brebis, il avait coutume, tantôt d’apprendre à d’autres enfants par sa parole et son exemple à réciter le Rosaire agenouillés devant l’image de la Mère de Dieu, tantôt de confier le troupeau à sa sœur ou à quelque autre et de se rendre dans un lieu solitaire où il vaquait plus librement à l’oraison devant une statue de la sainte Vierge. Chérissant les pauvres, il faisait ses délices de les amener par groupes dans la maison de son père et de les aider en toutes manières. Il fut confié au curé du bourg d’Écully pour recevoir l’enseignement littéraire ; mais comme ses dispositions pour l’étude étaient encore peu développées, il y rencontra des difficultés presque insurmontables. Implorant le secours divin dans le jeûne et l’oraison, il se rendit en mendiant au tombeau de saint François Régis pour demander plus de facilité à s’instruire. Après avoir suivi avec effort et peine le cours de théologie, il fut trouvé suffisamment capable pour recevoir les saints ordres.
Cinquième leçon. Nommé vicaire du bourg d’Écully, Jean-Marie s’appliqua de toutes ses forces sous la direction et à l’exemple de son curé, à atteindre les degrés les plus élevés de la perfection pastorale. Trois ans plus tard il fut envoyé au village d’Ars qui devait être rattaché peu de temps après au diocèse de Belley et, comme un ange venu du ciel, il renouvela la face de sa paroisse, la rendant florissante de toute négligée et abandonnée qu’elle était devenue. Assidu de nombreuses heures chaque jour au saint tribunal et à la direction des consciences, il établit l’usage fréquent de la sainte Communion, fonda de pieuses associations et inculqua d’une manière admirable aux âmes une tendre piété envers la Vierge Immaculée. Convaincu qu’un devoir du pasteur est d’expier les fautes du peuple à lui confié, il n’épargnait à cette fin ni prières, ni veilles, ni macérations et jeûnait continuellement. Comme Satan ne pouvait souffrir une si grande vertu de l’homme de Dieu, il le tourmenta d’abord par diverses vexations et le combattit ensuite ouvertement ; mais Jean-Marie souffrait patiemment les afflictions les plus pénibles.
Sixième leçon. Souvent invité par les curés voisins à venir, comme le font les missionnaires, pourvoir au salut des âmes en prêchant et en entendant les confessions, il était toujours prêt à rendre service à tous. Enflammé de zèle pour la gloire de Dieu, il réussit à établir les missions avec les exercices pieux qu’elles comportent, en plus de cent paroisses et à les assurer par des fondations. Entretemps Dieu faisait éclater le mérite de son serviteur par des miracles et des dons surnaturels. Telle fut l’origine de ce célèbre pèlerinage qui durant vingt ans fit affluer à Ars près de cent mille hommes de toute condition et de tout âge venus, non seulement de la France et de l’Europe mais même des régions les plus éloignées de l’Amérique. Épuisé moins par la vieillesse que par les labeurs, il mourut au jour qu’il avait prédit, le 4 août de l’an mil huit cent cinquante - neuf, dans le baiser du Seigneur étant âgé de soixante-treize ans. Beaucoup de miracles l’ayant signalé, il fut béatifié par Pie X et canonisé par Pie XI en l’année jubilaire mil neuf cent vingt-cinq. Le même Pape étendit sa fête à l’Église universelle.
Au troisième nocturne. Du Commun.
Homélie de saint Grégoire, Pape.. Homelia 13 in Evang.
Septième leçon. Mes très chers frères, le sens de la lecture du saint Évangile que vous venez d’entendre est très clair. Mais de crainte qu’elle ne paraisse, à cause de sa simplicité même, trop élevée à quelques-uns, nous la parcourrons brièvement, afin d’en exposer la signification à ceux qui l’ignorent, sans cependant être à charge à ceux qui la connaissent. Le Seigneur dit : « Que vos reins soient ceints ». Nous ceignons nos reins lorsque nous réprimons les penchants de la chair par la continence. Mais parce que c’est peu de chose de s’abstenir du mal, si l’on ne s’applique également, et par des efforts assidus, à faire du bien, notre Seigneur ajoute aussitôt : « Ayez en vos mains des lampes allumées ». Nous tenons en nos mains des lampes allumées, lorsque nous donnons à notre prochain, par nos bonnes œuvres, des exemples qui l’éclairent. Le Maître désigne assurément ces œuvres-là, quand il dit : « Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ».
Huitième leçon. Voilà donc les deux choses commandées : ceindre ses reins, et tenir des lampes ; ce qui signifie que la chasteté doit parer notre corps, et la lumière de la vérité briller dans nos œuvres. L’une de ces vertus n’est nullement capable de plaire à notre Rédempteur si l’autre ne l’accompagne. Celui qui fait des bonnes actions ne peut lui être agréable s’il n’a renoncé à se souiller par la luxure, ni celui qui garde une chasteté parfaite, s’il ne s’exerce à la pratique des bonnes œuvres. La chasteté n’est donc point une grande vertu sans les bonnes œuvres, et les bonnes œuvres ne sont rien sans la chasteté. Mais si quelqu’un observe les deux préceptes, il lui reste le devoir de tendre par l’espérance à la patrie céleste, et de prendre garde qu’en s’éloignant des vices, il ne le fasse pour l’honneur de ce monde.
Neuvième leçon. « Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces, afin que lorsqu’il viendra et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt ». Le Seigneur vient en effet quand il se prépare à nous juger ; et il frappe à la porte, lorsque, par les peines de la maladie, il nous annonce une mort prochaine. Nous lui ouvrons aussitôt, si nous l’accueillons avec amour. Il ne veut pas ouvrir à son juge lorsqu’il frappe, celui qui tremble de quitter son corps, et redoute de voir ce juge qu’il se souvient avoir méprisé ; mais celui qui se sent rassuré, et par son espérance et par ses œuvres, ouvre aussitôt au Seigneur lorsqu’il frappe à la porte, car il reçoit son Juge avec joie. Et quand le moment de la mort arrive, sa joie redouble à la pensée d’une glorieuse récompense.
Jean-Marie Vianney naquit de pieux cultivateurs au bourg de Dardilly, diocèse de Lyon. Dès son enfance, il apparut que la divine Providence l’appellerait un jour à devenir apôtre. A l’âge de huit ans, gardant les brebis, il avait coutume de rassembler les petits enfants aux genoux d’une image de la Mère de Dieu, pour leur apprendre et réciter avec eux le Rosaire ; ou bien, confiant son troupeau à sa sœur ou quelque autre, il se retirait dans un taillis écarté, pour y vaquer plus librement à la prière. Employé aux travaux des champs, s’il arrivait que quelque parole plus libre échappât à ses compagnons, il les reprenait doucement ; d’autres fois, recherchant la solitude, il remuait la terre en pensant au ciel, et pour éviter que le travail ne détournât son âme de la contemplation, il plaçait près de lui une statuette de la Vierge. Plein d’amour pour les pauvres, il faisait ses délices de les amener par troupes à la maison paternelle, de les nourrir, de les réchauffer au foyer, ne les laissant point repartir sans avoir appris le Symbole à ceux qui ne le savaient pas. Admirable était sa candeur, constant son zèle pour l’immaculée Mère de Dieu, ardent son culte pieux pour l’Eucharistie. Aussi tout le monde annonçait-il qu’il serait prêtre. Mais confié pour ses études au curé du bourg d’Écully, sa lenteur d’esprit fit qu’il y éprouva de grandes et quasi insurmontables difficultés. Cherchant près de Dieu le secours, il recourut alors sans se lasser au jeûne et à la prière, puis se rendit, mendiant son pain, au tombeau de saint François Régis, afin d’obtenir la facilité d’apprendre. Sa pieuse confiance ne fut point trompée, car son cours de théologie laborieusement achevé, on le trouva suffisamment apte pour être admis aux Ordres.
Nommé vicaire du curé d’Écully, il s’adonna tout entier sous sa conduite à atteindre les plus hauts sommets de la perfection pastorale. Après trois ans, on l’envoyait, tel un Ange du ciel, au village d’Ars qui devait être peu après rattaché au diocèse de Belley. L’ignorance des premiers éléments de la foi y était générale, la maison de Dieu négligée, presque abandonnée, l’usage des Sacrements oublié, le jour du Seigneur inobservé, les danses en honneur, les auberges trop fréquentées. Mais rien n’aura raison de la vaillance du pasteur : il visite en grande charité chacun des habitants, parle au peuple avec tant d’amour de Dieu que tous avec lui fondent en larmes ; il restaure son église, introduit la fréquente communion, établit de pieuses confréries. Pour la protection des jeunes filles délaissées un asile est bâti, qu’il nomme la Providence, et soutient à l’aide de ressources plus d’une fois fournies par Dieu ; des écoles sont ouvertes aux enfants des deux sexes ; le culte de la Vierge immaculée, de sainte Philomène, est l’objet de la tendre piété des âmes ; et bientôt l’heureuse bourgade se voit partout réputée comme une école de toutes les vertus. Cependant le pasteur, estimant que c’était à lui d’expier les péchés de son peuple, n’épargnait ni prières, ni veilles, ni macérations. La nuit, son sommeil, qu’il prenait sur la planche nue et que lui disputaient bien des soucis, était de deux ou trois heures ; souvent ses jeûnes se prolongeaient trois jours, et il n’accordait à sa faim que la plus misérable nourriture, à sa soif un verre d’eau ; chaque jour la chaîne de fer, le cilice, la discipline ensanglantaient son corps. Non moins extrême était la pauvreté qu’il s’imposait pour Dieu. Arrivait-il qu’il eût à sa disposition un mets plus recherché, ou quelque argent, ou quelque pièce de mobilier, tout allait aux pauvres. Satan, ne pouvant supporter une vertu si grande, excita d’abord contre l’homme de Dieu la calomnie, puis bientôt s’en prit directement à lui, le poursuivant des plus cruelles vexations ; mais Jean-Marie prenait tout en patience, l’expérience lui ayant appris que lorsque les assauts diaboliques se faisaient plus furieux, c’était l’annonce de l’arrivée de plus grands pécheurs au tribunal de la pénitence.
Ce qu’il avait accompli dans sa paroisse, il entreprit de le faire alentour. Les curés du voisinage le trouvaient toujours prêt, sur leur appel, à se dévouer comme missionnaire au salut des âmes par la prédication et la confession. Embrasé du zèle de la gloire de Dieu, il trouva même les moyens de fonder ces pieux exercices des missions à perpétuité dans plus de cent paroisses, moissonnant ainsi jusque dans les lieux où il ne pouvait mettre les pieds. C’est alors que, Dieu illustrant son serviteur par le pouvoir des miracles et les autres dons surnaturels, prit naissance ce célèbre pèlerinage qui, vingt ans, devait amener à Ars chaque année une centaine de mille hommes de tout rang et de tout âge, affluant non seulement de France et d’Europe, mais encore des plus lointaines provinces d’Amérique. Ils venaient, non seulement attirés qu’ils étaient par la pensée de voir un prêtre enrichi des faveurs du ciel, scrutant les plus intimes secrets des âmes, lisant dans l’avenir, opérant des prodiges ; mais amenés aussi par le désir de recourir à ses conseils, et surtout de découvrir les plaies de leurs cœurs dans le sacrement de Pénitence. Jean-Marie se donnait tout entier à ce jugement, à cette direction des consciences, négligeant pour cette œuvre repos, sommeil, nourriture, y consacrant dix-sept heures de ses journées, sans un jour de relâche. Ce fut en vain que, deux fois, les bas sentiments qu’il avait de lui-même lui firent tenter de se dérober aux pieux empressements des fidèles. C’est en combattant que le vaillant soldat devait tomber enfin ; usé de travaux plus que d’années, il s’endormit paisiblement dans le baiser du Seigneur, au temps qu’il avait annoncé. L’éclat de ses nombreux miracles a porté Pie X à l’inscrire parmi les Bienheureux.
« Je Vous aime, Ô mon Dieu, et mon seul désir est de Vous aimer jusqu’au dernier soupir de ma vie. Je Vous aime, Ô mon Dieu infiniment aimable, et j’aime mieux mourir en Vous aimant que de vivre un seul instant sans Vous aimer. Je Vous aime, Ô mon Dieu, et je ne désire le ciel que pour avoir le bonheur de Vous aimer parfaitement.
Je Vous aime, Ô mon Dieu, et n’appréhende l’enfer que parce qu’on n’y aura pas la douce consolation de Vous aimer. Ô mon Dieu, si ma langue ne peut dire à tout moment que je Vous aime, du moins je veux que mon cœur Vous le répète autant de fois que je respire. Ah ! Faites-moi la grâce de souffrir en Vous aimant, de Vous aimer en souffrant et d’expirer un jour en Vous aimant et en sentant que je Vous aime. Et plus j’approche de ma fin, plus je Vous conjure d’accroitre mon amour et de le perfectionner. Ainsi soit-il ! »
« Prière pour les Prêtres » à Saint Jean-Marie Vianney :
« Seigneur Jésus, avec saint Jean-Marie Vianney, nous te confions : tous les Prêtres que nous connaissons, ceux que nous avons rencontrés, ceux qui nous ont aidés, ceux que tu nous donnes aujourd'hui comme pères.
Tu as appelé chacun par son nom ; pour chacun, nous te louons et nous te supplions : garde-les dans la fidélité à Ton nom ; Toi qui les as consacrés pour qu'en Ton nom, ils soient nos pasteurs, donne leur force, confiance et joie pour accomplir leur mission.
Que l'Eucharistie qu'ils célèbrent les nourrisse et leur donne le courage de s’offrir avec Toi pour les brebis que nous sommes ; Qu'ils soient plongés dans Ton cœur de Miséricorde pour qu'ils soient toujours les témoins de ton pardon ; Qu'ils soient de vrais adorateurs du Père pour qu'ils nous enseignent le véritable chemin de la sainteté. Père, avec eux, nous nous offrons au Christ pour l’Église : qu'elle soit missionnaire dans le souffle de ton Esprit; apprends-nous simplement à les aimer, à les respecter et à les recevoir comme un don qui vient de Ta main, pour qu'ensemble nous accomplissions davantage Ton œuvre pour le salut de tous. Ainsi soit-il. »
IXème dimanche après la Pentecôte
Introït
Voici que Dieu vient à mon aide, et que le Seigneur est le protecteur de ma vie. Faites retomber les maux de mes ennemis et exterminez-les dans votre vérité, Seigneur, mon protecteur. O Dieu, sauvez-moi par votre nom ; et rendez-moi justice par votre puissance.
Collecte
Seigneur, que les oreilles de votre miséricorde soient ouvertes aux prières de ceux qui l’implorent ; et afin que vous leur accordiez ce qu’ils désirent de vous, faites qu’ils ne vous demandent que ce qui vous est agréable.
Épitre 1. Cor. 10, 6-13
Mes Frères, ne convoitons pas les choses mauvaises, comme eux les convoitèrent. Ne devenez pas idolâtres, comme quelques-uns d’entre eux, selon qu’il est écrit : "Le peuple s’assit pour manger et pour boire ; puis ils se levèrent pour se divertir." Ne nous livrons point à l’impudicité, comme quelques-uns d’entre eux s’y livrèrent ; et il en tomba vingt-trois mille en un seul jour. Ne tentons point le Christ, comme le tentèrent quelques-uns d’entre eux, qui périrent par les serpents. Ne murmurez point comme murmurèrent quelques-uns d’entre eux, qui périrent sous les coups de l’Exterminateur. Or toutes ces choses leur sont arrivées en figure, et elles ont été écrites pour notre instruction, à nous qui sommes arrivés à la fin des temps. Ainsi donc que celui qui croit être debout prenne garde de tomber. Aucune tentation ne vous est survenue, qui n’ait été humaine ; et Dieu, qui est fidèle, ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces ; mais, avec la tentation, il ménagera aussi une heureuse issue en vous donnant le pouvoir de la supporter.
Évangile Lc. 19, 41-47
En ce temps-là, Jésus s’étant approché de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant : Si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui t’est donné, ce qui te procurerait la paix ! Mais maintenant cela est caché à tes yeux. Il viendra sur toi des jours où tes ennemis t’environneront de tranchées, où ils t’enfermeront et te serreront de toutes parts ; et ils te renverseront à terre, toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée. Et étant entré dans le temple, il se mit à chasser ceux qui y vendaient et ceux qui y achetaient, leur disant : il est écrit : Ma maison est une maison de prière ; mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs. Et il enseignait tous les jours dans le temple.
Secrète
Accordez-nous, s’il vous plaît, Seigneur, d’assister souvent et dignement à ces saints mystères ; car chaque fois que l’on célèbre ce sacrifice commémoratif, les fruits de notre rédemption sont appliqués. Par Notre-Seigneur.
Postcommunion
Faites, nous vous en supplions, Seigneur, que la réception de votre sacrement, nous purifie et nous unisse à vous. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Au premier nocturne.
Commencement du quatrième livre des Rois.
Première leçon. Après la mort d’Achab, Moab se révolta contre Israël. Comme Ochozias était tombé du balcon de son appartement à Samarie et qu’il allait mal, il envoya des messagers à qui il dit : « Allez consulter Belzéboub, dieu d’Eqron, pour savoir si je guérirai de mon mal présent. » L’Ange du Seigneur dit à Élie le Tisbite : « Debout ! monte à la rencontre des messagers du roi de Samarie et dis-leur : N’y a-t-il donc pas de Dieu en Israël, que vous alliez consulter Belzéboub, dieu d’Eqron ? C’est pourquoi ainsi parle le Seigneur : Le lit où tu es monté, tu n’en descendras pas, tu mourras certainement. »
Deuxième leçon. Et Élie s’en alla. Les messagers revinrent vers Ochozias, qui leur dit : « Pourquoi donc revenez-vous ? » Ils lui répondirent : « Un homme nous a abordés et nous a dit : Allez, retournez auprès du roi qui vous a envoyés, et dites-lui : Ainsi par le Seigneur : N’y a-t-il donc pas de Dieu en Israël, que tu envoies consulter Belzéboub, dieu d’Eqron ? C’est pourquoi le lit où tu es monté, tu n’en descendras pas, tu mourras certainement. »
Troisième leçon. Il leur demanda : « De quel genre était l’homme qui vous a abordés et vous a dit ces paroles ? » Et ils lui répondirent : « C’était un homme avec une toison et un pagne de peau autour des reins. » Il dit : « C’est Élie le Tisbite ! » Il lui envoya un cinquantenier et sa cinquantaine, qui monta vers lui – il était assis au sommet de la montagne et le cinquantenier lui dit : « Homme de Dieu ! Le roi a ordonné : Descends ! » Élie répondit et dit au cinquantenier : « Si je suis un homme de Dieu, qu’un feu descende du ciel et te dévore, toi et ta cinquantaine », et un feu descendit du ciel et le dévora, lui et sa cinquantaine.
Au deuxième nocturne.
Sermon de saint Augustin, évêque.
Quatrième leçon. Au cours des récits qui nous sont lus en ces jours, frères très chers, je vous ai souvent avertis de ne pas suivre la lettre qui tue, de ne pas abandonner l’esprit qui vivifie. C’est bien ce que dit l’Apôtre : « La lettre tue, l’Esprit vivifie ». Si nous ne voulons comprendre que les résonances de la lettre, nous ne retirerons des divines lectures, que peu ou point d’édification. Tous les récits que nous avons entendus sont un signe, une image des choses à venir. Figurées dans le Judaïsme, elles se sont accomplies au milieu de nous, par le don de la grâce de Dieu.
Cinquième leçon. Le bienheureux Élie est une figure du Seigneur, notre Sauveur. Tout comme Élie a souffert persécution de la part de Juifs, ainsi notre Seigneur, le véritable Élie, fut réprouvé et méprisé par des Juifs mêmes. Élie abandonne son peuple et le Christ déserte la synagogue. Élie s’en va au désert et le Christ vient dans le monde. Élie au désert est assisté par les corbeaux qui le nourrissent et le Christ dans le désert de ce monde est réconforté par la foi des Nations.
Sixième leçon. Car ces corbeaux qui, sur l’ordre du Seigneur, servaient le bienheureux Élie figuraient le peuple des Nations. Voilà pourquoi il est dit de l’Église des Nations : « Je suis noire mais pourtant belle, fille de Jérusalem ». Comment cette Église est-elle noire mais pourtant belle ? Noire par nature, belle par la grâce. Pourquoi noire ? « Vois, je suis né mauvais ma mère m’a conçu pécheur ». Pourquoi belle ? « Efface mon péché avec l’hysope, je serai pur, lave-moi, je serai plus blanc que neige ».
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, pape. Septième leçon. Quiconque a lu l’histoire de la chute de Jérusalem survenue sous les chefs romains Vespasien et Titus, reconnaît cette ruine que le Seigneur a décrite en pleurant. N’est-ce pas les chefs romains qu’il dénonce quand il dit : « Car des jours viendront sur toi, où tes ennemis t’entoureront de tranchées » ? Et ces paroles aussi : « Ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre », témoignent du déplacement même de cette ville. Car si maintenant elle a été reconstruite en dehors de la porte, là où le Seigneur fut crucifié, c’est que la Jérusalem antérieure a été renversée de fond en comble, comme il est dit.
Huitième leçon. On indique pour quelle faute elle a subi la peine de sa ruine : c’est « parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu étais visitée ». Le Créateur de toutes choses avait, en effet, daigné la visiter par le mystère de son Incarnation. Mais elle ne s’est guère souciée ni de sa crainte ni de son amour. La prophétie y fait aussi allusion quand elle interpelle les oiseaux du ciel pour réprimander le cœur humain : « Même la cigogne, dans le ciel, connaît sa saison. La tourterelle, l’hirondelle et la grue observent le temps de leur migration. Et mon peuple ne connaît pas le droit du Seigneur »
Neuvième leçon. Mais oui ! Le Rédempteur pleure la ruine de cette cité infidèle alors que cette cité même ne se doute en rien de ce qui va se passer. C’est bien a elle que le Seigneur dit en pleurant : « Si tu avais pu reconnaître, toi aussi, » – sous-entendu : tu pleurerais –. Mais parce que tu ignores ce qui t’attend tu jouis. Et c’est pourquoi il ajoute : « En ce jour qui était le tien, ce qui t’apportait la paix ». Car en son jour où elle se livrait aux désirs charnels et ne se souciait guère des malheurs à venir, elle avait ce qui pouvait lui apporter la paix ». Car en son jour où elle se livrait aux désirs charnels et ne se souciait guère des malheurs à venir, elle avait ce qui pouvait lui apporter la paix.
La déploration des malheurs de Jérusalem forme en Occident le sujet de l’Évangile du jour ; elle a depuis longtemps donné son nom, chez les Latins, au neuvième Dimanche après la Pentecôte.
Nous avons vu qu’il était facile de retrouver aujourd’hui encore, dans la sainte Liturgie, les traces de la préoccupation de l’Église naissante à l’endroit du prochain accomplissement des prophéties contre la ville ingrate qui fut l’objet des premières prédilections du Seigneur. Le dernier terme imposé par la miséricorde à la justice divine arrive enfin. Jésus-Christ, parlant du renversement de Sion et du temple, avait prédit que la génération qui entendait ses paroles ne passerait pas que tout ce qu’il annonçait ne fût accompli. Près de quarante ans, laissés à Juda pour détourner la colère du ciel, n’ont fait qu’affermir dans son reniement obstiné la race déicide. Comme un torrent longtemps contenu qui rompt ses digues, la vengeance se rue sur l’ancien Israël ; l’année 70 voit exécuter la sentence que lui-même a portée, lorsqu’il s’écriait en livrant aux Gentils son roi et son Dieu : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants !
Dès l’année 67, Rome, provoquée par la folle insolence des Juifs, députait Flavius Vespasien pour venger son injure. Le nom peu connu du nouveau général avait été sa recommandation la plus puissante au choix de l’inquiète jalousie du césar Néron ; mais à la famille obscure encore de ce soldat Dieu réservait l’empire, comme prix du service qu’attendait de lui et de Titus son fils la justice souveraine. Titus, en effet, le reconnaîtra plus tard : ce n’est point Rome, mais Dieu qui véritablement, ici, mène la guerre et commande aux légions. Moïse, de loin, avait vu la nation pareille à l’aigle, fondre avec rage sur la Judée pour châtier les crimes de son peuple. Mais à peine l’aigle romaine a-t-elle touché la terre des vengeances, que, domptée visiblement par une force supérieure, elle modère ou précipite sa fougue au gré des prophètes du Dieu des armées. Son regard, avide d’obéissance autant que de combats, semblé scruter les Écritures. Là, en effet, était son mot d’ordre pour chacun des jours de ces années terribles.
On avait pu s’en convaincre, lorsqu’une première fois, en 66, l’armée de Syrie, conduite par Cestius Gallus, s’était montrée sous les murs de Jérusalem. Le Seigneur voulait seulement alors donner aux siens l’avertissement qu’il leur avait promis, en précisant d’avance la suite des événements. « Lorsque vous entendrez le tumulte des séditions et des bruits de guerre, disait-il, n’en soyez point troublés : ces choses arriveront d’abord, sans que la fin vienne aussitôt. Mais quand vous aurez eu le spectacle de Jérusalem entourée d’une armée, sachez que sa désolation est proche, et fuyez loin d’elle » Et, en effet, nous avons vu que la synagogue s’exerçait à l’émeute depuis longtemps déjà, sans avoir pu lasser la patience ou le mépris de la reine du monde ; jusqu’à ce que, le sang romain lui-même ayant coulé sous les coups des séditieux, Rome dut enfin s’émouvoir et faire avancer ses légions. Mais son armée devait premièrement fournir aux disciples de Jésus le signe annoncé, entourer Jérusalem, et se retirer ensuite pour un peu de temps, afin de permettre aux chrétiens de quitter la cité maudite. Aussi vit-on le proconsul romain, au moment où il serrait la ville de si près qu’il semblait à la veille de la prendre en terminant la guerre d’un seul coup, donner à ses troupes le signal d’une retraite inexplicable, et lâcher la victoire déjà dans ses mains. Cestius Gallus parut alors à tous saisi d’aveuglement et de vertige ; mais il exécutait, sans en avoir conscience, les ordres d’en haut, et dégageait la parole du Seigneur à son Église.
Vespasien lui-même rencontra dès le commencement, sur sa route, un de ces retardements divins que l’habileté de la tactique romaine devait se montrer plus d’une fois encore impuissante à tourner avant l’heure. Le plan arrêté dans les conseils du Très-Haut portait qu’avant toutes choses, avant que le sceptre déjà brisé de l’ancienne alliance disparût consumé jusqu’aux derniers restes dans les flammes allumées par les Juifs eux-mêmes, l’établissement du Testament nouveau serait affermi chez les nations et confirmé solennellement par la consommation du témoignage apostolique dans le sang des témoins. Or ce fut le 29 juin de l’année 67 que Pierre et Paul, fondant par leur trépas glorieux la stabilité de l’Église-mère, prouvèrent au monde que rien ne manquait plus désormais à la promulgation du règne du Messie méconnu d’Israël. Vespasien, entré en campagne au printemps de cette année, avait dû attendre que la triomphante confession des princes des Apôtres ouvrît à l’impatience de ses légions la voie des conquêtes : immobilisé, quarante-sept jours durant, au pied de la citadelle dont la prise devait lui assurer la possession de la Galilée, ce fut le 29 juin qu’il en força les portes.
Quarante mille cadavres, amoncelés sur les pentes de la montagne et s’élevant jusqu’à la hauteur des murs, apprirent aux Romains la résistance désespérée que s’apprêtait à leur opposer partout le fanatisme juif ; des habitants ou défenseurs de Jotapat deux hommes seuls survivaient, dont l’un fut Josèphe, l’un des chefs principaux et l’historien de cette guerre affreuse. Les enfants et les femmes eurent alors pourtant la vie sauve. Mais un peu plus tard, à Gamala, autre forteresse bâtie sur le penchant d’un abîme, lorsque la moitié des assiégés eut succombé sous le fer ennemi et que la défense fut devenue impossible, les survivants, rassemblant les femmes et les enfants, se précipitèrent, avec eux tous, au bas des rochers et s’y brisèrent au nombre de cinq mille ; les légions, à la fin de cette effroyable journée, ne virent plus autour d’elles que la solitude absolue du désert.
De toutes parts, dans la malheureuse Galilée, le sang coulait à torrents et les sinistres lueurs de l’incendie embrasaient l’horizon. Comment reconnaître dans ce pays dévasté la terre de l’enfance du Sauveur, le théâtre de ses premiers miracles et des enseignements où marquaient leur empreinte, en paraboles gracieuses, les sites charmants qu’offraient aux regards de l’Homme-Dieu les collines pittoresques et les vallons fertiles de cette heureuse contrée ! Le bras de Dieu pesait maintenant de tout son poids sur cette terre de Zabulon et de Nephtali pour qui la première, comme nous le chantions dans la nuit de Noël, s’était levée si brillante la lumière du salut. La première donc, cette fois encore, elle recevait la visite du Seigneur. Mais ce n’était plus, dans ces tristes jours, la visite de l’Orient divin ouvrant au monde les sentiers de la paix. Caché maintenant sous la tempête, il lançait les feux de la destruction sur l’ingrate patrie qui ne l’avait point accueilli dans l’infirmité miséricordieuse de sa chair mortelle. « En vain au jour de ma vengeance, disait le Psaume, ils s’exclameront vers quelqu’un qui les sauve et crieront au Seigneur ; je les briserai, je les disperserai comme la poussière dans l’ouragan, je les écraserai comme la boue des places. »
Oh ! Comme l’Église apprit alors, pour ne plus l’oublier, qu’aucune bénédiction, qu’aucune sainteté passée ne garantit un lieu de la souillure et de la ruine ! Spectatrice terrifiée de ces événements du premier âge de son histoire, elle voyait la violence et tous les crimes porter leurs profanations dans les sentiers foulés par les pieds de son chef adoré, comme sur les montagnes où s’étaient prolongées durant la nuit ses prières et sa louange au Père de toutes choses. Un jour elle vit souiller affreusement jusqu’aux ondes si pures du lac de Génésareth, où s’étaient reflétés les traits de l’Époux quand il le traversait marchant sur les eaux, ou reposant dans la barque de Pierre et dirigeant ces pêches mystérieuses qui présageaient l’avenir. Six mille révoltés, traqués par la colère divine et le fer des Romains, rougirent de leur sang cette mer de Tibériade où Jésus avait dompté la tempête ; leurs corps livides, rejetés par les flots, portèrent l’horreur sur ce rivage dont le Christ avait maudit les villes, pour ne s’être point converties à la vue des miracles sans nombre que sa divine condescendance y avait accomplis.
Leçon effrayante donnée aux âmes que Dieu prévient de ses faveurs de choix, et qu’il convie à une intimité plus grande ! Malheur à elles si, dans leur nonchalance et leur lâcheté, elles négligent de correspondre à la grâce, ou, comme les villes des bords du lac de Galilée, se contentent de l’honneur, sans chercher à produire des fruits de sainteté en rapport avec la grandeur et la fréquence des dons célestes ! Le prophète Amos, visant à la fois ces âmes oublieuses et ces cités distraites restées longtemps le séjour miséricordieusement préféré du Verbe divin, s’écriait pour lui à l’avance : « Je n’ai connu que vous de toutes les nations de la terre. Mais peut-on marcher à deux, sans qu’il y ait accord mutuel ? Aussi vengerai-je sur vous toutes vos iniquités. » Nul châtiment significatif, en effet, nul rapprochement vengeur ne devait être épargné à Israël. Au printemps de l’année 68, un lieutenant de Vespasien chassait devant lui, sur la rive gauche du Jourdain, les populations éperdues. Les malheureux fuyards couraient en masse dans la direction de Jéricho, où ils espéraient trouver un refuge, lorsqu’arrêtés en face de cette ville par le fleuve débordé, ils se virent entassés sous le glaive des troupes romaines qui, en arrière, leur fermaient toute issue. L’arche sainte avait autrefois, sur ces bords, ouvert un passage miraculeux aux tribus d’Israël ; mais, eût-elle été présente à cette heure, elle n’avait plus à protéger ces descendants indignes des patriarches, qui brisaient eux-mêmes le pacte de l’alliance conclue par Dieu avec la maison de Jacob. Ce fut alors une effroyable tuerie, un abatis sans nom d’êtres humains, là même où, quarante ans auparavant, saint Jean-Baptiste avait vu la cognée à la racine des arbres, où il avait prédit la colère à venir à cette race de vipères qui se disait fille d’Abraham et rejetait la pénitence. Une multitude infinie, précipitée dans les flots du Jourdain, trouva la mort dans ces eaux que le Sauveur avait sanctifiées en s’y plongeant sous la main du précurseur. Elles tenaient de lui la vertu de donner la vie au monde ; mais Israël avait préféré le règne du prince de la mort à celui de l’auteur de la vie. Le nombre de ceux qui périrent dans ces ondes sacrées fut si grand, que l’amoncellement des cadavres rendit quelque temps impraticable aux bateaux le passage du fleuve ; jusqu’à ce que la force du courant, triomphant enfin de l’obstacle, emporta tous les corps à la mer Morte, et répandit au loin sur le lac maudit ces hideuses épaves de la synagogue. Sodome n’avait-elle pas été moins coupable, aux yeux du Seigneur ? La conquête de l’Idumée par les légions déjà maîtresses, au Nord, de la Galilée et de la Samarie, à l’Est et à l’Ouest, des rives du Jourdain et du littoral de la Méditerranée, acheva de fermer du côté du Midi le cercle de fer qui devait enserrer Jérusalem. Des garnisons romaines occupaient Emmaüs, Jéricho, et tous les points fortifiés commandant les avenues de la capitale juive. Vespasien, après avoir châtié pour Dieu tant de cités ingrates, s’apprêtait à commencer enfin le siège de la ville criminelle entre toutes, quand la chute de Néron et les événements qui suivirent vinrent détourner l’attention du monde et la sienne.
Aux tremblements de terre en divers lieux, aux pestes, aux signes dans le ciel, qui s’étaient multipliés dans les dernières années du tyran, s’ajoutèrent alors les soulèvements de nation à nation, de royaume à royaume. L’Occident tout entier se levait en armes, et l’Orient bientôt fut entraîné vers Rome, à son tour, par l’ébranlement immense qui marqua d’un caractère unique dans l’histoire l’année 69 de l’ère chrétienne. Des sommets de l’Atlas au Pont-Euxin, des rives de l’Humber à celles du Nil, barbares et romains, provinces et peuples rêvèrent pour chacun d’eux l’empire. Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, proclamés par des armées rivales, envoyaient les légions de Bretagne et du Rhin, de l’Illyrie et du Danube, s’écraser au rendez-vous sanglant de Bédriac. Vainqueurs et vaincus dévastaient l’Italie. Rome était prise par des Romains, tandis qu’aux frontières dégarnies apparaissaient les Suèves, les Sarmates et les Daces. A la lueur du Capitule en feu, au bruit du temple de Jupiter s’écroulant dans les flammes, les Gaules proclamaient leur indépendance et Velléda soulevait la Germanie. Le vieux monde parut s’affaisser dans l’anarchie et la guerre universelle.
Les circonstances étaient donc redevenues subitement favorables à Jérusalem ; elles semblaient l’inviter encore à réparer ses crimes. Nous verrons, en commentant l’Évangile, qu’elle en profita pour multiplier ses fautes et se déchirer elle-même plus cruellement que n’eussent fait les Romains.
Transfiguration de Notre-Seigneur mémoire de Saint Sixte, Pape et des Saints Félicissime et Agapit, Martyr
Collecte
Dieu, vous avez affermi les mystères de la foi dans la glorieuse Transfiguration de votre Fils unique, par le témoignage des anciens pères, et, par la voix que vous avez fait entendre dans la nuée lumineuse, vous nous avez marqués de la grâce de la parfaite adoption : faites-nous, au moyen de votre miséricorde, cohéritiers de ce même Roi de gloire et participants de cette même gloire.
Office
4e leçon
Sermon de saint Léon, Pape
Le Seigneur découvre sa gloire devant les témoins qu’il a choisis ; et cette forme corporelle, qui lui est commune avec le reste des hommes, il la fait briller d’une telle splendeur, que « son visage est éblouissant comme le soleil, et son vêtement aussi blanc que la neige ». Dans cette transfiguration, il avait sans doute pour but principal d’ôter du cœur de ses disciples le scandale de la croix, et de faire que l’ignominie volontaire de sa mort ne pût déconcerter ceux devant qui se serait découverte l’excellence de sa dignité cachée. Mais il n’avait pas moins en vue de fonder l’espérance de la sainte Église : en sorte que le corps entier du Christ, ayant connu quelle transformation lui était réservée, chacun des membres pût se promettre de partager la gloire dont le chef aurait brillé par avance.
5e leçon
Mais voulant affermir les Apôtres et les élever à une science parfaite, le Seigneur renferma encore une autre instruction dans ce miracle. Car Moïse et Élie, autrement la Loi et les Prophètes, apparurent s’entretenant avec lui. Cette réunion de cinq personnes accomplissait très exactement ce que dit l’Écriture : « Sur la parole de deux ou trois témoins, tout est avéré » Quoi de mieux établi, quoi de plus certain qu’une chose que la trompette de l’ancien Testament et celle du nouveau annoncent de concert, qu’une chose au sujet de laquelle les instruments des témoignages antiques s’accordent avec la doctrine évangélique ? En effet, les livres des deux alliances s’accordent parfaitement ensemble : et celui qu’autrefois les figures avaient annoncé sous le voile de leurs mystères, se montre aujourd’hui à découvert dans la splendeur de sa gloire.
6e leçon
Animé donc par ces révélations de choses mystérieuses, l’Apôtre Pierre, tout au mépris du monde et au dégoût de la terre, se laisse emporter hors de lui-même jusqu’au ravissement des désirs éternels ; et rempli de joie par tout ce qu’il a devant lui, il ne demande plus qu’à demeurer avec Jésus en ce lieu où le délecte la manifestation de sa gloire. C’est ce qui lui fait dire : « Seigneur, il nous est bon d’être ici ; si vous voulez, dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, une pour Élie ». Mais le Seigneur ne répondit pas à cette proposition de Pierre, lui marquant ainsi que son souhait, sans être mauvais, n’était pas dans l’ordre, puisque le monde ne pouvait être sauvé que par la mort du Christ. C’était aussi pour amener la foi des croyants à comprendre qu’au milieu des tentations de cette vie, si l’on ne doit jamais douter des promesses de la béatitude, il faut néanmoins demander la patience plutôt que la gloire.
7e leçon
Homélie de saint Jean Chrysostome.
Le Seigneur avait beaucoup parlé de périls à ses disciples, beaucoup aussi de sa passion et de sa mort : il leur avait souvent prédit qu’on les ferait mourir eux-mêmes, et leur avait enjoint bien des choses austères et difficiles. Or ces maux étaient pour la vie présente, et pour un temps déjà tout proche ; tandis qu’au contraire, ce qu’il leur annonçait d’heureux, à savoir, qu’en perdant leur vie ils sauveraient leurs âmes ; que lui-même viendrait en la gloire de son Père leur décerner des récompenses : tout cela n’était qu’en espérance et en expectative. Voulant donc affermir leur certitude au moyen de la vue, et leur montrer ce qu’est la gloire avec laquelle il doit revenir, il leur découvre et leur manifeste cette gloire, autant qu’ils sont capables de la contempler en ce monde, de manière à les empêcher, tous, et surtout Pierre, de s’attrister trop de leur mort et de celle de leur Maître.
8e leçon
Et voyez comment procède notre Seigneur, en parlant aux siens du royaume et de la géhenne. Par ces mots : « Celui qui trouve son âme la perdra, et quiconque la perd à cause de moi la trouvera » ; et par ceux-ci : « Il rendra à chacun selon ses œuvres » ; Jésus-Christ a fait allusion, et au royaume et à la géhenne. Après donc avoir ainsi parlé de l’un et de l’autre, il permet de jeter les yeux sur le royaume, mais il ne fait point voir la géhenne, parce que cela n’eût été nécessaire qu’à l’égard des hommes très grossiers et des plus ignorants ; tandis que pour les Apôtres qui étaient vertueux et perspicaces, il suffisait de les affermir par la vue de choses meilleures. Cela convenait aussi beaucoup mieux au Seigneur lui-même. Toutefois il n’a pas absolument écarté l’autre moyen, et quelquefois il met, on peut dire, devant les yeux, l’horrible tableau de la géhenne, comme en retraçant l’histoire de Lazare, et en nous parlant du créancier qui réclame cent deniers.
9e leçon
Quant à vous, remarquez la philosophie de saint Matthieu, qui n’a point passé sous silence les noms des Apôtres qui lui furent préférés. Saint Jean a agi de même ; car très souvent, il raconte avec beaucoup de fidélité et de soin ce qui est spécialement à la gloire de Pierre. C’est que, dans cette communauté des Apôtres, la jalousie et la vaine gloire n’avaient aucune place. Jésus donc prit à part les premiers d’entre les Apôtres. Pourquoi n’emmena-t-il qu’eux seuls ? Apparemment parce qu’ils se distinguaient de tous les autres. Et pourquoi n’a-t-il fait cela qu’au bout de six jours et non point sur-le-champ ? Afin que les autres disciples ne fussent pas agités de sentiments humains ; c’est pourquoi il n’a pas non plus nommé ceux qu’il devait prendre avec lui.
« O Dieu qui, dans la glorieuse Transfiguration de votre Fils unique, avez confirmé par le témoignage des pères les mystères de la foi, et par la voix sortie de la nuée lumineuse avez admirablement signifié d’avance l’adoption parfaite des enfants ; rendez-nous dans votre miséricordieuse bonté les cohéritiers effectifs de ce Roi de gloire, en nous faisant participants de la même gloire qui resplendit en lui ». Noble formule, qui résume la prière de l’Église et nous donne sa pensée en cette fête de témoignage et d’espérance.
Or, il convient d’observer tout d’abord que la mémoire de la glorieuse Transfiguration s’est vue déjà représentée au Cycle sacré ; par deux fois, au deuxième dimanche de Carême et au samedi précédent, le récit en a passé sous nos yeux. Qu’est-ce à dire, sinon que la solennité présente a pour objet moins le fait historique déjà connu que le mystère permanent qui s’y rattache, moins la faveur personnelle qui honora Simon Pierre et les fils de Zébédée que l’accomplissement du message auguste dont ils furent alors chargés pour l’Église ? Ne parlez à personne de cette vision, jusqu’à ce que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. L’Église, née du côté ouvert de l’Homme-Dieu sur la croix, ne devait point se rencontrer avec lui face à face ici-bas ; lorsque, ressuscité des morts, il aurait scellé son alliance avec elle dans l’Esprit-Saint envoyé pour cela des cieux, c’est de la foi seule que devait s’alimenter son amour. Mais, par le témoignage suppléant la vue, rien ne devait manquer à ses légitimes aspirations de connaître.
A cause de cela, c’est pour elle qu’un jour de sa vie mortelle encore, faisant trêve à la commune loi de souffrance et d’obscurité qu’il s’était imposée pour sauver le monde, il laissa son naturel écoulement à la gloire qui remplissait en lui l’âme bienheureuse. Le Roi des Juifs et des Gentils se révélait sur la montagne où sa calme splendeur éclipsait pour jamais les foudres du Sinaï ; le Testament de l’alliance éternelle se déclarait, non plus dans la promulgation d’une loi de servitude gravée sur la pierre, mais dans la manifestation du Législateur lui-même, venant sous les traits de l’Époux régner par la grâce et la beauté sur les cœurs. La prophétie et la loi, qui préparèrent ses voies dans les siècles d’attente, Élie et Moïse, partis de points différents, se rencontraient près de lui comme des courriers fidèles au point d’arrivée ; faisant hommage au Maître commun de leur mission conduite à son terme, ils s’effaçaient devant lui à la voix du Père disant : Celui-ci est mon Fils bien-aimés ! Trois témoins, autorisés plus que tous autres, assistaient à cette scène solennelle : le disciple de la foi, celui de l’amour, et l’autre fils du tonnerre qui devait le premier sceller dans le sang la foi et l’amour apostoliques. Conformément à l’ordre donné et à toute convenance, ils gardèrent religieusement le secret du Roi, jusqu’au jour où celle qu’il concernait pût la première en recevoir communication de leurs bouches prédestinées.
Le six août fut-il ce jour à jamais précieux pour l’Église ? Plus d’un docteur des rites sacrés l’affirme. Du moins convenait-il que le fortuné souvenir en fût de préférence célébré au mois de l’éternelle Sagesse, éclat de la lumière incréée, miroir sans tache de l’infinie bonté, c’est elle qui, répandant la grâce sur les lèvres du Fils de l’homme, en fait aujourd’hui le plus beau de ses frères, et dicte plus mélodieux que jamais au chantre inspiré les accents de l’épithalame : Mon cœur a proféré une parole excellente, c’est au Roi que je dédie mes chants.
Aujourd’hui, sept mois écoulés depuis l’Épiphanie manifestent pleinement le mystère dont la première annonce illumina de si doux rayons le Cycle à ses débuts ; par la vertu du septénaire ici à nouveau révélée, les commencements de la bienheureuse espérance que nous célébrions alors, enfants nous-mêmes avec Jésus enfant, ont grandi comme l’Homme-Dieu et l’Église ; et celle-ci, établie dans l’inénarrable paix de la pleine croissance qui la donne à l’Époux, appelle tous ses fils à croître comme elle par la contemplation du Fils de Dieu jusqu’à la mesure de l’âge parfait du Christ. Comprenons donc la reprise en ce jour, dans la Liturgie sainte, des formules et des chants de la glorieuse Théophanie. Lève-toi, Jérusalem ! sois illuminée ; car ta lumière est venue, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi . C’est qu’en effet, sur la montagne, avec le Seigneur est glorifiée aussi l’Épouse, resplendissante elle-même de la clarté de Dieu.
Car tandis que « sa face resplendissait comme le soleil, dit de Jésus l’Évangile, ses vêtements devinrent blancs comme la neige ». Or ces vêtements, d’un tel éclat de neige, observe saint Marc, qu’il n’y a point de foulon qui puisse en faire d’aussi blancs sur la terre, que sont-ils sinon les justes, inséparables de l’Homme-Dieu et son royal ornement, sinon la robe sans couture qui est l’Église, et que la douce souveraine célébrée hier continue de tisser à son Fils de la plus pure laine, du plus beau lin qu’ait trouvés la femme forte ? Aussi, bien que le Seigneur, ayant traversé le torrent de la souffrance, soit personnellement entré déjà sans retour dans sa gloire, le mystère de la radieuse Transfiguration ne sera complet qu’à l’heure où le dernier des élus, ayant lui-même passé par la préparation laborieuse du foulon divin et goûté la mort, aura rejoint dans sa résurrection le chef adoré. Face du Sauveur, ravissement des cieux, c’est alors qu’en vous brilleront toute gloire, toute beauté, tout amour. Exprimant Dieu dans la directe ressemblance du Fils par nature, vous étendrez les complaisances du Père au reflet de son Verbe constituant les fils d’adoption, et se jouant dans l’Esprit-Saint jusqu’aux dernières franges du manteau qui remplit au-dessous de lui le temple.
D’après la doctrine de l’Ange de l’école, en effet, l’adoption des enfants de Dieu, qui consiste en une conformité d’image avec le Fils de Dieu par nature, s’opère en une double manière : d’abord par la grâce de cette vie, et c’est la conformité imparfaite ; ensuite par la gloire de la patrie, et c’est la conformité parfaite, selon cette parole de saint Jean : « Nous sommes dès maintenant les enfants de Dieu, et cependant ce que nous serons ne paraît pas encore ; nous savons que lorsque Jésus apparaîtra, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons comme il est ».
La parole éternelle : Vous êtes mon Fils Je vous ai engendré aujourd’hui, a eu deux échos dans le temps, au Jourdain et sur le Thabor ; et Dieu, qui ne se répète jamais, n’a point en cela fait exception à la règle de ne dire qu’une fois ce qu’il dit. Car, bien que les termes employés dans les deux circonstances soient identiques, ils ne tendent pas au même but, dit toujours saint Thomas, mais à montrer cette manière différente dont l’homme participe à la ressemblance de la filiation éternelle. Au baptême du Seigneur, où fut déclaré le mystère de la première régénération, comme dans sa Transfiguration qui nous manifeste la seconde, la Trinité apparut tout entière : le Père dans la voix entendue, le Fils dans son humanité, le Saint-Esprit, d’abord en forme de colombe, ensuite dans la nuée éclatante ; car si, au baptême, il confère l’innocence qui est désignée par la simplicité de la colombe, dans la résurrection il donnera aux élus la clarté de la gloire et le rafraîchissement de tout mal, qui sont signifiés par la nuée lumineuse.
Mais, sans attendre le jour où notre désiré Sauveur renouvellera nos corps eux-mêmes conformément à la clarté glorieuse de son divin corps, ici-bas même déjà, le mystère de la radieuse Transfiguration s’opère en nos âmes. C’est de la vie présente qu’il a été écrit, et qu’aujourd’hui l’Église chante : Le Dieu qui fait briller la lumière au sein des ténèbres a resplendi dans nos cœurs, pour les éclairer de la science de la clarté de Dieu par la face du Christ Jésus. Thabor, saint et divin mont qui rivalises avec les cieux, comment ne pas redire avec Pierre : il nous est bon d’habiter ton sommet ! Car ton sommet c’est l’amour, la charité, qui domine au milieu des vertus comme tu l’emportes en grâce, en hauteur, en parfums, sur les autres montagnes de Galilée qui virent aussi Jésus passer, parler, prier, accomplir des prodiges, mais ne le connurent pas dans l’intimité des parfaits. C’est après six jours, observe l’Évangile, et dès lors dans le repos du septième, qui déjà confine au huitième de la résurrection, que Jésus s’y révèle aux privilégiés répondant à son amour. Le royaume de Dieu est en nous ; lorsque, laissant endormi tout souvenir des sens, nous nous élevons par l’oraison au-dessus des œuvres et soucis de la terre, il nous est donné d’entrer avec l’Homme-Dieu dans la nuée : là, contemplant directement sa gloire, autant que le comporte l’exil, nous sommes transformés de clarté en clarté par la puissance de son Esprit dans sa propre image.
« Donc, s’écrie saint Ambroise, gravissons la montagne ; supplions le Verbe de Dieu de se montrer à nous dans sa splendeur, dans sa beauté ; qu’il se fortifie, qu’il progresse heureusement, qu’il règne en nos âmes. Car, mystère profond ! sur ta mesure, le Verbe décroît ou grandit en toi. Si tu ne gagnes ce sommet plus élevé que l’humaine pensée, la Sagesse ne t’apparaît pas ; le Verbe se montre à toi comme dans un corps sans éclat et sans gloire ».
Si la vocation qui se révèle pour toi en ce jour est à ce point grande et sainte], « révère l’appel de Dieu, reprend à son tour André de Crète : ne t’ignore pas toi-même, ne dédaigne pas un don si grand, ne te montre pas indigne de la grâce, ne sois pas si lâche en ta vie que de perdre ce trésor des cieux. Laisse la terre à la terre, et les morts ensevelir leurs morts ; méprisant tout ce qui passe, tout ce qui s’éteint avec le siècle et la chair, suis jusqu’au ciel inséparablement le Christ qui fait route en ce monde pour toi. Aide-toi de la crainte et du désir, pour écarter la défaillance et garder l’amour. Donne toi tout entier ; sois souple au Verbe dans l’Esprit-Saint, pour la poursuite de cette fin bienheureuse et pure : ta déification, avec la jouissance d’inénarrables biens. Par le zèle des vertus, par la contemplation de la vérité, par la sagesse, arrive à la Sagesse, principe de tout et en laquelle subsistent toutes choses »
La fête de la Transfiguration remonte aux temps les plus reculés chez les Orientaux. Elle est, chez les Grecs, précédée d’une Vigile et suivie d’une Octave ; et l’on s’y abstient des œuvres serviles, du commerce et des plaidoiries. Sous le gracieux nom de rose-flamme, ROSAE CORUSCATIO, on la voit dès le commencement du IVe siècle, en Arménie, supplanter Diane et sa fête des fleurs par le souvenir du jour où la rose divine entrouvrit un moment sur terre sa corolle brillante. Précédée d’une semaine entière de jeûnes, elle compte parmi les cinq principales du Cycle arménien, où elle donne son nom à l’une des huit sections de l’année. Bien que le Ménologe de cette Église l’indique au six août comme celui des Grecs et le Martyrologe romain, elle y est cependant célébrée toujours au septième dimanche après la Pentecôte, et par un rapprochement plein de profondeur, on y fête au samedi qui précède l’Arche de l’alliance du Seigneur, figure de l’Église.
En Occident, les origines de la fête de ce jour sont moins faciles à déterminer. Mais les auteurs qui reculent son introduction dans nos contrées jusqu’à l’année 1457, où en effet Calliste III promulgua de précepte un Office nouveau de cette solennité enrichi d’indulgences, n’ont pas vu que le Pontife en parle comme d’une fête déjà répandue et, dit-il, « vulgairement appelée du Sauveur ». On ne peut nier toutefois qu’à Rome principalement, la célébrité de la fête plus ancienne de Sixte II, et sa double Station aux deux cimetières qui avaient recueilli séparément les reliques du Pontife martyr et de ses compagnons, n’ait nui longtemps à l’acceptation au même jour d’une autre solennité. Quelques églises même, tournant la difficulté, choisirent une autre date de l’année que le six août pour honorer le mystère. Par une marche semblable à celle que nous constations hier pour Notre-Dame-des-Neiges, la fête de la Transfiguration devait s’étendre plus ou moins privément, avec Offices et Messes de composition variée, jusqu’au jour où l’autorité suprême interviendrait pour sanctionner et ramener à l’unité cette expression de la piété des diverses églises. Calliste III crut l’heure venue de consacrer sur ce point le travail des siècles ; il fit de l’insertion solennelle et définitive de cette fête de triomphe au calendrier universel le monument de la victoire qui arrêta sous les murs de Belgrade, en 1456, la marche en avant de Mahomet II, vainqueur de Byzance, contre la chrétienté.
Mais au IXe siècle déjà, sinon plus tôt, les documents liturgiques, martyrologes et autres, fournissent la preuve qu’elle était en possession d’une solennité plus ou moins grande ou d’une mémoire quelconque en divers lieux. Au XIIe, Pierre le Vénérable, sous le gouvernement duquel Cluny prit possession du Thabor, statue que « dans tous les monastères ou églises appartenant à son Ordre, la Transfiguration sera fêtée avec le même degré de solennité que la Purification de Notre-Dame »; et la raison qu’il en donne, outre la dignité du mystère, est « l’usage ancien ou récent de beaucoup d’églises par le monde, qui célèbrent la mémoire de la dite Transfiguration avec non moins d’honneur que l’Épiphanie et l’Ascension du Seigneur ».
Par ailleurs, à Bologne, en 1233, dans l’instruction juridique préliminaire à la canonisation de saint Dominique, la mort du Saint est déclarée avoir eu lieu en la fête de saint Sixte, sans nulle mention d’aucune autre. Il est vrai, et nous croyons ce détail non dénué de valeur interprétative en l’occurrence, quelques années plus tôt Sicard de Crémone s’exprimait ainsi dans son Mitrale : « Nous célébrons la Transfiguration du Seigneur au jour de saint Sixte ». N’était-ce pas indiquer assez que si la fête de ce dernier continuait toujours de donner son nom traditionnel au VIII des ides d’août, elle n’empêchait pas que déjà une solennité nouvelle, et plus grande même, ne prît place à côté de la première, en attendant qu’elle l’absorbât dans ses puissants rayons ? Car il ajoute : « C’est pourquoi en ce même jour, la Transfiguration se rapportant à l’état qui doit être celui des fidèles après la résurrection, on consacre le sang du Seigneur avec du vin nouveau, s’il est possible d’en avoir, afin de signifier ce qui est dit dans l’Évangile : Je ne boirai plus de ce fruit de la vigne, jusqu’à ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de mon Père. Si l’on ne peut s’en procurer, qu’on pressure au moins dans le calice un peu de raisin arrive à maturité, ou qu’on bénisse des grappes qui soient partagées au peuple » .
L’auteur du Mitrale mourut en 1215. Or il ne fait que reprendre ici l’explication déjà donnée dans la seconde moitié du siècle précédent par Jean Beleth, recteur de l’Université de Paris. On doit reconnaître, en effet, que la très ancienne benedictio uvœ des Sacramentaires au jour de Saint-Sixte, ne se rapporte à rien de la vie du grand Pape qui puisse justifier l’attribution. Les Grecs, chez qui cette même bénédiction des raisins est aussi fixée à la même date du six août, n’y ont jamais célébré que la Transfiguration du Seigneur, sans aucune mémoire de Sixte II. Quoi qu’il en soit, les paroles de l’évêque de Crémone et du recteur de Paris montrent que Durand de Mende, exposant la même interprétation symbolique à la fin du XIIIe siècle est en cela l’écho d’une tradition plus ancienne que son temps.
Dédicace de Sainte Marie aux Neiges
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Sous le pontificat de Libère, le patricien romain Jean et sa noble épouse, n’ayant point d’enfants pour hériter de leurs biens, vouèrent leurs possessions à la très sainte Vierge Mère de Dieu, et ils lui demandèrent instamment, par des prières multipliées, de leur faire connaître, d’une manière ou d’une autre, à quelle œuvre pie elle voulait que ces richesses fussent employées. La bienheureuse Vierge Marie écouta favorablement des supplications et des vœux si sincères et y répondit par un miracle.
Cinquième leçon. Aux nones d’août, époque où les chaleurs sont très grandes à Rome, une partie du mont Esquilin fut couverte de neige pendant la nuit. Cette nuit même, tandis que Jean et son épouse dormaient, la Mère de Dieu les avertit séparément d’élever une église à l’endroit qu’ils verraient couvert de neige, et de dédier cette église sous le nom de la Vierge Marie ; c’est ainsi qu’elle voulait être instituée leur héritière. Jean rapporta la chose au Pontife Libère, qui affirma avoir eu la même vision pendant son sommeil.
Sixième leçon. En conséquence, Libère, accompagné de son clergé et de son peuple, vint, au chant des litanies, à la colline couverte de neige, et il y marqua l’emplacement de l’église, qui fut construite aux frais de Jean et de son épouse. Sixte III restaura plus tard cette église. On la désigna d’abord sous divers noms : basilique de Libère, Sainte-Marie-de-la Crèche. Mais comme il existait déjà à Rome beaucoup d’églises consacrées à la sainte Vierge, on finit par l’appeler église de Sainte-Marie-Majeure, pour que, venant s’ajouter à la nouveauté du miracle et à l’importance de la basilique, cette qualification même de majeure la mît au-dessus de toutes les autres ayant le même vocable. L’anniversaire de la dédicace de cette église, rappelant la neige qui tomba miraculeusement en ce jour, est célébré solennellement chaque année.
Au troisième nocturne. Du Commun.
Homélie de saint Bède le Vénérable. Lib. 4, cap. 49 in Luc. 11
Septième leçon. Cette femme fit bien voir la grandeur de sa dévotion et de sa foi. Tandis que les Scribes et les Pharisiens tentent le Seigneur et blasphèment contre lui, elle reconnaît avec tant de sincérité son incarnation, elle la proclame avec tant d’assurance qu’elle confond tout à la fois la calomnie dont les principaux d’entre les Juifs tâchaient alors de noircir le Fils de Dieu, et la perfidie des hérétiques qui devaient s’élever dans la suite des temps. De même qu’à cette époque les Juifs, blasphémant contre l’ouvrage du Saint-Esprit, niaient que Jésus-Christ fût le vrai Fils de Dieu, consubstantiel au Père ; ainsi les hérétiques devaient-ils plus tard, en niant que Marie, toujours Vierge, eût par l’opération du Saint-Esprit, fourni de sa propre chair au Fils de Dieu la matière de ses membres humains, prétendre qu’il ne faut pas le reconnaître pour le vrai fils de l’homme et de la même substance que sa mère.
Huitième leçon. Mais si la chair que le Verbe de Dieu a prise en s’incarnant, n’est pas formée de celle de la Vierge sa Mère, c’est sans motif qu’on appelle heureux le sein qui l’a porté et les mamelles qui l’ont allaité. L’Apôtre a dit : « Dieu a envoyé son Fils, formé d’une femme soumise à la loi ». Il ne faut pas écouter ceux qui pensent qu’il faut lire : Né d’une femme assujettie à la loi ; mais on doit lire : « Formé d’une femme », parce qu’ayant été conçu dans le sein d’une Vierge, il n’a pas tiré sa chair de rien ; mais de la chair de sa mère. Autrement il ne serait pas appelé avec vérité, fils de l’homme puisqu’il ne tirerait pas son origine de l’humanité. Élevons donc, nous aussi, la voix contre Eutychès, avec l’Église catholique, dont cette femme était la figure, élevons aussi notre esprit au-dessus de la foule, et disons au Sauveur : « Heureux le sein qui vous a porté, et les mamelles que vous avez sucées ». Car elle est vraiment une Mère heureuse, celle qui, selon l’expression d’un auteur, « a enfanté le Roi qui gouverne dans tous les siècles le ciel et la terre ».
Neuvième leçon. « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent ! » Le Sauveur approuve éminemment ce qu’avait dit cette femme, quand il affirme que non seulement celle qui a mérité d’engendrer corporellement le Verbe de Dieu, mais aussi tous ceux qui s’efforcent de concevoir spirituellement le même Verbe par l’audition de la foi, de l’enfanter et de le nourrir par la pratique des bonnes œuvres, soit dans leur cœur, soit en celui de leur prochain, sont véritablement heureux. Certes, la Mère de Dieu est bienheureuse d’avoir servi dans le temps, et contribué à l’incarnation du Verbe ; mais elle est encore plus heureuse d’avoir mérité, en l’aimant toujours, de le garder en elle éternellement.
Rome, que Pierre, au premier de ce mois, a délivrée de la servitude, offre un spectacle admirable au monde. Sagesse, qui depuis la glorieuse Pentecôte avez parcouru la terre, en quel lieu fut-il vrai à ce point de chanter que vous avez foulé de vos pieds victorieux les hauteurs superbes ? Rome idolâtre avait sur sept collines étalé son faste et bâti les temples de ses faux dieux ; sept églises apparaissent comme les points culminants sur lesquels Rome purifiée appuie sa base désormais véritablement éternelle.
Or cependant, par leur site même, les basiliques de Pierre et de Paul, celles de Laurent et de Sébastien, placées aux quatre angles extérieurs de la cité des Césars, rappellent le long siège poursuivi trois siècles autour de l’ancienne Rome et durant lequel la nouvelle fut fondée. Hélène et son fils Constantin, reprenant le travail des fondations de la Ville sainte, en ont conduit plus avant les tranchées ; toutefois l’église de Sainte-Croix-en-Jérusalem, celle du Sauveur au Latran, qui furent leur œuvre plus spéciale, n’en restent pas moins encore au seuil de la ville forte du paganisme, près de ses portes et s’appuyant aux remparts : tel le soldat qui, prenant pied dans une forteresse redoutable, investie longtemps, n’avance qu’à pas comptés , surveillant et la brèche qui vient de lui donner passage, et le dédale des voies inconnues qui s’ouvrent devant lui.
Qui plantera le drapeau de Sion au centre de Babylone ? Qui forcera l’ennemi dans ses dernières retraites, et chassant les idoles vaincues, fera son palais de leurs temples ? O vous à qui fut dite la parole du Très-Haut : Vous êtes mon Fils, je vous donnerai les nations en héritage ; ô très puissant, aux flèches aiguës renversant les phalanges, écoutez l’appel que tous les échos de la terre rachetée vous renvoient eux-mêmes : Dans votre beauté, marchez au triomphe, et régnez. Mais le Fils du Très-Haut a aussi une mère ici-bas ; le chant du Psalmiste, en l’appelant au triomphe, exalte aussi la reine qui se tient à sa droite en son vêtement d’or : si de son Père il tient toute puissance, de son unique mère il entend recevoir sa couronne, et lui laisse en retour les dépouilles des forts. Filles de la nouvelle Sion, sortez donc, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont l’a couronné sa mère au jour joyeux où, prenant par elle possession de la capitale du monde, il épousa la gentilité.
Jour, en effet, plein d’allégresse que celui où Marie pour Jésus revendiqua son droit de souveraine et d’héritière du sol romain ! A l’orient, au plus haut sommet de la Ville éternelle, elle apparut littéralement en ce matin béni comme l’aurore qui se lève, belle comme la lune illuminant les nuits, plus puissante que le soleil d’août surpris de la voir à la fois tempérer ses ardeurs et doubler l’éclat de ses feux par son manteau de neige, terrible aussi plus qu’une armée ; car, à dater de ce jour, osant ce que n’avaient tenté apôtres ni martyrs, ce dont Jésus même n’avait point voulu sans elle prendre pour lui l’honneur, elle dépossède de leurs trônes usurpés les divinités de l’Olympe. Comme il convenait, l’altière Junon, dont l’autel déshonorait l’Esquilin, la fausse reine de ces dieux du mensonge fuit la première à l’aspect de Marie, cédant les splendides colonnes de son sanctuaire souillé à la seule vraie impératrice de la terre et des deux.
Quarante années avaient passé depuis ces temps de Silvestre où « l’image du Sauveur, tracée sur les murs du Latran, apparut pour la première fois, dit l’Église, au peuple romain ». Rome, encore à demi païenne, voit aujourd’hui se manifester la Mère du Sauveur ; sous la vertu du très pur symbole qui frappe au dehors ses yeux surpris, elle sent s’apaiser les ardeurs funestes qui firent d’elle le fléau des nations dont maintenant elle aussi doit être la mère, et c’est dans l’émotion d’une jeunesse renouvelée qu’elle voit les souillures d’autrefois céder la place sur ses collines au blanc vêtement qui révèle l’Épouse.
Déjà, et dès les temps de la prédication apostolique, les élus que le Seigneur, malgré sa résistance homicide, recueillait nombreux dans son sein, connaissaient Marie, et lui rendaient à cet âge du martyre des hommages qu’aucune autre créature ne reçut jamais : témoin, aux catacombes, ces fresques primitives où Notre-Dame, soit seule, soit portant l’Enfant-Dieu, toujours assise, reçoit de son siège d’honneur, la louange, les messages, la prière ou lès dons des prophètes, des archanges et des rois. Déjà dans la région transtibérine, au lieu où sous Auguste avait jailli l’huile mystérieuse annonçant la venue de l’oint du Seigneur, Calliste élevait vers l’an 222 une église à celle qui demeure à jamais le véritable fons olei, la source d’où sort le Christ et s’écoule avec lui toute onction et toute grâce. La basilique que Libère, aimé de Notre-Dame, eut la gloire d’élever sur l’Esquilin, ne fut donc pas le plus ancien monument dédié par les chrétiens de Rome à la Mère de Dieu ; la primauté qu’elle prit dès l’abord, et conserva entre les églises de la Ville et du monde consacrées à Marie, lui fut acquise par les circonstances aussi solennelles que prodigieuses de ses origines.
Es-tu entré dans les trésors de la neige, dans mes réserves contre l’ennemi pour le jour du combat ? disait à Job le Seigneur. Au cinq août donc, pour continuer d’emprunter leur langage aux Écritures, à l’ordre d’en haut, les trésors s’ouvrirent, et la neige s envolant comme l’oiseau précipita son arrivée, et sa venue fut le signal soudain des jugements du ciel contre les dieux des nations. La tour de David domine maintenant les tours de la cité terrestre ; inexpugnable en la position qu’elle a conquise, elle n’arrêtera qu’avec la prise du dernier fort ennemi ses sorties victorieuses. Qu’ils seront beaux vos pas dans ces expéditions guerrières, ô fille du prince, ô reine dont l’étendard, par la volonté de votre Fils adoré, doit flotter sur toute terre enlevée à la puissance du serpent maudit ! L’ignominieuse déesse qu’un seul de vos regards a renversée de son piédestal impur, laisse Rome encore déshonorée par la présence de trop de vains simulacres. O notre blanche triomphatrice, aux acclamations des nations délivrées, prenez la voie fameuse qu’ont suivie tant de triomphateurs aux mains rougies du sang des peuples ; traînant à votre char les démons démasqués enfin, montez à la citadelle du polythéisme, et que la douce église de Sainte-Marie in Ara cœli remplace au Capitole le temple odieux de Jupiter. Vesta, Minerve, Cérès, Proserpine, voient leurs sanctuaires et leurs bois sacrés prendre à l’envi le titre et les livrées de la libératrice dont leur fabuleuse histoire offrit au monde d’informes traits, mêlés à trop de souillures. Le Panthéon, devenu désert, aspire au jour où toute noblesse et toute magnificence seront pour lui dépassées par le nom nouveau qui lui sera donné de Sainte-Marie-des-Martyrs. Au triomphe de votre Assomption dans les cieux, quel préambule, ô notre souveraine, que ce triomphe sur terre dont le présent jour ouvre pour vous la marche glorieuse !
La basilique de Sainte-Marie-des-Neiges, appelée aussi de Libère son fondateur, ou de Sixte troisième du nom qui la restaura, dut à ce dernier de devenir le monument de la divine maternité proclamée à Éphèse ; le nom de Sainte-Marie-Mère, qu’elle reçut à cette occasion, fut complété sous Théodore Ier, qui l’enrichit de sa relique la plus insigne, par celui de Sainte-Marie de la Crèche : nobles appellations que résume toutes celle de Sainte-Marie Majeure, amplement justifiée par les faits que nous avons rapportés, la dévotion universelle, et la prééminence effective que lui maintinrent toujours les Pontifes romains. La dernière dans l’ordre du temps parmi les sept églises sur lesquelles Rome chrétienne est fondée, elle ne cédait le pas au moyen âge qu’à celle du Sauveur ; dans la procession de la grande Litanie au 25 avril, les anciens Ordres romains assignent à la Croix de Sainte-Marie sa place entre la Croix de Saint-Pierre au-dessous d’elle et celle de Latran qui la suit. Les importantes et nombreuses Stations liturgiques indiquées à la basilique de l’Esquilin, témoignent assez de la piété romaine et catholique à son endroit. Elle eut l’honneur de voir célébrer des conciles en ses murs et élire les vicaires de Jésus-Christ ; durant un temps ceux-ci l’habitèrent, et c’était la coutume qu’aux mercredis des Quatre-Temps, où la Station reste toujours fixée dans son enceinte, ils y publiassent les noms des Cardinaux Diacres ou Prêtres qu’ils avaient résolu de créer.
Quant à la solennité anniversaire de sa Dédicace, objet de la fête présente, on ne peut douter qu’elle n’ait été célébrée de bonne heure sur l’Esquilin. Elle n’était pas encore universelle en l’Église, au XIIIe siècle ; Grégoire IX en effet, dans la bulle de canonisation de saint Dominique qui était passé le six août de la terre au ciel, anticipe sa fête au cinq de ce mois comme étant libre encore, à la différence du six occupé déjà, comme nous le verrons demain, par un autre objet. Ce fut seulement Paul IV qui, en 1558, fixa définitivement au quatre août la fête du fondateur des Frères Prêcheurs ; or la raison qu’il en donne est que la fête de Sainte-Marie-des-Neiges, s’étant depuis généralisée et prenant le pas sur la première, aurait pu nuire dans la religion des fidèles à l’honneur dû au saint patriarche, si la fête de celui-ci continuait d’être assignée au même jour. Le bréviaire de saint Pie V promulguait peu après pour le monde entier l’Office.
Quels souvenirs, ô Marie, ravive en nous cette fête de votre basilique Majeure ! Et quelle plus digne louange, quelle meilleure prière pourrions-nous vous offrir aujourd’hui que de rappeler, en vous suppliant de les renouveler et de les confirmer à jamais, les grâces reçues par nous dans son enceinte bénie ? N’est-ce pas à son ombre, qu’unis à notre mère l’Église en dépit des distances, nous avons goûté les plus douces et les plus triomphantes émotions du Cycle inclinant maintenant vers son terme ?
C’est là qu’au premier dimanche de l’Avent a commencé l’année, comme dans « le lieu le plus convenable pour saluer l’approche du divin Enfantement qui devait réjouir le ciel et la terre, et montrer le sublime prodige de la fécondité d’une Vierge ». Débordantes de désir étaient nos âmes en la Vigile sainte qui, dès le matin, nous conviait dans la radieuse basilique « où la Rose mystique allait s’épanouir enfin et répandre son divin parfum. Reine de toutes les nombreuses églises que la dévotion romaine a dédiées à la Mère de Dieu, elle s’élevait devant nous resplendissante de marbre et d’or, mais surtout heureuse de posséder en son sein, avec le portrait de la Vierge Mère peint par saint Luc, l’humble et glorieuse Crèche que les impénétrables décrets du Seigneur ont enlevée à Bethléem pour la confier à sa garde. Durant la nuit fortunée, un peuple immense se pressait dans ses murs, attendant l’heureux instant où ce touchant monument de l’amour et des abaissements d’un Dieu apparaîtrait porté sur les épaules des ministres sacrés, comme une arche de nouvelle alliance, dont la vue rassure le pécheur et fait palpiter le cœur du juste ».
Hélas ! quelques mois écoulés à peine nous retrouvaient dans le noble sanctuaire, « compatissant cette fois aux douleurs de notre Mère dans l’attente du sacrifice qui se préparait ». Mais bientôt, quelles allégresses nouvelles dans l’auguste basilique ! « Rome faisait hommage delà solennité pascale à celle qui, plus que toute créature, eut droit d’en ressentir les joies, et pour les angoisses que son cœur maternel avait endurées, et pour sa fidélité à conserver la foi de la résurrection durant les cruelles heures que son divin Fils dut passer dans l’humiliation du tombeau ». Éclatant comme la neige qui vint du ciel marquer le lieu de votre prédilection sur terre, ô Marie, un blanc troupeau de nouveau-nés sortis des eaux formait votre cour gracieuse et rehaussait le triomphe de ce grand jour. Faites qu’en eux comme en nous tous, ô Mère, les affections soient toujours pures comme le marbre blanc des colonnes de votre église aimée, la charité resplendissante comme l’or qui brille à ses lambris, les œuvres lumineuses comme le cierge de la Pâque, symbole du Christ vainqueur de la mort et vous faisant hommage de ses premiers feux.
Du zèle de la maison de Dieu
«APRÈS QUOI IL DESCENDIT A CAPHARNAÜM, AINSI QUE SA MÈRE », JUSQU'A : « OR, IL DISAIT CELA DU TEMPLE DE SON CORPS ». (Chap. II, 12-21.)
LE TEMPLE DE DIEU.
Jésus vint à Capharnaüm avec sa mère, ses frères, c'est-à-dire ses parents charnels; puis il monta à Jérusalem. Arrivé au temple, il en chassa les vendeurs avec un fouet fait de cordes. Ce fouet était une image de nos péchés, qui nous précipitent dans les ténèbres extérieures ; les vendeurs de brebis et de colombes représentaient ceux qui cherchent leur profit temporel dans la dispensation des dons du Saint-Esprit; les vendeurs de bœufs figuraient ceux qui altèrent les oracles des Prophètes et des Apôtres pour s'attirer une gloire humaine; à l'exemple de Jésus nous devons être animés, même dans nos il maisons, du zèle des intérêts de Dieu. Les Juifs lui demandèrent une preuve du pouvoir en vertu duquel il agissait ainsi, et il répondit : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours ». Il s'agissait de son corps.
1. Vous venez d'entendre dans le psaume les gémissements de ce pauvre dont, jusqu'à la fin des siècles, les membres souffrent persécution par toute la terre. Faites donc tous vos efforts, mes frères, pour être avec ces membres et du nombre de ces membres; car toute persécution passera. « Malheur à ceux qui se réjouissent», dit la Vérité : « bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés». Dieu s'est fait homme; que deviendra l'homme en faveur de qui Dieu s'est incarné? Que cette espérance nous console dans toutes les tribulations et les épreuves de cette vie. Notre ennemi ne cesse de nous persécuter, et quand il ne sévit pas à découvert, il nous tend secrètement des embûches. Que fait-il en effet? « A leur fureur ils ajoutaient la ruse ». C'est pourquoi il est appelé lion et dragon. Mais qu'est-ce qui est dit à Jésus-Christ ? « Vous foulerez aux pieds le lion et le dragon». Il est lion, à cause de sa vigueur qui agit à découvert; il est dragon, à cause de ses embûches cachées. Dragon, il a chassé Adam du paradis terrestre; lion, il a persécuté 1'Église, selon cette parole de Pierre: « Car le diable votre ennemi tourne comme un lion rugissant qui cherche quelqu'un à dévorer». Ne pense pas que le diable ait rien perdu de sa fureur, quand il flatte; c'est alors qu'il est plus à craindre. Mais que faire au milieu de ces tentations et de ces embûches? Ce que nous recommande le Psalmiste: « Pour moi, quand mes ennemis m'étaient à charge, je me revêtais du cilice et j'humiliais mon âme par le jeûne ». Il a quelqu'un pour t'exaucer; prie avec confiance; Celui qui t'exauce demeure en toi. Ne dirige pas tes regards vers les montagnes, ne lève pas les yeux vers la lune, le soleil ou les étoiles; ne pense pas qu'il t'exauce de préférence, quand tu vas sur la mer pour le prier; au contraire, aie de telles prières en horreur. Purifie seulement la chambre de ton cœur, et, n'importe où tu sois, n'importe où tu lui adresses tes prières, celui qui peut t'exaucer au dedans de toi, dans cette retraite intérieure que le Psalmiste appelle son sein, lorsqu'il dit: « Ma prière retournera dans mon sein »; celui qui t'exauce n'est pas hors de toi; ne va pas au loin, ne t'élèveras comme pour l'atteindre avec la main. Bien plus, si tu t'élèves, tu tomberas; mais si tu t'abaisses, il s'approchera de toi. C'est le Seigneur notre Dieu, le Verbe de Dieu, le Verbe fait chair, le Fils du Père, le Fils de Dieu, le Fils de l'homme; il est grand pour nous élever; il s'est humilié pour nous racheter; il a vécu au milieu des hommes, il a souffert ce que souffre lhomme, et caché ses grandeurs divines.
2. « Il descendit », comme dit l’Évangile, « à Capharnaüm, ainsi que sa mère, ses frères et ses disciples, et ils y demeurèrent peu de jours ». Jésus-Christ a donc une mère, des frères et des disciples; il a des frères par la même raison qu'il a une mère. Nos livres saints ont l'habitude dappeler du nom de frères les enfants d'un même père et d'une même mère, ou d'une même mère, ou d'un même père, quoique d'une mère différente, et les cousins germains , enfants à degré égal, de deux frères ou de deux sœurs; mais ils ne sont pas seuls à être appelés frères par Écriture. Comme elle parle, il faut la comprendre. Elle a sa manière de parler; quiconque ne la saisit pas se trouble et dit Comment? Jésus-Christ a eu des frères? Marie a-t-elle mis au monde d'autres enfants? Non: c'est de là qu'est venue la dignité des vierges. Marie a pu être mère, elle n'a pu être femme. Si on lui a donné ce nom, c'est en raison de son sexe, et non à cause de la perte de son intégrité virginale. On le lui a donné d'après la manière de s'exprimer propre à l’Écriture même. Vous le savez, Adam n'a pas connu Eve aussitôt après qu'elle a été formée d'une de ses côtes, et pourtant elle a porté le nom de femme, immédiatement après sa création; «et de cette côte il forma une femme». Quels étaient donc ces frères du Seigneur? C'étaient les parents de Marie, n'importe à quel degré. Comment le prouvons-nous? Par l’Écriture. Loth a été appelé frère d'Abraham; or, il était le fils de son frère. Lis 1'Écriture, et tu verras qu'Abraham était l'oncle paternel de Loth; cependant ils ont été appelés frères. Pour quelle raison, si ce n'est à cause de leur parenté. De même Jacob avait pour oncle maternel Laban, le Syrien; en effet, Laban était frère de la mère de Jacob, c'est-à-dire de Rebecca, femme d'Isaac. Lis 1'Ecriture, et tu verras que l'oncle et le fils de sa sœur sont appelés frères. Cette règle établie, tu comprendras que tous les parents de Marie étaient les frères de Jésus-Christ.
3. Mais ses disciples pouvaient plus justement encore être appelés ses frères. En effet, ses parents n'auraient pas été ses frères, s'ils n'avaient été ses disciples, ou ce titre de frère ne leur aurait servi de rien, si dans leur frère ils n'avaient reconnu leur maître. Aussi, un jour qu'il s'entretenait avec ses disciples, on vint à l'endroit où il se trouvait, pour lui annoncer que sa mère et ses frères l'attendaient dehors; « ma mère », dit-il, « et qui sont mes frères? Puis étendant la main sur ses disciples: Voici mes frères. Et quiconque fait la volonté de mon Père, celui-là est ma mère, mon frère et ma soeur ». Ainsi Marie elle-même a été sa mère, parce qu'elle a fait la volonté du Père. Ce que le Seigneur a loué en elle, c'est d'avoir fait la volonté du Père, et non pas de l'avoir enfanté selon la chair. Que votre charité soit attentive. Le Sauveur excitait un jour l'admiration de la multitude par les merveilles et les prodiges qu'il opérait, par les preuves qu'il donnait de sa divinité cachée sous les apparences d'un homme. Aussi certaines âmes émerveillées s'écrièrent-elles: « Heureux le sein qui vous a porté ». « Bien plus heureux », reprit-il, « ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique ». C'était dire: Ma Mère elle-même, que vous appelez bienheureuse, l'est en raison de la fidélité avec laquelle elle garde la parole de Dieu, et non parce que le Verbe s'est fait chair en elle, pour habiter parmi nous. Elle est heureuse parce qu'elle garde cette Parole de Dieu par qui elle a été faite et qui s'est faite chair en elle. Que les hommes ne se réjouissent donc pas de la fécondité de leur union temporelle, qu'ils se réjouissent si leur âme est unie à Dieu. Nous avons ainsi parlé à cause de ce passage de 1'Évangile où il est dit que Jésus habita peu de temps à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples.
4. Que dit ensuite l’Évangéliste? « La Pâque des Juifs était proche, et Jésus monta à Jérusalem ». L’Évangéliste passe à un autre récit, selon que sa mémoire le lui fournit. « Et ayant trouvé dans te temple des gens qui vendaient des bœufs, des brebis et des colombes et des changeurs assis, il fit un fouet avec des cordes et les chassa tous du temple, ainsi que les moutons et les bœufs ; il répandit par terre l'argent des changeurs et renversa leurs tables, et il dit à ceux qui vendaient des colombes: Ôtez tout cela d'ici, et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic ». Que venons-nous d'entendre, mes frères? Ce temple n'était qu'une figure, et cependant le Seigneur en chasse tous ceux qui n'y venaient que pour leurs intérêts, qui s'y rendaient comme à un marché. Cependant, qu'y vendaient-ils? Ce dont les hommes avaient besoin pour les sacrifices de ce temps-là. Car votre charité ne l'ignore pas; afin d'empêcher les Juifs de se laisser entraîner au culte des idoles, Dieu leur avait ordonné des sacrifices proportionnés à la grossièreté de leur esprit et à la dureté de leur cœur; aussi immolaient-ils dans le temple des bœufs, des brebis et des colombes; vous le savez, pour l'avoir lu. Ce n'était donc pas un grand mal de la part de ces marchands de vendre dans le temple ce qu'on leur achetait pour l'offrir ensuite dans le temple; et cependant, Jésus-Christ les en chasse. Que ferait-il donc s'il trouvait ici des ivrognes? Que ferait-il? Ceux qui vendaient des choses permises par la loi, sans enfreindre les règles de la justice (car ce qu'on achète sans blesser l'honnêteté, se vend licitement), le Sauveur n'a pas hésité à les exclure du temple; il na pas souffert que la maison de la prière devînt une maison de commerce. Si la maison de Dieu ne doit pas devenir une maison de négoce, doit-elle devenir une maison de débauche? Quand nous parlons de la sorte, les coupables grincent des dents contre nous; mais nous trouvons notre consolation dans les paroles du psaume que vous venez d'entendre : « Ils ont grincé des dents contre moi ». Nous savons aussi, par ce que nous entendons, nous guérir de leurs coups, bien qu'à vrai dire leurs fouets retombent sur Jésus-Christ; car c'est sa parole qui est flagellée: « Leurs traits se sont réunis contre moi, et ils ne l'ont pas su ». Jésus-Christ a été flagellé par les fouets des Juifs, il est flagellé aujourd'hui par les blasphèmes des mauvais chrétiens; ils multiplient les coups de fouet contre leur Seigneur, et ils ne le savent point. Faisons, nous autres, avec le secours de sa grâce, ce qui est marqué au même psaume: « Pour moi, lorsqu'ils m'étaient à charge, je me revêtais d'un cilice et j'humiliais mon âme dans le jeûne».
5. Disons-le pourtant, mes frères, Jésus-Christ n'a pas épargné les Juifs, et celui qui devait être flagellé par eux les a flagellés le premier. Et ce n'est pas sans vouloir nous signaler un mystère que, pour flageller ces indisciplinés qui faisaient du temple de Dieu une maison de commerce, il a composé un fouet avec de petites cordes. En effet, tout pécheur se fait à lui-même une corde de ses péchés. «Malheur », dit le Prophète, « à ceux qui traînent leurs péchés comme une longue corde (2) ». Quel est l'homme qui fait de ses péchés une longue corde? C'est celui qui ajoute péché à péché. Comment ajoute-t-on péché à péché? En recouvrant sous d'autres péchés les péchés déjà commis. Quelqu'un a volé: pour que son vol ne soit pas découvert, il s'adresse à un magicien. C'était assez d'avoir volé, pourquoi vouloir ajouter péché à péché? En voilà deux. Lorsque ton évêque te détend d'avoir recours à un magicien, tu b1asphèmes contre lui, voilà trois péchés. Lorsque tu l'entends dire : Mettez-le hors de l’Église, tu dis : Je vais m'engager dans le parti de Donat; voilà un quatrième péché ajouté aux trois autres. La corde s'agrandit, prends-y garde. Lorsqu'elle sert ici-bas à te flageller, il est bon que tu te corriges, dans la crainte d'entendre, à la fin des siècles, ces paroles « Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres extérieures ». « Car chacun est lié par la corde de ses péchés». La première de ces sentences est tirée de 1'Évangile; la seconde, d'un autre endroit de l’Écriture; mais c'est le Seigneur qui les a prononcées toutes les deux : Les hommes sont liés par leurs péchés, et ils sont jetés dans les ténèbres extérieures.
6. Maintenant, quels sont ceux qui vendent les bœufs? Cette action est comme une figure dont il nous faut chercher le sens mystérieux. Quels sont ceux qui vendent des brebis et des colombes? Ce sont ceux qui recherchent leurs intérêts au lieu de rechercher ceux de Jésus-Christ. Ceux-là sont prêts à tout vendre, qui ne souffrent pas qu'on les rachète; ils ne veulent pas être achetés, et ils veulent vendre. Il leur serait pourtant bon d'être rachetés par le sang du Sauveur, car ils pourraient, par là, parvenir à la paix qui vient de lui. A quoi sert, en effet, de se procurer en ce monde quelque avantage passager et temporel, l'argent, le plaisir du gosier et du ventre, la gloire qui résulte des louanges. humaines? Qu'est-ce que tout ce1a ? Du vent et de la fumée: autant de choses qui passent et s'en vont avec la rapidité de l'éclair. Malheur à ceux qui s'attachent aux choses passagères, parce qu'ils passeront avec elles! Qu'est-ce que tout cela? Un torrent impétueux qui se précipite dans la mer. Malheur à ceux qui y tombent, parce qu'il les entraînera avec lui dans l'abîme! Nous devons donc éloigner nos affections de pareils objets. Mes frères, ceux qui cherchent à se procurer ces sortes de biens sont des vendeurs. Simon le Magicien voulait acheter le Saint-Esprit pour avoir ensuite à le vendre; il pensait que les Apôtres étaient des marchands semblables à ceux que le Seigneur chassa du temple avec un fouet. Car tel il était pour son propre compte, et il voulait acheter pour revendre. Cet homme était du nombre des vendeurs de colombes. En effet, le Saint-Esprit est apparu sous forme de colombe. Quels sont ceux qui vendent des colombes, mes frères, sinon ceux qui disent : Nous donnons le Saint-Esprit? Qui est-ce qui les fait parler ainsi, et quel est le prix de ce trafic? C'est l'honneur qu'ils en retirent. Ils reçoivent pour prix de hautes places, et par là ils ont l'air de vendre des colombes. Qu'ils prennent garde au fouet de cordes. La colombe ne se vend pas, elle se donne gratuitement, parce qu'elle est appelée grâce. Aussi, mes frères, comme les marchands étaient aux yeux de tout venant leur marchandise, ainsi chacun des hérétiques vante ce qu'il vend. Que d'étalages ils ont établis! A Carthage, Primien tient une boutique et Maximien en tient une autre; Rogat en a ouvert une en Mauritanie ; d'autres et d'autres encore, dont la nomenclature serait trop longue, ont placé les leurs en Numidie. Un homme va d'étalage en étalage, pour se procurer une colombe, et chaque trafiquant, assis à son comptoir, fait à ce client l'éloge de sa marchandise. Que celui-ci détourne son cœur loin de ces vendeurs ; qu'il vienne à l'endroit où se donne gratuitement la colombe. Toutefois, mes frères, ces marchands ne rougissent pas du grand nombre de fractions entre lesquelles ils se sont partagés, à la suite d'amers et malicieux dissentiments, en s'attribuant les qualités qu'ils n'ont pas, en se vantant d'être quelque chose, tandis qu'ils ne sont rien. Aussi, parce qu'ils ne veulent pas se corriger, se vérifie parfaitement en eux ce qui est marqué au psaume: « Ils ont été séparés, mais sans être amenés au repentir».
7. Quels sont donc ceux qui vendent les bœufs? Sous le nom de bœufs sont compris ceux qui nous dispensent les Écritures. Par eux sont désignés les Apôtres et les Prophètes. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre : « Tu ne lieras pas la bouche au bœuf qui foule le grain. Dieu se met-il en peine des bœufs? Ou plutôt, ne parle-t-il pas pour nous? Sans doute, il parle pour nous afin de nous montrer que celui qui laboure doit labourer avec espérance d'en profiter, et celui qui bat le grain, avec l'espérance d'y avoir sa part». Ces bœufs nous ont donc laissé le mémorial des Écritures. Ils ne nous les ont pas dispensées comme leur bien propre, parce qu'ils ont cherché la gloire de Dieu. En effet, que dit le Psalmiste? « Qu'ils disent toujours: Glorifié soit le Seigneur, ceux qui aiment la paix de son serviteur». Voilà le serviteur de Dieu, voilà son peuple, voilà son Église. Ceux qui aiment la paix de l’Église, qu'ils glorifient le Seigneur, et non pas son serviteur; « et qu'ils disent toujours : Glorifié soit le Seigneur! Qui sont ceux qui parlent ainsi? Ceux qui aiment la paix de son serviteur ». Évidemment, c'est la voix du peuple lui-même; c'est la voix même du serviteur, que vous avez entendue dans les chants si tristes du Psalmiste; vous avez entendu avec, émotion la voix de ce peuple, parce que vous en faites partie. Aussi ces chants d'un seul homme partaient du cœur de tous. Heureux ceux qui se reconnaissaient dans cette voix, comme dans un miroir! Quels sont ceux qui aiment. la paix de son serviteur, la paix de son peuple, la paix de celle qu'il appelle son unique et qu'il désire voir arrachée de la gueule du lion, lorsqu'il dit: « Arrachez mon unique de la gueule du chien? » Ce sont ceux qui disent toujours: « Glorifié soit le Seigneur! » Ces bœufs ne se sont donc pas glorifiés eux-mêmes, c'est le Seigneur qu'ils ont glorifié. Voyez un bœuf qui glorifie son Seigneur, parce que ce bœuf a connu son maître. Considérez un bœuf qui craint que le maître soit abandonné et qu'on mette en lui sa confiance, comme il redoute ceux qui seraient tentés de placer en lui leur espérance ! « Paul a-t-il été crucifié pour vous est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés? » Ce que j'ai donné, ce n'est pas moi qui l'ai donné, vous l'avez reçu gratuitement; la colombe est descendue du ciel pour vous l'apporter. « J'ai planté, Apollo a arrosé, mais Dieu a donné l'accroissement. Ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne laccroissement, Dieu». « Qu'ils disent donc toujours : Glorifié soit le Seigneur, ceux qui aiment la paix de son serviteur ».
8. Les hérétiques se servent des Écritures mêmes pour tromper les peuples, pour en recevoir des honneurs et des louanges, au lieu de chercher à ramener les hommes à la vérité. Et comme ils se servent des Écritures pour tromper les peuples et en obtenir des honneurs, ils vendent les bœufs, ils vendent aussi les brebis, c'est-à-dire les peuples eux-mêmes. Et à qui les vendent-ils, si ce n'est au diable? Car, mes frères, s'il n'y a qu'une Église du Christ, elle doit être une; tout ce qui s'en détache, se trouve emporté, et par qui? Par le lion rugissant, qui tourne et cherche quelqu'un à dévorer. Malheur à ceux qui se détachent de l’Église; pour elle, elle demeure dans son entier; car le Seigneur connaît ceux qui sont à lui. Cependant, autant que cela dépend d'eux, ces trafiquants vendent les bœufs, les brebis et aussi les colombes : qu'ils prennent garde au fouet formé par leurs péchés. S'il leur arrive d'être frappés, en punition de leurs iniquités, puissent-ils reconnaître dans leurs péchés les cordes dont Dieu a fait un fouet pour les flageller ! Puissent-ils reconnaître qu'il les avertit de se convertir et de renoncer à leur trafic! Car s'ils ne se convertissent pas, ils entendront à leur mort cet arrêt: « Liez-leur les pieds et les mains, et jetez-les dans les ténèbres extérieures ».
9. «Alors les disciples se souvinrent qu'il était écrit: Le zèle de votre maison m'a dévoré». C'est, en effet, par le zèle de la maison de Dieu que le Seigneur chassa du temple ces vendeurs. Mes frères, que chaque chrétien, puisqu'il est membre du Christ, soit dévoré du zèle de la maison de Dieu. Qui est-ce qui est dévoré du zèle de la maison de Dieu? Celui qui, voyant ici-bas quelque dérèglement, s'efforce de le corriger, désire l'amendement des pécheurs et ne prend aucun repos, tant qu'ils ne sont pas convertis; et s'il ne peut parvenir à les rendre meilleurs, il les supporte en gémissant. Car le bon grain n'est pas jeté hors de l'aire, il y endure le voisinage de la paille, et plus tard, quand on l'a séparé d'avec elle, il entre dans le grenier. Pour toi, si tu es un bon grain, ne désire pas, avant le moment d'être enfermé au grenier, être jeté hors de l'aire; car les oiseaux te mangeraient, et l'on n'aurait pas le temps de te mettre au grenier. Les puissances aériennes sont comme les oiseaux du ciel, elles épient l'heure propice où elles pourront enlever le grain; mais elles ne le peuvent que s'i1 est battu hors de l'aire. Que le zèle de la maison de Dieu te dévore donc; que le zèle de la maison de Dieu, dont il est membre, dévore chaque chrétien; car aucune maison n'est plus véritablement tienne que celle où lu as le salut éternel. Tu entres dans ta maison pour y trouver le repos du temps, tu entres dans la maison de Dieu pour y trouver le repos de l'éternité. Si tu fais en sorte qu'aucun désordre n'ait lieu dans ta maison; dans la maison de Dieu où l'on te propose le salut et un repos éternel, supporteras-tu, autant du moins que cela dépendra de toi, qu'il s'y passe quelque désordre sous tes yeux? Par exemple, tu vois ton frère courir au théâtre; si le zèle de la maison de Dieu te dévore, empêche-le, avertis-le, montre-toi affligé. En vois-tu d'autres courir pour aller s'enivrer, et prêts à faire dans l'église ce qui n'est permis nulle part; empêche ce que tu peux, arrête ceux que tu peux arrêter, effraie ceux que tu peux effrayer, retiens par des caresses ceux que tu peux retenir; au moins, ne consens jamais à demeurer tranquille. Est-ce un ami? avertis-le avec douceur. Est-ce ta femme? réprime ses écarts avec la dernière sévérité. Est-ce ta servante? ne crains pas de l'arrêter, même par des châtiments. Fais tout ce que tu peux, eu égard à la qualité des personnes, et tu justifieras pleinement cette parole : « Le zèle de votre maison ma dévoré ». Que si, au contraire, tu demeures froid, indifférent, attentif à toi seul, satisfait comme s'il ne s'agissait que de toi et comme te suffisant à toi-même, te disant Ai-je besoin de m'inquiéter des péchés d'autrui? mon âme me suffit; c'est assez pour moi de la conserver entière pour Dieu, je te dirai: C'est très bien, mais ne te souvient-il plus de ce serviteur qui cacha son talent et refusa de le faire valoir? De quoi fut-il accusé? De l'avoir perdu? Non; mais de l'avoir conservé sans en tirer profit. Apprenez donc par cet exemple, mes frères, à n'être pas les indolents témoins du péché de vos frères. Je vais vous donner un conseil, ou plutôt, celui qui habite en vos cœurs vous le donnera; car, bien qu'il se serve de mon intermédiaire, c'est lui-même qui vous parle. Vous savez ce que chacun de vous peut faire dans sa famille, avec son ami, son compatriote, son client, avec celui qui est au-dessus de lui et avec celui qui se trouve au-dessous : en quelque façon que Dieu vous donne entrée dans leur âme, en quelque façon qu'il en ouvre la porte à vos paroles, ne perdez pas une seule occasion de les gagner à Jésus-Christ, parce qu'il vous a lui-même gagnés.
10. Les Juifs lui dirent : «Quel signe nous montrez-vous qui vous autorise à faire ces choses ? » Et le Seigneur : « Détruisez ce temple, et je le relèverai en trois jours. Les Juifs lui dirent donc: On a mis quarante-six ans à le bâtir, et vous vous dites : je le relèverai en trois jours? » Ils étaient chair et comprenaient but dans un sens charnel, et Jésus-Christ leur parlait dans un sens spirituel. Lequel d'entre eux aurait pu comprendre de quel temple il parlait? Pour nous, nous n'avons nul besoin de chercher longtemps ce qu'il voulait dire ; il nous l'a fait connaître par son Évangéliste, il nous a dit de quel temple il voulait parler. « Détruisez ce temple, et je le relèverai en trois jours. On a mis quarante-six ans à le bâtir, et vous le relèverez en trois jours? Mais, ajoute l’Évangéliste, il parlait du temple de son corps ». C'est un fait avéré : Le Sauveur a été mis à mort et est ressuscité trois jours après. Cette vérité est aujourd'hui connue de nous tous; si elle est impénétrable pour les Juifs, c'est qu'ils se tiennent hors de 1'Église ; nous en avons la claire vue, parce que nous savons en qui nous croyons. Bientôt nous célébrerons la solennité anniversaire de la destruction et de la réédification de ce temple ; nous exhortons ceux d'entre vous qui seraient encore catéchumènes à s'y préparer, afin de recevoir la grâce. Voici le moment favorable pour engendrer ce qui doit naître alors. Cette vérité, nous la connaissons donc.
11. Mais peut-être voulez-vous apprendre de notre bouche si les quarante-six années employées à bâtir le temple n'indiquent pas quelque mystère. Assurément il y aurait beaucoup à dire à ce sujet: quoi qu'il en soit, nous vous dirons ce qui n'exige pas de longs développements et ce que vous pouvez facilement comprendre. Si je ne me trompe, mes frères, nous vous l'avons dit hier, Adam a été un simple homme; et néanmoins il était le genre humain tout entier. Voilà, s'il vous en souvient, ce que nous avons dit. Cet homme unique s'est comme fractionné dans les autres hommes; mais en dépit de cette dispersion de lui-même, il est recueilli pour ainsi dire et comme réuni de nouveau en un seul par le lien de la société et de la concorde des esprits. Ce pauvre unique, cet Adam gémit, mais il se renouvelle en Jésus-Christ ; car ce nouvel Adam est venu sans le péché, afin de détruire en sa chair le péché du vieil Adam et de refaire en sa personne un Adam qui fût l'image de Dieu ; le corps de Jésus-Christ vient donc d'Adam: c'est d'Adam qu'a été formé ce temple détruit par les Juifs et relevé par Dieu après trois jours; car il a ressuscité sa chair. C'est la preuve qu'il était Dieu, égal à son Père. Mes frères, l'Apôtre a dit : « C'est Dieu qui l'a ressuscité d'entre les morts ». De qui parle-t-il? Du Père. « Jésus-Christ s'est fait obéissant jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix; c'est pourquoi Dieu l'a tiré d'entre les morts et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ». Le Seigneur est donc sorti vivant d'entre les morts, et il a été exalté. Par qui ? Parle Père à qui il dit dans un psaume: « Rétablissez-moi, et je les punirai ». Donc c'est le Père qui l'a ressuscité. Le Fils ne s'est donc pas ressuscité lui-même? Mais que fait le Père sans son Verbe ? Que fait le Père indépendamment de son Fils unique? Écoute: voici la preuve de la divinité du Fils: « Détruisez ce temple, et je le relèverai en trois jours ». A-t-il dit: détruisez ce temple, et mon Père le rétablira en trois jours? Non; mais comme, lorsque le Père ressuscite un mort, le Fils ressuscite avec lui; ainsi, lorsque le Fils ressuscite un mort, le Père le ressuscite aussi, parce que le Fils a dit: « Mon Père et moi nous sommes un».
12. Cependant, que signifie ce nombre de quarante-six? Nous avons montré hier qu'Adam se trouve dans toutes les parties du monde ; les lettres initiales de quatre mots grecs nous ont servi à le faire. Si, en effet, tu unis l'un sous l'autre les quatre noms des quatre parties dont le monde se compose, c'est-à-dire l'Orient, l'Occident, le Nord et le Midi, ce qui a fait dire au Seigneur que lorsqu'il viendra juger, il rassemblera ses élus des quatre vents si donc tu écris ces quatre noms, l'Orient, anatole, l'Occident, dysis, le Nord, arctos, le Midi, mesembria, les premières lettres de ces quatre mots, anatole, dysis, arctos, mesembria, te donneront le nom d'Adam. Mais comment y trouvons-nous aussi le nombre quarante-six? En ce que le corps de Jésus-Christ venait d'Adam. Chez les Grecs, les lettres servent de chiffres. Notre lettre a, s'écrit dans leur langue, alpha, et s'appelle alpha, un. Si, pour compter un nombre, ils emploient le bêta, qui est leur b, cette lettre représente le chiffre deux; gamma, trois; delta, quatre, et ainsi de suite pour toutes les autres lettres. Ce que nous appelons, ils l'appellent my, et cette lettre, dans les nombres, équivaut à quarante, en grec, tessarkonta. Voyez maintenant quel nombre forment les lettres qui composent le nom d'Adam, et vous trouverez les quarante-six années employées à la construction du temple. Le mot Adam se compose d'un alpha, un ;d'un delta, quatre; ce qui signifie déjà cinq; puis d'un autre alpha, un; ce qui fait six ; il y a enfin un my, quarante; en tout quarante-six. Mes frères, nos anciens pères ont dit tout cela avant nous et ils ont trouvé dans ces quatre lettres le nombre quarante-six. Et parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ a reçu son corps d'Adam, sans en recevoir le péché, il y a pris le temple de son corps sans y prendre l'iniquité qui devait être chassée du temple. Cette chair qu'il a reçue d'Adam Marie, en effet, descendait d'Adam, et la chair du Seigneur était de Marie, les Juifs l'ont crucifiée. Mais il devait ressusciter après trois jours, ce corps que les Juifs devaient faire mourir sur la croix. Ils ont détruit le temple bâti en quarante-six ans, et lui l'a ressuscité en trois jours.
13. Nous bénissons le Seigneur notre Dieu de nous avoir rassemblés pour nous remplir d'une joie toute spirituelle. Demeurons toujours humbles de cœur, et que notre joie soit en Dieu. Ne nous laissons pas enorgueillir par les prospérités du siècle, mais sachons qu'il n'y aura pour nous de bonheur qu'au moment où seront évanouies toutes les choses du temps. Mes frères, que notre joie ici-bas soit en espérance ; que personne ne la mette dans le présent, de peur de demeurer en chemin. Que l'espérance soit donc la source de toutes nos joies ; que tous nos désirs aient pour objet la vie éternelle. Que tous nos soupirs s'élèvent vers Jésus-Christ: il est l'unique beauté ; il a aimé ceux mêmes que déparait la laideur, afin de les rendre beaux ; souhaitons donc de lui être unis ; dirigeons vers lui seul notre course et nos gémissements, et que ceux-là « disent toujours : Loué soit le Seigneur, qui aiment la paix de son serviteur». In Joan traité X
Saint Dominique confesseur
Collecte
Dieu, vous avez daigné éclairer votre Église par les mérites et les leçons du bienheureux Dominique, votre Confesseur : faites que, par son intercession, elle ne soit pas privée des secours temporels, et qu’elle fasse toujours de nouveaux progrès dans les voies spirituelles.
Épitre 2. Tm. 4, 1-8
Mon bien-aimé : je t’adjure, devant Dieu et Jésus-Christ, qui doit juger les vivants et les morts, par son avènement et par son règne, prêche la parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, supplie, menace, en toute patience et toujours en instruisant. Car il viendra un temps où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine ; mais ils amasseront autour d’eux des docteurs selon leurs désirs ; et éprouvant aux oreilles une vive démangeaison, ils détourneront l’ouïe de la vérité, et ils la tourneront vers des fables. Mais toi, sois vigilant, travaille constamment, fais l’œuvre d’un évangéliste, acquitte-toi pleinement de ton ministère ; sois sobre. Car pour moi, je vais être immolé, et le temps de ma dissolution approche, j’ai combattu le bon combat, j’ai achève ma course, j’ai gardé la foi. Reste la couronne de justice qui m’est réservée, que le Seigneur, le juste juge, me rendra en ce jour-là ; et non seulement à moi, mais aussi à ceux qui aiment son avènement.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Dominique naquit à Calahorra en Espagne, de la noble famille des Gusman. Il s’appliqua à Palencia à l’étude de la littérature et de la théologie ; et les grands succès qu’il y obtint lui valurent un bénéfice de Chanoine régulier de l’église d’Osma. Plus tard, il fonda l’Ordre des Frères Prêcheurs. Sa mère avait eu un songe pendant sa grossesse : il lui semblait porter en elle un petit chien tenant dans sa gueule une torche allumée avec laquelle, une fois sorti de son sein, il embraserait tout l’univers. Ce songe présageait que la sainteté et la doctrine éclatantes de Dominique enflammeraient les populations d’une grande ardeur pour la pratique de la piété chrétienne. Ce qui arriva dans la suite vérifia le présage ; lui-même en a commencé la réalisation, et il l’a continuée par les membres de son Ordre.
Cinquième leçon. Ce en quoi son talent et sa vigueur se signalèrent le plus, ce fut à combattre les hérétiques, qui essayaient de pervertir les Toulousains par de pernicieuses erreurs. Il employa sept ans à cette œuvre ; après quoi il se rendit à Rome, au concile de Latran, avec l’Évêque de Toulouse, pour obtenir d’Innocent III la confirmation de l’Ordre qu’il avait institué. Pendant qu’on en délibérait, Dominique retourna vers ses disciples, sur le conseil des Pontifes, afin de choisir une règle. Quand il revint à Rome, Honorius III, successeur immédiat d’Innocent, lui accorda la confirmation de l’Ordre des Prêcheurs. Il établit à Rome deux couvents, l’un d’hommes, l’autre de femmes. Il rappela trois morts à la vie et fit beaucoup d’autres miracles qui contribuèrent singulièrement à propager son Ordre.
Sixième leçon. Grâce à lui, des couvents s’étaient élevés partout, et un très grand nombre de personnes réglaient leur vie selon la religion et la piété, lorsqu’il fut pris de la fièvre à Bologne, l’an du Christ mil deux cent vingt et un. Comprenant qu’il allait mourir, il appela ses frères et ceux qui se formaient sous sa direction ; il les exhorta à l’innocence et à l’intégrité des mœurs. Enfin il leur laissa en testament, comme patrimoine assuré, la charité, l’humilité et la pauvreté. Au moment où tous les frères en prières dirent ces mots ; « Saints de Dieu, venez à son secours ; Anges, venez à sa rencontre » il s’endormit dans le Seigneur, le huitième jour des ides d’août. Dans la suite, le Pape Grégoire IX le mit au nombre des Saints.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Homilia 13 in Evang.
Septième leçon. Mes très chers frères, le sens de la lecture du saint Évangile que vous venez d’entendre est très clair. Mais de crainte qu’elle ne paraisse, à cause de sa simplicité même, trop élevée à quelques-uns, nous la parcourrons brièvement, afin d’en exposer la signification à ceux qui l’ignorent, sans cependant être à charge à ceux qui la connaissent. Le Seigneur dit : « Que vos reins soient ceints ». Nous ceignons nos reins lorsque nous réprimons les penchants de la chair par la continence. Mais parce que c’est peu de chose de s’abstenir du mal, si l’on ne s’applique également, et par des efforts assidus, à faire du bien, notre Seigneur ajoute aussitôt : « Ayez en vos mains des lampes allumées ». Nous tenons en nos mains des lampes allumées, lorsque nous donnons à notre prochain, par nos bonnes œuvres, des exemples qui l’éclairent. Le Maître désigne assurément ces œuvres-là, quand il dit : « Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ».
Huitième leçon. Voilà donc les deux choses commandées : ceindre ses reins, et tenir des lampes ; ce qui signifie que la chasteté doit parer notre corps, et la lumière de la vérité briller dans nos œuvres. L’une de ces vertus n’est nullement capable de plaire à notre Rédempteur si l’autre ne l’accompagne. Celui qui fait des bonnes actions ne peut lui être agréable s’il n’a renoncé à se souiller par la luxure, ni celui qui garde une chasteté parfaite, s’il ne s’exerce à la pratique des bonnes œuvres. La chasteté n’est donc point une grande vertu sans les bonnes œuvres, et les bonnes œuvres ne sont rien sans la chasteté. Mais si quelqu’un observe les deux préceptes, il lui reste le devoir de tendre par l’espérance à la patrie céleste, et de prendre garde qu’en s’éloignant des vices, il ne le fasse pour l’honneur de ce monde.
Neuvième leçon. « Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces, afin que lorsqu’il viendra et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt ». Le Seigneur vient en effet quand il se prépare à nous juger ; et il frappe à la porte, lorsque, par les peines de la maladie, il nous annonce une mort prochaine. Nous lui ouvrons aussitôt, si nous l’accueillons avec amour. Il ne veut pas ouvrir à son juge lorsqu’il frappe, celui qui tremble de quitter son corps, et redoute de voir ce juge qu’il se souvient avoir méprisé ; mais celui qui se sent rassuré, et par son espérance et par ses œuvres, ouvre aussitôt au Seigneur lorsqu’il frappe à la porte, car il reçoit son Juge avec joie. Et quand le moment de la mort arrive, sa joie redouble à la pensée d’une glorieuse récompense.
Aux lieux où protégée par le Lion de Castille est assise l’heureuse Callaroga, naquit l’amant passionné de la foi chrétienne, le saint athlète, doux aux siens et dur aux ennemis. A peine créée, son âme fut remplie d’une vertu si vive que, dans sa mère encore, il prophétisa. Quand sur les fonts sacrés furent conclues entre lui et la foi les fiançailles, la répondante qui pour lui donna consentement vit en songe le fruit merveilleux qui devait sortir de lui et de sa race. Dominique il fut appelé, étant tout au Seigneur ; ô bien nommé aussi son père Félix, ô bien nommée Jeanne sa mère, si ces noms signifient ce qu’on dit ! Plein de doctrine et aussi d’énergie, sous l’impulsion apostolique, il fut le torrent qui s’échappe d’une veine profonde ; plus impétueux là où plus forte était la résistance, il s’élançait déracinant les hérésies ; puis il se partagea en plusieurs ruisseaux qui arrosent le jardin catholique et ravivent ses plantes ».
Éloge vraiment digne des cieux, placé par Dante, au paradis, sur les lèvres du plus illustre fils du pauvre d’Assise. Dans le voyage du grand poète à travers l’empyrée, il convenait que Bonaventure exaltât le patriarche des Prêcheurs, comme, au chant précédent, Thomas d’Aquin, fils de Dominique, avait célébré le père de la famille à l’humble cordon. François et Dominique donnés pour guides au monde « afin que s’approchât du Bien-Aimé, plus confiante et plus fidèle, l’Épouse de celui qui, jetant un grand cri vers son Père, s’unit à elle dans son sang béni ! parler de l’un, c’est célébrer les deux, tant leurs œuvres allèrent à même fin ; l’un fut tout séraphique en son ardeur, l’autre parut un rayonnement de la lumière des chérubins ». Sagesse du Père, vous fûtes à tous deux leur amour ; pauvreté de François, vrai trésor de l’âme, foi de Dominique, incomparable splendeur de l’exil : deux aspects d’ici-bas traduisant, pour le temps de l’épreuve et de l’ombre, votre adorable unité.
En effet, dit avec non moins de profondeur et une autorité plus grande l’immortel Pontife Grégoire IX, « la source de la Sagesse, le Verbe du Père, notre Seigneur Jésus-Christ, dont la nature est bonté, dont l’œuvre est miséricorde, n’abandonne point dans la traversée des siècles la vigne qu’il a tirée de l’Égypte ; il subvient par des signes nouveaux à l’instabilité des âmes, il adapte ses merveilles aux défaillances de l’incrédulité. Lors donc que le jour penchait déjà vers le soir et que, l’abondance du mal glaçant la charité, le rayon de la justice inclinait au couchant, le Père de famille voulut rassembler les ouvriers propres aux travaux de la onzième heure ; pour dégager sa vigne des ronces qui l’avaient envahie et en chasser la multitude funeste des petits renards qui travaillaient à la détruire, il suscita les bataillons des Frères Prêcheurs et Mineurs avec leurs chefs armés pour le combat ».
Or, dans cette expédition du Dieu des armées, Dominique fut « le coursier de sa gloire, poussant intrépide, dans le feu de la foi, le hennissement de la divine prédication ». Octobre dira la très large part qu’eut au combat le compagnon que lui donna le ciel, apparaissant comme l’étendard vivant du Christ en croix, au milieu d’une société où la triple concupiscence prêtait la main à toute erreur pour battre en brèche sur tous les points le christianisme même.
Comme François, Dominique, rencontrant partout cette complicité de la cupidité avec l’hérésie qui sera désormais la principale force des faux prédicants, prescrivit aux siens la plus absolue désappropriation des biens de ce monde et se fit lui aussi mendiant pour le Christ. Le temps n’était plus où les peuples, acclamant toutes les conséquences de la divine Incarnation, constituaient à l’Homme-Dieu le plus immense domaine territorial qui fut jamais, en même temps qu’ils plaçaient son vicaire à la tête des rois. Après avoir tenté vainement d’humilier l’Épouse en soumettant le sacerdoce à l’empire, les descendants indignes des fiers chrétiens d’autrefois reprochaient à l’Église la possession de ces biens dont elle n’était que la dépositaire au nom du Seigneur ; pour la Colombe du saint Cantique, l’heure avait sonné de commencer par l’abandon du sol son mouvement de retraite vers les cieux.
Mais si les deux princes de la lutte mémorable qui enraya un temps le progrès de l’ennemi se rencontrèrent dans l’accueil fait par eux à la sainte pauvreté, celle-ci pourtant resta plus spécialement la souveraine aimée du patriarche d’Assise, Dominique, qui comme lui n’avait en vue que l’honneur de Dieu et le salut des âmes, reçut à cette fin en partage plus direct la science ; partage excellent, plus fertile que celui de la fille de Caleb : moins de cinquante ans après que Dominique en eut transmis l’héritage à sa descendance, l’irrigation sagement combinée des eaux inférieures et supérieures de la raison et de la foi y amenait à plein développement l’arbre de la science théologique, aux racines puissantes, aux rameaux plus élevés que tout nuage montant de la terre, où les oiseaux de toutes les tribus qui sont sous le ciel aiment à venir se poser sans crainte et fixer le soleil.
Ce fut bien « sur la lumière », dit Dieu à sainte Catherine de Sienne, « que le père des Prêcheurs établit son principe, en en faisant son objet propre et son arme de combat ; il prit pour lui l’office du Verbe mon Fils, semant ma parole, dissipant les ténèbres, éclairant la terre ; Marie, par qui je le présentai au monde, en fit l’extirpateur des hérésies » Ainsi, nous l’avons vu, disait de son côté un demi-siècle plus tôt le poète florentin ; l’Ordre appelé à devenir le principal appui du Pontife suprême dans la poursuite des doctrines subversives devait, s’il se peut, justifier l’expression mieux encore que son patriarche : le premier des tribunaux de la sainte Église, la sainte Inquisition romaine universelle, le Saint-Office, investi en toute vérité de l’office du Verbe au glaive à deux tranchants pour convertir ou châtier, n’eut pas d’instrument plus fidèle et plus sûr.
Pas plus que la vierge de Sienne, l’illustre auteur de la Divine Comédie n’eût soupçonné qu’un temps dût venir, où le premier titre de la famille dominicaine à l’amour reconnaissant des peuples serait discuté en certaine école apologétique, et là écarté comme une insulte ou dissimulé comme une gêne. Le siècle présent met sa gloire dans un libéralisme qui a fait ses preuves en multipliant les ruines et, philosophiquement, ne repose que sur l’étrange confusion de la licence avec la liberté ; il ne fallait rien moins que cet affaissement intellectuel de nos tristes temps, pour ne plus comprendre que, dans une société où la foi est la base des institutions comme elle est le principe du salut de tous, nul crime n’égale celui d’ébranler le fondement sur lequel repose ainsi avec l’intérêt social le bien le plus précieux des particuliers. Ni l’idéal de la justice, ni davantage celui de la liberté, ne consiste à laisser à la merci du mal ou du mauvais le faible qui ne peut se garder lui-même : la chevalerie fit de cette vérité son axiome, et ce fut sa gloire ; les frères de Pierre Martyr dévouèrent leur vie à protéger contre les surprises du fort armé et la contagion qui se glisse dans la nuit la sécurité des enfants de Dieu : ce fut l’honneur « de la troupe sainte que Dominique conduit par un chemin où l’on profite, si l’on ne s’égare pas ».
Et quels plus vrais chevaliers que ces athlètes de la foi, prenant leur engagement sacré sous forme d’hommage lige, et choisissant pour Dame celle qui, puissante comme une armée, extermine seule les hérésies dans le monde entier ? Au bouclier de la vérité, au glaive de la parole, celle qui garde en Sion les armures des forts joignait pour ses dévoués féaux le Rosaire, signe plus spécial de sa propre milice ; elle leur assignait l’habit de son choix comme étant leur vrai chef de guerre, et les oignait de ses mains pour la lutte dans la personne du Bienheureux Réginald. Elle-même encore veillait au recrutement de la sainte phalange, prélevant pour elle dans la jeunesse d’élite des universités les âmes les plus pures, les plus généreux dévouements, les plus nobles intelligences ; Paris, la capitale de la théologie, Bologne, celle de la jurisprudence et du droit, voyaient maîtres, écoliers, disciples de toute science, poursuivis et atteints par la douce souveraine au milieu d’incidents plus du ciel que de la terre.
Que de grâce dans ces origines où la sérénité virginale de Dominique semblait entourer tous ses fils ! C’était bien dans cet Ordre de la lumière qu’apparaissait la vérité de la parole évangélique : Heureux les purs de cœur, car ils verront Dieu. Des yeux éclairés d’en haut apercevaient sous la figure de champs de lis les fondations des Prêcheurs ; aussi Marie, par qui nous est venue la splendeur de la lumière éternelle, se faisait leur céleste maîtresse et, de toute science, les conduisait à la Sagesse, amie des cœurs non souillés.
En la compagnie de Cécile et de Catherine, elle descendait pour bénir leur repos de la nuit, mais ne partageait avec aucune de ses nobles suivantes le soin de les couvrir de son royal manteau près du trône du Seigneur. Comment dès lors s’étonner de la limpidité suave qui après Dominique, et durant les généralats des Jourdain de Saxe, Raymond de Pegnafort, Jean le Teutonique, Humbert de Romans, continue de régner dans ces Vies des Frères et ces Vies des Sœurs dont des plumes heureuses ont transmis jusqu’à nous les récits d’une exquise fraîcheur ? Discrète leçon, en môme temps que secours puissant pour les Frères : dans la famille dominicaine vouée à l’apostolat par essence, les Sœurs furent de dix ans les aînées, comme pour marquer que, dans l’Église de Dieu, l’action ne peut être féconde, si elle n’est précédée et ne demeure accompagnée de la contemplation qui lui vaut bénédiction et toute grâce.
Notre-Dame de Prouille, au pied des Pyrénées, ne fut pas seulement par ce droit de primogéniture le principe de tout l’Ordre ; c’est à son ombre protectrice que les premiers compagnons de Dominique arrêtèrent avec lui le choix de leur Règle et se partagèrent le monde, allant de là fonder Saint-Romain de Toulouse, puis Saint-Jacques de Paris, Saint-Nicolas de Bologne, Saint-Sixte et Sainte-Sabine dans la Ville éternelle. Vers la même époque, l’établissement de la Milice de Jésus-Christ plaçait sous la direction des Prêcheurs les séculiers qui, en face de l’hérésie militante, s’engageaient à défendre par tous les moyens en leur pouvoir les biens de l’Église et sa liberté ; quand les sectaires eurent posé les armes, laissant la paix au monde pour un temps, l’association ne disparut pas : elle porta le combat sur le terrain de la lutte spirituelle, et changea son nom en celui de Tiers-Ordre des Frères et Sœurs de la Pénitence de saint Dominique.
Quel cortège est celui que vous forment vos fils et vos filles sur le Cycle sacré ! Accompagné en ce mois même de Rose de Lima et d’Hyacinthe, voilà que dès longtemps vous annonçaient au ciel de la Liturgie les Raymond de Pegnafort, les Thomas d’Aquin, les Vincent Ferrier, les Pierre Martyr, les Catherine de Sienne, les Pie V, les Antonin. Enfin brille au firmament l’astre nouveau dont la splendeur écarte l’ignorance, confond l’hérésie, accroît la foi des croyants. O Dominique, votre bienheureuse mère d’ici-bas, qui vous a devancé dans les cieux, pénètre maintenant dans sa plénitude le sens fortuné de la vision mystérieuse qui jadis excitait ses craintes ; et cet autre Dominique, gloire de l’antique Silos, au tombeau duquel elle reçut la promesse de votre bénie naissance, applaudit à l’éclat décuplé dont ce beau nom qu’il vous transmit resplendira par vous dans les siècles éternels. Mais quel accueil surtout vous est fait par la Mère de toute grâce, elle qui naguère, embrassant les pieds du Seigneur irrité, se portait garante que vous ramèneriez le monde à son Sauveur ! à peine quelques années ont passé : et partout l’erreur en déroute pressent qu’une lutte à mort est engagée entre elle et les vôtres ; et l’Église du Latran, maîtresse et mère, a vu ses murs menaçant ruine raffermis pour un temps ; et les deux princes des Apôtres, qui vous avaient dit Va et prêche, applaudissent à la Parole qui de nouveau parcourt la terre et retentit sur toute plage.
Frappées déjà de stérilité, les nations, que l’Apocalypse assimile aux grandes eaux, semblaient se corrompre pour toujours ; la prostituée de Babylone, devançant l’heure, y dressait son trône : lorsqu’à l’imitation d’Élisée, mettant le sel de la Sagesse dans le vase neuf de l’Ordre par vous fondé, vous avez répandu dans les eaux malades ce sel divin, neutralisé les poisons de la bête de blasphème si tôt reparue, et, en dépit d’embûches qui ne cesseront plus, rendu de nouveau la terre habitable. Mais comme, une fois de plus, votre exemple nous montre que ceux-là seuls sont puissants pour Dieu sur les peuples, qui se livrent à lui sans chercher rien autre et ne donnent à autrui que de leur plénitude ! Dédaignant toute rencontre et toute science où ne se montrait pas l’éternelle Sagesse, nous disent vos historiens, ce fut d’elle uniquement que s’éprit votre adolescence ; elle qui prévient ceux qui la désirent vous inonda dès ces premiers ans de la lumière et des suavités anticipées de la patrie. C’était d’elle que s’écoulait sur vous la sérénité radieuse qui frappait vos contemporains et qu’aucun événement n’altéra jamais. Dans une paix des cieux, vous buviez à longs traits l’eau de ce puits sans fond qui rejaillit à la vie éternelle ; mais en même temps qu’au plus intime secret de l’âme vous abreuvait ainsi son amour, une fécondité merveilleuse se déclarait dans la source divine, et ses ruisseaux devenus vôtres s’échappaient au dehors et les places publiques bénéficiaient des flots de votre surabondance.
Vous aviez accueilli la Sagesse, et elle vous exaltait ; non contente d’orner votre front des rayons de l’étoile mystérieuse, elle vous donnait la gloire des patriarches et multipliait de toutes celles de vos fils vos années et vos œuvres. Vous n’avez point cessé d’être en eux l’un des puissants contreforts de l’Église. La science a rendu leur nom illustre parmi les peuples, et à cause d’elle leur jeunesse fut honorée des vieillards : qu’elle soit toujours pour eux, comme elle le fut pour leurs aînés, et le fruit de la Sagesse, et le chemin qui y conduit ; qu’elle s’alimente à la prière, dont la part est demeurée si belle en votre saint Ordre, que plus qu’aucun autre il se rapproche par ce côté des anciens Ordres monastiques Louer, bénir et prêcher sera jusqu’à la fin sa devise aimée, l’apostolat devant être chez lui, selon le mot du Psaume, l’effusion débordante du souvenir des suavités goûtées dans le commerce divin. Ainsi affermie en Sion, ainsi bénie dans son glorieux rôle de propagatrice et de gardienne de la vérité, votre noble descendance méritera d’entendre toujours de la bouche de Notre-Dame même cet encouragement au-dessus de toute louange : « Fortiter, fortiter, viri fortes ! Courage, courage, hommes courageux ! »
Saint Alphonse Marie DE LIGORI évêque confesseur et docteur mémoire de Saint Etienne Ier Pape et Martyr
Collecte
Dieu, vous avez fécondé votre Église d’une nouvelle famille par le ministère du bienheureux Alphonse-Marie, votre Confesseur et Pontife, qui brûlait de zèle pour le salut des âmes : faites, nous vous en prions, qu’instruits par ses leçons salutaires et fortifiés par ses exemples, nous puissions parvenir heureusement jusqu’à vous.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Alphonse-Marie de Liguori naquit à Naples, de parents nobles, et donna dès son bas âge des marques évidentes de sa future sainteté. Ses parents l’offrirent jeune encore à saint François de Hiéronimo, de la société de Jésus ; celui-ci, après avoir bien prié, déclara que l’enfant deviendrait nonagénaire, qu’il serait élevé à la dignité épiscopale, et qu’il ferait un bien considérable dans l’Église. Dès l’enfance, Alphonse s’éloignait des jeux et formait, par sa parole et son exemple, de nobles adolescents à la modestie chrétienne. Devenu jeune homme, il se fit inscrire dans de pieuses confréries et mit son bonheur à servir les malades dans les hôpitaux publics, à vaquer longuement à l’oraison dans les églises et à fréquenter les sacrements. A la piété il unit si bien l’étude des lettres que, à peine âgé de seize ans, il fut reçu Docteur dans l’un et l’autre droit à l’université de son pays. Pour obéir à son père, il embrassa la carrière d’avocat, mais quoiqu’il obtînt de grands succès, il l’abandonna de lui-même, après avoir reconnu les périls du barreau. Il renonça ensuite à un très brillant mariage que son père lui proposait, abdiqua son droit d’aînesse et suspendit son épée à l’autel de Notre-Dame de la Merci, pour se consacrer au divin ministère. Devenu prêtre, il s’attaqua aux vices avec tant de zèle et remplit si bien l’office d’apôtre, en se portant rapidement ça et là au secours des pécheurs, que beaucoup se convertirent. Plein de compassion pour les pauvres et les paysans en particulier, il institua la Congrégation des Prêtres du très saint Rédempteur, qui, marchant sur les traces du Rédempteur lui-même, s’emploieraient à évangéliser les pauvres dans les campagnes, les bourgs et les villages.
Cinquième leçon. Pour que rien ne l’écartât de son but, il s’obligea par un vœu perpétuel à ne jamais perdre un instant. Et par suite, enflammé de zèle, il mit toute son application à gagner des âmes à Jésus-Christ et à les amener à une vie plus parfaite, soit en prêchant la parole divine, soit en écrivant des ouvrages remplis d’érudition sacrée et de piété. C’est chose vraiment merveilleuse de voir combien il a étouffé de haines et ramené de gens au droit chemin du salut dont ils s’étaient écartés. Serviteur dévoué de la Mère de Dieu, il publia un livre pour la glorifier ; et plusieurs fois, lorsqu’en prêchant il mettait plus de chaleur à ses louanges, tout l’auditoire observa que son visage resplendissait d’un éclat merveilleux projeté sur lui par la Vierge, et qu’il était ravi en extase. Il propagea admirablement le culte de la Passion du Seigneur et celui de la sainte Eucharistie, dont il était un contemplateur assidu. Pendant qu’il priait devant l’autel ou qu’il célébrait le saint Sacrifice, ce qu’il n’omit jamais, la véhémence de son amour le faisait se fondre en ardeurs séraphiques, ou l’agitait de mouvements extraordinaires, ou encore lui enlevait le sentiment des choses extérieures. Dans tout le cours de sa vie, il ne commit aucune faute mortelle, et joignit une admirable innocence à une égale pénitence. Il châtiait son corps par l’abstinence, les chaînes de fer, les cilices et de sanglantes flagellations. Entre autres dons, il reçut celui de prophétie, le double privilège de scruter les cœurs et d’être en deux endroits à la fois, ainsi que le pouvoir des miracles.
Sixième leçon. Les dignités ecclésiastiques qui lui furent offertes ne le tentèrent jamais. Toutefois l’autorité du Pape Clément XIII lui imposa la charge de gouverner l’Église de Sainte-Agathe-des-Goths. Si, devenu Évêque, il changea d’habit, il ne modifia en rien la sévérité de son genre de vie. Ce fut la même frugalité, le même zèle incomparable pour la discipline chrétienne, la même application à réprimer le vice et à détruire l’erreur, le même soin à s’acquitter des obligations pastorales. Libéral à l’égard des pauvres, il leur distribuait tous les revenus de son Église ; sa charité l’amena même à vendre, pendant une famine, le mobilier de sa maison, pour nourrir les affamés. Se faisant tout à tous, il ramena les religieuses à une forme de vie plus parfaite et prit soin de fonder un monastère de religieuses de sa congrégation. Des maladies graves et habituelles le déterminèrent à abandonner la charge de l’épiscopat : pauvre en quittant ses disciples, il revint pauvre au milieu d’eux. Enfin tout brisé qu’il était par la vieillesse, les fatigues, les longues souffrances de la goutte et d’autres maladies encore, son esprit continua d’être très lucide, et il ne cessa de parler et d’écrire sur les choses du ciel, que le jour où il expira paisiblement, âgé de quatre-vingt-dix ans aux calendes d’août, l’an mil sept cent quatre-vingt-sept, à Nocera degli Pagani, au milieu des larmes des religieux ses enfants. Ses vertus et ses miracles l’ayant illustré, le souverain Pontife Pie VII l’inscrivit aux fastes des Bienheureux ; et de nouveaux miracles ayant ajouté à sa gloire terrestre, Grégoire XVI le mit solennellement au catalogue des Saints, en la fête de la très sainte Trinité, l’an mil huit cent trente-neuf. Enfin le souverain Pontife Pie IX, de l’avis de la Sacrée Congrégation des Rites, le déclara Docteur de l’Église universelle.
Au troisième nocturne.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Homilía 17 in Evangelia
Septième leçon. Notre Seigneur et Sauveur nous instruit, mes bien-aimés frères, tantôt par ses paroles, et tantôt par ses œuvres. Ses œuvres elles-mêmes sont des préceptes, et quand il agit, même sans rien dire, il nous apprend ce que nous avons à faire. Voilà donc que le Seigneur envoie ses disciples prêcher ; il les envoie deux à deux, parce qu’il y a deux préceptes de la charité : l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et qu’il faut être au moins deux pour qu’il y ait lieu de pratiquer la charité. Car, à proprement parler, on n’exerce pas la chanté envers soi-même ; mais l’amour, pour devenir charité, doit avoir pour objet une autre personne.
Huitième leçon. Voilà donc que le Seigneur envoie ses disciples deux à deux pour prêcher ; il nous fait ainsi tacitement comprendre que celui qui n’a point de charité envers le prochain ne doit en aucune manière se charger du ministère de la prédication. C’est avec raison que le Seigneur dit qu’il a envoyé ses disciples devant lui, dans toutes les villes et tous les lieux où il devait venir lui-même. Le Seigneur suit ceux qui l’annoncent. La prédication a lieu d’abord ; et le Seigneur vient établir sa demeure dans nos âmes, quand les paroles de ceux qui nous exhortent l’ont devancé, et qu’ainsi la vérité a été reçue par notre esprit.
Neuvième leçon. Voilà pourquoi Isaïe a dit aux mêmes prédicateurs : « Préparez la voie du Seigneur ; rendez droits les sentiers de notre Dieu ». A son tour le Psalmiste dit aux enfants de Dieu : « Faites un chemin à celui qui monte au-dessus du couchant » Le Seigneur est en effet monté au-dessus du couchant ; car plus il s’est abaissé dans sa passion, plus il a manifesté sa gloire en sa résurrection. Il est vraiment monté au-dessus du couchant : car, en ressuscitant, il a foulé aux pieds la mort qu’il avait endurée. Nous préparons donc le chemin à Celui qui est monté au-dessus du couchant quand nous vous prêchons sa gloire, afin que lui-même, venant ensuite, éclaire vos âmes par sa présence et son amour.
Hier, avec Pierre et les Machabées, nous admirions les substructions du palais que l’éternelle Sagesse se construit dans le temps pour durer toujours. Aujourd’hui, nous conformant aux divines mœurs de cette Sagesse qui atteint en se jouant d’une extrémité à l’autre, c’est au sommet de l’œuvre, à la dernière des assises actuellement posées, qu’il nous est donné de contempler le progrès du glorieux édifice. Or, au sommet comme dans les fondations, l’œuvre est une, les matériaux restent sans prix : témoin la pierre d’une eau si pure qui, à cette heure, envoie sur nous ses feux.
Alphonse de Liguori est, à la fois comme Docteur et comme Saint, le plus récent des bienheureux auxquels s’adresse l’hommage universel du monde. Grand par ses œuvres et sa doctrine, à lui s’applique directement l’oracle de l’Esprit-Saint : Ceux qui enseignent la justice à plusieurs brilleront comme des étoiles dans les éternités sans fin.
Quand il parut, une secte odieuse voulait enlever au Père qui est aux cieux sa miséricorde et sa douceur ; elle triomphait, dans la conduite pratique des âmes, auprès de ceux-là même que rebutaient ses calvinistes théories. Sous couleur de réaction contre une école imaginaire de relâchement, dénonçant à grand bruit les propositions effectivement condamnables de quelques personnages isolés, les nouveaux pharisiens s’étaient posés en zélateurs de la Loi. Outrant le précepte, exagérant la sanction, ils chargeaient les consciences des mêmes intolérables fardeaux dont l’Homme-Dieu reprochait à leurs devanciers d’écraser les épaules humaines ; mais le cri d’alarme jeté par eux, au nom de la morale en péril, n’en avait pas moins trompé les simples et fini par égarer les meilleurs. Grâce à l’ostentation d’austérité de ses adhérents, le jansénisme, habile du reste à prudemment voiler ses dogmes, n’était que trop parvenu, selon son programme, à s’imposer à l’Église malgré l’Église ; d’inconscients alliés lui livraient dans la cité sainte les sources du salut. Bientôt, en trop de lieux, les Clefs sacrées n’eurent plus d’usage que pour ouvrir l’enfer ; la table sainte, dressée pour entretenir et développer en tous la vie, ne fut plus accessible qu’aux parfaits : et ceux-ci n’étaient jugés tels que dans la mesure où, par un renversement étrange des paroles de l’Apôtre, ils soumettaient l’esprit d’adoption des enfants à l’esprit de servitude et de crainte ; quant aux fidèles qui ne s’élevaient pas à la hauteur du nouvel ascétisme, ne trouvant au tribunal de la pénitence, en place de pères et de médecins, que des exacteurs et des bourreaux, ils n’avaient plus devant eux que l’abandon du désespoir ou de l’indifférence. Partout cependant légistes et parlements prêtaient main forte aux réformateurs, sans se soucier du flot d’incrédulité haineuse qui montait autour d’eux, sans voir la tempête amoncelant ses nuages.
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui fermez aux hommes le royaume des deux ; car vous n’y entrez point, et ne laissez pas les autres y entrer. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui parcourez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et lorsqu’il est fait, le rendez fils d’enfer deux fois plus que vous. Ce n’est point de vos conventicules qu’il est dit que les fils de la Sagesse sont l’assemblée des justes ; car il est dit aussi que ce peuple des justes est tout obéissance et amour. Ce n’est point de la crainte dont vous êtes les apôtres, que le Psalmiste a chanté : La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse ; car de cette crainte salutaire, sous la loi même du Sinaï, l’Esprit-Saint disait : « Vous qui craignez le Seigneur, croyez en lui, et vous ne perdrez pas votre récompense ; vous qui craignez le Seigneur, espérez en lui, et sa miséricorde viendra sur vous dans la joie ; vous qui craignez le Seigneur, aimez-le, et vos cœurs seront remplis de lumière ». Tout écart, qu’il provienne de rigueur aussi bien que de faiblesse, heurte la justice en sa rectitude ; mais, depuis surtout Bethléem et le Calvaire, il n’est point de péché qui atteigne plus le cœur divin que celui de défiance ; il n’est de faute irrémissible que dans la désespérance de Judas disant comme Caïn : « Mon crime est trop grand pour en obtenir le pardon ».
Qui donc cependant, dans l’impasse ténébreuse où les docteurs en vogue avaient amené les plus fermes esprits, retrouverait la clef de la science ! Mais la Sagesse gardait en ses trésors, dit l’Esprit-Saint, les formules des mœurs. De même qu’en d’autres temps à chaque dogme attaqué elle avait suscité des vengeurs nouveaux : en face d’une hérésie qui, malgré les prétentions spéculatives de ses débuts, n’eut véritablement que là de portée durable, elle produisit Alphonse de Liguori comme le redresseur de la loi faussée et le Docteur par excellence de la morale chrétienne. Également éloigné d’un rigorisme fatal et d’une pernicieuse indulgence, il sut rendre aux justices du Seigneur, pour parler comme le Psaume, leur droiture en même temps que leur don de réjouir les cœurs, à ses commandements leur lumineuse clarté qui les fait se justifier par eux-mêmes à ses oracles la pureté qui attire les âmes et conduit fidèlement les petits et les simples des commencements de la Sagesse à ses sommets.
Ce ne fut point en effet seulement sur le terrain de la casuistique que saint Alphonse parvint, dans sa Théologie morale, à conjurer le virus qui menaçait d’infecter toute vie chrétienne. Tandis que, par ailleurs, sa plume vaillante ne laissait sans réponse aucune des attaques du temps contre la vérité révélée, ses œuvres ascétiques et mystiques ramenaient la piété aux sources traditionnelles de la fréquentation des Sacrements, de l’amour du Seigneur et de sa divine Mère. La Sacrée Congrégation des Rites, qui dut examiner au nom du Saint-Siège les œuvres de notre Saint, et déclara n’y rien trouver qui fût digne de censure, a rangé sous quarante titres différents ses innombrables écrits. Alphonse pourtant ne s’était résolu que bien tard à communiquer au public, par la voie de la presse, les lumières dont son âme était inondée ; son premier ouvrage, qui fut le livre d’or des Visites au Saint Sacrement et à la sainte Vierge, ne parut que vers la cinquantième année de l’auteur. Or, si Dieu prolongea il est vrai son existence au delà des limites ordinaires, il ne lui épargna ni la double charge de l’épiscopat et du gouvernement delà congrégation qu’il avait fondée, ni les plus pénibles infirmités, ni les souffrances morales plus douloureuses encore.
Je n’ai point caché votre justice dans mon cœur : j’ai publié de vous la vérité et le salut. Ainsi en votre nom l’Église chante-t-elle aujourd’hui, reconnaissante pour le service insigne que vous lui avez rendu dans ces jours des pécheurs où la piété semblait perdue. En butte aux assauts d’un pharisaïsme outré, sous le regard sceptique de la philosophie railleuse, les bons eux-mêmes hésitaient sur la direction des sentiers du Seigneur. Tandis que les moralistes du temps ne savaient plus que forger pour les consciences d’absurdes entraves, l’ennemi avait beau jeu de crier : Brisons leurs chaînes, et rejetons loin leur joug Compromise par ces docteurs insensés, l’antique sagesse révérée des aïeux n’était plus, pour les peuples avides d’émancipation, qu’un édifice en ruines. Dans cette extrémité sans précédents, vous fûtes, ô Alphonse, l’homme prudent désiré de l’Église, et dont la bouche énonce les paroles qui raffermissent les cœurs.
Longtemps avant votre naissance, un grand Pape avait dit que le propre des Docteurs est « d’éclairer l’Église, de l’orner des vertus, de former ses mœurs ; par eux, ajoutait-il, elle brille au milieu des ténèbres comme l’astre du matin ; leur parole fécondée d’en haut résout les énigmes des Écritures, dénoue les difficultés, éclaircit les obscurités, interprète ce qui est douteux ; leurs œuvres profondes, et relevées par l’éloquence du discours, sont autant de perles précieuses ennoblissant la maison de Dieu non moins qu’elles la font resplendir ». Ainsi s’exprimait au XIIIe siècle Boniface VIII, lorsqu’il élevait à la solennité du rit double les fêtes des Apôtres, des Évangélistes, et des quatre Docteurs reconnus alors, Grégoire Pape, Augustin, Ambroise et Jérôme. Mais n’est-ce pas là, frappante comme une prophétie, fidèle autant qu’un portrait, la description surtout de ce qu’il vous fut donné d’être ?
Gloire donc à vous qui, dans nos temps de déclin, renouvelez la jeunesse de l’Église, à vous par qui s’embrassent derechef ici-bas la justice et la paix dans la rencontre de la miséricorde et de la vérité. C’est bien à la lettre que vous avez donné sans réserve pour un tel résultat votre temps et vos forces. « L’amour de Dieu n’est jamais oisif, disait saint Grégoire : s’il existe, il fait de grandes choses ; s’il refuse d’agir, ce n’est point l’amour ». Or quelle fidélité ne fut pas la vôtre dans l’accomplissement du vœu redoutable par lequel vous vous étiez enlevé la possibilité même d’un instant de relâche ! Lorsque d’intolérables douleurs eussent paru pour tout autre justifier, sinon commander le repos, on vous voyait soutenant d’une main à votre front le marbre qui semblait tempérer quelque peu la souffrance, et de la droite écrivant vos précieux ouvrages.
Mais plus grand encore fut l’exemple que Dieu voulut donner au monde, lorsqu’il permit qu’accablé d’années, la trahison d’un de vos fils amenât sur vous la disgrâce de ce Siège apostolique pour lequel s’était consumée votre vie, et qui en retour vous retranchait, comme indigne, de l’institut que vous aviez fondé ! L’enfer alors eut licence de joindre ses coups à ceux du ciel ; et vous, le Docteur de la paix, connûtes d’épouvantables assauts contre la foi et la sainte espérance. Ainsi votre œuvre s’achevait-elle dans l’infirmité plus puissante que tout ; ainsi méritiez-vous aux âmes troublées l’appui de la vertu du Christ. Cependant, redevenu enfant par l’obéissance aveugle nécessaire dans ces pénibles épreuves, vous étiez plus près à la fois et du royaume des cieux et de la crèche chantée par vous dans des accents si doux ; et la vertu que l’Homme-Dieu sentait sortir de lui durant sa vie mortelle s’échappait de vous avec une telle abondance sur les petits enfants malades, présentés par leurs mères à votre bénédiction, qu’elle les guérissait tous !
Maintenant qu’ont pris fin les larmes et le labeur, veillez pourtant sur nous toujours. Conservez les fruits de vos œuvres dans l’Église. La famille religieuse qui vous doit l’existence n’a point dégénéré ; plus d’une fois, dans les persécutions de ce siècle, l’ennemi l’a honorée des spéciales manifestations de sa haine ; déjà aussi l’auréole des bienheureux a été vue passant du père à ses fils : puissent-ils garder chèrement toujours ces nobles traditions ! Puisse le Père souverain qui, au baptême, nous a tous également faits dignes d’avoir part au sort des saints dans la lumière, nous conduire heureusement par vos exemples et vos enseignements, à la suite du très saint Rédempteur, dans le royaume de ce Fils de son amour.
VIIIème dimanche après la Pentecôte
Introït
Nous avons reçu, ô Dieu, votre miséricorde au milieu de votre temple : comme votre nom, ô Dieu, votre louange s’étend jusqu’aux extrémités de la terre, votre droite est pleine de justice. Le Seigneur est grand et très digne de louange : dans la cité de notre Dieu, sur sa sainte montagne.
Collecte
Nous vous en prions, Seigneur, accordez-nous, dans votre bonté, la grâce de penser et d’agir toujours selon la justice : afin que, ne pouvant exister sans vous, nous puissions conformer notre vie à votre volonté.
Épitre Rm. 8, 12-17
Mes frères : nous ne sommes point redevables à la chair pour vivre selon la chair. Car si vous vivez, selon la chair, vous mourrez ; mais si, par l’Esprit, vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez ; car tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. En effet, vous n’avez point reçu un Esprit de servitude, pour être encore dans la crainte ; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, en qui nous crions : Abba ! Père ! Cet Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ.
Évangile Lc. 16, 1-9
En ce temps-là : Jésus dit à ses disciples cette parabole : Il était un homme riche qui avait un intendant ; celui-ci lui fut dénoncé comme dissipant ses biens. Il l’appela et lui dit : "Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ton intendance, car tu ne pourras plus être intendant." Or l’intendant se dit en lui-même : "Que ferai-je, puisque mon maître me retire l’intendance ? Bêcher, je n’en ai pas la force ; mendier, j’en ai honte. Je sais ce que je ferai pour que, quand je serai destitué de l’intendance, (il y ait des gens) qui me reçoivent chez eux." Ayant convoqué chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier : "Combien dois-tu à mon maître ?" Il dit : "Cent mesures d’huile." Et il lui dit : "Prends ton billet, assieds-toi vite et écris : cinquante." Ensuite il dit à un autre : "Et toi, combien dois-tu ?" Il dit : "Cent mesures de froment." Et il lui dit : "Prends ton billet et écris : quatre-vingts." Et le maître loua l’intendant malhonnête d’avoir agi d’une façon avisée. C’est que les enfants de ce siècle sont plus avisés à l’égard de ceux de leur espèce que les enfants de la lumière. Et moi je vous dis : « Faites-vous des amis avec la Richesse malhonnête, afin que, lorsqu’elle viendra à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ».
Secrète
Recevez, nous vous en supplions, Seigneur, les biens que nous vous offrons après les avoir reçus de votre largesse, afin que par la vertu et l’opération de votre grâce, ces mystères sacro-saints nous sanctifient dans la conduite de la vie présente et nous fassent parvenir aux joies éternelles.
Postcommunion
Que ce céleste mystère nous soit, ô Seigneur, une cause de renouvellement spirituel et corporel, en sorte qu’en le célébrant, nous en ressentions les effets.
Office
4e leçon
Du livre La Cité de Dieu, de saint Augustin, évêque
Une certaine image de l’avenir se voit aussi en Salomon, car il bâtit le temple, il vécut en paix, selon le présage de son nom, - Salomon en effet signifie Pacifique - et, au début de son règne, il fut au-dessus de toute louange. Sa personne, comme une ombre de l’avenir, précède et annonce le Christ notre Seigneur, sans le montrer en toute clarté. Plusieurs épisodes écrits à propos de Salomon semblent prédits du Christ lui-même. L’Écriture sainte dans ses récits du passé prophétise, elle esquisse, pour ainsi dire, la figure des évènements futurs.
5e leçon
Car, outre les livres historiques inspirés qui racontent le règne de Salomon, le psaume 71 porte son nom en titre. Tant de passages de ce psaume ne sauraient nullement convenir à Salomon, ils conviennent cependant au Seigneur Christ avec une transparente clarté. Aussi apparaît-il à l’évidence qu’en Salomon une figure imprécise se voile d’ombre, tandis que dans le Christ, la vérité elle-même se découvre.
6e leçon
On sait, en effet, quelles limites bornaient le royaume de Salomon, et cependant, pour ne rien dire d’autre, on lit dans ce psaume : « Il étendra sa seigneurie de la mer à la mer, du Fleuve jusqu’au bout de la terre ». Or, nous voyons ces paroles réalisées dans le Christ. Sa seigneurie prit son départ du fleuve, où il est baptisé par Jean qui le désigne. Ses disciples commencent à le reconnaître ; ils l’appellent non seulement Maître, mais Seigneur.
7e leçon
Homélie de saint Jérôme, prêtre.
L’intendant de richesses malhonnêtes reçoit un éloge de la bouche de son maître pour s’être préparé une sorte de justice avec le fruit même de sa malhonnêteté, et le maître lésé loue la prudence de l’intendant parce qu’en portant préjudice à son maître, il a, dans son intérêt personnel, agi prudemment. Le Christ ne peut subir aucun dommage et toujours incline à la clémence. Combien plus ne louera-t-il pas ses disciples s’ils ont exercé la miséricorde à l’égard de ceux qui croiront en lui ?
8e leçon
Après la parabole, le Seigneur ajoute : « Et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec le mammon malhonnête ! » Ce n’est pas l’hébreu, mais le syriaque qui appelle « mammon » malhonnête les richesses parce qu’elles s’amassent par des procédés malhonnêtes. Si donc un bien mal acquis, mais adroitement distribué, peut se changer en justice, la parole divine qui, elle, n’a rien de malhonnête et qui a été confiée aux Apôtres, n’élèvera-t-elle pas jusqu’au ciel ceux qui l’administrent, pourvu que ce soit à bon escient ?
9e leçon
On comprend la suite : Celui qui est fidèle pour très peu de chose, ce qui veut dire pour le plan charnel, sera fidèle aussi pour beaucoup, ce qui veut dire pour le plan spirituel. Mais celui qui est malhonnête pour très peu qui ne met pas au service de ses frères ce que Dieu a créé pour tous, celui-là sera malhonnête aussi dans le partage des richesses spirituelles, car il ne dispensera pas la doctrine selon les besoins, mais selon les personnes. « Or, dit le Seigneur, si vous ne dispensez pas bien les richesses matérielles et caduques, qui donc vous confiera les vraies et éternelles richesses de la doctrine divine ? »
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
ÉPÎTRE.
Le Docteur des nations continue de former à la vie chrétienne les nouvelles recrues que sa voix puissante et celle de ses collègues dans l’apostolat, dispersés par le monde, amène chaque jour plus nombreuses aux fontaines du salut. Bien que se maintenant attentive aux événements qui se précipitent dans la Judée, l’Église, en effet, n’en réserve pas moins toujours ses sollicitudes les plus maternelles pour le grand œuvre de l’éducation des enfants qu’elle engendre à l’Époux. C’est ainsi que, pendant qu’Israël suit jusqu’au bout la voie fatale du reniement, une autre famille se forme et grandit qui prend sa place devant Dieu, et dédommage le Seigneur, par sa docilité, des amertumes dont l’abreuvèrent ses premiers fils. Les prétentions jalouses du peuple ancien, ces contradictions dont le Christ se plaint dans le Psaume, n’ont point pris fin encore, et déjà l’Homme-Dieu, grâce à l’Église, est devenu la tête des nations.
Rien n’égale la fécondité de l’Épouse, sinon la puissance de sanctification qu’elle déploie, au milieu d’éléments si divers, pour présenter dès les premiers jours à son Seigneur et roi un empire affermi dans l’unité de l’amour, une génération toute céleste et toute pure dans l’intelligence et la pratique parfaite des vertus. Assurément l’Esprit sanctificateur agit lui-même directement sur les âmes des nouveaux baptisés ; néanmoins, ineffable harmonie du plan divin ! Depuis que le Verbe s’est fait chair et qu’il s’est associé dans l’œuvre du salut des hommes une Épouse toujours visible ici-bas, l’opération invisible de l’Esprit qui procède du Verbe n’arrive point à son terme normal sans la coopération et l’intervention extérieure de cette Épouse de l’Homme-Dieu. Non seulement l’Église est la dépositaire des formules toutes-puissantes et des rites mystérieux qui font du cœur de l’homme une terre renouvelée, dégagée des ronces et prête à fructifier au centuple ; c’est elle encore qui, sous les mille formes de son enseignement, distribue la semence dans les sillons du Père de famille. S’il revient à l’Esprit une admirable part dans cette fécondité et cette vie sociale de l’Église, son rôle près des élus considérés individuellement consiste surtout à faire valoir en eux les énergies divines des sacrements qu’elle confère, et à développer les germes de salut que sa parole dépose en leurs âmes.
Aussi sera-ce, dans tous les siècles, une mission importante et sublime que celle de ces hommes, chefs des églises particulières, docteurs privés ou directeurs des âmes, qui représenteront, près des fidèles isoles, la Mère commune ; ils fourniront véritablement pour elle à l’Esprit divin les éléments sur lesquels doit porter son action toute-puissante. Mais aussi, malheur au temps dans lequel les dispensateurs de la parole sainte ne laisseraient plus tomber sur les âmes, avec des principes diminués ou faussés, qu’une semence atrophiée ! L’Esprit n’est point tenu de suppléer par lui-même à leur insuffisance ; et il ne le fera pas d’ordinaire, respectueux qu’il est de l’ordre établi par l’Homme-Dieu pour la sanctification des membres de son Église.
La Mère commune vient d’ailleurs magnifiquement à l’aide de ces délaissés dans sa Liturgie, qui renferme toujours, soutenues de la force même du Sacrifice et vivifiées par les grâces du Sacrement d’amour, la règle très sûre des mœurs et les plus sublimes leçons des vertus. Mais pour cela faut-il encore que ces pauvres âmes, trop habituées souvent à regarder comme la voie royale de la perfection la vie chétive qu’elles se sont faite, comprennent quelle place il convient de laisser au pain sans force et à l’eau appauvrie dont elles se nourrissent, en présence des intarissables et authentiques trésors du sein maternel. « O vous tous qui avez soif, dirait le prophète, venez donc à la source vive. Pourquoi dépenser vos richesses à ce qui ne peut vous nourrir, et vos sueurs à ce qui ne peut vous rassasier ? Bien plutôt, sans argent ni dépense, sans échange d’aucune sorte, achetez et mangez, abreuvez-vous de vin et de lait : en m’écoutant, nourrissez-vous de la bonne nourriture, et que votre âme se délecte et s’engraisse ». S’il est une remarque, en effet, qui doive attirer l’attention non moins que la reconnaissance du chrétien en quête de lumières au sujet de la voie qui conduit au ciel, c’est bien assurément que l’Église ait pris soin de choisir elle-même, au milieu du trésor des Écritures, et de rassembler dans le plus usuel de tous les livres les passages pratiques qu’elle sait mieux que personne sans doute convenir à ses fils. A cette école de la sainte Liturgie, de son livre de Messe, le fidèle humblement et pieusement attentif ne sera point exposé à voir s’affaiblir ou vaciller jamais la lumière. « C’est ici le chemin, lui dira son guide avec autorité ; prenez-le sans crainte, et ne vous écartez ni à droite, ni à gauche ». L’Église, faut-il s’en étonner ? l’emportera toujours, dans la conduite des âmes, sur les plus profonds des docteurs et les plus saints mêmes de ses fils.
Qu’on réunisse les quelques lignes empruntées comme Épîtres, dans ces trois derniers dimanches, à la lettre de saint Paul aux Romains ; et qu’on dise si, indépendamment de leur infaillible vérité garantie par l’Esprit-Saint lui-même, il est possible de trouver ailleurs une aussi admirable exposition des bases de la morale révélée. La clarté, la simplicité d’expression, la véhémence chaleureuse de l’exhortation apostolique, le disputent, dans ce peu de paroles, à l’ampleur de la doctrine et à la portée des considérations que l’on y voit empruntées aux plus sublimes aspects du dogme chrétien. Jésus-Christ, fondement du salut, sa mort et son glorieux tombeau devenus dans le baptême le point de départ de l’homme régénéré, sa vie en Dieu modèle de la nôtre ; la honte passée de nos corps asservis, la fécondité sanctifiante des vertus remplaçant dans nos membres la désastreuse germination des vices ; aujourd’hui enfin les droits de l’esprit sur la chair, et ses devoirs contre elle s’il tient à garder sa juste prééminence, si l’homme veut maintenir la liberté qu’il a recouvrée par la grâce de l’Esprit d’amour et se montrer, comme il l’est en toute vérité, le fils de Dieu, le cohéritier du Christ : telles sont les splendides réalités illuminant pour nous désormais de leurs célestes rayons la loi de la vie dont on vit par L’Esprit-Saint dans le Christ Jésus ; tels se produisent, en face du monde, les axiomes de la science du salut qui doit remplacer à la fois les impuissances de la loi juive et la stérile morale de la philosophie.
Car c’est une vérité qu’il convient de retenir aussi, comme étant l’idée-mère de toute cette sublime épître aux Romains : l’impuissance, la stérilité pour la justice complète et le bien absolu, sont la part trop certaine de l’humanité non relevée par la grâce. L’expérience l’a prouvé, saint Paul le déclare, les Pères bientôt l’affirmeront unanimement, et l’Église le définira dans ses conciles. L’homme peut arriver, il est vrai, par les seules forces de sa nature tombée, à la possession de certaines vérités et à la pratique de quelque bien ; mais il ne parviendra jamais, sans la grâce, à connaître et moins encore à observer les préceptes de la loi simplement naturelle dans leur ensemble.
De Jésus donc, de Jésus seul vient toute justice. Non seulement la justice surnaturelle, qui suppose l’infusion de la grâce sanctifiante dans l’âme du pécheur, est de lui tout entière ; mais encore cette justice naturelle dont les hommes se parent si volontiers, et qu’ils prétendent leur tenir lieu de tout le reste, échappe à quiconque n’adhère point au Christ par la foi et l’amour. Que les adeptes de l’indépendance de l’esprit humain exaltent leur morale et vantent leurs vertus ; nous chrétiens, nous ne savons qu’une chose que nous tenons de notre mère l’Église : l’honnête homme, c’est-à-dire l’homme véritablement en règle avec tous les devoirs que lui impose sa nature, ne se trouve point ici-bas sans le secours très spécial de l’Homme-Dieu rédempteur et sauveur. Avec saint Paul, soyons donc fiers de l’Évangile ; car il est bien la vertu de Dieu, non seulement pour sauver l’homme et justifier l’impie, mais encore pour donner la justice agissante et parfaite aux âmes avides de droiture. Le juste vit de la foi, dit l’Apôtre, et sa justice croît avec elle ; sans la foi en Jésus, la prétention d’arriver par soi et ses œuvres à la consommation de tout bien n’engendre que la stérilité de l’orgueil et n’attire que des maux. Les Juifs en font aujourd’hui la triste expérience. Fiers de leur loi qui leur donnait une lumière plus grande qu’aux nations, et voulant établir sur elle seule leur propre justice, ils ont méconnu celui qui était la fin de la loi, la source de toute justice véritable ; ils ont repoussé le Christ qui leur apportait, avec la délivrance du mal antérieur, la connaissance du précepte et la force de l’accomplir ; ils sont restés dans leur iniquité, ajoutant faute sur faute au péché d’origine, thésaurisant pour le jour de colère. Or voilà qu’à cette heure même s’accomplit la prédiction d’Isaïe, mettant les paroles suivantes dans la bouche des restes d’Israël que nous accompagnons aujourd’hui dans leur fuite : « Si le Seigneur des armées n’eût réservé quelques rejetons de notre race, nous aurions été comme Sodome et Gomorrhe ».
« Que dirons-nous donc, s’écrie l’Apôtre ? sinon que les nations, qui ne cherchaient point la justice, ont trouvé et saisi la justice, mais la justice qui vient de la foi ; Israël au contraire, « poursuivant la loi de la justice, ne l’a point rencontrée. Pourquoi, cela ? parce qu’il n’a point voulu la tenir de la foi, et s’est conduit comme s’il pouvait l’obtenir par les œuvres. Ils ont bronché contre la pierre d’achoppement, selon qu’il est écrit : Voici que je pose en Sion une pierre d’achoppement et de scandale, et quiconque croira en celui qui est cette pierre ne sera point confondu ».
ÉVANGILE.
Les divers termes de la parabole qui nous est proposée sont faciles à saisir, et renferment une doctrine profonde. Dieu seul est riche par nature, parce qu’à lui seul appartient en propre le domaine direct et absolu sur toutes choses : elles sont à lui, parce qu’il les a faites. Mais en envoyant son Fils dans le monde sous une forme créée, il l’a constitué par cette mission dans le temps l’héritier des ouvrages sortis de ses mains, comme il l’était déjà des trésors mêmes de la nature divine par le fait de sa génération éternelle. L’homme riche de notre Évangile, c’est donc le Seigneur Jésus portant dans son humanité unie au Verbe le titre d’hérédité universelle qui l’établit sur tous les biens, créés ou non, finis ou infinis, du Dieu très-haut. C’est à lui qu’appartiennent les cieux chantant sa gloire et fiers de former pour un temps son vêtement de lumière, l’océan qui proclame sa puissance au sein des tempêtes et abat docile à ses pieds la fureur de ses flots, la terre enfin lui présentant l’hommage de sa plénitude. L’herbe et les fleurs de la prairie, les fruits variés, la fertile beauté des champs, les oiseaux du ciel comme les poissons qui peuplent les fleuves ou parcourent les sentiers des mers], les grands troupeaux comme l’insecte ignoré, comme la bête fauve qui se dérobe dans la profondeur des forêts ou sur les montagnes : tout est sien, tout est soumis à son empire. A lui aussi appartiennent en pleine possession l’argent et l’or, et l’homme même, qui ne serait que son esclave à jamais, s’il n’avait daigné miséricordieusement le diviniser et l’appeler en part de ses biens éternels. Au lieu d’esclaves, il a voulu avoir en nous des frères ; et, retournant de ce monde à son Père devenu le nôtre par sa grâce, il nous a envoyé l’Esprit-Saint comme le témoin de la filiation divine en nos âmes, comme le gage de l’hérédité sacrée qui nous assure le ciel. Biens ineffables du siècle futur, héritage sans pareil, dont la grandeur fait tressaillir l’Homme-Dieu lui-même dans le psaume célébrant sa résurrection glorieuse ! Nous ses membres et ses cohéritiers, nous avons le droit de dire avec lui : « Le cordeau du partage est tombé pour moi sur une part merveilleuse. Splendide est en effet mon héritage ; car c’est Dieu même qui m’est échu en possession. Béni soit le Seigneur qui m’a donné de le comprendre ! »
Toutefois, pour arriver à la jouissance des richesses éternelles, une épreuve nous est imposée : il faut que nous fassions valoir ici-bas le domaine visible du Christ. Notre fidélité dans la gestion de ces biens inférieurs, confiés en des proportions si variées aux soins des fils d’Adam pendant les jours de leur exil, marquera la mesure des récompenses sans fin qui nous attendent. Divine convention, ineffable accord de justice et d’amour ! de ses biens l’Homme-Dieu a fait deux parts : il nous assure la pleine propriété de la part éternelle, seule vraiment grande, seule capable de satisfaire nos aspirations infinies ; pour l’autre, qui en elle-même ne mériterait point d’attirer le regard d’êtres appelés à contempler la divine essence, il dédaigne d’y attacher nos âmes et se refuse à nous communiquer sur elle les droits d’un domaine absolu. La vraie propriété des biens du temps reste donc à lui seul ; la possession qu’il octroie des richesses de la terre d’épreuve aux futurs cohéritiers de son éternité, demeure soumise à mille restrictions durant leur vie, et révèle à la mort son caractère essentiellement précaire : elle ne suit point les hommes au delà du tombeau.
Un jour vient pour l’insensé, comme pour le sage, où l’on doit lui redemander son âme, où le riche, traduit comme le pauvre dans la nudité du jour de sa naissance en présence du seul Maître, entendra la parole : Rendez-moi compte de votre administration. La règle du jugement, à cette heure terrible, sera celle-là même que nous a révélée le Seigneur en personne, lorsqu’il disait dans les jours de sa vie mortelle : « Il sera réclamé beaucoup à qui l’on a donné beaucoup ; et il sera demandé plus à qui l’on aura confié davantage ». Malheur alors au serviteur qui s’était cru maître, à l’économe qui, méconnaissant son mandat, s’est plu à dissiper vainement des biens dont il n’était que le dispensateur ! Il comprend, à la lumière de l’éternité, l’erreur de son fol orgueil ; il pénètre l’injustice souveraine d’une vie, honnête peut-être selon le monde, mais passée tout entière sans tenir compte des intentions de celui qui lui confia ces richesses dont il était si fier. Dépossédé sans retour, il ne peut réparer ses torts par une administration plus conforme à l’avenir aux volontés du maître du monde. S’il pouvait du moins se reformer laborieusement un héritage, ou trouver assistance près de ceux qui vécurent avec lui sur terre ! Mais au delà du temps le travail cesse ; et ses mains vides, devenues impuissantes, ne recueilleraient que la honte en s’ouvrant pour demander l’aumône, au pied du tribunal redoutable où chacun craint à bon droit de ne pouvoir se suffire à lui-même.
Heureux donc si, dès ce monde, la voix des menaces divines qui retentit en mille manières parvient à réveiller sa conscience ; si, comme l’économe de notre Évangile, il profite du temps qui lui reste, et se dit avec Job : Que ferai-je, quand Dieu se lèvera pour le jugement ? Lorsqu’il m’interrogera, que lui répondrai-je ?
Celui même qui doit être son juge lui indique miséricordieusement, aujourd’hui, le moyen de parer la peine qu’ont encourue ses malversations. Qu’il imite l’habileté de l’économe infidèle, et il sera loué pleinement : non seulement, comme lui, à cause de sa prudence ; mais parce qu’en disposant ainsi pour les serviteurs de Dieu des richesses mises en ses mains, loin de frustrer le Seigneur de toutes choses, il ne fait que rentrer dans ses intentions. Quel est en effet l’économe fidèle autant que prudent, établi par le Seigneur sur sa famille, sinon celui qui pourvoie les membres de cette famille, en temps opportun, de froment et d’huile ? Corporelle ou spirituelle, l’aumône nous assure des amitiés puissantes pour l’heure du grand dénuement, au jour où la terre doit manquer à notre vie défaillante ; car c’est aux pauvres qu’appartient le royaume des cieux ; si nous employons les richesses de la vie présente à abriter et soulager leur misère ici-bas, ils ne manqueront pas de nous recevoir à leur tour dans leurs maisons, qui sont les tabernacles éternels.
Tel est le sens direct et obvie de la parabole qui nous est proposée. Mais si nous voulons pénétrer complètement l’intention pour laquelle l’Église choisit aujourd’hui ce passage de l’Évangile, il nous faut recourir à saint Jérôme qui s’en est fait l’interprète officiel dans l’Homélie de l’Office de la nuit. Poursuivons avec lui la lecture évangélique : Celui qui est fidèle dans les petites choses, continue le texte sacré, c’est aussi dans les grandes, et celui qui est injuste dans les petites choses le sera dans les grandes ; si donc vous n’avez pas été fidèles dans les richesses iniques et trompeuses, qui vous confiera les biens véritables ? Or Jésus parlait ainsi, observe saint Jérôme, devant les scribes et les pharisiens qui le tournaient en dérision, voyant bien que la parabole était contre eux. L’infidèle dans les petites choses, c’est en effet le Juif jaloux, qui, dans le domaine restreint de la vie présente, refuse à ses frères l’usage des biens créés pour tous. Si donc, est-il dit à ces scribes avares, vous êtes convaincus de malversation dans la gestion de richesses fragiles et passagères, qui pourrait vous confier les vraies, les éternelles richesses de la parole divine et de l’enseignement des nations ? Demande redoutable, que le Seigneur laisse aujourd’hui en suspens sur la tête des infidèles dépositaires de la loi des figures. Mais combien, dans peu, la réponse sera terrifiante !
En attendant, l’humble troupe des élus de Juda, laissant ces endurcis à la vengeance que précipite leur démence orgueilleuse, poursuit sa route dans la confiance assurée qu’elle garde en son sein les promesses de Sion. L’Antienne de l’Offertoire célèbre sa foi et son espérance.
C’est de Dieu lui-même que nous tenons les dons qu’il agrée de nos mains dans sa bonté ; les Mystères sacrés qui transforment l’oblation n’en obtiennent pas moins pour nous par sa grâce, comme le dit la Secrète, la sanctification de la vie présente et les joies de l’éternité.
Sainte Marthe vierge mémoire de Saint Félix Pape et des Saints Simplice Faustin et Béatrice Martyrs
Collecte
Exaucez-nous, ô Dieu notre salut : et comme nous trouvons un sujet de joie dans la fête de la bienheureuse Marthe, votre Vierge : faites que nous goûtions les enseignements et la ferveur d’une pieuse dévotion.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Marthe, issue de parents nobles et riches, est célèbre par l’hospitalité qu’elle donna au Seigneur. Après l’ascension de Jésus dans les cieux, les Juifs s’emparèrent d’elle, de son frère, de sa sœur, de Marcelle leur servante et de beaucoup d’autres Chrétiens, parmi lesquels Maximin, l’un des soixante-douze disciples, qui avait baptisé toute cette famille. Marthe fut embarquée sur un vaisseau sans voiles ni rames, et exposée à un naufrage certain sur l’immensité de la mer ; mais la main de Dieu dirigea le navire, qui les conduisit tous sains et saufs à Marseille.
Cinquième leçon. Leur prédication, jointe à ce miracle, convertit à Jésus-Christ les habitants de cette ville, puis ceux d’Aix et les populations voisines. Lazare fut créé Évêque de Marseille, et Maximin, Évêque d’Aix. Madeleine, qui avait eu coutume de se tenir aux pieds du Seigneur et d’écouter sa parole, alla s’enfermer dans une vaste caverne sur une haute montagne, afin de jouir de la meilleure part qu’elle s’était réservée, à savoir la contemplation du bonheur céleste ; elle y vécut trente ans, privée de tout rapport avec les hommes, et chaque jour les Anges relevaient dans les airs pour qu’elle entendît les louanges des esprits célestes.
Sixième leçon. Pour ce qui est de Marthe, dont l’éminente sainteté de vie et la charité provoquèrent l’amour et l’admiration de tous les Marseillais, elle se retira avec quelques femmes d’une haute vertu dans un lieu solitaire ; elle y vécut de longues années avec une grande réputation de piété et de prudence. Enfin, après s’être illustrée par des miracles et avoir prédit longtemps à l’avance le jour de sa mort, elle s’en alla vers le Seigneur, le quatrième jour des calendes d’août. A Tarascon on entoure son corps d’une grande vénération.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Augustin, Évêque. Sermo 26 de verbis Domini
Septième leçon. Les paroles de notre Seigneur Jésus-Christ qu’on vient de lire dans l’Évangile, nous rappellent qu’il est une seule chose à laquelle nous devons tendre, au milieu des soins multiples de ce monde. Or, nous y tendons comme étrangers et non comme citoyens ; comme étant sur la route et non dans la patrie ; comme aspirants et non comme possesseurs. Tendons-y néanmoins, et tendons-y sans paresse et sans relâche, afin de pouvoir y arriver un jour. Marthe et Marie étaient deux sœurs, sœurs non seulement par la chair, mais par la religion ; toutes deux s’attachèrent au Seigneur ; toutes deux d’un commun accord, servirent le Seigneur pendant les jours de sa vie mortelle.
Huitième leçon. Marthe le reçut comme on reçoit un hôte, mais c’était néanmoins la servante qui recevait son Seigneur, une malade qui recevait son Sauveur, la créature qui recevait son Créateur. Elle le reçut pour lui donner la nourriture du corps, et pour recevoir de lui la nourriture de l’âme. Car le Seigneur a voulu prendre la forme d’esclave, et, dans cette forme d’esclave, être nourri par ses serviteurs, et cela par bonté, non par nécessité. Ce fut en effet de sa part une bonté que de se laisser nourrir. Sans doute, il avait une chair sujette à la faim et à la soif ; mais ignorez-vous que des Anges lui apportèrent à manger, quand il eut faim au désert ? Si donc il a voulu être nourri, ç’a été dans l’intérêt de quiconque le nourrissait. Et quoi d’étonnant, puisqu’il a fait ainsi du bien à une veuve, en nourrissant par elle le saint Prophète Élie, qu’il avait nourri auparavant par le ministère d’un corbeau ? Est-ce qu’il est impuissant à nourrir le Prophète, pour l’envoyer à cette veuve ? Nullement, mais il se proposait de bénir la pieuse veuve, en raison du service rendu à son serviteur.
Neuvième leçon. C’est donc ainsi que le Seigneur fut reçu en qualité d’hôte ; « lui qui est venu chez lui, et les siens ne l’ont point reçu, mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu », adoptant des esclaves et les prenant pour enfants, rachetant des captifs et les faisant ses cohéritiers. Qu’il n’arrive cependant à aucun de vous de dire : ô bienheureux ceux qui ont eu l’honneur de recevoir le Christ dans leur propre maison ! Garde-toi de te plaindre et de murmurer de ce que tu es né à une époque où tu ne vois plus le Seigneur en sa chair. Il ne t’a point privé de cette faveur. « Chaque fois que vous l’avez fait à un de ces plus petits d’entre mes frères, dit-il, c’est à moi que vous l’avez fait ». En voilà assez sur la nourriture corporelle à offrir au Seigneur. Quant à la nourriture spirituelle qu’il nous donne, nous en dirons quelques mots à l’occasion.
Madeleine, cette fois, avait été la première au-devant du Seigneur. Huit jours à peine étaient écoulés depuis son glorieux passage, que rendant à sa sœur le bon office qu’elle en reçut autrefois, elle venait lui dire à son tour : « Le bien-aimé est là, et il t’appelle ». Et Jésus, prenant les devants, paraissait lui-même : « Viens, disait-il, « mon hôtesse ; viens de l’exil, tu seras couronnée ». Hôtesse du Seigneur, tel sera donc au ciel comme ici-bas le nom de Marthe et son titre de noblesse éternel.
« En quelque ville ou village que vous entriez, disait l’Homme-Dieu à ses disciples, informez-vous qui en est digne, et demeurez chez lui ». Or, raconte saint Luc, il arriva que comme ils marchaient, lui-même entra en un certain village, et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison, Où chercher plus bel éloge, où trouver plus sûre louange de la sœur de Madeleine, que dans le rapprochement de ces deux textes du saint Évangile ?
Ce certain lieu où elle fut, comme en étant digne, élue par Jésus pour lui donner asile, ce village, dit saint Bernard, est notre humble terre, perdue comme une bourgade obscure dans l’immensité des possessions du Seigneur. Le Fils de Dieu, parti des cieux, faisait route à la recherche de la brebis perdue, guidé par l’amour. Sous le déguisement de notre chair de péché, il était venu dans ce monde qui était son œuvre, et le monde ne l’avait point connu ; Israël, son peuple, n’avait pas eu pour lui, même une pierre où il pût reposer sa tête, et l’avait laissé dans sa soif mendier l’eau des Samaritains. Nous, ses rachetés de la gentilité, qu’à travers reniements et fatigues il poursuivait ainsi, n’est-il pas vrai que sa gratitude doit être aussi la nôtre pour celle qui, bravant l’impopularité du moment, la persécution de l’avenir, voulut solder envers lui notre dette à tous ?
Gloire donc à la fille de Sion, descendante des rois, qui, fidèle aux traditions d’hospitalité des patriarches ses premiers pères, fut bénie plus qu’eux dans l’exercice de cette noble vertu ! Plus ou moins obscurément encore, ils savaient pourtant, ces ancêtres de notre foi, que le désiré d’Israël et l’attente des nations devait paraître en voyageur et en étranger sur la terre. Aussi, eux-mêmes pèlerins d’une patrie meilleure, sans demeure fixe, ils honoraient le Sauveur futur en tout inconnu se présentant sous leur tente ; comme nous leurs fils dans la foi des mêmes promesses, accomplies maintenant, vénérons le Christ dans l’hôte que sa bonté nous envoie. Pour eux comme pour nous, cette relation qui leur était montrée entre Celui qui devait venir et l’étranger cherchant un asile, faisait de l’hospitalité, fille du ciel, une des plus augustes suivantes de la divine charité. Plus d’une fois, la visite d’Anges se prêtant sous des traits humains aux bons offices de leur zèle, manifesta en effet la complaisance qu’y prenaient les cieux. Mais s’il convient d’estimer à leur prix ces célestes prévenances dont notre terre n’était point digne, combien pourtant s’élève plus haut le privilège de Marthe, vraie dame et princesse de la sainte hospitalité, depuis qu’elle en a placé l’étendard au sommet vers lequel convergèrent tous les siècles de l’attente et ceux qui suivirent !
S’il fut grand d’honorer le Christ, avant sa venue, dans ceux qui de près ou de loin étaient ses figures ; si Jésus promet l’éternelle récompense à quiconque, depuis qu’il n’est plus avec nous, l’abrite et le sert en ses membres mystiques : celle-là est plus grande et mérita plus, qui reçut en personne Celui dont le simple souvenir ou la pensée donne à la vertu dans tous les temps mérite et grandeur. Et de même que Jean l’emporte sur tous les Prophètes, pour avoir montré présent le Messie qu’ils annonçaient à distance ; ainsi le privilège de Marthe, tirant son excellence de la propre et directe excellence du Verbe de Dieu qu’elle secourut dans la chair même qu’il avait prise pour nous sauver, établit la sœur de Madeleine au-dessus de tous ceux qui pratiquèrent jamais les œuvres de miséricorde.
Si donc Madeleine aux pieds du Seigneur garde pour elle la meilleure part, ne croyons pas que celle de Marthe doive être méprisée. Le corps est un, mais il a plusieurs membres, et tous ces membres n’ont pas le même rôle ; ainsi l’emploi de chacun dans le Christ est différent selon la grâce qu’il a reçue, soit pour prophétiser, soit pour servir. Et l’Apôtre, exposant cette diversité de l’appel divin : « Par la grâce qui m’a été donnée, disait-il, je recommande à tous ceux qui sont parmi vous de ne point être sage plus qu’il ne convient d’être sage, mais de se tenir à la mesure du don que Dieu départit à chacun dans la foi ». O discrétion, gardienne de la doctrine autant que mère des vertus, que de pertes dans les âmes, que de naufrages parfois, vous feriez éviter !
« Quiconque, dit saint Grégoire avec son sens si juste toujours, quiconque s’est donné entièrement à Dieu, doit avoir soin de ne pas se répandre seulement dans les œuvres, et tendre aussi aux sommets de la contemplation. Cependant il importe extrêmement ici de savoir qu’il y a une grande variété de tempéraments spirituels. Tel qui pouvait vaquer paisible à la contemplation de Dieu, tombera écrasé sous les œuvres ; tel que l’usuelle occupation des humains eût gardé dans une vie honnête, se blesse mortellement au glaive d’une contemplation qui dépasse ses forces : ou faute de l’amour qui empêche le repos de tourner en torpeur, ou faute de la crainte qui garde des illusions de l’orgueil et des sens. L’homme qui désire être parfait doit à cause de cela s’exercer dans la plaine d’abord, à la pratique des vertus, pour monter plus sûrement aux hauteurs, laissant en bas toute impulsion des sens qui ne peuvent qu’égarer les recherches de l’esprit, toute image dont les contours ne sauraient s’adapter à la lumière sans contours qu’il désire voir. A l’action donc le premier temps, à la contemplation le dernier. L’Évangile loue Marie, mais Marthe n’y est point blâmée, parce que grands sont les mérites de la vie active, quoique meilleurs ceux de la contemplation ».
Et si nous voulons pénétrer plus avant le mystère des deux sœurs, observons que, bien que Marie soit la préférée, ce n’est pourtant point dans sa maison, ni dans celle de Lazare leur frère, mais dans la maison de Marthe, que l’Homme-Dieu nous est montré faisant séjour ici-bas avec ceux qu’il aime. Jésus, dit saint Jean, aimait Marthe, et sa sœur Marie, et Lazare : Lazare, figure des pénitents que sa miséricordieuse toute-puissance appelle chaque jour de la mort du péché à la vie divine ; Marie, s’adonnant dès ce monde aux mœurs de l’éternité ; Marthe enfin, nommée ici la première comme l’aînée de son frère et de sa sœur, la première en date mystiquement selon ce que disait saint Grégoire, mais aussi comme celle de qui l’un et l’autre dépendent en cette demeure dont l’administration est remise à ses soins. Qui ne reconnaîtrait là le type parfait de l’Église, où, dans le dévouement d’un fraternel amour sous l’œil du Père qui est aux cieux, le ministère actif tient la préséance de gouvernement sur tous ceux que la grâce amène à Jésus ? Qui ne comprendrait aussi les préférences du Fils de Dieu pour cette maison bénie ? L’hospitalité qu’il y recevait, toute dévouée qu’elle fût, le reposait moins de sa route laborieuse que la vue si achevée déjà des traits de cette Église qui l’avait attiré du ciel en terre.
Marthe par avance avait donc compris que quiconque a la primauté doit être le serviteur : comme le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir ; comme plus tard le Vicaire de Jésus, le prince des prélats de la sainte Église, s’appellera Serviteur des serviteurs de Dieu. Mais en servant Jésus, comme elle servait avec lui et pour lui son frère et sa sœur, qui pourrait douter que plus que personne elle entrait en part des promesses de cet Homme-Dieu, lorsqu’il disait : « Qui me sert me suit ; et où je serai, là aussi sera mon serviteur ; et mon Père l’honorera ». Et cette règle si belle de l’hospitalité antique, qui créait entre l’hôte et l’étranger admis une fois à son foyer des liens égaux à ceux du sang, croyons-nous que dans la circonstance l’Emmanuel ait pu n’en pas tenir compte, lorsqu’au contraire son Évangéliste nous dit qu’« à tous ceux qui le reçurent il a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu ». C’est qu’en effet « quiconque le reçoit, déclare-t-il lui-même, ne reçoit pas lui seulement, mais le Père qui l’envoie ».
La paix promise à toute maison qui se montrerait digne de recevoir les envoyés du ciel, la paix qui ne va point sans l’Esprit d’adoption des enfants, s’était reposée sur Marthe avec une incomparable abondance. L’exubérance trop humaine qui d’abord s’était laissée voir dans sa sollicitude empressée, avait été pour l’Homme-Dieu l’occasion de montrer sa divine jalousie pour la perfection de cette âme si dévouée et si pure. Au contact sacré, la vive nature de l’hôtesse du Roi pacifique dépouilla ce qu’il lui restait de fébrile inquiétude ; et servante plus active que jamais, plus agréée qu’aucune autre, elle puisa dans sa foi ardente au Christ Fils du Dieu vivant l’intelligence de l’unique nécessaire et de la meilleure part qui devait un jour être aussi la sienne. Oh ! quel maître de la vie spirituelle, quel modèle ici Jésus n’est il pas de discrète fermeté, de patiente douceur, de sagesse du ciel dans la conduite des âmes aux sommets !
Jusqu’à la fin de sa carrière mortelle, selon le conseil de stabilité que lui-même il donnait aux siens, l’Homme-Dieu resta fidèle à l’hospitalité de Béthanie : c’est de là qu’il partit pour sauver le monde en sa douloureuse Passion ; c’est de Béthanie encore que, quittant le monde, il voulut remonter dans les cieux. Alors cette demeure, paradis de la terre, qui avait abrité Dieu, la divine Mère, le collège entier des Apôtres, parut bien vide à ceux qui l’habitaient. L’Église tout à l’heure nous dira par quelles voies, toutes d’amour pour nous Gentils, l’Esprit de la Pentecôte transporta dans la terre des Gaules la famille bénie des amis de l’Homme-Dieu.
Sur les rives du Rhône, Marthe restée la même apparut comme une mère, compatissant à toutes misères, s’épuisant en bienfaits Jamais sans pauvres, dit l’ancien historien des deux sœurs, elle les nourrissait avec une tendre sollicitude des mets que le ciel fournissait abondamment à sa charité, n’oubliant qu’elle-même, ne se réservant que des herbes ; et en mémoire du glorieux passé, comme elle avait servi le Chef de l’Église en sa propre personne, elle le servait maintenant dans ses membres, toujours aimable pour tous, affable à chacun. Cependant les pratiques d’une effrayante pénitence étaient ses délices. Mille fois martyre, de toutes les puissances de son âme Marthe la très sainte aspirait aux cieux. Son esprit, perdu en Dieu, s’absorbait dans la prière et y passait les nuits. Infatigablement prosternée, elle adorait régnant au ciel Celui qu’elle avait vu sans gloire en sa maison. Souvent aussi elle parcourait les villes et les bourgs, annonçant aux peuples le Christ Sauveur.
Avignon et d’autres villes de la province Viennoise l’eurent pour apôtre. Tarascon fut par elle délivré de l’ancien serpent, qui sous une forme monstrueuse perdait les corps comme au dedans il tyrannisait les âmes. Ce fut là qu’au milieu d’une communauté de vierges qu’elle avait fondée, elle entendit le Seigneur l’appeler en retour de son hospitalité d’autrefois à celle des cieux. C’est là qu’aujourd’hui encore elle repose, protégeant son peuple de Provence, accueillant en souvenir de Jésus l’étranger. La paix des bienheureux qui respire en sa noble image, pénètre le pèlerin admis à baiser ses pieds apostoliques ; et en remontant les degrés de la crypte sacrée pour reprendre sa route dans cette vallée d’exil, il garde, comme un parfum de la patrie, le souvenir de l’unique et touchante épitaphe : SOLLICITA NON TURBATUR ; zélée toujours, elle n’est plus troublée.
Entrée pour jamais comme Madeleine en possession de la meilleure part, votre place, ô Marthe, est belle dans les cieux. Car celui qui sert dignement s’acquiert un rang élevé, dit saint Paul, et sa confiance est grande à juste titre dans la foi du Christ Jésus : le service que les diacres dont parlait l’Apôtre accomplissent pour l’Église, vous l’avez accompli pour son Chef et son Époux ; vous avez bien gouverné votre maison, qui était la figure de cette Église aimée du Fils de Dieu. Or, assure encore le Docteur des nations, « Dieu n’est point injuste, pour oublier vos œuvres et l’amour que vous avez témoigné pour son nom, vous qui avez servi les saints ». Et le Saint des saints, devenu lui-même votre hôte et votre obligé, ne nous laisse-t-il pas déjà entrevoir assez vos grandeurs, lorsque parlant seulement du serviteur fidèle établi sur sa famille pour distribuer à chacun la nourriture au temps voulu, il s’écrie : « Heureux ce serviteur que le Maître, quand il viendra, trouvera agissant de la sorte ! en vérité, je vous le dis, il l’établira sur tous ses biens ». O Marthe, l’Église tressaille en ce jour où le Seigneur vous trouva, sur notre terre des Gaules, continuant de l’accueillir en ces plus petits où il déclare que nous devons maintenant le chercher. Il est donc venu le moment de la rencontre éternelle ! Assise désormais, dans la maison de cet hôte fidèle plus qu’aucun aux lois de l’hospitalité, vous le voyez faire de sa table votre table, et se ceignant à son tour, vous servir comme vous l’avez servi.
Du sein de votre repos, protégez ceux qui continuent de gérer les intérêts du Christ ici-bas, dans son corps mystique qui est toute l’Église, dans ses membres fatigués ou souffrants qui sont les pauvres et les affligés de toutes sortes. Multipliez et bénissez les œuvres de la sainte hospitalité ; que le vaste champ de la miséricorde et de la charité voie ses prodigieuses moissons s’accroître encore en nos jours. Puisse rien ne se perdre de l’activité si louable où se dépense le zèle de tant d’âmes généreuses ! et dans ce but, ô sœur de Madeleine, apprenez à tous, comme vous-même l’avez appris du Seigneur, à mettre au-dessus de tout l’unique nécessaire, à estimer à son prix la meilleure part. Après la parole qui vous fut dite moins pour vous que pour tous, quiconque voudrait troubler Madeleine aux pieds de Jésus, ou l’empêcher de s’y rendre, verrait à bon droit le ciel froissé stériliser ses œuvres.
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