Sainte Anne, mère de la T.S. Vierge Marie
Collecte
Dieu, vous avez daigné donner à sainte Anne la grâce de mériter d’être la mère de celle par laquelle votre Fils unique est né : faites que nous soyons aidés de son patronage en ce jour où nous célébrons sa solennité.
Office
4e leçon
Sermon de saint Jean Damascène
On ouvre devant nous la chambre nuptiale de sainte Anne, où s’offrent à nos regards deux modèles à la fois : l’un de vie conjugale, dans la mère ; et l’autre, de virginité, dans la fille. La première a été récemment délivrée de l’opprobre de la stérilité ; et bientôt la seconde, par un enfantement étranger aux lois de la nature, donnera naissance au Christ, que l’opération divine aura formé et formé semblable à nous. C’est donc à bon droit que, remplie de l’Esprit de Dieu, Anne fait ainsi éclater son bonheur et son allégresse : Réjouissez-vous avec moi de ce que mes entrailles stériles ont porté le rejeton que le Seigneur m’avait promis, et de ce que mon sein nourrit, selon mes vœux, le fruit de la bénédiction d’en haut. J’ai mis de côté le deuil de la stérilité, pour revêtir les habits de fête de la fécondité. Qu’en ce jour, Anne, la rivale de Phénenna, se réjouisse avec moi, et célèbre par son exemple le nouveau et si étonnant prodige opéré en moi.
5e leçon
Que Sara, comblée de joie en ses vieux jours par une grossesse qui était la figure de ma fécondité tardive, s’unisse à mes transports. Que les femmes qui n’ont jamais conçu célèbrent avec moi l’admirable visite que le ciel a daigné me faire. Que toutes celles qui ont eu cette joie de là maternité disent également : Béni soit le Seigneur qui a exaucé les prières et rempli les vœux de ses servantes, et qui, rendant féconde une épouse stérile, lui a donné ce fruit incomparable d’une Vierge devenue Mère de Dieu selon la chair, une Vierge dont le sein très pur est un ciel, où celui qu’aucun lieu ne peut contenir a voulu demeurer. Mêlons nos voix aux leurs pour offrir aussi nos louanges à celle qu’on appelait stérile, et qui maintenant est mère d’une mère vierge. Disons-lui avec l’Écriture : Heureuse la maison de David dont vous êtes issue ! Heureux le sein dans lequel le Seigneur lui-même a construit son arche de sanctification, c’est-à-dire Marie, qui l’a conçu sans le concours de l’homme.
6e leçon
Vous êtes vraiment heureuse et trois fois heureuse, Anne, d’avoir mis au monde une fille à qui le Seigneur a donné en partage la béatitude, cette Vierge Marie, que son nom même rend singulièrement vénérable, le rejeton qui a produit la fleur de vie, Jésus-Christ ; cette Vierge dont la naissance a été glorieuse, et dont l’enfantement sera plus sublime que tout au monde. Nous vous félicitons encore, ô bienheureuse Anne, d’avoir eu le privilège de donner à la terre l’espérance de tous les cœurs, le rejeton objet des divines promesses. Oui, vous êtes bienheureuse, et bienheureux est le fruit de vos entrailles. Les âmes pieuses glorifient celle que vous avez conçue, et toute langue célèbre avec joie votre enfantement. Et certes il est digne, il est on ne peut plus juste, de louer une sainte que la bonté divine a favorisée d’un oracle, et qui nous a donné le fruit merveilleux duquel est sorti le très doux Jésus.
7e leçon
Homélie de saint Grégoire, Pape
Si le Seigneur, mes très chers frères, nous dépeint le royaume des cieux comme semblable à des objets terrestres, c’est pour que notre esprit s’élève, de ce qu’il connaît, à ce qu’il ne connaît pas ; qu’il se porte vers les biens invisibles par l’exemple des choses visibles, et, qu’excité par des vérités dont il a l’expérience, il s’enflamme de telle sorte, que l’affection qu’il éprouve pour un bien connu lui apprenne à aimer aussi des biens inconnus. Voici « que le royaume des cieux est comparé à un trésor caché dans un champ ; celui qui l’a trouvé, le cache, et à cause de la joie qu’il en a, il va et vend tout ce qu’il a, et il achète ce champ ».
8e leçon
Il faut remarquer dans ce fait, que le trésor une fois trouvé, on le cache afin de le conserver. C’est parce que celui qui ne met pas à l’abri des louanges humaines l’ardeur des désirs qu’il ressent pour le ciel, ne parvient pas à les défendre contre les malins esprits. Nous sommes, en effet, dans la vie présente comme dans un chemin par lequel nous nous dirigeons vers la patrie ; et les esprits malins infestent notre route, comme le feraient des voleurs. C’est vouloir être dépouillé que de porter un trésor à découvert sur le chemin. Je ne dis pas cela, néanmoins, pour empêcher que le prochain soit témoin de nos bonnes œuvres, selon ce qui est écrit : « Qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » ; mais afin que nous ne recherchions pas, dans le motif qui nous fait agir, les louanges du dehors. Que l’action soit publique, mais que notre intention demeure cachée, pour que nous donnions ainsi à notre prochain l’exemple d’une bonne œuvre, et cependant que par l’intention que nous avons de plaire uniquement à Dieu, nous souhaitions toujours le secret.
9e leçon
Or, le trésor, c’est le désir du ciel, et le champ où est caché ce trésor, c’est une vie digne du ciel. Il vend bien tout ce qu’il a pour acheter ce champ, celui qui, renonçant aux voluptés charnelles, foule aux pieds tous ses désirs terrestres, par la pratique exacte de cette vie digne du ciel, en sorte que plus rien de ce qui flatte les sens ne lui plaise, et que son esprit ne redoute rien de ce qui détruit la vie charnelle.
Joignant le sang des rois à celui des pontifes, Anne apparaît glorieuse plus encore de son incomparable descendance au milieu des filles d’Ève. La plus noble de toutes celles qui conçurent jamais en vertu du Croissez et multipliez des premiers jours, à elle s’arrête, comme parvenue à son sommet, comme au seuil de Dieu, la loi de génération de toute chair ; car de son fruit Dieu même doit sortir, fils uniquement ici-bas de la Vierge bénie, petit-fils à la fois d’Anne et de Joachim.
Avant d’être favorisés de la bénédiction la plus haute qu’union humaine dût recevoir, les deux saints aïeuls du Verbe fait chair connurent l’angoisse qui purifie l’âme. Des traditions dont l’expression, mélangée de détails de moindre valeur, remonte pourtant aux origines du christianisme, nous montrent les illustres époux soumis à l’épreuve d’une stérilité prolongée, en butte à cause d’elle aux dédains de leur peuple, Joachim repoussé du temple allant cacher sa tristesse au désert, et Anne demeurée seule pleurant son veuvage et son humiliation. Quel exquis sentiment dans ce récit, comparable aux plus beaux que nous aient gardes les saints Livres !
« C’était le jour d’une grande fête du Seigneur. Maigre sa tristesse extrême, Anne déposa ses vêtements de deuil, et elle orna sa tête, et elle se revêtit de sa robe nuptiale. Et vers la neuvième heure, elle descendit au jardin pour s’y promener ; et voyant un laurier, elle s’assit à son ombre et répandit sa prière en présence du Seigneur Dieu, disant : « Dieu de mes pères, bénissez-moi « et exaucez mes supplications, comme vous avez « béni Sara et lui avez donné un fils ! »
Et levant les yeux au ciel, elle vit sur le laurier un nid de passereau, et gémissant elle dit : « Hélas ! quel sein m’a portée, pour être ainsi malédiction en Israël ?
A qui me comparer ? Je ne puis me comparer aux oiseaux du ciel ; car les oiseaux sont bénis de vous, Seigneur.
A qui me comparer ? Je ne puis me comparer aux animaux de la terre ; car eux aussi sont féconds devant vous.
A qui me comparer ? Je ne puis me comparer aux eaux ; car elles ne sont point stériles en votre présence, et les fleuves et les océans poissonneux vous louent dans leurs soulèvements ou leur cours paisible.
A qui me comparer ? Je ne puis me comparer à la terre même ; car la terre elle aussi porte ses fruits en son temps, et elle vous bénit, Seigneur ».Or voici qu’un Ange du Seigneur survint, lui disant :
« Anne, Dieu a exaucé ta prière ; tu concevras et enfanteras, et ton fruit sera célébré dans toute terre habitée ».Et le temps venu, Anne mit au monde une fille, et elle dit : « Mon âme est magnifiée à cette heure ».
Et elle nomma l’enfant Marie ; et lui donnant le sein, elle entonna ce cantique au Seigneur :
« Je chanterai la louange du Seigneur mon Dieu ; car il m’a visitée, il a éloigné de moi l’opprobre, il m’a donné un fruit de justice. Qui annoncera aux fils de Ruben qu’Anne est devenue féconde ? Écoutez, écoutez, douze tribus : voici qu’Anne allaite ! »
La fête de Joachim, que l’Église a placée au Dimanche dans l’Octave de l’Assomption de sa bienheureuse fille, nous permettra de compléter bientôt l’exposé si suave d’épreuves et de joies qui furent aussi les siennes. Averti par le ciel de quitter le désert, il avait rencontré son épouse sous la porte Dorée donnant accès au temple du côté de l’Orient. Non loin, près de la piscine Probatique, où les agneaux destinés à l’autel lavaient leur blanche toison avant d’être offerts au Seigneur, s’élève aujourd’hui la basilique restaurée de Sainte-Anne, appelée primitivement Sainte-Marie de la Nativité. C’est là que, dans la sérénité du paradis, germa sur la tige de Jessé le béni rejeton salué du Prophète et qui devait porter la divine fleur éclose au sein du Père avant tous les temps. Séphoris, patrie d’Anne, Nazareth, où vécut Marie, disputent, il est vrai, à la Ville sainte l’honneur que réclament ici pour Jérusalem d’antiques et constantes traditions. Mais nos hommages à coup sûr ne sauraient s’égarer, quand ils s’adressent en ce jour à la bienheureuse Anne, vraie terre incontestée des prodiges dont le souvenir renouvelle l’allégresse des cieux, la fureur de Satan, le triomphe du monde.
Anne, point de départ du salut, horizon qu’observaient les Prophètes, région du ciel la première empourprée des feux de l’aurore ; sol béni, dont la fertilité si pure donna dès lors à croire aux Anges qu’Éden nous était rendu ! Mais dans l’auréole d’incomparable paix qui l’entoure, saluons en elle aussi la terre de victoire éclipsant tous les champs de bataille fameux : sanctuaire de l’Immaculée Conception, là fut repris par notre race humiliée le grand combatcommencé près du trône de Dieu par les célestes phalanges ; là le dragon chassé des deux vit broyer sa tête, et Michel surpassé en gloire remit joyeux à la douce souveraine qui, dès son éveil à l’existence, se déclarait ainsi, le commandement des armées du Seigneur.
Quelle bouche humaine, si le charbon ardent ne l’a touchée, pourra dire l’admiratif étonnement des angéliques principautés, lorsque la sereine complaisance de la Trinité sainte, passant des brûlants Séraphins jusqu’aux derniers rangs des neuf chœurs, inclina leurs regards de feu à la contemplation de la sainteté subitement éclose au sein d’Anne ? Le Psalmiste avait dit de la Cité glorieuse dont les fondations se cachent en celle qui auparavant fut stérile : Ses fondements sont posés sur les saintes montagnes ; et les célestes hiérarchies couronnant les pentes des collines éternelles découvrent là des hauteurs inconnues qu’elles n’atteignirent jamais, des sommets avoisinant la divinité de si presque déjà elle s’apprête à y poser son trône. Comme Moïse à la vue du buisson ardent sur Horeb, elles sont saisies d’une frayeur sainte, en reconnaissant au désert de notre monde de néant la montagne de Dieu, et comprennent que l’affliction d’Israël va cesser. Quoique sous le nuage qui la couvre encore, Marie, au sein d’Anne, est en effet déjà cette montagne bénie dont la base, le point de départ de grâce, dépasse le faîte des monts où les plus hautes saintetés créées trouvent leur consommation dans la gloire et l’amour.
Oh ! Combien donc justement Anne, par son nom, signifie grâce, elle qui, neuf mois durant, resta le lieu des complaisances souveraines du Très-Haut, de l’extase des très purs esprits, de l’espoir de toute chair ! Sans doute ce fut Marie, la fille et non la mère, dont l’odeur si suave attira dès lors si puissamment les cieux vers nos humbles régions. Mais c’est le propre du parfum d’imprégner de lui premièrement le vase qui le garde, et, lors même qu’il en est sorti, d’y laisser sa senteur. La coutume n’est-elle pas du reste que ce vase lui aussi soit avec mille soins préparé d’avance, qu’on le choisisse d’autant plus pure, d’autant plus noble matière, qu’on le relève d’autant plus riches ornements que plus exquise et plus rare est l’essence qu’on se propose d’y laisser séjourner ? Ainsi Madeleine renfermait-elle son nard précieux dans l’albâtre. Ne croyons pas que l’Esprit-Saint, qui préside à la composition des parfums du ciel, ait pu avoir de tout cela moins souci que les hommes. Or le rôle de la bienheureuse Anne fut loin de se borner, comme fait le vase pour le parfum, à contenir passivement le trésor du monde. C’est de sa chair que prit un corps celle en qui Dieu prit chair à son tour ; c’est de son lait qu’elle fut nourrie ; c’est de sa bouche que, tout inondée qu’elle fût directement de la divine lumière, elle reçut les premières et pratiques notions de la vie. Anne eut dans l’éducation de son illustre fille la part de toute mère ; non seulement, quand Marie dut quitter ses genoux, elle dirigea ses premiers pas ; elle fut en toute vérité la coopératrice de l’Esprit-Saint dans la formation de cette âme et la préparation de ses incomparables destinées : jusqu’au jour où, l’œuvre parvenue à tout le développement qui relevait de sa maternité, sans retarder d’une heure, sans retour sur elle-même, elle offrit l’enfant de sa tendresse à celui qui la lui avait donnée.
Sic fingit tabernaculum Deo, ainsi elle crée un tabernacle à Dieu : c’était la devise que portaient, autour de l’image d’Anne instruisant Marie, les jetons de l’ancienne corporation des ébénistes et des menuisiers, qui, regardant la confection des tabernacles de nos églises où Dieu daigne habiter comme son œuvre la plus haute, avait pris sainte Anne pour patronne et modèle auguste. Heureux âge que celui où ce que l’on aime à nommer la naïve simplicité de nos pères, atteignait si avant dans l’intelligence pratique des mystères que la stupide infatuation de leurs fils se fait gloire d’ignorer ! Les travaux du fuseau, de tissage, de couture, de broderie, les soins d’administration domestique, apanage de la femme forte exaltée au livre des Proverbes, rangèrent naturellement aussi dans ces temps les mères de famille, les maîtresses de maison, les ouvrières du vêtement, sous la protection directe de la sainte épouse de Joachim. Plus d’une fois, celles que le ciel faisait passer par l’épreuve douloureuse qui, sous le nid du passereau, avait dicté sa prière touchante, expérimentèrent la puissance d’intercession de l’heureuse mère de Marie pour attirer sur d’autres qu’elle-même la bénédiction du Seigneur Dieu.
L’Orient précéda l’Occident dans le culte public de l’aïeule du Messie. Vers le milieu du VIe siècle, Constantinople lui dédiait une église. Le Typicon de saint Sabbas ramène sa mémoire liturgique trois fois dans l’année : le 9 septembre, en la compagnie de Joachim son époux, au lendemain de la Nativité de leur illustre fille ; le 9 décembre, où les Grecs, qui retardent d’un jour sur les Latins la solennité de la Conception immaculée de Notre-Dame, célèbrent cette fête sous un titre qui rappelle plus directement la part d’Anne au mystère ; enfin le 25 juillet, qui, n’étant point occupé chez eux par la mémoire de saint Jacques le Majeur anticipée au 30 avril, est appelé Dormition ou mort précieuse de sainte Anne, mère de la très sainte Mère de Dieu : ce sont les expressions mêmes que le Martyrologe romain devait adopter par la suite.
Si Rome, toujours plus réservée, n’autorisa que beaucoup plus tard l’introduction dans les Églises latines d’une fête liturgique de sainte Anne, elle n’avait point attendu cependant pour diriger de ce côté, en l’encourageant, la piété des fidèles. Dès le temps de saint Léon III,et parle commandement exprès de l’illustre Pontife, on représentait l’histoire d’Anne et de Joachim sur les ornements sacrés destinés aux plus nobles basiliques de la Ville éternelle. L’Ordre des Carmes, si dévot à sainte Anne, contribua puissamment, par son heureuse transmigration dans nos contrées, au développement croissant d’un culte appelé d’ailleurs comme naturellement par les progrès de la dévotion des peuples à la Mère de Dieu. Cette étroite relation des deux cultes est en effet rappelée dans les termes de la concession par laquelle, en 1381, Urbain VI donnait satisfaction aux vœux des fidèles d’Angleterre et autorisait pour ce royaume la fête de la bienheureuse Anne. Déjà au siècle précédent, l’Église d’Apt en Provence était en possession de cette solennité : priorité s’expliquant chez elle par l’honneur insigne qui lui échut pour ainsi dire avec la foi, lorsqu’au premier âge du christianisme elle reçut en dépôt le très saint corps de l’aïeule du Messie.
Depuis que le Seigneur remonté aux cieux a voulu que, comme lui, Notre-Dame y fût couronnée sans plus tarder dans la totalité de son être virginal, n’est-il pas vrai de dire que les reliques de la Mère de Marie doivent être doublement chères au monde : et comme toutes autres, en raison de la sainteté de celle dont ils sont les restes augustes ; et plus qu’aucunes autres, par ce côté qui nous les montre en voisinage plus immédiat qu’aucune avec le mystère de la divine Incarnation ? Dans son abondance, l’Église d’Apt crut pouvoir se montrer prodigue ; si bien qu’il nous serait impossible d’énumérer les sanctuaires qui, soit de cette source incomparable, soit d’ailleurs pour de plus ou moins notables portions, se trouvent aujourd’hui enrichis d’une part de ces restes précieux. Nous ne pouvons omettre de nommer cependant, parmi ces lieux privilégiés, l’insigne Basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs ; dans une apparition à sainte Brigitte de Suède, Anne voulut confirmer elle-même l’authenticité du bras que l’église où repose le Docteur des nations, conserve d’elle comme un des plus nobles joyaux de son opulent trésor.
Ce fut seulement en 1584, que Grégoire XIII ordonna la célébration de la fête du 26 juillet dans le monde entier, sous le rit double. C’était Léon XIII qui devait, de nos jours (1879), l’élever en même temps que celle de saint Joachim à la dignité des solennités de seconde Classe. Mais auparavant, en 1622, Grégoire XV, guéri d’une grave maladie par sainte Anne, avait déjà mis sa fête au nombre des fêtes de précepte entraînant l’abstention des œuvres serviles.
Anne recevait enfin ici-bas les hommages dus au rang qu’elle occupe au ciel ; elle ne tardait pas à reconnaître par des bienfaits nouveaux la louange plus solennelle qui lui venait delà terre. Dans les années 1623, 1624, 1625, au village de Keranna près Auray en Bretagne, elle se manifestait à Yves Nicolazic, et lui faisait trouver au champ du Bocenno, qu’il tenait à ferme, l’antique statue dont la découverte allait, après mille ans d’interruption et de ruines, amener les peuples au lieu où l’avaient jadis honorée les habitants de la vieille Armorique. Les grâces sans nombre obtenues en ce lieu, devaient en effet porter leur renommée bien au delà des frontières d’une province à laquelle sa foi, digne des anciens âges, venait de mériter la faveur de l’aïeule du Messie ; Sainte-Anne d’Auray allait compter bientôt parmi les principaux pèlerinages du monde chrétien.
Plus heureuse que l’épouse d’Elcana, qui vous avait figurée par ses épreuves et son nom même, ô Anne, vous chantez maintenant les magnificences du Seigneur. Où est la synagogue altière qui vous imposait ses mépris ? Les descendants de la stérile sont aujourd’hui sans nombre ; et nous tous, les frères de Jésus, les enfants comme lui de Marie votre fille, c’est dans la joie qu’amenés par notre Mère, nous vous présentons avec elle nos vœux en ce jour. Quelle fête plus touchante au foyer que celle de l’aïeule, quand autour d’elle, comme aujourd’hui, viennent se ranger ses petits-fils dans la déférence et l’amour ! Pour tant d’infortunés qui n’eussent jamais connu ces solennités suaves, ces fêtes de famille, de jour en jour, hélas ! Plus rares, où la bénédiction du paradis terrestre semble revivre en sa fraîcheur, quelle douce compensation réservait la miséricordieuse prévoyance de notre Dieu ! lia voulu, ce Dieu très haut, tenir à nous de si près qu’il fût un de nous dans la chair ; il a connu ainsi que nous les relations, les dépendances mutuelles résultant comme une loi de notre nature, ces liens d’Adam dans lesquels il avait projeté de nous prendre et où il se prit le premier. Car, en élevant la nature au-dessus d’elle-même, il ne l’avait pas supprimée ; il faisait seulement que la grâce, s’emparant d’elle, l’introduisît jusqu’aux cieux : en sorte qu’alliées dans le temps par leur commun auteur, nature et grâce demeurassent pour sa gloire unies dans l’éternité. Frères donc par la grâce de celui qui reste à jamais votre petit-fils par nature, nous devons à cette disposition pleine d’amour de la divine Sagesse de n’être point, sous votre toit, des étrangers en ce jour ; vraie fête du cœur pour Jésus et Marie, cette solennité de famille est aussi la nôtre.
Donc, ô Mère, souriez à nos chants, bénissez nos vœux. Aujourd’hui et toujours, soyez propice aux supplications qui montent vers vous de ce séjour d’épreuves. Dans leurs désirs selon Dieu, dans leurs douloureuses confidences, exaucez les épouses et les mères. Maintenez, où il en est temps encore, les traditions du foyer chrétien. Mais déjà, que de familles où le souffle de ce siècle a passé, réduisant à néant le sérieux de la vie, débilitant la foi, ne semant qu’impuissance, lassitude, frivolité, sinon pis, à la place des fécondes et vraies joies de nos pères ! Oh ! Comme le Sage, s’il revenait parmi nous, dirait haut toujours : « Qui trouvera la femme forte ? » Elle seule, en effet, par son ascendant, peut encore conjurer ces maux, mais à la condition de ne point oublier où réside sa puissance ; à savoir dans les plus humbles soins du ménage exercés par elle-même, le dévouement qui se dépense obscurément, veilles de nuit, prévoyance de chaque heure, travaux de la laine et du lin, jeu du fuseau : toutes ces fortes choses qui lui assurent confiance et louange de la part de l’époux, autorité sur tous, abondance au foyer, bénédiction du pauvre assisté par ses mains, estime de l’étranger, respect de ses fils, et pour elle-même, dans la crainte du Seigneur, noblesse et dignité, beauté autant que force, sagesse, douceur et contentement, sérénité du dernier jour.
Bienheureuse Anne, secourez la société qui se meurt parle défaut de ces vertus qui furent vôtres. Vos maternelles bontés, dont les effusions sont devenues plus fréquentes, ont accru la confiance de l’Église ; daignez répondre aux espérances qu’elle met en vous. Bénissez spécialement votre Bretagne fidèle ; ayez pitié de la France malheureuse, que vous avez aimée si tôt en lui confiant votre saint corps, que vous avez choisie plus tard de préférence comme le lieu toujours cher d’où vous vouliez vous manifester au monde, que naguère encore vous avez comblée en lui remettant le sanctuaire qui rappelle dans Jérusalem votre gloire et vos ineffables joies : ô vous donc qui, comme le Christ, aimez les Francs, qui dans la Gaule déchue daignez toujours voir le royaume de Marie, continuez-nous cet amour, tradition de famille pour nous si précieuse. Que votre initiative bénie vous fasse connaître par le monde à ceux de nos frères qui vous ignoreraient encore. Pour nous qui dès longtemps avons connu votre puissance, éprouvé vos bontés, laissez-nous toujours chercher en vous, ô Mère, repos, sécurité, force en toute épreuve ; à qui s’appuie sur vous, rien n’est à craindre ici-bas : ce que votre bras porte est bien porté.
Saint Jacques apôtre mémoire de Saint Christophe Martyre
Collecte
Seigneur, soyez le sanctificateur de votre peuple et son gardien : afin qu’aidé par l’assistance de votre Apôtre Jacques, il mène une vie qui vous soit agréable et vous serve avec tranquillité et confiance.
Office
Tandis qu’on les emmenait au supplice, le nouveau chrétien demanda pardon à saint Jacques : « Que la paix soit avec toi » lui répondit celui-ci en l’embrassant. Ils furent tous deux frappés de la hache ; l’Apôtre avait, un moment auparavant, guéri un paralytique. Le corps du Saint a été plus tard transporté à Compostelle, où son culte est en très grand honneur, et où se rassemblent des pèlerins amenés de tous les points du monde par leur piété et leurs vœux. Pour célébrer la mémoire de la naissance du saint Apôtre à la vie du ciel, l’Église a pris le jour qui est celui de la translation de son corps ; car c’est aux environs de la fête de Pâques, que, le premier d’entre les Apôtres, il a rendu témoignage à Jésus-Christ par l’effusion de son sang, dans la ville de Jérusalem.
Office
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4e leçon Jacques, fils de Zébédée et frère de l’Apôtre Jean, était Galiléen. Appelé, ainsi que son frère, à prendre rang parmi les premiers Apôtres, il quitta son père et ses filets et suivit le Seigneur. Jacques et Jean furent appelés par Jésus lui-même Boanergès, c’est-à-dire fils du tonnerre. Jacques fut l’un des trois Apôtres que le Sauveur aima le plus, qu’il choisit pour témoins de sa transfiguration, et de la résurrection de la fille du chef de la synagogue, et qui l’accompagnèrent le jour où il se retira sur le mont des Oliviers pour y prier son Père, quelques heures avant de tomber aux mains des Juifs. 5e leçon Après l’ascension de Jésus-Christ au ciel, Jacques prêcha sa divinité dans la Judée et la Samarie, et détermina beaucoup d’hommes à embrasser la foi chrétienne. Il partit bientôt pour l’Espagne, et y convertit quelques personnes au Christ. De ce nombre, il y en eut sept que saint Pierre ordonna Évêques dans la suite et qui furent envoyés les premiers en Espagne. Jacques étant revenu à Jérusalem, le magicien Hermogène fut un de ceux auxquels il inculqua les vérités de la foi. Comme l’Apôtre proclamait librement la divinité de Jésus-Christ, Hérode Agrippa, élevé à la royauté sous l’empereur Claude et désireux de se concilier les Juifs, le condamna à la peine capitale. Celui qui l’avait conduit au tribunal ayant vu son courage pour le martyre, déclara sur-le-champ que lui aussi était chrétien. 6e leçon Tandis qu’on les emmenait au supplice, le nouveau chrétien demanda pardon à saint Jacques : « Que la paix soit avec toi » lui répondit celui-ci en l’embrassant. Ils furent tous deux frappés de la hache ; l’Apôtre avait, un moment auparavant, guéri un paralytique. Le corps du Saint a été plus tard transporté à Compostelle, où son culte est en très grand honneur, et où se rassemblent des pèlerins amenés de tous les points du monde par leur piété et leurs vœux. Pour célébrer la mémoire de la naissance du saint Apôtre à la vie du ciel, l’Église a pris le jour qui est celui de la translation de son corps ; car c’est aux environs de la fête de Pâques, que, le premier d’entre les Apôtres, il a rendu témoignage à Jésus-Christ par l’effusion de son sang, dans la ville de Jérusalem. 7e leçon Homélie de saint Jean Chrysostome. Que personne ne se trouble, si nous disons qu’il y avait tant d’imperfection chez les Apôtres. Car le mystère de la croix n’était pas encore consommé, et la grâce du Saint-Esprit n’avait pas encore été répandue dans leurs âmes. Si vous voulez savoir qu’elle a été leur vertu, considérez ce qu’ils furent après avoir reçu la grâce du Saint-Esprit et vous les trouverez vainqueurs de toute inclination mauvaise. Leur imperfection n’est ignorée de personne aujourd’hui, afin qu’on apprécie mieux à quel point la grâce les a tout d’un coup transformés. Qu’ils n’aient rien sollicité de spirituel, et qu’ils n’aient pas même eu la pensée du royaume céleste, cela est évident. Mais examinons comment ils abordent Jésus-Christ, et lui adressent la parole. « Nous voudrions, disent-ils, que tout ce que nous vous demanderons, vous le fissiez pour nous. Mais le Christ leur répondit : Que voulez-vous ? » Non qu’il l’ignorât, certes, mais pour les obliger à s’expliquer, afin de mettre à nu leur plaie et d’être ainsi à même d’y appliquer le remède. 8e leçon Mais eux, rougissant de honte et confus, parce qu’ils en étaient venus à des sentiments humains, ayant pris Jésus en particulier, lui firent en secret leur demande. Ils marchèrent en effet devant les autres, comme l’insinue l’Évangéliste, à dessein de n’être pas entendus. Et c’est ainsi qu’ils exprimèrent enfin ce qu’ils voulaient. Or, ce qu’ils voulaient, le voici, je présume. Comme ils lui avaient ouï dire que ses Apôtres seraient assis sur douze trônes, ils désiraient occuper les premiers de ces trônes. Sans doute ils savaient que Jésus les avait en prédilection ; mais redoutant que Pierre ne leur fût préféré, ils eurent la hardiesse de dire : « Ordonnez que nous soyons assis, l’un à votre droite et l’autre à votre gauche », ils le pressent par ce mot : ordonnez. Que va-t-il donc répondre ? Pour leur faire entendre qu’ils ne demandaient rien de spirituel, et qu’ils ne savaient pas même ce qu’ils sollicitaient, car s’ils le savaient, ils n’oseraient pas le demander, il leur fait cette réponse : « Vous ne savez pas ce que vous demandez » : vous ignorez combien cette chose est grande, combien elle est admirable, et dépassant même les plus hautes Vertus des cieux. 9e leçon Et Il ajouta : « Pouvez-vous boire le calice que je vais boire », et être baptisé du baptême dont je suis baptisé ? Remarquez comment, tout en les entretenant de choses bien opposées, il les éloigne aussitôt de cette espérance. Vous me parlez, dit-il, d’honneur et de couronnes ; et moi, je vous parle de combats et de travaux. Ce n’est point ici le temps des récompenses, et cette gloire, qui m’appartient, n’apparaîtra pas de sitôt ; c’est à présent le temps de la persécution et des périls. Mais observez comme, par cette interrogation même, il les exhorte et les attire. Il ne leur dit point : Pouvez-vous endurer les mauvais traitements ? pouvez-vous verser votre sang ? il dit seulement : « Pouvez-vous boire le calice ? » et pour les attirer, il ajoute : « que je vais boire » afin de les mieux disposer à souffrir, par la perspective même de partager ses souffrances. |
VIIème dimanche après la Pentecôte
Introït
Nations, frappez toutes des mains ; célébrez Dieu par des cris d’allégresse.Car le Seigneur est très haut et terrible, roi suprême sur toute la terre.
Collecte
Dieu, votre providence ne se trompe jamais dans ce qu’elle dispose : nous vous prions en suppliant ; détournez de nous tout ce qui nous serait nuisible, et accordez-nous tout ce qui doit nous être avantageux.
Épitre Rm. 6, 19-23
Mes frères : Je parle à la manière des hommes, à cause de la faiblesse de votre chair. Car de même que vous avez livré vos membres comme esclaves à l’impureté et à l’injustice, pour arriver à l’injustice, de même livrez maintenant vos membres comme esclaves à la justice, pour arriver à la sainteté. Car, lorsque vous étiez les esclaves du péché, vous étiez libres à l’égard de la justice. Quel fruit aviez-vous alors des choses dont vous rougissez aujourd’hui ? Car la fin de ces choses, c’est la mort. Mais maintenant, affranchis du péché et devenus les esclaves de Dieu, vous avez pour fruit la sainteté, et pour fin la vie éternelle. Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don de Dieu c’est la vie éternelle en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Évangile Mt. 7, 15-21
En ce temps-là : Jésus dit à ses disciples : Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, mais au dedans sont des loups rapaces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez : cueille-t-on du raisin sur les épines, ou des figues sur les ronces ? Ainsi tout arbre bon porte de bons fruits, et tout arbre mauvais porte de mauvais fruits. Un arbre bon ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre mauvais porter de bons fruits. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits, on le coupe et on le jette au feu. Donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Ce n’est pas celui qui m’aura dit : « Seigneur, Seigneur ! » qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui aura fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux.
Secrète
Dieu, vous avez sanctionné les divers sacrifices offerts sous la loi par la perfection d’un sacrifice unique : recevez ce sacrifice que vous présentent vos dévots serviteurs, et sanctifiez-le au moyen d’une bénédiction pareille à celle qu’obtinrent les donc d’Abel ; afin que ce que chacun de nous a offert en l’honneur de votre majesté, profite à tous pour le salut.
Postcommunion
Que votre action qui guérit, ô Seigneur, nous délivre doucement des tendances perverses, et nous conduise à ce qu’il y a de bien et de droit.
Office
4e leçon
De la Lettre du prêtre saint Jérôme à Népotien
David était septuagénaire ; il avait connu l’ardeur belliqueuse, mais en vieillissant, il était accablé par le froid et ne parvenait plus à se réchauffer. On chercha donc dans tout le territoire d’Israël une jeune fille, Abisag la Sunamite pour dormir avec le roi et réchauffer son corps sénile. Quelle est cette Sunamite, épouse et vierge, dont l’ardeur peut réchauffer celui qui est accablé par le froid, dont la sainteté peut garder de toute passion celui qu’elle réchauffe ? Que Salomon le très sage nous explique les délices de son père ; que le Pacifique nous raconte les embrassements du guerrier ! « Acquiers la sagesse, acquiers l’entendement, ne l’oublie pas et ne t’écarte pas des paroles de ma bouche ; ne l’abandonne pas, elle te gardera ; chéris-là et elle veillera sur toi. Principe de la sagesse : acquiers la sagesse ; au prix de tout ce que tu possèdes, acquiers l’entendement. Étreins-la et elle t’élèvera ; exalte-la, elle t’embrassera et sur ta tête elle posera un diadème de grâce. Elle te couvrira d’une couronne de délices »
5e leçon
Presque toutes les énergies du corps s’affaiblissent chez les vieillards ; la sagesse seule se fortifie, le reste diminue : jeûnes, veilles, ‘chameunies’, c’est-à-dire repos sur la dure, démarches multipliées, hospitalité rendue aux voyageurs, défense des pauvres, assiduité et persévérance dans la prière, visite des malades, travail manuel qui produit l’aumône. En un mot, toutes les œuvres que le corps accomplit perdent de leur importance à mesure que les forces s’usent.
6e leçon
Je ne veux pas dire que la sagesse soit de glace chez les jeunes gens et chez ceux qui sont dans la force de l’âge, quand ils se sont acquis la science par leur ardeur et leur zèle au travail, par leur vie pure et l’assiduité de leurs prière à Dieu alors que cette sagesse se ramollit par l’âge chez beaucoup de vieillards. Mais la jeunesse soutient de nombreux combats corporels, et la sagesse est ainsi étouffée au milieu de tout ce qui enflamme les vices et excite la chair : comme le feu dans du bois vert, elle ne parvient pas à faire briller sa flamme. Pourtant ceux-là encore qui ont appliqué leur jeunesse aux arts libéraux, qui ont médité jour et nuit sur la loi du Seigneur lorsqu’ils parviennent à la vieillesse, acquièrent avec l’âge plus de connaissance, avec l’expérience, plus d’habileté, avec le temps plus de sagesse et recueillent les fruits très savoureux des efforts de jadis.
7e leçon
Homélie de saint Hilaire, évêque.
Le Seigneur nous recommande d’évaluer aux fruits des œuvres les paroles de flatterie et les apparences de douceur et de n’apprécier personne tel qu’il se dépeint en paroles, mais bien tel qu’il se présente par ses actes ; car la rage du loup se couvre chez plus d’un de la peau du mouton. Les épines ne produisent, pas de raisins, ni les chardons des figues, et les arbres mauvais ne donnent pas de bons fruits : le Seigneur nous enseigne par là que la réalité des bonnes œuvres ne consiste pas en de telles apparences, et qu’il faut donc reconnaître chacun à ses fruits. Car ce n’est pas uniquement le zèle en paroles qui obtiendra le Royaume des Cieux et ce n’est pas celui qui dit : « Seigneur, Seigneur » qui en recueillera l’héritage
8e leçon
Quel mérite y a-t-il en effet à dire « Seigneur, Seigneur » au Seigneur ? Ne serait-il pas Seigneur si nous ne l’appelions ainsi ? Et quelle marque de sainteté y a-t-il à lui donner ce nom ? C’est en obéissant à la volonté de Dieu bien plus qu’en lui décernant un titre qu’on trouvera l’accès au Royaume des Cieux. « Beaucoup me diront en ce jour-là : “Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ?”« Ici encore, c’est la fourberie des faux prophètes que le Seigneur condamne ainsi que les artifices des hypocrites qui tirent présomptueusement gloire de la vertu de leurs paroles, de la prédication de la doctrine, de la mise en fuite des démons et d’autres prodiges semblables.
9e leçon
Et ils se promettent ainsi le Royaume des Cieux, comme s’ils tenaient d’eux-mêmes ce qu’ils disent et réalisent, et comme si tout bien ne procédait pas de la puissance de Dieu qu’ils ont invoquée : car la science de la doctrine se tire de la lecture et le nom du Christ met en fuite les démons. L’éternité bienheureuse requiert donc notre effort, il nous faut nous dépenser un peu nous-mêmes : nous attacher au bien, éviter tout mal, obéir de tout cœur aux préceptes divins, et en accomplissant semblables devoirs, nous serons connus de Dieu. Faisons ce qu’il veut au lieu de tirer gloire de ce qu’il peut, lui qui rejette et repousse ceux dont les œuvres sont impies : il ne les connaît pas.
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
ÉPÎTRE.
« Considérez-vous comme morts au péché et vivant pour Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur. » Le Docteur des nations entre aujourd’hui dans le développement de cette formule par excellence de la vie chrétienne. L’Épître de Dimanche dernier n’avait eu d’autre but que d’en établir les termes ; elle nous l’a montrée ressortant de la notion du baptême qui nous unit au Christ sous les eaux.
Là, comme dans un tombeau, la mort de Jésus devient nôtre et nous délivre du péché. Vendus au péché par nos premiers parents avant même que d’avoir vu le jour, marqués en naissant de son stigmate ignominieux, notre vie entière appartenait à ce tyran cruel ; maître avide, il nous faisait sentir son droit de tout instant sur les membres flétris d’un corps esclave. Mais si la vie de l’esclave est de droit à son maître, la mort au moins délivre son âme, et la sépulture dérobe son corps même aux revendications de l’exacteur. Or sur la croix de l’Homme-Dieu, sur la croix de Jésus devenu péché pour nos crimes, l’humanité coupable a suivi, au regard d’une miséricordieuse justice, le sort de son chef innocent. Le vieil homme, issu d’Adam pécheur, a été crucifié ; il est mort dans le Christ ; et l’esclave de naissance, affranchi par cette bienheureuse mort, a vu ensevelir sous les eaux le corps de péché qui portait dans sa chair le titre de sa servitude.
Le corps du péché, c’était en effet notre chair, non l’innocente sortie toute pure à l’origine des mains du Créateur, mais la chair souillée de génération en génération par la transmission d’un honteux héritage. Dans le secret du mystérieux tombeau, l’onde dissolvante a détruit la souillure de ce corps avili ; elle a disjoint du même coup ces membres du péché qui sont les passions mauvaises, tristes puissances du mal qui déformaient en nous et tournaient au crime les facultés et les organes reçus de Dieu pour accomplir toute justice. En un moment, le fort armé a perdu le titre de sa possession ; la mort lui a ravi son esclave. Le péché donc étant détruit, la triple concupiscence décapitée s’agite en vain ; aidé de la grâce, l’homme délivré saura toujours empêcher, s’il le veut, ces hideux tronçons du serpent de se rejoindre et de retrouver leur chef.
Car telle est l’action multiple et une du saint baptême : en un clin d’œil, et par sa seule puissance, il extirpe le péché et réduit à néant tous ses droits acquis ; mais l’homme doit ensuite prêter son concours à la grâce du sacrement, pour surveiller en lui les penchants complices du mal toujours prêt à renaître, et continuer sans fin sur ses rejetons impurs l’œuvre d’extermination salutaire du premier jour. A la mort du péché, résultat tout divin dans sa plénitude et sa rapidité foudroyante pour l’ancien ennemi, succède pour l’esclave affranchi le long travail de la mortification de l’esprit et des sens. Mais c’est toujours la vertu du premier sacrement qui poursuit alors dans le chrétien son œuvre vengeresse ; c’est le saint baptême qui, ayant opéré seul dans le malheureux captif du péché ce que Dieu seul en effet pouvait faire, l’appelle, maintenant que ses chaînes sont tombées, à mener de concert la lutte glorieuse de son indépendance, et le convie à partager l’honneur de la victoire divine sur Satan et ses œuvres.
La répression de la chair apparaîtra de nouveau, Dimanche prochain, comme le vrai monument de notre liberté sur terre, comme la preuve authentique de la noblesse des fils de Dieu. « Que du moins, dirons-nous dès maintenant avec l’Apôtre, que du moins le péché ne règne plus dans votre corps mortel ; n’obéissez plus à ses désirs honteux. Ne faites plus de vos membres des armes d’injustice au service du mal ; de morts que vous étiez, soyez vraiment vivants pour Dieu ; faites de vos membres des armes de justice à sa gloire. Car le péché n’est plus votre maître, et sa tyrannie sur vous a pris fin par la grâce. Lui obéissant de nouveau, vous redeviendriez son esclave ; ne lui rendez pas contre vous ce titre de mort. Mais louez Dieu qui a brisé vos fers, et souvenez-vous qu’affranchis du péché, vous êtes devenus les serviteurs de la justice. »
Ferons-nous moins pour elle qu’on ne fait partout pour le péché son ennemi ? Certes, la justice mérite plus d’efforts de notre part que l’odieux tyran qui n’a pour ses esclaves que la honte et la mort. Et pourtant, admirable condescendance du ciel pour notre faiblesse ! saint Paul le déclare au nom du Saint-Esprit, dans l’Épître du jour : servons la justice comme nous avons servi le péché, et nous serons saints, et nous aurons la vie éternelle.
Humilions-nous, hélas ! et sondons nos misères. Qu’est devenue pour plusieurs, dans la voie du salut, cette ardeur dévorante avec laquelle on les voyait courir les mille sentiers du mal ? La vraie conversion cependant n’a point pour résultat l’engourdissement des facultés ; elle tourne à Dieu l’activité humaine, et l’augmente en lui rendant son but légitime, ou tout au moins ne la diminue pas, ce qui serait une injure à la grâce.
Quelles leçons donc ne nous donnent point les fils du siècle, à la poursuite de l’ambition, de l’intérêt ou du plaisir ! Que d’activité, d’industrie et de persévérance, que de souffrances souvent, que d’abnégation en tous genres et d’héroïsme à faux, pour satisfaire à la fois les sept têtes de la bête, et gagner d’être admis à tremper ses lèvres un instant dans la coupe fangeuse de Babylone ! Il en est, sous les voûtes infernales, qui ont plus peiné et pâti, pour se damner, que n’ont fait les martyrs : et que de fois sans même avoir atteint la compensation prétendue qu’ils rêvaient ici-bas ! Car le troupeau de Satan n’arrive pas toujours à lui complaire au point de mériter, même un jour, les viles récompenses de ses esclaves. La justice en use autrement avec les siens ; elle n’abaisse point, elle ne trompe point ceux qui la servent. Elle affermit leurs pas dans la paix, augmente sans fin le trésor de leurs mérites, et les conduit sûrement à la perfection de l’amour. La vie de l’union divine s’épanouit alors comme spontanément à ce faîte de la justice, et s’appuie sur elle comme la fleur sur sa tige. « Celui qui est affermi dans la justice possédera la Sagesse, dit l’Esprit-Saint ; c’est en lui qu’elle prendra ses délices d’Épouse. »
Pourrions-nous donc compter avec des travaux qui préparent le ciel, et devancent ici-bas les mystères de la patrie ? La vie présente, quelque longue qu’elle puisse être, paraît peu de chose à l’âme fidèle heureuse de pouvoir y prouver son amour. « Jacob, dit saint Augustin, servit deux fois sept ans pour Rachel, dont le nom signifie la vision du principe, ou le Verbe, la Sagesse qui révèle Dieu. C’est elle qu’aime en effet tout homme vertueux en ce monde ; c’est pour elle qu’il travaille et souffre, en servant la justice. Comme Jacob, ce qu’il recherche dans ses labeurs, ce n’est point assurément la fatigue pour elle-même, mais la possession qu’elle doit lui valoir de Rachel en sa beauté, le repos dans le Verbe où l’on voit le principe qui est Dieu. Est-il un vrai serviteur de Dieu qui puisse avoir d’autre pensée sous l’empire de la grâce ? Que veut l’homme, quand il se convertit ? que médite-t-il, que porte-t-il en son cœur, qu’aime-t-il et désire-t-il ainsi passionnément, sinon la science de la Sagesse ? L’homme sans doute voudrait, s’il était possible, écarter le travail et la peine, pour arriver de suite aux délices de la toute belle et parfaite Sagesse ; mais cela ne se peut dans la terre des mourants. L’Écriture nous l’apprend, quand elle dit : Tu désires la Sagesse ? garde les commandements, et le Seigneur te la donnera. Les commandements dont il est ici parlé regardent les œuvres de la justice, de cette justice qui vient de la foi, qui vit au milieu de l’incertitude des tentations et sous les ombres, afin qu’en croyant pieusement ce qu’elle ne comprend pas encore, elle arrive à mériter l’intelligence. « Il ne faut donc point blâmer l’ardeur de ceux qu’embrase le désir de posséder la vérité sans voiles, mais ramener leur amour à l’ordre qui est de commencer par la foi, et de s’efforcer d’arriver par l’exercice des bonnes mœurs où il tend. Dans le chemin, c’est le labeur de la vertu ; mais au terme convoité brille la Sagesse. Aime et désire dès le commencement et au-dessus de toute chose un objet si digne ; mais que l’ardeur qui te domine ait pour premier résultat, de te faire embrasser la fatigue de la route qui conduit au but où te porte l’amour. Une fois arrivé même, tu ne posséderas point dans le temps la belle vérité, sans avoir à cultiver toujours de compagnie la laborieuse justice. Quelque pénétrante et pure que puisse devenir en effet pour des mortels la vue du bien immuable, le corps qui se corrompt alourdit l’âme, et cette demeure terrestre abat toujours l’esprit sous le poids de mille soins. La Sagesse est l'unique but auquel on doit tendre ; mais il faut supporter beaucoup pour l’atteindre. »
ÉVANGILE.
Le peuple juif, en repoussant l’Évangile, a rejeté la lumière. Pendant que le Soleil de justice, salué par les nations, illumine de ses feux toujours croissants l’ancienne région des ombres de la mort, la nuit s’étend sur la terre autrefois bénie des patriarches, et les ténèbres s’épaississent à toute heure en Jérusalem. Dans l’aveuglement qui la pousse à sa perte, la synagogue justifie pleinement la parole du Sauveur : Celui gui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Elle précipite par ses démarches insensées la catastrophe qui doit l’engloutir.
Les faux prophètes et les faux christs abondent en Israël, depuis que le vrai Messie qu’annonçaient les Prophètes, s’est vu méconnu et traité par les siens comme les Prophètes eux-mêmes. Ses témoins, les Apôtres, ont tenté en vain d’obtenir de Juda la rétractation du fatal reniement du prétoire. Juda cependant sait mieux que personne que les temps sont accomplis, depuis que le sceptre est tombé de ses mains ; et Juda, qui repousse dédaigneusement la royauté spirituelle du Sauveur des hommes, n’en continue pas moins d’attendre sans cesse et de chercher partout le christ qu’il a rêvé, le messie qui lui rendra sa puissance. Les docteurs juifs n’ont point encore, pour écarter l’autorité écrasante d’oracles qui les confondent, inventé la sentence de leur Talmud : « Maudit soit celui qui suppute les temps de la venue du Messie! » Quels sentiments ne doivent donc pas s’agiter dans l’âme d’un peuple qui, tant de siècles durant, vécut de l’attente d’une heure solennelle entre toutes : lorsqu’enfin il se rend compte que la dernière limite des temps annoncés lui échappe et va le contraindre à renier son passé, ou le forcer d’avouer, au pied de la croix qu’il a dressée, son erreur lamentable !
Une étrange anxiété s’empare alors de la nation déicide. L’esprit de vertige préside à ses conseils. Dans l’effarement de la fébrile démence qui remplace en son cœur l’attente sereine et soumise des patriarches, elle voit le Christ en tous les révoltés ; elle qui n’a point voulu du fils de David se livre à des hommes sans nom, et s’abandonne à tous les aventuriers qui se la disputent au nom de l’insurrection contre Rome et de l’indépendance chimérique de la patrie terrestre. Bientôt l’anarchie et la confusion sont au comble dans la Judée ; les partis hostiles portent leurs querelles sanglantes jusqu’au fond du sanctuaire. La fille de Sion suit ses faux christs au désert, et s’y dresse à l’émeute ; elle en revient, pour remplir la ville sainte des voleurs de grand chemin et de tous les sicaires errants dans les solitudes. Longtemps à l’avance, Ézéchiel avait dit : « Tes prophètes, Israël, sont devenus pareils aux renards du désert ; malheur aux prophètes insensés qui ne débitent que des visions menteuses ! » Et Isaïe s’écriait : « A cause de cela, le Seigneur frappera ce peuple ; il n’aura pitié ni des jeunes gens, ni des enfants, ni des veuves, parce qu’ils sont tous hypocrites et criminels, et que leur bouche ne profère que folies. » Le temps est proche ; l’heure vient, pour ceux qui sont dans la Judée, de fuir aux montagnes.
C’était la recommandation du Seigneur ; et, en effet, l’histoire nous montrera bientôt les chrétiens de Jérusalem quittant la ville réprouvée, sous la conduite de Siméon leur évêque. Avec eux s’enfuit la dernière espérance de Sion ; Dieu va venger son Christ. Déjà le signal de ruine, le coup de sifflet divin qu’entendait le prophète, a retenti au delà des mers ; et ils accourent, ils viennent d’Italie sur les navires qu’avait vus Balaam ceux qui doivent dévaster les Hébreux. Le chef annoncé par Daniel aborde enfin l’ancienne terre des promesses ; la désolation et la ruine qui l’accompagnent resteront après lui. Laissons les Juifs hâter leur perte et revenons à l’Église qui s’élève, au même temps, si grande et si belle sur la pierre d’angle rejetée de la synagogue. A cause de l’absence de cette pierre, où les ouvriers de Sion n’ont point su reconnaître la base nécessaire qui portait leur ville, Jérusalem tombe en Judée ; mais elle reparaît plus brillante sur les collines où Céphas, prince des Apôtres, a transplanté son fondement éternel. Affermie sur le roc divin, elle ne craindra plus la violence des flots ni les vents déchaînés contre ses murailles. Les faux prophètes et tous ces ouvriers de mensonge, qui sapèrent si fatalement les murs de l’ancienne, ne manqueront point cependant à la nouvelle Jérusalem. « Car il est nécessaire que le scandale arrive », disait le Seigneur ; et l’Apôtre, parlant de l’hérésie, le plus grand des scandales : « Il faut, dit-il de même, qu’il y ait des hérésies,pour que la vertu des bons soit manifestée dans l’épreuve de leur foi. »
Pour chaque chrétien, en effet, comme pour l’Église entière, la garantie de l’édifice de la sainteté repose sur la fermeté de la foi qui en est le fondement. L’Esprit-Saint se refuse à bâtir sur un fondement ruineux ou mal assuré. Quand surtout il doit conduire une âme jusqu’aux régions supérieures de l’union divine, il exige d’elle tout d’abord une foi non moins supérieure, dont l’héroïsme puisse affronter victorieusement les luttes purificatrices au prix desquelles se conquièrent la lumière et l’amour. A tous les degrés de la vie chrétienne d’ailleurs, c’est la foi qui fournit à l’amour son aliment et sa substance, comme c’est elle aussi qui donne aux vertus leurs motifs surnaturels et les rend dignes de former le cortège royal de la sainte charité. Le développement d’une âme ne saurait donc point dépasser la mesure de sa foi. L’ampleur de celle-ci, sa plénitude croissante, sa rectitude en tout, assurent les progrès que le juste doit accomplir ; tandis que la sainteté qui prétend marcher de concert avec une croyance amoindrie, n’est elle-même qu’une sainteté bien équivoque et sujette aux plus redoutables illusions. Il était donc véritablement bon et salutaire que la foi fût tentée, parce qu’elle rayonne davantage et s’affermit dans l’épreuve. Saint Paul a célébré magnifiquement, dans l’Épître aux Hébreux, les triomphes de la foi des anciens. L’alliance nouvelle pouvait-elle se trouver dépourvue des luttes glorieuses qui furent le mérite de nos pères au temps des figures ?
C’est par leur foi victorieuse dans la parole de la promesse, que tous ces dignes ancêtres du peuple chrétien ont mérité que Dieu même leur rendît témoignage, Pour nous qui possédons dans la joie l’objet de leurs héroïques espérances, l’épreuve sans doute n’est plus comme pour eux dans l’attente. Mais l’hérésie, née de l’orgueil de l’homme et de la malice de l’enfer, l’hérésie et ses annexes variées, qui sont les multiples diminutions de la vérité dans le monde, sauront nous faire un mérite de la bienheureuse possession des réalités qu’ils saluaient de loin dans leurs larmes. L’homme voudra, malgré l’Église, mêler à la révélation d’en haut ses vaines pensées ; et le prince du monde appuiera ces tentatives audacieuses d’altération du Verbe. Mais la Sagesse, jamais vaincue, y trouvera pour les siens l’occasion des plus belles victoires ; de là cette permission si large laissée par Dieu aux sectes ennemies, dès les premiers jours du christianisme et dans tous les temps, de se produire au grand jour. C’est dans le champ des combats contre l’erreur que l’Église, produisant au soleil sa divine armure, apparaît toute resplendissante de cette vérité absolue qui est la splendeur du Verbe son Époux ; c’est par le triomphe personnel sur l’esprit de mensonge et l’adhésion spontanée aux enseignements du Christ et de son Église, que le chrétien se manifeste en toute vérité fils de la lumière, et devient lui-même la lumière du monde.
Le combat n’est point sans périls pour le chrétien qui veut garder dans son intégrité la foi de sa mère l’Église. Les ruses de l’ennemi, son hypocrisie calculée et patiente, l’adresse perfide avec laquelle il sait mouvoir dans l’âme, presque à l’insu de l’âme même, mille ressorts secrets qui l’inclinent à l’erreur, finissent souvent par prévaloir contre la lumière en diminuant ses rayons, s’ils ne l’éteignent entièrement. La victoire néanmoins reste assurée à ceux qui s’inspirent des enseignements de notre Évangile. Méditons-les dans la reconnaissance et l’amour ; car c’est par eux que l’éternelle Sagesse exauce la prière que nous lui adressions au temps de l’Avent, la suppliant de venir nous enseigner le chemin de la prudence. La prudence, amie du sage, gardienne de ses trésors et sa très sûre défense, n’a point en effet de danger plus grand à écarter de celui qui la prend pour compagne, que le danger du naufrage de la foi, dont la perte entraîne tout le reste dans l’abîme. Acquérons à tout prix cette prudence du serpent qui s’allie si bien, dans les disciples de Jésus-Christ, avec la simplicité de la colombe. Quand nous l’aurons, la distinction se fera pour nous d’elle-même entre les docteurs que nous devons fuir et ceux qu’il convient d’écouter, entre les faussaires du Verbe et ses interprètes fidèles.
« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits », dit l’Évangile ; et l’histoire justifie la parole du Sauveur. Sous la peau de brebis dans laquelle ils veulent tromper les simples, les apôtres du mensonge exhalent toujours une odeur de mort. Leurs habiletés de paroles et leurs flatteries intéressées ne dissimulent point le vide de leurs œuvres. N’ayez donc rien de commun avec eux. Les fruits inutiles ou impurs des ténèbres, les arbres d’automne et deux fois morts qui les portent sur leurs branches desséchées, auront le feu pour partage. Si vous avez été vous-mêmes ténèbres autrefois, maintenant que vous êtes devenus lumière dans le Seigneur par le baptême ou le retour d’une conversion sincère, montrez-vous tels : produisez les fruits de la lumière en toute bonté, justice et vérité. A cette condition seulement vous pourrez espérer le royaume des cieux, et vous dire dès ce monde les disciples de cette Sagesse du Père qui réclame pour elle aujourd’hui notre amour.
En effet, dit l’Apôtre saint Jacques, semblant commenter l’Évangile de ce jour, « est-ce que le figuier peut porter des raisins, ou la vigne produire des figues ? Est-ce que la fontaine peut donner de l’eau amère et de l’eau douce à la fois ? Et maintenant qui d’entre vous prétend passer pour sage ? Qu’il le prouve en montrant dans ses œuvres et toute sa vie la douceur de la Sagesse. Car il y a une sagesse amère et trompeuse qui n’est point d’en haut, mais de la terre et de l’enfer. La Sagesse qui est d’en haut est d’abord toute chaste et pure, ensuite amie de la paix, modeste, sans attache à son sens, toujours d’accord avec les bons, pleine de miséricorde et de fruits de bonnes œuvres, ne jugeant point les autres et sans arrière-pensée. Les fruits de justice qu’elle produit se sèment dans la paix au sein des pacifiques. »
Saint Apollinaire, évêque et martyr mémoire de Saint Liboire Évêque et Confesseur
Collecte
Dieu, qui récompensez les âmes fidèles, vous avez consacré ce jour par le martyre du bienheureux Apollinaire, votre Prêtre : faites, s’il vous plaît, que nous, qui sommes vos serviteurs, nos obtenions notre pardon au moyen des prières de celui dont nous célébrons la fête vénérable.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Apollinaire vint d’Antioche à Rome avec le prince des Apôtres, qui l’ordonna Évêque et l’envoya à Ravenne pour prêcher l’Évangile de notre Seigneur Jésus-Christ. Comme il convertissait dans cette ville beaucoup d’âmes à la foi chrétienne, il fut arrêté par les prêtres des idoles et cruellement frappé. Par ses prières, un noble personnage nommé Boniface, muet depuis longtemps, recouvra la parole, et sa fille fut délivrée d’un esprit immonde : ces miracles soulevèrent une nouvelle sédition contre le Saint. On le battit de verges, et on le contraignit à marcher pieds nus sur des charbons ardents ; comme le feu de ces charbons ne le brûlait point, on le chassa de la ville.
Cinquième leçon. Il se cacha un certain temps avec quelques Chrétiens, puis partit pour l’Émilie, où il ressuscita la fille du patricien Rufin ; ce prodige détermina toute la famille de Rufin à croire en Jésus-Christ. Le préfet, s’en étant fort irrité, manda Apollinaire et lui enjoignit de ne plus propager la foi du Christ dans la ville. Comme Apollinaire ne tenait aucun compte de ses ordres, on le tortura sur le chevalet, on répandit de l’eau bouillante sur ses plaies et on lui frappa le visage avec une pierre ; ensuite, le chargeant de chaînes, on le jeta en prison. Quatre jours après, on l’embarqua pour l’envoyer en exil ; ayant fait naufrage, il vint en Mysie ; de là, sur les rives du Danube, et puis en Thrace.
Sixième leçon. Pendant que le disciple de l’Apôtre Pierre y séjournait, le démon refusa de donner des réponses dans le temple de Sérapis. Après qu’on l’eut cherché longtemps, Apollinaire fut enfin trouvé et de nouveau contraint de prendre la mer. Étant donc revenu à Ravenne, et les mêmes prêtres des idoles recommençant à l’accuser, il fut confié à la garde d’un centurion. Celui-ci, qui honorait secrètement le Christ, favorisa son évasion pendant la nuit. La chose connue, les satellites se mirent à le poursuivre, le couvrirent de blessures et le laissèrent pour mort sur le chemin. Recueilli par des Chrétiens, il les exhorta à rester fermes dans la foi et quitta cette vie sept jours après, couronné de la gloire du martyre. Son corps fut enseveli non loin des murailles de la ville.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Ambroise, Évêque.. Lib. 10 in Lucæ cap. 22, post init.
Septième leçon. Le royaume de Dieu n’est pas de ce monde. Il n’y a donc pas moyen pour l’homme d’égaler Dieu ; mais il doit y avoir émulation pour lui ressembler. Seul le Christ est l’image parfaite de Dieu, ne faisant qu’un avec son Père dont il exprime en sa personne toute la splendeur. L’homme juste, lui, est à l’image de Dieu, quand éclairé par la connaissance de Dieu et désireux d’imiter la conduite divine, il compte pour peu ce bas monde et dédaigne les voluptés de la terre, rassasié qu’il est du Verbe, aliment vivifiant de nos âmes : aussi mangeons-nous le corps du Christ, afin de pouvoir être participants de la vie éternelle.
Huitième leçon. Car ce qui nous est promis en fait de récompense et d’honneur ce n’est pas de manger et de boire ; c’est la communication de la grâce céleste et de la vie sans fin. Les douze trônes ne sont pas non plus comme des sièges faits pour asseoir le corps. Mais de même que le Christ, en raison de son égalité avec Dieu, juge les âmes d’après la connaissance intime qu’il en a, et non d’après un interrogatoire qui les force à déclarer leurs actes, rémunérant la vertu et condamnant l’impiété, de même aussi, les Apôtres sont destinés et formés à l’exercice d’un jugement spirituel par lequel la foi est récompensée, l’incrédulité détestée ; ils refusent l’erreur avec force et poursuivent les sacrilèges d’une haine sainte.
Neuvième leçon. Convertissons-nous et prenons garde qu’il ne s’élève entre nous, pour notre perte, quelque contestation au sujet du premier rang. Que les Apôtres même eurent à ce sujet un débat, cela n’est point rappelé pour nous fournir une excuse mais pour nous mettre sur nos gardes. Si Pierre ne fut qu’à la fin tout à fait converti, lui qui avait suivi le Seigneur dès son premier appel, qui donc pourra se vanter d’une conversion tôt et vite accomplie ? Évitez donc la jactance ; évitez le monde. Il reçut l’ordre de quitter ses frères, l’Apôtre qui a dit : « Nous avons tout quitté et nous vous avons suivi ».
Ravenne, mère des cités, convoque aujourd’hui l’univers à célébrer l’évêque martyr dont les travaux firent plus pour son éternelle renommée que la faveur des empereurs et des rois. Du milieu de ses antiques monuments la rivale de Rome, aujourd’hui déchue, n’en montre pas moins fièrement la chaîne ininterrompue de ses Pontifes, remontant jusqu’au Vicaire de l’Homme-Dieu par Apollinaire, qu’ont exalté dans leurs discours les Pères et Docteurs de l’Église universelle, ses successeurs et ses fils. Plût au ciel que toujours la noble ville se fût souvenue de ce qu’elle devait à Pierre !
Pour suivre uniquement le Prince des Apôtres, Apollinaire, oubliant famille, patrie, avait tout quitté. Or, un jour, le maître dit au disciple : « Pourquoi restes-tu assis avec nous ? Voilà que tu es instruit de tout ce que Jésus a fait : lève-toi, reçois le Saint-Esprit, et va vers cette ville qui ne le connaît pas ». Et le bénissant, et lui donnant le baiser, il l’envoya au loin. Scènes sublimes de séparation, fréquentes en ces premiers temps, bien des fois répétées depuis, et qui font dans leur héroïque simplicité la grandeur de l’Église.
Apollinaire courait au sacrifice. Le Christ, dit saint Pierre Chrysologue, se hâtait au-devant du martyr, le martyr précipitait le pas vers son Roi : l’Église qui voulait garder cet appui de son enfance se jeta au-devant du Christ pour retarder, non le combat, mais la couronne ; et durant vingt-neuf ans, ajoute Pierre Damien, le martyre se poursuivit à travers d’innombrables tourments, de telle sorte que les labeurs du seul Apollinaire suffirent à ces contrées qui n’eurent point d’autre témoin de la foi par le sang. Selon les traditions de l’Église qu’il avait si puissamment fondée, la divine Colombe intervint directement et visiblement par douze fois, jusqu’à l’âge de la paix, pour désigner chacun des successeurs d’Apollinaire.
Instruits par Venance Fortunat venu de Ravenne en nos régions du Nord, nous saluons de loin votre glorieuse tombe. Répondez-nous par le souhait que vous formuliez durant les jours de votre vie mortelle : Que la paix de notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ repose sur vous ! La paix, don parfait, premier salut de l’apôtre et consommation de toute grâce : combien vous l’avez appréciée, combien vous en fûtes jaloux pour vos fils, même après avoir quitté la terre ! C’est elle qui vous fit obtenir du Dieu de paix et de dilection cette intervention miraculeuse par laquelle si longtemps furent marqués les pontifes qui devaient après vous s’asseoir en votre chaire. Vous-même n’apparûtes-vous pas un jour au Pontife romain, pour lui montrer dans Chrysologue l’élu de Pierre et d’Apollinaire ? Et plus tard, sachant que les cloîtres allaient devenir l’asile de cette divine paix bannie du reste du monde, vous vîntes en personne par deux fois solliciter Romuald d’obéir à l’appel de la grâce et d’aller féconder le désert.
Pourquoi faut-il qu’enivré de faveurs qui partaient de la terre, plus d’un de vos successeurs, que ne désignait plus, hélas ! La divine Colombe, ait oublié si tôt les leçons laissées par vous à votre Église ? Fille de Rome, ne devait-elle pas se trouver assez grande d’occuper entre ses illustres sœurs la première place à la droite de la mère ? Du moins l’Évangile même chanté depuis douze siècles et plus peut-être, en la solennité de ce jour, aurait-il dû la protéger contre les lamentables excès appelés à précipiter sa déchéance. Rome, avertie par de trop regrettables indices, prévoyait-elle donc déjà les sacrilèges ambitions des Guibert, quand son choix se fixait sur ce passage du texte sacré : Il s’éleva une contestation parmi les disciples, à qui devait passer pour le plus grand ? Et quel commentaire, à la fois plus significatif et plus touchant, pouvait-on donner à cet Évangile, que les paroles de Pierre même en l’Épître : « Les vieillards qui sont parmi vous, je les supplie, moi vieillard comme eux et témoin des souffrances du Christ, de paître le troupeau, non dans un esprit de domination sur l’héritage du Seigneur, mais en étant ses modèles dans le désintéressement et l’amour ; que tous s’animent à l’humilité mutuellement, car Dieu résiste aux superbes, et il donne sa grâce aux humbles ». Faites, ô Apollinaire, que pasteurs et troupeau, dans toutes les Églises, profitent maintenant du moins de ces apostoliques et divines leçons, pour que tous un jour nous nous trouvions assis à la table éternelle où le Seigneur convie les siens près de Pierre et de vous dans son royaume
Sainte Marie-Madeleine pénitente
Collecte
Nous vous prions, Seigneur, par les suffrages de la bienheureuse Marie-Madeleine, de venir à notre aide : vous qui, fléchi par ses prières, avez ressuscité vivant des enfers son frère Lazare, mort depuis quatre jours.
Office
4e leçon
Sermon de saint Grégoire, Pape
Marie-Madeleine, qui avait été « connue dans la ville comme pécheresse », a lavé de ses larmes les taches de sa vie criminelle en aimant la vérité, et cette parole de la Vérité s’est accomplie : « Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé ». Madeleine, qui auparavant était demeurée dans la froideur en péchant, était dans la suite embrasée d’ardeur dans son amour. Elle ne quittait point le sépulcre du Seigneur, alors même que les disciples s’en éloignaient. Elle chercha avec soin celui qu’elle n’avait point trouvé d’abord. Elle pleurait en le cherchant, et embrasée du feu de son amour, elle brûlait de retrouver celui qu’elle croyait enlevé ! Aussi arriva-t-il que Madeleine seule le vit alors, elle qui était restée pour le chercher ; c’est qu’en effet toute bonne œuvre a son mérite dans la persévérance.
5e leçon
Elle le chercha donc d’abord sans le trouver ; mais en continuant sa recherche, elle réussit enfin à le trouver. Il se fit que le retard augmenta ses désirs, et que ses désirs devenus plus vifs rencontrèrent ce qu’ils voulaient trouver. C’est ce qui fait dire à l’Épouse mystique, l’Église, parlant de cela dans le Cantique des cantiques : « Sur ma couche, pendant les nuits, j’ai cherché celui que chérit mon âme ». Le bien-aimé, nous le cherchons, couchés sur notre lit, lorsque, dans le peu de repos que laisse la vie présente, le désir de voir notre Sauveur nous fait soupirer après lui. Nous le cherchons pendant la nuit ; car, si déjà notre esprit veille en pensant à lui, l’obscurité pèse encore sur notre vue.
6e leçon
Mais que celui qui ne trouve pas son bien-aimé se lève à la fin et fasse le tour de la ville ; c’est-à-dire, qu’il porte dans la sainte Église des élus les investigations de son esprit ; qu’il cherche par les rues et les places : c’est-à-dire qu’il observe ceux qui suivent les chemins étroits et ceux qui fréquentent les routes plus larges, pour voir s’il ne découvre pas quelques traces de Celui qu’il aime : car il y a des personnes, jusque dans la vie du siècle, qui offrent quelque chose à imiter pour la pratique de la vertu. Mais au milieu de nos recherches, nous voici rencontrés par les sentinelles de la ville : je veux dire que les saints Pères, qui veillent à la sécurité de l’Église, viennent au-devant de nos bons desseins, pour nous instruire et par leurs discours et par leurs écrits. Et c’est après les avoir un peu dépassés, que nous trouvons l’objet de notre amour. Car si notre humble Sauveur s’est fait l’égal des hommes par son humanité, il les a toujours surpassés par sa divinité.
7e leçon
Homélie de saint Augustin, Évêque
Vous avez écouté très attentivement l’Évangile qu’on vient de lire, et le fait qu’il rapporte a été soigneusement retracé aux yeux de votre esprit. Vous avez vu, non des yeux du corps mais de ceux de l’âme, notre Seigneur Jésus-Christ s’asseoir à table chez un Pharisien dont il n’avait pas dédaigné l’invitation. Vous avez vu aussi une femme, célèbre dans la ville par sa mauvaise réputation, pénétrant dans la salle, sans avoir été conviée au repas offert au médecin de son âme, et osant, par une sainte hardiesse, lui demander sa guérison. Sa présence est importune pour un festin, mais très opportune par rapport au bienfait qu’elle attend. Madeleine connaissait, en effet, la gravité de son mal, et elle savait que celui qu’elle était venue trouver était capable de la guérir.
8e leçon
Elle vint donc tout près du Seigneur, non à sa tête, mais à ses pieds, cherchant des traces de vertu, après avoir longtemps erré dans le vice. D’abord elle fait couler de son cœur un ruisseau de larmes, et en lave les pieds du divin Maître par l’humble aveu de ses fautes. Et les ayant essuyés avec ses cheveux, elle les baise et y répand une profusion de parfums. Son silence était tout un langage ; pas un mot ne sortait de sa bouche, mais elle faisait voir sa dévotion. La voyant donc toucher le Sauveur, voyant qu’elle arrose de larmes ses pieds, qu’elle les essuie, les couvre de baisers et les parfume, le Pharisien qui avait invité notre Seigneur Jésus-Christ, et qui était un de ces hommes superbes désignés par le Prophète Isaïe : « Qui disent : Retire-toi de moi, ne m’approche pas, parce que je suis pur », ce Pharisien supposa que le Seigneur ne savait pas ce qu’était cette femme.
9e leçon
O Pharisien, qui invites le Seigneur et qui souris à son sujet, tu le nourris, et tu ne comprends point que c’est lui qui doit te nourrir ! D’où sais-tu qu’il ignore ce qu’a été cette femme, sinon parce que tu vois qu’il s’est laissé approcher, qu’elle lui baise les pieds, qu’elle les essuie et les parfume ? Apparemment il ne fallait point permettre à une femme impure de toucher des pieds si purs. Et si pareille femme fût venue aux pieds du Pharisien, il n’aurait pas manqué de lui dire ce qu’Isaïe met dans la bouche de ces orgueilleux : « Retire-toi de moi, et ne me touche pas, parce que je suis pur ». Celle-ci, au contraire, eut accès auprès du Seigneur ; elle s’approcha souillée, pour s’en aller purifiée ; elle s’approcha malade, pour s’en aller guérie ; elle s’approcha en confessant ses fautes pour s’en aller ayant professé sa foi.
« Trois Saints, dit à Brigitte de Suède le Fils de Dieu, m’ont agréé pardessus tous les autres : Marie ma mère, Jean-Baptiste, et Marie Madeleine ». Figure, nous disent les Pères, de l’Église des Gentils appelée des abîmes du péché à la justice parfaite, Marie Madeleine plus qu’aucune autre, en effet, personnifia les égarements et l’amour de cette humanité que le Verbe avait épousée. Comme les plus illustres personnages de la loi de grâce, elle se préexista dans les siècles. Suivons dans l’histoire de la grande pénitente la marche tracée par la voix unanimement concordante de la tradition : Madeleine, on le verra, n’en sera point diminuée.
Lorsqu’avant tous les temps Dieu décréta de manifester sa gloire, il voulut régner sur un monde tiré du néant ; et la bonté en lui égalant la puissance, il fit du triomphe de l’amour souverain la loi de ce royaume que l’Évangile nous montre semblable à un roi qui fait les noces de son fils.
C’était jusqu’aux limites extrêmes de la création, que l’immortel Fils du Roi des siècles arrêta de venir contracter l’alliance résolue au sommet des collines éternelles. Bien au-dessous de l’ineffable simplicité du premier Être, plus loin que les pures intelligences dont la divine lumière parcourt en se jouant les neuf chœurs, l’humaine nature apparaissait, esprit et corps, faite elle aussi pour connaître Dieu, mais le cherchant avec labeur, nourrissant d’incomplets échos sa soif d’harmonies, glanant les derniers reflets de l’infinie beauté sur l’inerte matière. Elle pouvait mieux, dans son infirmité, manifester la condescendance suprême ; elle fixa le choix de Celui qui s’annonçait comme l’Époux.
Parce que l’homme est chair et sang, lui donc aussi se ferait chair ; il n’aurait point les Anges pour frères, et serait fils d’Adam. Splendeur du Père dans les deux, le plus beau de sa race ici-bas, il captiverait l’humanité dans les liens qui l’attirent. Au premier jour du monde, en élevant par la grâce l’être humain jusqu’à Dieu, en le plaçant au paradis de l’attente, l’acte même de création scella les fiançailles.
Hélas ! Sous les ombrages de l’Éden, l’humanité ne sut attendre l’Époux. Chassée du jardin de délices, elle se jeta dans tous les bois sacrés des nations et prostitua aux idoles vaines ce qui lui restait de sa gloire. Car grands encore étaient ses attraits ; mais ces dons de nature, quoiqu’elle l’eût oublié, restaient les présents profanés de l’Époux : « Cette beauté qui te rendait parfaite aux yeux, c’était la mienne que j’avais mise en toi, dit le Seigneur Dieu ».
L’amour n’avouait pas sa défaite ; la Sagesse, suave et forte, entreprenait de redresser les sentiers des humains Dans l’universelle conspiration laissant les nations mener jusqu’au bout leur folle expérience, elle se choisit un peuple issu de souche sainte, en qui la promesse faite à tous serait gardée. Quand Israël sortit d’Égypte, et la maison de Jacob du milieu d’un peuple barbare, la nation juive fut consacrée à Dieu, Israël devint son domaine. En la personne du fils de Béor, la gentilité vit passer au désert ce peuple nouveau, et elle le bénit dans l’admiration des magnificences du Seigneur habitant avec lui sous la tente, et cette vue fit battre en elle un instant le cœur de l’Épouse. « Je le verrai, s’écria-t-elle en son transport, mais non maintenant ; je le contemplerai, mais plus tard ! » Du sommet des collines sauvages d’où l’Époux l’appellera un jour, elle salua l’étoile qui devait se lever de Jacob, et redescendit prédisant la ruine à ces Hébreux qui l’avaient pour un temps supplantée.
Extase sublime, suivie bientôt de plus coupables égarements ! Jusques à quand, fille vagabonde, t’épuiseras-tu dans ces délices fausses? Comprends qu’il t’a été mauvais d’abandonner ton Dieu. Les siècles ont passé ; la nuit tombe ; l’étoile a paru, signe de l’Époux conviant les nations. Laisse-toi ramener au désert ; écoute Celui qui parle à ton cœur. Ta rivale d’autrefois n’a point su rester reine ; l’alliance du Sinaï n’a produit qu’une esclave. L’Époux attend toujours l’Épouse.
Quelle attente, ô Dieu, que celle qui vous fait franchir au-devant de l’infidèle humanité les collines et les monts ! A quel point donc peuvent s’abaisser les cieux, que devenu péché pour l’homme pécheur, vous portiez vos conquêtes au delà du néant, et triomphiez de préférence au fond des abîmes ? Quelle est cette table où votre Évangéliste nous montre le Fils de l’Éternel, inconnu sous la servile livrée des hommes mortels, assis sans gloire dans la maison du pharisien superbe? L’heure a sonné où l’altière synagogue qui n’a su ni jeûner avec Jean, ni se réjouir avec Celui dont il préparait les sentiers, va voir enfin Dieu justifier les délais de son miséricordieux amour. « Ne méprisons pas comme des pharisiens les conseils de Dieu, s’écrie saint Ambroise à cet endroit du livre sacré. Voici que chantent les fils de la Sagesse ; écoute leurs voix, entends leurs danses : c’est l’heure des noces. Ainsi chantait le Prophète, quand il disait : Viens ici du Liban, mon Épouse, viens ici du Liban ».
Et voici qu’une femme, qui était pécheresse dans la ville, quand elle apprit qu’il était assis à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum ; et se tenant derrière lui à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et les essuyant avec ses cheveux, elle les baisait, et y répandait le parfum. « Quelle est cette femme ? L’Église sans nul doute, répond saint Pierre Chrysologue : l’Église sous le poids des souillures de ses péchés passés dans la cité de ce monde. A la nouvelle que le Christ a paru dans la Judée, qu’il s’est montré au banquet de la Pâque, où il livre ses mystères, où il révèle le Sacrement divin, où il manifeste le secret du salut : soudain, se précipitant, elle dédaigne les contradictions des scribes qui lui ferment l’entrée, elle brave les princes de la synagogue ; et ardente, toute de désirs, elle pénètre au sanctuaire, où elle trouve Celui qu’elle cherche trahi par la fourberie judaïque au banquet de l’amour, sans que la passion, la croix, le sépulcre, arrêtent sa foi et l’empêchent de porter au Christ ses parfums ».
Et quelle autre que l’Église, disent à leur tour ensemble Paulin de Noie et Ambroise de Milan, a le secret de ce parfum ? Elle dont les fleurs sans nombre ont tous les arômes, qui, odorante des sucs variés de la céleste grâce, exhale suavement à Dieu les multiples senteurs des vertus provenant de nations diverses et les prières des saints, comme autant d’essences s’élevant sous l’action de l’Esprit de coupes embrasées. De ce parfum de sa conversion, qu’elle mêle aux pleurs de son repentir, elle arrose les pieds du Seigneur, honorant en eux son humanité. Sa foi qui l’a justifiée croit de pair avec son amour ; bientôt la tête même de l’Époux, sa divinité, reçoit d’elle l’hommage de la pleine mesure de nard précieux et sans mélange signifiant la justice consommée, dont l’héroïsme va jusqu’à briser le vase de la chair mortelle qui le contenait dans le martyre de l’amour ou des tourments.
Mais alors même qu’elle est parvenue au sommet du mystère, elle n’oublie pas les pieds sacrés dont le contact l’a délivrée des sept démons représentant tous les vices ; car à jamais pour le cœur de l’Épouse, comme désormais au sein du Père, l’Homme-Dieu reste inséparable en sa double nature. A la différence donc du Juif qui, ne voulant du Christ ni pour fondement ni pour chef, n’a trouvé, comme Jésus l’observe ni pour sa tête l’huile odorante, ni l’eau même pour ses pieds, elle verse sur les deux son parfum de grand prix; et tandis que l’odeur suave de sa foi si complète remplit la terre devenue par la victoire de cette foi la maison du Seigneur, elle continue, comme au temps où elle y répandait ses larmes, d’essuyer de ses longs cheveux les pieds du Maître. Mystique chevelure, gloire de l’Épouse : où les saints voient ses œuvres innombrables et ses prières sans fin; dont la croissance réclame tous ses soins d’ici-bas ; dont l’abondance et la beauté seront divinement exaltées dans les cieux par Celui qui comptera jalousement, sans négliger aucune, sans laisser perdre une seule, toutes les œuvres de l’Église. C’est alors que de sa tête, comme de celle de l’Époux, le divin parfum qui est l’Esprit-Saint se répandra éternellement, comme une huile d’allégresse, jusqu’aux extrémités de la cité sainte.
En attendant, ô pharisien qui méprises la pauvresse dont l’amour pleure aux pieds de ton hôte divin méconnu, j’aime mieux, s’écrie le solitaire de Nole, me trouver lié dans ses cheveux aux pieds du Christ, que d’être assis près du Christ avec toi sans le Christ. Heureuse pécheresse que celle qui mérita de figurer l’Église, au point d’avoir été directement prévue et annoncée par les Prophètes, comme le fut l’Église même ! C’est ce qu’enseignent saint Jérôme et saint Cyrille d’Alexandrie, pour sa vie de grâce comme pour son existence de péché. Et résumant à son ordinaire la tradition qui l’a précédé, Bède le Vénérable ne craint pas d’affirmer qu’en effet « ce que Madeleine a fait une fois, reste le type de ce que fait toute l’Église, de ce que chaque âme parfaite doit toujours faire ».
Qui ne comprendrait la prédilection de l’Homme-Dieu pour cette âme dont le retour, en raison même de la misère plus profonde où elle était tombée, manifesta dès l’abord et si pleinement le succès de sa venue, la défaite de Satan, le triomphe de cet amour souverain posé à l’origine comme l’unique loi de ce monde ! Lorsque Israël n’attendait du Messie que des biens périssables, quand les Apôtres eux-mêmes et jusqu’à Jean le bien-aimé ne rêvaient près de lui que préséances et honneurs, la première elle vient à Jésus pour lui seul et non pour ses dons. Avide uniquement de purification et d’amour, elle ne veut pour partage que les pieds augustes fatigués à la recherche de la brebis égarée : autel béni, où elle trouve le moyen d’offrir à son libérateur autant d’holocaustes d’elle-même, dit saint Grégoire, qu’elle avait eu de vains objets de complaisance. Désormais ses biens comme sa personne sont à Jésus, dont elle n’aura plus d’occupation que de contempler les mystères et la vie, dont elle recueillera chaque parole, dont elle suivra tous les pas dans la prédication du royaume de Dieu. S’asseoir à ses pieds est pour elle l’unique bien, le voir l’unique joie, l’entendre le seul intérêt de ce monde. Combien vite, dans la lumière de son humble confiance, elle a dépassé la synagogue et les justes eux-mêmes ! Le pharisien s’indigne, sa sœur se plaint, les disciples murmurent : partout Marie se tait, mais Jésus parle pour elle ; on sent que son Cœur sacré est atteint de la moindre appréciation défavorable à rencontre. A la mort de Lazare, le Maître doit l’appeler du repos mystérieux où même alors, remarque saint Jean, elle restait assise ; sa présence au tombeau fait plus que celle du collège entier des Apôtres et de la tourbe des Juifs ; un seul mot d’elle, déjà dit par Marthe accourue la première, est plus puissant que tous les discours de celle-ci ; ses pleurs enfin font pleurer l’Homme-Dieu, et suscitent en lui le frémissement sacré, précurseur du rappel à la vie de ce mort de quatre jours, le trouble divin qui montre Dieu conquis à sa créature. Bien véritablement donc, pour les siens comme pour elle-même, pour le monde comme pour Dieu, Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée.
En ce qui précède, nous n’avons fait, pour ainsi dire, que coudre l’un à l’autre les témoignages bien incomplets d’une vénération qui se retrouve la même, toujours et partout, chez les dépositaires de la doctrine et les maîtres de la science. Cependant les hommages réunis des Docteurs n’équivalent point, pour l’humble Madeleine, à celui que lui rend l’Église même, lorsqu’au jour de la glorieuse Assomption de Notre-Dame, elle n’hésite pas à rapprocher l’incomparable souveraine du monde et la pécheresse justifiée, au point d’appliquer à la première en son triomphe l’éloge évangélique qui regarde celle-ci. Ne devançons point les lumières que le Cycle nous réserve en ses développements ; mais entendons Albert le Grand nous attester pour sûr que, dans le monde de la grâce aussi bien que dans celui de la création matérielle, Dieu a fait deux grands astres, à savoir deux Maries, la Mère du Seigneur et la sœur de Lazare : le plus grand, qui est la Vierge bienheureuse, pour présider au jour de l’innocence ; le plus petit, qui est Marie la pénitente sous les pieds de cette bienheureuse Vierge, pour présider à la nuit en éclairant les pécheurs qui viennent comme elle à repentir. Comme la lune par ses phases marque les jours de fête à la terre, ainsi sans doute Madeleine, au ciel, donne le signal de la joie qui éclate parmi les Anges de Dieu sur tout pécheur faisant pénitence. N’est-elle donc pas également, par son nom de Marie et en participation de l’Immaculée, l’Étoile de la mer, ainsi que le chantaient autrefois nos Églises des Gaules, lorsqu’elles rappelaient qu’en pleine subordination servante et reine avaient été toutes deux principe d’allégresse en l’Église : l’une engendrant le salut, l’autre annonçant la Pâque !
Nous ne reviendrons point sur les inoubliables récits de ce jour, le plus grand des jours, où Madeleine, comme l’étoile du matin, marcha en avant de l’astre vainqueur inaugurant l’éternité sans couchant. Glorieuse aurore, où la divine rosée, s’élevant de la terre, effaça du fatal décret la déchéance prononcée contre Ève ! Femme, pourquoi pleures-tu ? Tu ne te trompes pas : c’est bien le divin jardinier qui te parle, celui qui, hélas ! au commencement avait planté le paradis. Mais trêve aux pleurs ; dans cet autre jardin, dont le centre est un tombeau vide, le paradis t’est rendu : vois les Anges, qui n’en ferment plus l’entrée ; vois l’arbre de vie qui, depuis trois jours, a donné son fruit. Ce fruit que tu réclames pour t’en saisir encore et l’emporter comme aux premiers jours, il t’appartient en effet pour jamais ; car ton nom maintenant n’est plus Ève, mais Marie S’il se refuse à tes empressements, situ ne peux le toucher encore, c’est que de même qu’autrefois tu ne voulus point goûter seule le fruit de la mort, tu ne dois pas non plus jouir de l’autre aujourd’hui, sans ramener préalablement l’homme qui par toi fut perdu.
O profondeurs en notre Dieu de la sagesse et de la miséricorde! voici donc que, réhabilitée, la femme retrouve des honneurs plus grands qu’avant la chute même, n’étant plus seulement la compagne de l’homme, mais son guide à la lumière. Madeleine, à qui toute femme doit cette revanche glorieuse, conquiert en ce moment la place à part que lui assigne l’Église dans ses Litanies en tête des vierges elles-mêmes, comme Jean-Baptiste précède l’armée entière des Saints par le privilège qui fit de lui le premier témoin du salut. Le témoignage de la pécheresse complète celui du Précurseur : sur la foi de Jean, l’Église a reconnu l’Agneau qui efface les péchés du monde ; sur la foi de Madeleine, elle acclame l’Époux triomphateur de la mort : et constatant que, par ce dernier témoignage, le cycle entier des mystères est désormais pleinement acquis à la croyance catholique, elle entonne aujourd’hui l’immortel Symbole dont les accents lui paraissaient prématurés encore en la solennité du fils de Zacharie.
O Marie, combien grande vous apparûtes aux regards des cieux dans l’instant solennel où, la terre ignorant encore le triomphe de la vie, il vous fut dit par l’Emmanuel vainqueur : « Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ! » Vous étiez bien toujours alors notre représentante, à nous Gentils, qui ne devions entrer en possession du Seigneur par la foi qu’après son Ascension par delà les nues. Ces frères vers qui vous envoyait l’Homme-Dieu, c’étaient sans doute les privilégiés que lui-même durant sa vie mortelle avait appelés à le connaître, et auxquels vous deviez, ô Apôtre des Apôtres, manifester ainsi le mystère complet de la Pâque ; toutefois déjà la miséricordieuse bonté du Maître projetait de se montrer le jour même à plusieurs, et tous devaient être comme vous bientôt les témoins de son Ascension triomphante. Qu’est-ce à dire, sinon que, tout en s’adressant aux disciples immédiats du Sauveur, votre mission, ô Madeleine, s’étendait bien plus dans l’espace et les temps ?
Pour l’œil du vainqueur de la mort à cette heure de son entrée dans la vie sans fin, ils remplissaient en effet la terre et les siècles ces frères en Adam comme en Dieu qu’il amenait à la gloire, selon l’expression du Docteur futur de la gentilité. C’est d’eux qu’il avait dit dans le Psaume : « J’annoncerai votre Nom à mes frères ; je vous louerai dans la grande assemblée des nations, au sein du peuple encore à naître qui doit appartenir au Seigneur ». C’est d’eux, c’est de nous tous composant cette génération à venir à laquelle le Seigneur devait être annoncé, qu’il vous disait alors : « Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». Et au loin comme auprès vous êtes venue, vous venez sans cesse, remplir votre mission près des disciples et leur dire : « J’ai vu le Seigneur, et il m’a dit ces choses ».
Vous êtes venue, ô Marie, lorsque notre Occident vous vit sur ses montagnes foulant de vos pieds apostoliques, dont Cyrille d’Alexandrie salue la beauté, les rochers de Provence. Sept fois le jour, enlevée vers l’Époux sur l’aile des Anges, vous montriez à l’Église, plus éloquemment que n’eût fait tout discours, la voie qu’il avait suivie, qu’elle devait suivre elle-même par ses aspirations, en attendant de le rejoindre enfin pour jamais.
Ineffable démonstration que l’apostolat lui-même, en son mérite le plus élevé, n’est point dépendant de la parole effective ! Au ciel, les Séraphins, les Chérubins, les Trônes fixent sans cesse l’éternelle Trinité, sans jamais abaisser leurs yeux vers ce monde de néant ; et cependant par eux passent la force, la lumière et l’amour dont les augustes messagers des hiérarchies subordonnées sont les distributeurs à la terre. Ainsi, ô Madeleine, vous ne quittez plus les pieds sacrés rendus maintenant à votre amour ; et pourtant, de ce sanctuaire où votre vie reste absorbée sans nulle réserve avec le Christ en Dieu qui mieux que vous nous redit à toute heure : « Si vous êtes ressuscites avec le Christ, cherchez ce qui est en haut, là où le Christ est assis à la droite de Dieu ; goûtez ce qui est en haut, non ce qui est sur la terre ! »
O vous, dont le choix si hautement approuvé du Seigneur a révélé au monde la meilleure part, faites qu’elle demeure toujours appréciée comme telle en l’Église, cette part de la divine contemplation qui prélude ici-bas à la vie du ciel, et reste en son repos fécond la source des grâces que le ministère actif répand par le monde. La mort même, qui la fait s’épanouir en la pleine et directe vision, ne l’enlève pas, mais la confirme à qui la possède. Puisse nul de ceux qui l’ont reçue de la gratuite et souveraine bonté, ne travailler à s’en déposséder lui-même ! Fortunée maison, bienheureuse assemblée, dit le dévot saint Bernard, où Marthe se plaint de Marie ! Mais l’indignité serait grande de voir Marie jalouser Marthe. Saint Jude nous l’apprend : malheur aux anges qui ne gardent point leur principauté, qui, familiers du Très-Haut, veulent abandonner sa cour ! Maintenez au cœur des familles religieuses établies par leurs pères sur les sommets avoisinant les cieux, le sentiment de leur noblesse native : elles ne sont point faites pour la poussière et le bruit de la plaine ; elles ne sauraient s’en rapprocher qu’au grand détriment de l’Église et d’elles-mêmes. Pas plus que vous, ô Madeleine, elles ne se désintéressent pour cela des brebis perdues, mais prennent en restant ce qu’elles sont le plus sûr moyen d’assainir la terre et d’élever les âmes.
Ainsi même vous fut-il donné un jour, à Vézelay, de soulever l’Occident dans ce grand mouvement des croisades dont le moindre mérite ne fut pas de surnaturaliser en l’âme des chevaliers chrétiens, armés pour la défense du saint tombeau qui avait vu vos pleurs et votre ravissement, les sentiments qui sont l’honneur de l’humanité.
Et n’était-ce pas encore une leçon de ce genre que le Dieu par qui seul règnent les rois, et qui se rit des projets de leur vanité, voulut donner dans les premières années de ce siècle au guerrier fameux dont l’orgueil dictait ses lois aux empires ? Dans l’ivresse de sa puissance, on le vit prétendre élever à lui-même et à son armée ce qu’il appelait le Temple de la gloire. Mais bientôt, emportant le guerrier, passait la tempête ; et continué par d’autres constructeurs, le noble édifice s’achevait, portant comme dédicace à son fronton le nom de Madeleine.
O Marie, bénissez ce dernier hommage de notre France que vous avez tant aimée, et dont le peuple et les princes entourèrent toujours d’une vénération si profonde votre retraite bénie de la Sainte-Baume et votre église de Saint-Maximin, où reposent les restes mille fois précieux de celle qui sut rendre amour pour amour. En retour, apprenez-nous que la seule vraie et durable gloire est de suivre comme vous, dans ses ascensions, Celui qui vous envoya vers nous autrefois, disant : « Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ! »
QUAND LE PASTEUR REFUSE D'ÊTRE UN BON PASTEUR
Une lecture attentive de Pastor Aeternus dans les ténèbres modernistes actuels
Préambule
L’éternel pasteur et gardien de nos âmes [1 P 2, 26], pour perpétuer l’œuvre salutaire de la Rédemption, a décidé d’édifier la sainte Église dans laquelle, comme en la maison du Dieu vivant, tous les fidèles seraient rassemblés par le lien d’une seule foi et d’une seule charité. C’est pourquoi, avant d’être glorifié, « il pria son Père », non seulement pour les Apôtres, « mais aussi pour ceux qui croiraient en lui, à cause de leur parole, pour que tous soient un, comme le Fils et le Père sont un » [Jn 17, 20 sv.]. De même qu’il « envoya » les Apôtres qu’il s’était choisis dans le monde, « comme lui-même avait été envoyé par le Père » [Jn 20, 21], de même il voulut qu’il y eût en son Église des pasteurs et des docteurs « jusqu’à la fin du monde » [Mt 28, 20].
Pour que l’épiscopat fût un et non-divisé, pour que, grâce à l’union étroite et réciproque des pontifes, la multitude entière des croyants fût gardée dans l’unité de la foi et de la communion, plaçant le bienheureux Pierre au-dessus des autres Apôtres, il établit en sa personne le principe durable et le fondement visible de cette double unité. Sur sa solidité se bâtirait le temple éternel et sur la fermeté de cette foi s’élèverait l’Église dont la grandeur doit toucher le ciel [1]. Parce que les portes de l’enfer se dressent de toutes parts avec une haine de jour en jour croissante contre ce fondement établi par Dieu, pour renverser, s’il se pouvait, l’Église, Nous jugeons nécessaire pour la protection, la sauvegarde et l’accroissement du troupeau catholique, avec l’approbation du saint concile, de proposer à tous les fidèles la doctrine qu’ils doivent croire et tenir sur l’institution, la perpétuité et la nature de la primauté du Siège apostolique, sur lequel repose la force et la solidité de l’Église, conformément à la foi antique et constante de l’Église universelle, et aussi de proscrire et de condamner les erreurs contraires, si pernicieuses pour le troupeau du Seigneur.
Ch. 1. L’institution de la primauté apostolique dans le bienheureux Pierre
Nous enseignons donc et nous déclarons, suivant les témoignages de l’Évangile, que la primauté de juridiction sur toute l’Église de Dieu a été promise et donnée immédiatement et directement au bienheureux Apôtre Pierre par le Christ notre Seigneur. C’est, en effet, au seul Simon, auquel il avait déjà été dit : « Tu t’appelleras Céphas » [Jn 1,42], après que celui-ci l’avait confessé en ces termes : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », que le Seigneur adressa ces paroles solennelles : « Bienheureux es-tu, Simon, fils de Jona, car ce n’est ni la chair ni le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux ; et moi, je te dis que tu es Pierre et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux. Et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel » [Mt 16, 16 sv.]. Et c’est au seul Simon Pierre que Jésus, après sa résurrection, conféra la juridiction de souverain pasteur et de chef suprême sur tout son troupeau en disant : « Pais mes agneaux, pais mes brebis » [Jn 21,15 sv.].
Cette doctrine si claire des saintes Écritures se voit opposer ouvertement l’opinion fausse de ceux qui, pervertissant la forme de gouvernement instituée par le Christ notre Seigneur, nient que Pierre seul se voit vu doté par le Christ d’une primauté de juridiction véritable et proprement dite, de préférence aux autres Apôtres, pris soit isolément soit tous ensemble, ou de ceux qui affirment que cette primauté n’a pas été conférée directement et immédiatement au bienheureux Pierre, mais à l’Église et, par celle-ci, à Pierre comme à son ministre.
Si quelqu’un donc dit que le bienheureux Apôtre Pierre n’a pas été établi par le Christ notre Seigneur chef de tous les Apôtres et tête visible de toute l’Église militante ; ou que ce même Apôtre n’a reçu directement et immédiatement du Christ notre Seigneur qu’une primauté d’honneur et non une primauté de juridiction véritable et proprement dite, qu’il soit anathème.
Ch. 2. La perpétuité de la primauté du bienheureux Pierre dans les Pontifes romains
Ce que le Christ notre Seigneur, chef des pasteurs, pasteur suprême des brebis, a institué pour le salut éternel et le bien perpétuel de l’Église doit nécessairement, par cette même autorité, durer toujours dans l’Église, qui, fondée sur la pierre, subsistera ferme jusqu’à la fin des siècles. » Personne ne doute, et tous les siècles savent que le saint et très bienheureux Pierre, chef et tête des Apôtres, colonne de la foi, fondement de l’Église catholique, a reçu les clés du Royaume de notre Seigneur Jésus-Christ, Sauveur et Rédempteur du genre humain : jusqu’à maintenant et toujours, c’est lui qui, dans la personne de ses successeurs « , les évêques du Saint-Siège de Rome, fondé par lui et consacré par son sang, » vit « , préside » et exerce le pouvoir de juger » [2].
Dès lors, quiconque succède à Pierre en cette chaire reçoit, de par l’institution du Christ lui-même, la primauté de Pierre sur toute l’Église. « Ainsi demeure ce qu’ordonna la vérité, et le bienheureux Pierre, gardant toujours cette solidité de pierre qu’il a reçue, n’a pas laissé le gouvernail de l’Église » [3]. Voilà pourquoi c’est vers l’Église romaine, « par suite de son origine supérieure » [4], qu’il a toujours été nécessaire que chaque Église, c’est-à-dire les fidèles de partout, se tournent, afin qu’ils ne fassent qu’un en ce Saint-Siège, d’où découlent sur tous « les droits de la vénérable communion » [5], comme des membres unis à la tête dans l’assemblage d’un seul corps.
Si donc quelqu’un dit que ce n’est pas par l’institution du Christ ou de droit divin que le bienheureux Pierre a des successeurs dans sa primauté sur l’Église universelle, ou que le Pontife romain n’est pas le successeur du bienheureux Pierre en cette primauté, qu’il soit anathème.
Chapitre 3 – Pouvoir et nature de la primauté du Pontife romain
C’est pourquoi, Nous fondant sur le témoignage évident des saintes Lettres et suivant les décrets explicitement définis de nos prédécesseurs, les Pontifes romains, comme des conciles généraux, nous renouvelons la définition du concile œcuménique de Florence, qui impose aux fidèles de croire que « le Saint-Siège apostolique et le Pontife romain possèdent la primauté sur toute la terre ; que ce Pontife romain est le successeur du bienheureux Pierre, le chef des Apôtres et le vrai vicaire du Christ, la tête de toute l’Église, le père et le docteur de tous les chrétiens ; qu’à lui, dans la personne du bienheureux Pierre, a été confié par notre Seigneur Jésus-Christ plein pouvoir de paître, de régir et de gouverner toute l’Église comme le disent les actes des conciles œcuméniques et les saints canons » [6].
En conséquence, Nous enseignons et déclarons que l’Église romaine possède sur toutes les autres, par disposition du Seigneur, une primauté de pouvoir ordinaire, et que ce pouvoir de juridiction du Pontife romain, vraiment épiscopal, est immédiat. Les pasteurs de tout rang et de tout rite et les fidèles, chacun séparément ou tous ensemble, sont tenus au devoir de subordination hiérarchique et de vraie obéissance, non seulement dans les questions qui concernent la foi et les mœurs, mais aussi dans celles qui touchent à la discipline et au gouvernement de l’Église répandue dans le monde entier. Ainsi, en gardant l’unité de communion et de profession de foi avec le Pontife romain, l’Église est un seul troupeau sous un seul pasteur. Telle est la doctrine de la vérité catholique, dont personne ne peut s’écarter sans danger pour sa foi et son salut.
Ce pouvoir du Souverain Pontife ne fait nullement obstacle au pouvoir de juridiction épiscopal ordinaire et immédiat, par lequel les évêques, établis par l’Esprit Saint [Ac 20, 28] successeurs des Apôtres, paissent et gouvernent en vrais pasteurs chacun le troupeau à lui confié. Au contraire, ce pouvoir est affirmé, affermi et défendu par le pasteur suprême et universel, comme le dit saint Grégoire le Grand : « Mon honneur est l’honneur de l’Église universelle. Mon honneur est la force solide de mes frères. Lorsqu’on rend à chacun l’honneur qui lui est dû, alors je suis honoré » [7].
Dès lors, de ce pouvoir suprême qu’a le Pontife romain de gouverner toute l’Église résulte pour lui le droit de communiquer librement, dans l’exercice de sa charge, avec les pasteurs et les troupeaux de toute l’Église, pour pouvoir les enseigner et les gouverner dans la voie du salut. C’est pourquoi nous condamnons et réprouvons les opinions de ceux qui disent qu’on peut légitimement empêcher cette communication du chef suprême avec les pasteurs et les troupeaux, ou qui l’assujettissent au pouvoir civil, en prétendant que ce qui est décidé par le Siège apostolique ou par son autorité pour le gouvernement de l’Église n’a de force ni de valeur que si le placet du pouvoir civil le confirme.
Parce que le droit divin de la primauté apostolique place le Pontife romain au-dessus de toute l’Église, nous enseignons et déclarons encore qu’il est le juge suprême des fidèles et que, dans toutes les causes qui touchent à la juridiction ecclésiastique, on peut faire recours à son jugement. Le jugement du Siège apostolique, auquel aucune autorité n’est supérieure, ne doit être remis en question par personne, et personne n’a le droit de juger ses décisions. C’est pourquoi ceux qui affirment qu’il est permis d’en appeler des jugements du Pontife romain au concile œcuménique comme à une autorité supérieure à ce Pontife, s’écartent du chemin de la vérité.
Si donc quelqu’un dit que le Pontife romain n’a qu’une charge d’inspection ou de direction et non un pouvoir plénier et souverain de juridiction sur toute l’Église, non seulement en ce qui touche à la foi et aux mœurs, mais encore en ce qui touche à la discipline et au gouvernement de l’Église répandue dans le monde entier, ou qu’il n’a qu’une part plus importante et non la plénitude totale de ce pouvoir suprême ; ou que son pouvoir n’est pas ordinaire ni immédiat sur toutes et chacune des églises comme sur tous et chacun des pasteurs et des fidèles, qu’il soit anathème.
Chapitre 4 – Le magistère infaillible du Pontife romain
La primauté apostolique que le Pontife romain, en tant que successeur de Pierre, chef des Apôtres, possède dans l’Église universelle, comprend aussi le pouvoir suprême du magistère : le Saint-Siège l’a toujours tenu, l’usage perpétuel des Églises le prouve, et les conciles œcuméniques, surtout ceux où l’Orient se rencontrait avec l’Occident dans l’union de la foi et de la charité, l’ont déclaré.
Les Pères du IVe concile de Constantinople, suivant les traces de leurs ancêtres, émirent cette solennelle profession de foi : « La condition première du salut est de garder la règle de la foi orthodoxe… On ne peut, en effet, négliger la parole de notre Seigneur Jésus-Christ qui dit : “Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église” [Mt 16, 18]. Cette affirmation se vérifie dans les faits, car la religion catholique a toujours été gardée sans tache dans le Siège apostolique. Désireux de ne nous séparer en rien de sa foi et de sa doctrine… nous espérons mériter de demeurer unis en cette communion que prêche le Siège apostolique, en qui réside, entière et vraie, la solidité de la religion chrétienne » [8].
Avec l’approbation du IIe concile de Lyon, les Grecs ont professé : « La sainte Église romaine possède aussi la primauté souveraine et l’autorité entière sur l’ensemble de l’Église catholique. Elle reconnaît sincèrement et humblement l’avoir reçue, avec la plénitude du pouvoir, du Seigneur lui-même, en la personne du bienheureux Pierre, chef ou tête des Apôtres, dont le Pontife romain est le successeur. Et comme elle doit, par-dessus tout, défendre la vérité de la foi, ainsi les questions qui surgiraient à propos de la foi doivent être définies par son jugement » [9].
Enfin, le concile de Florence a défini : « Le Pontife romain est le vrai vicaire du Christ, la tête de toute l’Église, le père et le docteur de tous les chrétiens ; à lui, dans la personne du bienheureux Pierre, a été confié par notre Seigneur Jésus-Christ plein pouvoir de paître, de régir et de gouverner toute l’Église » [10].
Pour s’acquitter de leur charge pastorale, nos prédécesseurs ont travaillé infatigablement à la propagation de la doctrine salutaire du Christ parmi tous les peuples de la terre, et ils ont veillé avec un soin égal à sa conservation authentique et pure, là où elle avait été reçue. C’est pourquoi les évêques du monde entier, tantôt individuellement, tantôt réunis en synodes, en suivant la longue coutume des églises et les formes de la règle antique, ont communiqué au Siège apostolique les dangers particuliers qui surgissaient en matière de foi, pour que les dommages causés à la foi fussent réparés là où elle ne saurait subir de défaillance. Les Pontifes romains, selon que l’exigeaient les conditions des temps et des choses, tantôt convoquèrent des conciles œcuméniques ou sondèrent l’opinion de l’Église répandue sur la terre, tantôt par des synodes particuliers, tantôt grâce à des moyens que leur fournissait la Providence, ont défini qu’on devait tenir ce qu’ils reconnaissaient, avec l’aide de Dieu, comme conforme aux saintes Lettres et aux traditions apostoliques.
Car le Saint Esprit n’a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu’ils fassent connaître, sous sa révélation, une nouvelle doctrine, mais pour qu’avec son assistance ils gardent saintement et exposent fidèlement la révélation transmise par les Apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi.
Leur doctrine apostolique a été reçue par tous les Pères vénérés, révérée et suivie par les saints docteurs orthodoxes. Ils savaient parfaitement que ce siège de Pierre demeurait pur de toute erreur, aux termes de la promesse divine de notre Seigneur et Sauveur au chef de ses disciples : « J’ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas ; et quand tu seras revenu, affermis tes frères » [Lc 22, 32].
Ce charisme de vérité et de foi à jamais indéfectible a été accordé par Dieu à Pierre et à ses successeurs en cette chaire, afin qu’ils remplissent leur haute charge pour le salut de tous, afin que le troupeau universel du Christ, écarté des nourritures empoisonnées de l’erreur, soit nourri de l’aliment de la doctrine céleste, afin que, toute occasion de schisme étant supprimée, l’Église soit conservée tout entière dans l’unité et qu’établie sur son fondement elle tienne ferme contre les portes de l’enfer.
Mais comme en ce temps, qui exige au plus haut point l’efficacité salutaire de la charge apostolique, il ne manque pas d’hommes qui en contestent l’autorité, Nous avons jugé absolument nécessaire d’affirmer solennellement la prérogative que le Fils unique de Dieu a daigné joindre à la fonction pastorale suprême.
C’est pourquoi, nous attachant fidèlement à la tradition reçue dès l’origine de la foi chrétienne, pour la gloire de Dieu notre Sauveur, pour l’exaltation de la religion catholique et le salut des peuples chrétiens, avec l’approbation du saint concile, nous enseignons et définissons comme un dogme révélé de Dieu :
Le Pontife romain, lorsqu’il parle ex cathedra, c’est-à-dire lorsque, remplissant sa charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, il définit, en vertu de sa suprême autorité apostolique, qu’une doctrine sur la foi ou les mœurs doit être tenue par toute l’Église, jouit, par l’assistance divine à lui promise en la personne de saint Pierre, de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que fût pourvue son Église, lorsqu’elle définit la doctrine sur la foi et les mœurs. Par conséquent, ces définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Église.
Si quelqu’un, ce qu’à Dieu ne plaise, avait la présomption de contredire notre définition, qu’il soit anathème.
Notes de bas de page
-
LÉON LE GRAND, Sermo 4, 2 : PL 54, 150 C.[↩]
-
Concile d’Éphèse (IIIe œcuménique), 3e session (11 juillet 431), discours du prêtre Philippe.[↩]
-
LÉON LE GRAND, Sermo 4, 3 : PL 54, 164 B.[↩]
-
IRÉNÉE DE LYON, Adversus haereses, l. 3, c. 3, 1 : PG 7, 849 A.[↩]
-
AMBROISE DE MILAN, Epist. 11, c. 4 : PL 16, 946 A.[↩]
-
Concile de Florence (XVIIe œcuménique), Bulle Lætentur Cœli d’Eugène IV, 6 juillet 1439, décret pour les Grecs.[↩]
-
GRÉGOIRE LE GRAND, Epist. ad Eulogium Alexandrinum, l. 8, c. 30 : PL 77, 983 C.[↩]
-
En fait, ce texte reprend, en l’abrégeant, la formule du pape Hormisdas (11 août 515), dont le IVe concile de Constantinople ne citait que la fin[↩]
-
IIe concile de Lyon, (XIVe œcuménique), 4e session (6 juillet 1274), profession de foi de Michel Paléologue.[↩]
-
Concile de Florence (XVIIe œcuménique), Bulle Laetentur Coeli d’Eugène IV, 6 juillet 1439, décret pour les Grecs.[↩]
Saint Laurent de Brindes confesseur et docteur mémoire de Sainte Praxède Vierge
Collecte
Dieu, pour travailler avec ardeur à la gloire de votre nom et au salut des âmes, vous avez accordé au bienheureux Laurent, votre Confesseur et Docteur, l’esprit de sagesse et de force : donnez-nous, dans ce même esprit, de connaître ce que nous devons faire, et une fois que nous le connaîtrons, la force de l’accomplir, avec le secours de son intercession.
Office
Laurent, né à Brindes (Brindisi) dans les Pouilles (1559), entré dès son adolescence dans l’Ordre des Frères Mineurs Capucins (1575), apprit à fond la philosophie et la théologie et posséda plusieurs langues anciennes et modernes. Ordonné prêtre, il se vit confier le ministère de la prédication, dont il s’acquitta inlassablement dans presque toute l’Italie et dans d’autres pays d’Europe. Favorisé d’une sagesse singulière et du don de conseil, il fut chargé du gouvernement de son Ordre tout entier et les Souverains Pontifes eurent souvent recours à lui pour des missions très importantes. C’est surtout grâce à ses efforts que les princes chrétiens associèrent leurs forces contre les hordes envahissantes des Turcs : l’armée chrétienne les affronta en Hongrie, Laurent marchant en tête avec la croix et exhortant les soldats et les chefs, et elle remporta une éclatante victoire. Cependant, parmi tant d’affaires si importantes, il pratiqua de manière héroïque les vertus d’un religieux. Il donnait à l’oraison tout le temps dont il pouvait disposer et il sut unir d’une façon admirable la vie intérieure avec l’activité extérieure. Enfin, à Lisbonne, où le peuple napolitain l’avait envoyé comme représentant auprès du roi d’Espagne, ce vaillant défenseur de la liberté chrétienne et de la justice succomba comme sur un champ de bataille, en 1619. Il laissa de nombreux écrits consacrés à la défense de la foi contre les hérésies et à l’explication des Saintes Écritures. Le Pape Léon XIII le mit au nombre des saints (1881) et le Pape Jean XXIII le déclara Docteur de l’Église universelle.
Traduction du Sermon I, issu du Mariale, par Jean-Etienne Parisot [webmestre de priere.org] que nous remercions pour l'autorisation de publier, 7 mai 2008.
A propos de la vision de St Jean l'évangéliste
Sur l'excellence de la Vierge Marie, mère de Dieu, à partir de ces mots de la vision : 'Un grand signe apparut dans le ciel : une femme vêtue du soleil, la lune sous ses pieds' (Apocalypse 12, 1)
I) Jean, Apôtre et Évangéliste, le disciple bien-aimé du Christ, le fils en qui la Très Sainte Vierge, Mère de Dieu, mit sa préférence après la crucifixion, eut beaucoup à souffrir pour la foi en Jésus Christ pendant son exil sur l'île de Patmos.
Mais, en même temps, il y fut aussi consolé par Dieu au moyen de nombreuses révélations célestes. En effet, St Paul dit : 'Car, tout comme les souffrances du Christ abondent en nous, notre consolation abonde en Christ' (2 Cor 1, 5). Et de même, dans les Psaumes, nous lisons : 'Quand les pensées s'agitent en foule au-dedans de moi, tes consolations réjouissent mon âme' (Ps 94(93), 19).
Jean avait reposé sa tête sur la poitrine du Seigneur à la Sainte Cène, il avait aussi choisi Marie comme la meilleure part qui ne lui serait pas retirée (Lc 10, 42).
Grâce à cette extraordinaire dévotion qui le caractériserait, il fut, après l'ascension du Seigneur Jésus Christ dans le Ciel, absorbé pour toujours dans la contemplation du divin. Mais c'est avec plus d'ardeur encore qu'il se consacra aux choses divines alors même qu'il était en pleine tribulation. Voilà bien ce que font les saints.
Pendant ces temps d'épreuves, Jean, "dévoré par un feu d'amour toujours plus ardent et élevé sur les hauteurs par les flammes séraphiques de cet amour, fut plongé en Dieu. Il commença alors à déborder de cette douceur divine qu'apporte la contemplation, bien plus abondamment et copieusement qu'à l'accoutumé ; de même, il expérimenta plus parfaitement les dons que procurent les visites célestes." (St Bonaventure).
Dieu, 'le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos afflictions' (2 Cor 1, 3-4), consola Jean, tout comme il avait consolé autrefois le patriarche Jacob par la vision de l'échelle céleste (Gn 28, 12-16) ou Moïse par l'apparition divine du buisson ardent (Ex 3, 2-5), ou bien encore les trois jeunes gens dans la fournaise qu'Il réconforta en envoyant un ange consolateur, accompagné d'une bienfaisante fraîcheur céleste (Dn 3, 49-50) ; sans oublier Paul qui fut ravi au troisième Ciel, qui n'était autre que le Paradis lui-même. Dieu l'y consola et l'y revigora d'une manière ineffable par la vision de la gloire céleste (2 Corinthiens 12, 2-4).
C'est ainsi que Jean fut consolé de bien des manières. Souvent, les cieux s'ouvrirent et souvent Dieu lui montra, comme il l'avait montré à Étienne, la gloire du Paradis, la gloire du Christ, la gloire de Dieu. Souvent, il le réjouit par la vue et le discours des anges, il le remplit d'une grande joie. Souvent, le plus doux des sauveurs lui apparut du haut des cieux. Souvent, il fut honoré de la vision de la gloire du Père. Ô bienheureux Jean qui est béni encore et toujours en gage de l'amour divin - c'est parce que Jésus l'a aimé.
II) Une seule chose pouvait encore faire défaut. En effet, Jean aimait le Christ par dessus tout, de toute son âme et de tout son cœur. Il L'aimait d'un amour parfait. Il L'aimait comme une jeune mariée chérit tendrement un époux qui l'aime. C'est la raison pour laquelle Jean était rempli d'une si grande joie à la vue du Christ. Mais personne n'ignore non plus qu'il vénérait la Vierge Mère de Dieu, la Très Sainte Mère du Christ, de l'affection qu'un enfant porte à sa mère. Tout le monde sait qu'il l'aimait d'une affectueuse dévotion comme si elle avait été réellement sa chère et tendre mère.
Jean avait conscience qu'après le Christ, la Vierge l'aimait comme un fils très précieux. Le Christ lui-même n'avait-il pas dit à sa Mère en parlant de jean : 'Voici ton fils' ? Et de même, n'avait-il pas dit à Jean en parlant de sa Mère : 'Voici ta mère' ? Et 'le disciple', nous dit Jean, 'la prit chez lui' (Jn 19, 26-27). Il la prit avec lui.
Que possédait Jean en ce monde, je vous le demande ? Qu'avait-il en propre celui qui, pour suive le Christ, avait tout quitté, père et mère, etc…, et même son âme ? Comment prit-il la Vierge, Mère du Christ chez lui, lui qui, ayant tout quitté, ne possédait rien qui fût à lui ?
Il la considéra comme son trésor, elle était toute sa richesse, tout ce qu'il possédait. Il vénérait la Vierge avec un amour et une noblesse inimaginables. Cependant, quelques années seulement après l'ascension au ciel du Seigneur Jésus Christ, Marie, aussi, fut enlevée par le Christ vers le Royaume des cieux, afin que comme reine, elle pût se tenir à la droite du Seigneur des Seigneurs, 'parée de l'or d'Ophir, entourée par une cours nombreuse' (Ps 45 (44), 10). C'est ainsi que l'Assomption de la Vierge eut lieu vers la quinzième année qui suivit la mort du Christ. Mais Jean, quant à lui, vécut encore jusqu'à l'époque de l'empereur Trajan. Quand Jean fut envoyé en exil sur l'île de Patmos par l'empereur Domitien, un monstre d'une cruauté atroce, la Très Sainte Vierge, qui était montée au Paradis le laissa vivre, pour le bien de l’Église, dans cette vallée de larmes, selon la volonté du Christ. Comme il savait que la Vierge était montée au ciel pour y être exaltée à la droite du Christ, au-dessus de toutes les puissances célestes, Jean ne put s'empêcher de se réjouir et d'exulter en son âme.
Mais, privé de la douce conversation de la Vierge, ainsi que de la consolation et du réconfort divins, il ne put pas non plus ne pas laisser échapper larmes et lamentations quant à son sort. La Vierge n'ignorait pas du tout la situation de Jean. Doit-on penser qu'elle l'oublia ? Comment aurait-elle pu oublier celui qu'elle chérissait tendrement en son cœur de mère comme si ce fut le Christ ?
L'échanson ingrat de Pharaon oublia en prison Joseph qui était innocent. Mais Marie ne pouvait pas oublier Jean. On peut donc fort bien penser que la Très Sainte Vierge descendait souvent du ciel pour lui rendre visite et le consoler, à la manière d'une mère qui a consolé son fils unique, un fils qui ne manque pas de l'aimer en retour.
III) Il semble que Jean ait voulu conserver la trace d'une apparition particulière de la Vierge pour en faire un mémorial définitif quand il écrivit : "Un grand signe apparut dans le ciel : une femme enveloppée du soleil, la lune sous ses pieds et une couronne de 12 étoiles sur sa tête." (Ap 12, 1).
Selon Épiphane, Bernard, Rupert et d'autres Pères encore, Jean parle ici de la Vierge, Mère de Dieu. Jean lui-même semble le sous-entendre. Non, en fait, il paraît bien avoir exprimé cette opinion le plus clairement du monde, car il dit : "Elle enfanta un fils, qui doit paître toutes les nations avec une verge de fer" (Ap12, 3). Par ces mots, c'est sans aucun doute le Christ qu'il décrit, le Roi des rois et le Seigneur, le Fils de Dieu, le seul engendré, le fils de la Vierge, Mère de Dieu. La Vierge, Mère de Dieu, la mère du Christ, l'épouse de Dieu, la Reine du Ciel, la Reine des Anges, apparut donc à Jean, vêtue de la gloire céleste, resplendissante de la beauté et de la majesté divines : "Un grand signe apparut dans le ciel".
Par cette vision céleste, le Seigneur voulait montrer à Jean la grande valeur de ce précieux trésor qu'il avait confié à sa garde, ce trésor qui contient toutes les richesses et toute la gloire du ciel. A travers Jean, Il désirait montrer à l’Église catholique universelle, c'est à dire à tous les fidèles du Christ, combien la Vierge était exaltée au milieu des anges et des élus du Paradis.
Dieu agit ainsi de peur que nous pussions croire que Marie avait été rejetée par Lui ; en effet, dans les Écritures Sacrées, l'Esprit Saint avait fait la grâce à Marie de se sanctifier dans un certain effacement.
IV) L’Écriture Sainte se montre étonnamment réservée et avare de détails quand il s'agit de parler de la Vierge, il en est d'ailleurs de même pour ce qui touche à la nature des anges et à la gloire du Paradis céleste. Moïse, dans son récit des origines du monde, ne fait aucune mention de ces deux derniers éléments. Il ne nous dit rien sur leur création, même si, sous l'inspiration du Saint-Esprit, il raconte bien des choses au sujet de la création du monde visible et du paradis terrestre, tout comme il le fait au sujet de la formation de l'homme ; et c'est avec simplicité et véracité qu'il raconte les nombreuses actions historiquement véridiques de Dieu et des hommes, ceci afin de produire un témoignage qui traverserait les générations. Moïse a-t-il eu du mépris pour les anges ou pour la création de la Jérusalem céleste, alors même que leur Créateur, l'Artisan de leur existence, n'est autre que Dieu ? Pourquoi donc a-t-il omis d'en parler ? La sagesse lui commanda de garder le silence, car ce qu'il aurait pu dire dépassait la compréhension de notre esprit et la capacité de notre intelligence. Epiphanus va dans le même sens quand dans son Panarium, Haereses 78, il dit de la Vierge Mère de Dieu : "Les Écritures restent silencieuses en raison de l'excellence du miracle, de peur que celui-ci ne plonge l'esprit des hommes dans la stupeur." Aussi, les Saintes Écritures ne disent-elles rien des parents de la Vierge ; elles ne disent rien non plus de sa conception ou de sa naissance, contrairement à ce qui s'était passé pour Jean Baptiste. Elles ne nous informent en rien sur l'âge de la Vierge, sa vie, son caractère ou bien encore sa façon de vivre. Elles ne font même aucune allusion à sa mort. C'est soudainement que la Vierge fait son apparition, à la manière de Melkisédek, ce distingué prêtre de Dieu et Roi de Salem, lui dont St Paul dit "qu'il était sans père, sans mère, sans généalogie, sans commencement ni fin" (Gn 14, 18 + Hé 7, 1-3), une affirmation qu'il peut faire puisque aucun de ces renseignements ne figurent dans les Saintes Écritures. C'est ainsi que la prêtrise fit son apparition, avec majesté, comme si elle descendait du Ciel d'auprès de Dieu, ne tenant son origine ni des hommes ni de la terre.
Le silence, déclare le Prophète Royal, est louange à Dieu : "Avec confiance, ô Dieu ! on te louera dans Sion." (Ps 64, 1), mais en Hébreu, nous avons : "Dans le silence, ô Dieu ! on te louera dans Sion." En effet, comme rien de ce que l'on peut dire ne saurait constituer une louange adéquate, il est préférable de s'émerveiller en silence devant le divin plutôt que de bafouiller des mots pauvres et inadaptés ; c'est pourquoi le Saint Esprit, qui inspira les saints hommes Dieu, voulut honorer la Mère de Dieu dans ce silence sacré, ne révélant que cette vérité, à savoir qu'elle était digne de devenir l’Épouse de Dieu pour concevoir et mettre au monde le Fils unique de Ce dernier. La Très Sainte Vierge, en conséquence, fit son entrée dans le monde non sans une certaine majesté divine : "L'Ange Gabriel fut envoyé d'auprès de Dieu…vers une vierge…et quand l'ange fut près de la Vierge il lui dit : Je te salue pleine de grâce, le Seigneur est avec toi". (Lc 1, 26-28) Vraiment, "c'est un grand signe qui apparut dans le ciel". Tout à coup, Marie surgit ; c'était comme une apparition divine descendue du ciel, façonnée par la main experte de Dieu. Eve, la première mère des vivants, avait été faite à l'image d'Adam, le premier homme, issu de la terre. Marie, la femme céleste, a été faite à l'image du Christ, le deuxième Homme, venu du ciel. Voilà pourquoi Jean déclare d'une voix forte : "un grand signe apparut dans le ciel".
V) Par cette vision céleste, Dieu souhaitait, autant que faire se peut, montrer à la véritable Eglise les splendeurs divines dont Marie avait été revêtues ; de même, Il désirait révéler aux fidèles les mystères que la Vierge recelait.
Ces révélations, Dieu les donna, afin que tous prissent conscience, par les écrits la concernant, de la grandeur et de la magnificence de la gloire dont elle avait été comblée.
Saint Jérôme Emilien confesseur mémoire de Sainte Marguerite Vierge et Martyre
Collecte
Dieu, Père des miséricordes, par les mérites et l’intercession du bienheureux Jérôme, que vous avez donné pour soutien et pour père aux orphelins : faites-nous la grâce de conserver fidèlement cet esprit d’adoption en vertu duquel nous sommes appelés vos fils et le devenons réellement.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Jérôme, né à Venise de la famille patricienne des Emiliani, fut initié au métier des armes dès sa première adolescence, et préposé, en des temps très difficiles pour la république, à la défense de Castelnovo, près de Quero, dans les monts de Trévise. Ses ennemis s’emparèrent de la citadelle ; et lui-même, jeté dans une horrible prison, eut les pieds et les mains chargés de fers. Privé de tout secours humain, il eut recours à la très sainte Vierge qui exauça ses prières. Elle lui apparut, brisa ses liens et le conduisit sain et sauf en vue de Trévise, le faisant passer au milieu des ennemis qui occupaient toutes les routes. Une fois entré dans la ville, il suspendit à l’autel de la Mère de Dieu, à laquelle il s’était voué, les menottes, les entraves et les chaînes qu’il avait emportées avec lui. De retour à Venise, il se donna tout entier au service de Dieu, se dépensa d’une façon admirable pour les pauvres, et eut surtout compassion des enfants orphelins qui erraient dans la ville, dénués de tout et dans un état pitoyable. Louant des salles pour les recueillir, il les nourrissait de ses propres ressources et les formait aux mœurs chrétiennes.
Cinquième leçon. A cette époque abordèrent à Venise le bienheureux Gaétan et Pierre Caraffa, qui devint plus tard Paul IV : goûtant l’esprit dont Jérôme était animé, et approuvant le nouvel institut destiné à recueillir les orphelins, ils l’amenèrent à l’hôpital des incurables, dans lequel, tout en élevant les orphelins, il devait servir les malades avec une égale charité. Sur leur conseil, il partit pour le continent voisin, et érigea des orphelinats, à Brescia d’abord, puis à Bergame et à Côme ; ce fut surtout à Bergame qu’il déploya son zèle. Outre deux orphelinats, l’un pour les garçons, l’autre pour les filles, il ouvrit un établissement pour recevoir les femmes de mauvaise vie qui se convertissaient. Enfin, dans un humble village du territoire de Bergame, à Somasque, sur les limites des possessions vénitiennes, il fonda une résidence pour lui et les siens ; il y organisa sa congrégation qui a pris, de ce lieu, le nom de Somasque. Elle s’est développée et répandue dans la suite, et, ne se bornant plus à l’éducation des orphelins et au service des églises, elle s’appliqua pour le plus grand bien de la société chrétienne, à initier les jeunes gens aux lettres et aux bonnes mœurs, dans les collèges, les académies et les séminaires. C’est pour cela que saint Pie V l’a mise au rang des Ordres religieux, et que d’autres Pontifes lui ont accordé des privilèges.
Sixième leçon. Ne pensant qu’aux orphelins à recueillir, Jérôme se dirige sur Milan et Pavie ; dans ces villes, grâce à la faveur de nobles personnages, il procure providentiellement à une multitude d’enfants, un gîte, des provisions, des vêtements et des maîtres. Revenu à Somasque, il se fait tout à tous ; aucun labeur ne le rebutait quand il prévoyait que sa peine profiterait au prochain. Il abordait les cultivateurs dispersés dans les champs, leur venait en aide au temps de la moisson, et leur expliquait les mystères de la foi. Il nettoyait les enfants atteints de maladies à la tête, les soignait patiemment, et pansait si bien les pauvres gens qui avaient des plaies dégoûtantes, qu’on l’eût dit doué de la grâce des guérisons. Ayant découvert une caverne sur la montagne dominant Somasque, il s’y retira, et là, se frappant à coups de fouet, restant à jeun des jours entiers, faisant oraison la plus grande partie de la nuit, ne prenant qu’un peu de sommeil sur la pierre nue, il pleurait ses péchés et ceux des autres. Au fond de cette grotte, une source d’eau jaillit du roc même. Une constante tradition l’attribue aux prières du Saint ; elle n’a point cessé de couler jusqu’à ce jour, et cette eau, portée en divers pays, rend la santé à beaucoup de malades. Enfin, une peste étant venue à sévir dans la vallée, Jérôme en fut atteint pendant qu’il se dévouait auprès des pestiférés et qu’il portait les cadavres sur ses épaules au lieu de la sépulture. Sa mort précieuse, qu’il avait prédite quelque temps auparavant, arriva l’an mil cinq cent trente-sept : les nombreux miracles qu’il opéra pendant sa vie et après sa mort le rendirent illustre ; Benoît XIV le béatifia et Clément XIII l’inscrivit solennellement aux fastes des Saints.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Jean Chrysostome. Homilia 62 in Matthæum
Septième leçon. Pourquoi les disciples éloignaient-ils de Jésus les enfants ? Par égard pour sa dignité. Alors que fait-il ? Afin d’inculquer aux Apôtres des sentiments modestes et de leur apprendre à fouler aux pieds le faste mondain, il accueille ces enfants, les prend dans ses bras, et promet à ceux qui leur ressemblent le royaume des cieux, ce qu’il avait déjà fait précédemment. Voulons-nous donc avoir part, nous aussi, à l’héritage céleste, appliquons-nous avec grand soin à cette vertu ; car c’est le plus haut degré de la philosophie, que d’être simple avec prudence, c’est la vie angélique. Un tout petit enfant n’a aucun vice dans son âme ; il ne garde point le souvenir des injures, il va droit à ceux qui lui en font, de même qu’à des amis, comme si de rien n’était. Sa mère a beau le châtier, il la cherche toujours, et la met bien au-dessus de toute autre personne.
Huitième leçon. Montrez-lui une reine parée du diadème : il ne la préfère point à sa mère couverte de haillons ; et la vue de sa mère dans la livrée de la pauvreté lui est plus douce que la vue d’une princesse magnifiquement vêtue. Car c’est l’amour, et non la pauvreté et la richesse, qui lui fait discerner les siens d’avec les étrangers. Il se contente du nécessaire ; et aussitôt qu’il s’est rassasié de lait, il laisse le sein maternel. Il n’éprouve pas les mêmes chagrins que nous éprouvons, soit pour une perte d’argent, soit pour des choses de ce genre. Il ne se réjouit pas des mêmes vanités que nous, et il n’admire pas la beauté corporelle. Aussi le Sauveur disait-il : « Le royaume des cieux appartient à ceux qui leur ressemblent », afin que par un effort de notre volonté, nous pratiquions ces vertus qui semblent naturelles aux enfants.
Neuvième leçon. Comme les Pharisiens n’avaient d’autres mobiles de leurs actes que la malice et l’arrogance, notre Seigneur ne cesse d’exhorter ses disciples à être simples ; et il le leur recommande au moment même où il les institue. Car rien n’engendre l’orgueil, comme l’exercice du pouvoir et le privilège d’occuper les premières places. Sachant donc qu’ils obtiendraient de par le monde beaucoup d’honneur, il prémunit leurs esprits, il ne veut pas qu’ils souffrent en eux rien d’humain, ni la recherche de la popularité, ni l’envie de s’élever au-dessus des autres. Ces choses qui paraissent petites, occasionnent pourtant de grands maux. C’est en effet pour avoir eu ces convoitises que les Pharisiens arrivèrent au dernier degré du mal. En recherchant les salutations, les premiers rangs et les places d’honneur, ils tombèrent dans un amour effréné de la gloire, et de là dans un abîme d’impiété.
Issu de cette puissante aristocratie qui valut à la reine de l’Adriatique douze siècles de splendeurs, Jérôme vint au monde à l’époque où Venise atteignait l’apogée de sa gloire. A quinze ans soldat, il fut un des héros de la lutte formidable où sa patrie soutint l’effort de l’Europe presque entière coalisée contre elle dans la ligue de Cambrai. La cité d’or, écrasée un instant et rétablie bientôt dans son ancienne fortune, offrait ses honneurs au défenseur de Castelnovo, tombé vaillamment et relevé comme elle. Mais Notre-Dame de Trévise, en délivrant le prisonnier des chaînes allemandes, l’avait fait son captif ; elle le rendait à saint Marc pour une mission plus haute que celles que la fière république aurait pu lui donner. Le descendant des Aemiliani, conquis par l’éternelle beauté comme un siècle plus tôt Laurent Justinien, n’allait plus vivre que pour l’humilité qui conduit au ciel et les hauts faits de la charité. Somasque, obscur village devenu le camp retranché d’une milice nouvelle recrutée par ses soins, éclipsera pour lui tous les titres de la terre ; et ses victoires seront maintenant d’amener à Dieu les petits enfants. Les patriciens, dont naguère il marchait l’égal, ne le verront plus dans leurs palais ; car sa noblesse est plus élevée : ils servent le monde, et lui le : cieux ; les Anges sont les émules de sa gloire leur ambition, comme la sienne, est de garder au Père l’hommage immaculé de ces âmes innocentes dont le plus grand au royaume des cieux doit porter la ressemblance
« En effet, nous dit aujourd’hui l’Église par la bouche si pleine de charmes de saint Jean Chrysostome, l’âme de l’enfant est pure de toutes passions. Il ne garde point rancune à ceux qui l’offensent, mais, comme si de rien n’eût été, les revient trouver en amis. Si souvent que sa mère le frappe, il la cherche toujours et la préfère à tout. Montrez-lui une reine avec sa couronne : il ne la met point au-dessus de sa mère en haillons, et il aime mieux la vue de celle-ci dans sa pauvreté que le spectacle de la reine en sa magnificence. Car il juge de ce qui l’intéresse ou ne le touche point, non sur la richesse ou la pénurie, mais sur l’amour. Le nécessaire et rien plus est tout son désir ; gorgé du lait qu’il aime, il laisse en repos le sein où il puise. L’enfant n’a pas nos chagrins : ni perte de biens, ni rien de pareil ne saurait le troubler ; il ne goûte pas nos plaisirs : ni la beauté des corps, ni tout ce périssable qui nous séduit, ne peut l’émouvoir. C’est pourquoi le Seigneur disait : Le royaume des cieux est pour qui leur ressemble, nous exhortant à pratiquer par choix ce que les enfants font par nature ».
Leurs célestes gardiens plongeant la vue dans ces êtres si purs, c’est encore la parole du Seigneur, ne sont point distraits delà contemplation du Père qui est au ciel ; car il réside en eux comme sur les ailes des Chérubins, depuis le baptême qui en a fait ses fils. Heureux notre Saint d’avoir été choisi par Dieu pour partager les soucis des Anges ici-bas, en attendant d’être associé à leur félicité dans les cieux !
Avec Vincent de Paul et Camille de Lellis, ô Jérôme Émilien, vous constituez sur le Cycle en ces jours le triumvirat de la charité. Ainsi l’Esprit divin, dont le règne se poursuit, trouve-t-il ses complaisances à marquer l’empreinte de la Trinité sur les temps ; ainsi veut-il manifester que l’amour du Seigneur Dieu, qu’il apporte au monde, ne va point sans celui des frères. Dans le temps même où il fournissait par vous cette démonstration à la terre, l’esprit du mal faisait de son côté la preuve que l’amour vrai de nos semblables disparaît d’où s’en va celui du Seigneur, lequel lui-même s’éteint là où la foi n’est plus : entre les ruines de la prétendue réforme et la fécondité toujours nouvelle de l’Esprit de sainteté, l’humanité put choisir. Son choix, hélas ! fut loin d’être partout conforme à ses intérêts du temps et de l’éternité. Combien plus que vous n’aurions-nous pas raison de répéter la prière que vous enseigniez aux petits orphelins : « Notre doux-Père, Seigneur Jésus-Christ, nous vous en supplions par votre bonté infinie, relevez la chrétienté, ramenez-la toute à cette droiture de la sainteté qui fleurit au temps de vos Apôtres ».
Vous avez travaillé largement pour votre part à cette œuvre immense de restauration. La Mère de la divine grâce, en brisant vos chaînes dans la prison, rendait à votre âme plus cruellement captive l’essor du baptême et de vos premiers ans ; votre jeunesse, comme celle de l’aigle, était renouvelée ; décuplée au service du prince très puissant chanté dans le Psaume, la valeur qui vous avait illustré dans les armées d’ici-bas, multiplia vos conquêtes sur la mort et l’enfer. Qui jamais, dans cette arène nouvelle, pourrait nombrer vos prises ? Jésus, le Roi de la guerre du salut, vous communiqua ses prédilections pour les petits enfants : qui comptera ceux que vous sûtes garder à ses caresses divines en leur innocence, ceux qui déjà périssaient et vous devront leur couronne au ciel ! Du trône où vous entourent déjà leurs gracieuses phalanges, multipliez vos fils, soutenez tous ceux qui continuent votre œuvre sur la terre ; que votre esprit se répande toujours plus dans un temps où l’odieuse jalousie de Satan dispute plus que jamais le jeune âge au Seigneur. Heureux, à l’heure dernière, ceux qui auront accompli l’œuvre de miséricorde par excellence en nos jours : sauvé la foi des enfants, préservé leur baptême ! Eussent-ils comme vous autrefois mérité la colère, ils pourront redire avec confiance ces mots que vous affectionniez : « O très doux Jésus, soyez-moi sauveur et non juge ! »
Saint Vincent de Paul confesseur
Collecte
Dieu, vous avez fortifié le bienheureux Vincent par un courage apostolique pour évangéliser les pauvres et augmenter la gloire de l’ordre ecclésiastique : faites, s’il vous plaît, qu’en honorant sa piété et ses mérites, l’exemple de ses vertus nous instruise.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Vincent de Paul, français de nation, naquit à Pouy, non loin de Dax, en Aquitaine, et manifesta dès son enfance une grande charité pour les pauvres. Étant passé de la garde du troupeau paternel à la culture des lettres, il étudia la littérature à Aix, et la théologie à Toulouse et à Saragosse. Ordonné Prêtre et reçu bachelier en théologie, il tomba aux mains des Turcs qui l’emmenèrent captif en Afrique. Pendant sa captivité, il gagna son maître lui-même à Jésus-Christ ; grâce au secours de la Mère de Dieu, il put s’échapper avec lui de ces pays barbares, et prit le chemin de Rome. De retour en France, il gouverna très saintement les paroisses de Clichy et de Châtillon. Nommé par le roi grand aumônier des galères de France, il apporta dans cette fonction un zèle merveilleux pour le salut des officiers et des rameurs ; saint François de Sales le donna comme supérieur aux religieuses de la Visitation, et, pendant près de quarante ans, il remplit cette charge avec tant de prudence, qu’il justifia de tout point le jugement du saint Prélat, qui déclarait ne pas connaître de Prêtre plus digne que Vincent.
Cinquième leçon. Il s’appliqua avec une ardeur infatigable jusqu’à un âge très avancé à évangéliser les pauvres, et surtout les paysans, et astreignit spécialement à cette œuvre apostolique, par un vœu perpétuel que le Saint-Siège a confirmé, et lui-même et les membres de la congrégation qu’il avait instituée, sous le titre de Prêtres séculiers de la Mission. Combien Vincent eut à cœur de favoriser la discipline ecclésiastique, on en a la preuve par les séminaires qu’il érigea pour les Clercs aspirant aux Ordres, par le soin qu’il mit à rendre fréquentes les réunions où les Prêtres conféraient entre eux sur les sciences sacrées, et à faire précéder la sainte ordination d’exercices préparatoires. Pour ces exercices et ces réunions, comme aussi pour les retraites des laïques, il voulut que les maisons de son institut s’ouvrissent facilement. De plus, afin de développer la foi et la piété, il envoya des ouvriers évangéliques, non seulement dans les provinces de la France, mais en Italie, en Pologne, en Écosse, en Irlande, et même chez les Barbares et les Indiens. Quant à lui, après avoir assisté Louis XIII à ses derniers moments, il fut appelé par la reine Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, à faire partie d’un conseil ecclésiastique. Il apporta tout son zèle à ne laisser placer que les plus dignes à la tête des Églises et des monastères, à mettre fin aux discordes civiles, aux duels, aux erreurs naissantes, aussitôt détestées de lui que découvertes ; enfin, à ce que les jugements apostoliques fussent reçus de tous avec l’obéissance qui leur est due.
Sixième leçon. Il n’y avait aucun genre d’infortune qu’il ne secourût paternellement. Les Chrétiens gémissant sous le joug des Turcs, les enfants abandonnés, les jeunes gens indisciplinés, les jeunes filles dont la vertu était exposée, les religieuses dispersées, les femmes tombées, les hommes condamnés aux galères, les étrangers malades, les artisans invalides, les fous même et d’innombrables mendiants, furent secourus par lui, reçus et charitablement soignés dans des établissements hospitaliers qui subsistent encore. Il vint largement en aide à la Lorraine et à la Champagne, à la Picardie et à d’autres régions ravagées par la peste, la famine et la guerre. Pour rechercher et soulager les malheureux, il fonda plusieurs congrégations, entre autres celles des Dames et des Filles de la Charité, que l’on connaît et qui sont répandues partout ; il institua aussi les Filles de la Croix, de la Providence, de sainte Geneviève, pour l’éducation des jeunes filles. Au milieu de ces importantes affaires et d’autres encore il était continuellement occupé de Dieu, affable envers tous, toujours semblable à lui-même, simple, droit et humble : son éloignement pour les honneurs, les richesses, les plaisirs, ne se démentit jamais, et on l’a entendu dire que rien ne lui plaisait, si ce n’est dans le Christ Jésus, qu’il s’étudiait à imiter en toutes choses. Enfin, âgé de quatre vingt-cinq ans et usé par les mortifications, les fatigues et la vieillesse, il s’endormit paisiblement, le vingt-septième jour de septembre, l’an du salut mil six cent soixante. C’est à Paris qu’il mourut, dans la maison de Saint-Lazare, qui est la maison-mère de la congrégation de la Mission. L’éclat de ses vertus, de ses mérites et de ses miracles ont porté Clément XII à le mettre au nombre des Saints, en fixant sa Fête annuelle au dix-neuvième jour du mois de juillet. Sur les instances de plusieurs Évêques, Léon XIII a déclaré et constitué cet illustre héros de la divine charité, qui a si bien mérité de tout le genre humain, le patron spécial auprès de Dieu de toutes les associations de charité existant dans l’univers catholique et lui devant en quelque manière leur origine.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Homilía 17 in Evangelia
Septième leçon. Notre Seigneur et Sauveur nous instruit, mes bien-aimés frères, tantôt par ses paroles, et tantôt par ses œuvres. Ses œuvres elles-mêmes sont des préceptes, et quand il agit, même sans rien dire, il nous apprend ce que nous avons à faire. Voilà donc que le Seigneur envoie ses disciples prêcher ; il les envoie deux à deux, parce qu’il y a deux préceptes de la charité : l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et qu’il faut être au moins deux pour qu’il y ait lieu de pratiquer la charité. Car, à proprement parler, on n’exerce pas la chanté envers soi-même ; mais l’amour, pour devenir charité, doit avoir pour objet une autre personne.
Huitième leçon. Voilà donc que le Seigneur envoie ses disciples deux à deux pour prêcher ; il nous fait ainsi tacitement comprendre que celui qui n’a point de charité envers le prochain ne doit en aucune manière se charger du ministère de la prédication. C’est avec raison que le Seigneur dit qu’il a envoyé ses disciples devant lui, dans toutes les villes et tous les lieux où il devait venir lui-même. Le Seigneur suit ceux qui l’annoncent. La prédication a lieu d’abord ; et le Seigneur vient établir sa demeure dans nos âmes, quand les paroles de ceux qui nous exhortent l’ont devancé, et qu’ainsi la vérité a été reçue par notre esprit.
Neuvième leçon. Voilà pourquoi Isaïe a dit aux mêmes prédicateurs : « Préparez la voie du Seigneur ; rendez droits les sentiers de notre Dieu ». A son tour le Psalmiste dit aux enfants de Dieu : « Faites un chemin à celui qui monte au-dessus du couchant ». Le Seigneur est en effet monté au-dessus du couchant ; car plus il s’est abaissé dans sa passion, plus il a manifesté sa gloire en sa résurrection. Il est vraiment monté au-dessus du couchant : car, en ressuscitant, il a foulé aux pieds la mort qu’il avait endurée. Nous préparons donc le chemin à Celui qui est monté au-dessus du couchant quand nous vous prêchons sa gloire, afin que lui-même, venant ensuite, éclaire vos âmes par sa présence et son amour.
Vincent fut l’homme de la foi qui opère par la charité. Venu au monde sur la fin du siècle où naquit Calvin, il trouvait l’Église en deuil de nombreuses nations que l’erreur avait récemment séparées de la catholicité. Sur toutes les côtes de la Méditerranée, le Turc, ennemi perpétuel du nom chrétien, redoublait ses brigandages. La France, épuisée par quarante années de guerres religieuses, n’échappait à la domination de l’hérésie au dedans que pour bientôt lui prêter main forte à l’extérieur par le contraste d’une politique insensée. Sur ses frontières de l’Est et du Nord d’effroyables dévastations promenaient la ruine, et gagnaient jusqu’aux provinces de l’Ouest et du Centre à la faveur des luttes intestines qu’entretenait l’anarchie. Plus lamentable que toute situation matérielle était dans cette confusion l’état des âmes. Les villes seules gardaient encore, avec un reste de tranquillité précaire, quelque loisir de prier Dieu. Le peuple des campagnes, oublié, sacrifié, disputant sa vie à tous les fléaux, n’avait pour le relever dans tant de misères qu’un clergé le plus souvent abandonné comme lui de ses chefs, indigne en trop de lieux, rivalisant presque toujours avec lui d’ignorance.
Ce fut alors que pour conjurer ces maux et, du même coup, mille autres anciens et nouveaux, l’Esprit-Saint suscita Vincent dans une immense simplicité de foi, fondement unique d’une charité que le monde, ignorant du rôle de la foi, ne saurait comprendre. Le monde admire les œuvres qui remplirent la vie de l’ancien pâtre de Buglose ; mais le ressort secret de cette vie lui échappe. Il voudrait lui aussi reproduire ces œuvres ; et comme les enfants qui s’évertuent dans leurs jeux à élever des palais, il s’étonne de trouver en ruines au matin les constructions de la veille : le ciment de sa philanthropie ne vaut pas l’eau bourbeuse dont les enfants s’essaient à lier les matériaux de leurs maisons d’un jour ; et l’édifice qu’il prétendait remplacer est toujours debout, défiant la sape, répondant seul aux multiples besoins de l’humanité souffrante. C’est que la foi connaît seule en effet le mystère de la souffrance, que seule elle peut sonder ces profondeurs sacrées dont le Fils de Dieu même a parcouru les abîmes, qu’elle seule encore, associant l’homme aux conseils du Très-Haut, l’associe tout ensemble à sa force et à son amour. De là viennent aux œuvres bienfaisantes qui procèdent de la foi leur puissance et leur durée. La solidarité tant prônée de nos utopistes modernes n’a point ce secret ; et pourtant elle descend aussi de Dieu, quoi qu’ils veuillent ; mais elle enchaîne plus qu’elle ne lie : elle regarde plus la justice que l’amour ; et à ce titre, dans l’opposition qu’on en fait à la divine charité venue du ciel, elle semble une lugubre ironie montant du séjour des châtiments.
Vincent aima les pauvres d’un amour de prédilection, parce qu’il aimait Dieu et que la foi lui révélait en eux le Seigneur. « O Dieu, disait-il, qu’il fait beau voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l’estime que Jésus-Christ en a faite ! Bien souvent ils n’ont pas presque la figure ni l’esprit de personnes raisonnables, tant ils sont grossiers et terrestres. Mais tournez la médaille, et vous verrez, par les lumières de la foi, que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est représenté par ces pauvres ; qu’il n’avait presque pas la figure d’un homme en sa passion, et qu’il passait pour fou dans l’esprit des Gentils, et pour pierre de scandale dans celui des Juifs ; et avec tout cela il se qualifie l’évangéliste des pauvres, evangelizare pauperibus misit me ».
Ce titre d’évangéliste des pauvres est l’unique que Vincent ambitionna pour lui-même, le point de départ, l’explication de tout ce qu’il accomplit dans l’Église. Assurer le ciel aux malheureux, travailler au salut des abandonnés de ce monde, en commençant par les pauvres gens des champs si délaissés : tout le reste pour lui, déclarait-il, « n’était qu’accessoire ». Et il ajoutait, parlant à ses fils de Saint-Lazare : « Nous n’eussions jamais travaillé aux ordinands ni aux séminaires des ecclésiastiques, si nous n’eussions jugé qu’il était nécessaire, pour maintenir les peuples en bon état, et conserver les fruits des missions, de faire en sorte qu’il y eût de bons ecclésiastiques parmi eux ». C’est afin de lui donner l’occasion d’affermir son œuvre à tous les degrés, que Dieu conduisit l’apôtre des humbles au conseil royal de conscience, où Anne d’Autriche remettait en ses mains l’extirpation des abus du haut clergé et le choix des chefs des Églises de France. Pour mettre un terme aux maux causés par le délaissement si funeste des peuples, il fallait à la tête du troupeau des pasteurs qui entendissent reprendre pour eux la parole du chef divin : « Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent ».
Nous ne pourrions, on le comprend, raconter dans ces pages l’histoire de l’homme en qui la plus universelle charité fut comme personnifiée. Mais du reste, il n’eut point non plus d’autre inspiration que celle de l’apostolat dans ces immortelles campagnes où, depuis le bagne de Tunis où il fut esclave jusqu’aux provinces ruinées pour lesquelles il trouva des millions, on le vit s’attaquer à tous les aspects de la souffrance physique et faire reculer sur tous les points la misère ; il voulait, par les soins donnés aux corps, arriver à conquérir l’âme de ceux pour lesquels le Christ a voulu lui aussi embrasser l’amertume et l’angoisse. On ne peut que sourire de l’effort par lequel, dans un temps où l’on rejetait l’Évangile en retenant ses bienfaits, certains sages prétendirent faire honneur de pareilles entreprises à la philosophie de leur auteur. Les camps aujourd’hui sont plus tranchés ; et l’on ne craint plus de renier parfois jusqu’à l’œuvre, pour renier logiquement l’ouvrier. Mais aux tenants d’un philosophisme attardé, s’il en est encore, il sera bon de méditer ces mots, où celui dont ils font un chef d’école déduisait les principes qui devaient gouverner les actes de ses disciples et leurs pensées : « Ce qui se fait pour la charité se fait pour Dieu. Il ne nous suffit pas d’aimer Dieu, si notre prochain ne l’aime aussi ; et nous ne saurions aimer notre prochain comme nous-mêmes, si nous ne lui procurons le bien que nous sommes obligés de nous vouloir a nous-mêmes, c’est à savoir, l’amour divin, qui nous unit à celui qui est notre souverain bien. Nous devons aimer notre prochain comme l’image de Dieu et l’objet de son amour, et faire en sorte que réciproquement les hommes aiment leur très aimable Créateur, et qu’ils s’entr’aiment les uns les autres d’une charité mutuelle pour l’amour de Dieu, qui les a tant aimés que de livrer son propre Fils à la mort pour eux. Mais regardons, je vous prie, ce divin Sauveur comme le parfait exemplaire de la charité que nous devons avoir pour notre prochain ».
On le voit : pas plus que la philosophie déiste ou athée, la théophilanthropie qui apporta plus tard à la déraison du siècle dernier l’appoint de ses fêtes burlesques, n’eut de titre à ranger Vincent, comme elle fit, parmi les grands hommes de son calendrier. Ce n’est point la nature, ni aucune des vaines divinités de la fausse science, mais le Dieu des chrétiens, le Dieu fait homme pour nous sauver en prenant sur lui nos misères, qui fut l’unique guide du plus grand des bienfaiteurs de l’humanité dans nos temps. Rien ne me plaît qu’en Jésus-Christ, aimait-il à dire. Non seulement, fidèle comme tous les Saints à l’ordre de la divine charité, il voulait voir régner en lui ce Maître adoré avant de songer à le faire régner dans les autres ; mais, plutôt que de rien entreprendre de lui-même par les données de la seule raison, il se fût réfugié à tout jamais dans le secret de la face du Seigneur, pour ne laisser de lui qu’un nom ignoré.
« Honorons, écrivait-il, l’état inconnu du Fils de Dieu. C’est là notre centre, et c’est ce qu’il demande de nous pour le présent et pour l’avenir, et pour toujours, si sa divine majesté ne nous fait connaître, en sa manière qui ne peut tromper, qu’il veuille autre chose de nous. Honorons particulièrement ce divin Maître dans la modération de son agir. Il n’a pas voulu faire toujours tout ce qu’il a pu, pour nous apprendre à nous contenter, lorsqu’il n’est pas expédient de faire tout ce que nous pourrions faire, mais seulement ce qui est convenable à la charité, et conforme, aux ordres de la divine volonté... Que ceux-là honorent souverainement notre Seigneur qui suivent la sainte Providence, et qui n’enjambent pas sur elle ! N’est-il pas vrai que vous voulez, comme il est bien raisonnable, que votre serviteur n’entreprenne rien sans vous et sans votre ordre ? Et si cela est raisonnable d’un homme à un autre, à combien plus forte raison du Créateur à la créature ? »
Vincent s’attachait donc, selon son expression, à côtoyer la Providence, n’ayant point de plus grand souci que de ne jamais la devancer. Ainsi fut-il sept années avant d’accepter pour lui les avances de la Générale de Gondi et de fonder son établissement de la Mission. Ainsi éprouva-t-il longuement sa fidèle coadjutrice, Mademoiselle Le Gras, quand elle se crut appelée à se dévouer au service spirituel des premières Filles de la Charité, sans lien entre elles jusque-là ni vie commune, simples aides suppléantes des dames de condition que l’homme de Dieu avait assemblées dans ses Confréries. « Quant à cet emploi, lui mandait-il après instances réitérées de sa part, je vous prie une fois pour toutes de n’y point penser, jusqu’à ce que notre Seigneur fasse paraître ce qu’il veut. Vous cherchez à devenir la servante de ces pauvres filles, et Dieu veut que vous soyez la sienne. Pour Dieu, Mademoiselle, que votre cœur honore la tranquillité de celui de notre Seigneur, et il sera en état de le servir. Le royaume de Dieu est la paix au Saint-Esprit ; il régnera en vous, si vous êtes en paix. Soyez-y donc, s’il vous plaît, et honorez souverainement le Dieu de paix et de dilection ».
Grande leçon donnée au zèle fiévreux d’un siècle comme le nôtre par cet homme dont la vie fut si pleine ! Que de fois, dans ce qu’on nomme aujourd’hui les œuvres, l’humaine prétention stérilise la grâce en froissant l’Esprit-Saint ! Tandis que, « pauvre ver rampant sur la terre et ne sachant où il va, cherchant seulement à se cacher en vous, ô mon Dieu ! Qui êtes tout son désir », Vincent de Paul voit l’inertie apparente de son humilité fécondée plus que l’initiative de mille autres, sans que pour ainsi dire il en ait conscience. « C’est la sainte Providence qui a mis votre Compagnie sur le pied où elle est, disait-il vers la fin de son long pèlerinage à ses filles. Car qui a-ce été, je vous supplie ? Je ne saurais me le représenter. Nous n’en eûmes jamais le dessein. J’y pensais encore aujourd’hui, et je me disais : Est-ce toi qui as pensé à faire une Compagnie de Filles de la Charité ? Oh ! Nenni. Est-ce Mademoiselle Le Gras ? Aussi peu. Oh ! Mes filles, je n’y pensais pas, votre sœur servante n’y pensait pas, aussi peu Monsieur Portail (le premier et plus fidèle compagnon de Vincent dans les missions) : c’est donc Dieu qui y pensait pour vous ; c’est donc lui que nous pouvons dire être l’auteur de votre Compagnie, puisque véritablement nous ne saurions en reconnaître un autre ».
Mais autant son incomparable délicatesse à l’égard de Dieu lui faisait un devoir de ne le jamais prévenir plus qu’un instrument ne le fait pour la main qui le porte ; autant, l’impulsion divine une fois donnée, il ne pouvait supporter qu’on hésitât à la suivre, ou qu’il y eût place dans l’âme pour un autre sentiment que celui de la plus absolue confiance. Il écrivait encore, avec sa simplicité si pleine de charmes, à la coopératrice que Dieu lui avait donnée : « Je vous vois toujours un peu dans les sentiments humains, pensant que tout est perdu dès lors que vous me voyez malade. O femme de peu de foi, que n’avez-vous plus de confiance et d’acquiescement à la conduite et à l’exemple de Jésus-Christ ! Ce Sauveur du monde se rapportait à Dieu son Père pour l’état de toute l’Église ; et vous, pour une poignée de filles que sa Providence a notoirement suscitées et assemblées, vous pensez qu’il vous manquera ! Allez, Mademoiselle, humiliez-vous beaucoup devant Dieu ».
Faut-il s’étonner que la foi, seule inspiratrice d’une telle vie, inébranlable fondement de ce qu’il était pour le prochain et pour lui-même, fût aux yeux de Vincent de Paul le premier des trésors ? Lui qu’aucune souffrance même méritée ne laissait indifférent, qu’on vit un jour par une fraude héroïque remplacer un forçat dans ses fers, devenait impitoyable en face de l’hérésie, et n’avait de repos qu’il n’eût obtenu le bannissement des sectaires ou leur châtiment. C’est le témoignage que lui rend dans la bulle de sa canonisation Clément XII, parlant de cette funeste erreur du jansénisme que notre saint dénonça des premiers et poursuivit plus que personne. Jamais peut-être autant qu’en cette rencontre, ne se vérifia le mot des saints Livres : La simplicité des justes les guidera sûrement, et l’astuce des méchants sera leur perte. La secte qui, plus tard, affectait un si profond dédain pour Monsieur Vincent, n’en avait pas jugé toujours de même. « Je suis, déclarait-il dans l’intimité, obligé très particulièrement de bénir Dieu et de le remercier de ce qu’il n’a pas permis que les premiers et les plus considérables d’entre ceux qui professent cette doctrine, que j’ai connus particulièrement, et qui étaient de mes amis, aient pu me persuader leurs sentiments. Je ne vous saurais exprimer la peine qu’ils y ont prise, et les raisons qu’ils m’ont proposées pour cela ; mais je leur opposais entre autres choses l’autorité du concile de Trente, qui leur est manifestement contraire ; et voyant qu’ils continuaient toujours, au lieu de leur répondre je récitais tout bas mon Credo : et voilà comme je suis demeuré ferme en la créance catholique ».
L’année 1883, cinquantième anniversaire de la fondation des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul à Paris, voyait notre Saint proclamé le Patron de toutes les sociétés de charité de France ; ce patronage fut, deux ans plus tard, étendu aux sociétés de charité de l’Église entière.
Quelle gerbe, ô Vincent, vous emportez au ciel ! Quelles bénédictions vous accompagnent, montant de cette terre à la vraie patrie ! O le plus simple des hommes qui furent en un siècle tant célébré pour ses grandeurs, vous dépassez maintenant les renommées dont l’éclat bruyant fascinait vos contemporains. La vraie gloire de ce siècle, la seule qui restera de lui quand le temps ne sera plus, est d’avoir eu dans sa première partie des saints d’une pareille puissance de loi et d’amour, arrêtant les triomphes de Satan, rendant au sol de France stérilisé par l’hérésie la fécondité des beaux jours. Et voici que deux siècles et plus après vos travaux, la moisson qui n’a point cessé continue par les soins de vos fils et de vos filles, aidés d’auxiliaires nouveaux qui vous reconnaissent eux aussi pour leur inspirateur et leur père. Dans ce royaume du ciel qui ne connaît plus la souffrance et les larmes, chaque jour pourtant comme autrefois voit monter vers vous l’action de grâces de ceux qui souffrent et qui pleurent.
Reconnaissez par des bienfaits nouveaux la confiance de la terre. Il n’est point de nom qui impose autant que le vôtre le respect de l’Église, en nos temps de blasphème. Et pourtant déjà les négateurs du Christ en viennent, par haine de sa divine domination, à vouloir étouffer le témoignage que le pauvre à cause de vous lui rendait toujours. Contre ces hommes en qui s’est incarné l’enfer, usez du glaive à deux tranchants remis aux saints pour venger Dieu au milieu des nations : comme jadis les hérétiques en votre présence, qu’ils méritent le pardon ou connaissent la colère ; qu’ils changent, ou soient réduits d’en haut à l’impuissance de nuire. Gardez surtout les malheureux que leur rage satanique s’applaudit de priver du secours suprême au moment du trépas ; eussent-ils un pied déjà dans les flammes, ces infortunés, vous pouvez les sauver encore Élevez vos filles à la hauteur des circonstances douloureuses où l’on voudrait que leur dévouement reniât son origine céleste ou dissimulât sa divine livrée ; si la force brutale des ennemis du pauvre arrache de son chevet le signe du salut, il n’est règlements ni lois, puissance de ce monde ou de l’autre, qui puissent expulser Jésus de l’âme d’une Fille de chanté, ou l’empêcher de passer de son cœur à ses lèvres : ni la mort, ni l’enfer, ni le feu, ni le débordement des grandes eaux, dit le Cantique, ne sauraient l’arrêter.
Vos fils aussi poursuivent votre œuvre d’évangélisation ; jusqu’en nos temps leur apostolat se voit couronné du diadème de la sainteté et du martyre. Maintenez leur zèle ; développez en eux votre esprit d’inaltérable dévouement à l’Église et de soumission au Pasteur suprême. Assistez toutes ces œuvres nouvelles de charité qui sont nées de vous dans nos jours, et dont, pour cette cause, Rome vous défère le patronage et l’honneur ; qu’elles s’alimentent toujours à l’authentique foyer que vous avez ravivé sur la terre ; qu’elles cherchent avant tout le royaume de Dieu et sa justice, ne se départant jamais, pour le choix des moyens, du principe que vous leur donnez de « juger, parler et opérer, comme la Sagesse éternelle de Dieu, revêtue de notre faible chair, a jugé, parlé et opéré ».
St Camille de Lellis confesseur mémoire de Symphorose et ses sept Fils Martyrs
Collecte
Dieu, vous avez fait don à Saint Camille d’une charité extraordinaire pour aider les âmes dans la lutte suprême de l’agonie : nous vous supplions, par ses mérites, de répandre en nous l’esprit de votre charité ; afin que nous puissions, à l’heure du trépas, vaincre l’ennemi et parvenir à la céleste couronne.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Camille naquit à Bucchianico au diocèse de Chieti, de la noble famille des Lellis et d’une mère sexagénaire qui, tandis qu’elle le portait encore dans son sein, crut voir, durant son sommeil, qu’elle avait donné le jour à un petit enfant, muni du signe de la croix sur la poitrine et précédant une troupe d’enfants qui portaient le même signe. Camille ayant embrassé dans son adolescence la carrière militaire, se laissa pendant quelque temps gagner par les vices du siècle. Mais dans sa vingt-cinquième année, il fut soudain éclairé d’une telle lumière surnaturelle et saisi d’une si profonde douleur d’avoir offensé Dieu, qu’ayant versé des larmes abondantes, il prit la ferme résolution d’effacer sans retard les souillures de sa vie passée et de revêtir l’homme nouveau. Le jour même où ceci arriva, c’est-à-dire en la fête de la Purification de la très sainte Vierge, il s’empressa d’aller trouver les Frères Mineurs, appelés Capucins, et les pria très instamment de l’admettre parmi eux. On lui accorda ce qu’il désirait, une première fois, puis une deuxième, mais un horrible ulcère, dont il avait autrefois souffert à la jambe, s’étant ouvert de nouveau, Camille, humblement soumis à la divine Providence qui le réservait pour de plus grandes choses, et vainqueur de lui-même, quitta deux fois l’habit de cet Ordre, qu’à deux reprises il avait sollicité et reçu.
Cinquième leçon. Il partit pour Rome et fut admis dans l’hôpital dit des incurables, dont on lui confia l’administration, à cause de sa vertu éprouvée. Il s’acquitta de cette charge avec la plus grande intégrité et une sollicitude vraiment paternelle. Se regardant comme le serviteur de tous les malades, il avait coutume de préparer leurs lits, de nettoyer les salles, de panser les ulcères, de secourir les mourants à l’heure du suprême combat, par de pieuses prières et des exhortations, et il donna dans ces fonctions, des exemples d’admirable patience, de force invincible et d’héroïque charité. Mais ayant compris que la connaissance des lettres l’aiderait beaucoup à atteindre son but unique qui était de venir en aide aux âmes des agonisants, il ne rougit pas, à l’âge de trente-deux ans, de se mêler aux enfants pour étudier les premiers éléments de la grammaire. Initié dans la suite au sacerdoce, il jeta, de concert avec quelques amis associés à lui pour cette œuvre, les fondements de la congrégation des Clercs réguliers consacrés au service des infirmes ; et cela, malgré l’opposition et les efforts irrités de l’ennemi du genre humain. Miraculeusement encouragé par une voix céleste partant d’une mage du Christ en croix, qui, par un prodige admirable, tendait vers lui ses mains détachées du bois, Camille obtint du Siège apostolique l’approbation de son Ordre, où, par un quatrième vœu très méritoire, les religieux s’engagent à assister les malades, même atteints de la peste. Il parut que cet institut était singulièrement agréable à Dieu et profitable au salut des âmes ; car saint Philippe de Néri, confesseur de Camille, attesta avoir assez souvent vu les Anges suggérer des paroles aux disciples de ce dernier, lorsqu’ils portaient secours aux mourants.
Sixième leçon. Attaché par des liens si étroits au service des malades, et s’y dévouant jour et nuit jusqu’à son dernier soupir, Camille déploya un zèle admirable à veiller à tous leurs besoins, sans se laisser rebuter par aucune fatigue, sans s’alarmer du péril que courait sa vie. Il se faisait tout à tous et embrassait les fonctions les plus basses d’un cœur joyeux et résolu, avec la plus humble condescendance ; le plus souvent il les remplissait à genoux, considérant Jésus-Christ lui-même dans la personne des infirmes. Afin de se trouver prêt à secourir toutes les misères, il abandonna de lui-même le gouvernement général de son Ordre et renonça aux délices célestes dont il était inondé dans la contemplation. Son amour paternel à l’égard des pauvres éclata surtout pendant que les habitants de Rome eurent à souffrir d’une maladie contagieuse, puis d’une extrême famine, et aussi lorsqu’une peste affreuse ravagea Nole en Campanie. Enfin il brûlait d’une si grande charité pour Dieu et pour le prochain, qu’il mérita d’être appelé un ange et d’être secouru par des Anges au milieu des dangers divers courus dans ses voyages. Il était doué du don de prophétie et de guérison, et découvrait les secrets des cœurs grâce à ses prières, tantôt les vivres se multipliaient, tantôt l’eau se changeait en vin. Épuisé par les veilles, les jeûnes, les fatigues continuelles, et semblant ne plus avoir que la peau et les os, il supporta courageusement cinq maladies longues et fâcheuses, qu’il appelait des miséricordes du Seigneur. A l’âge de soixante cinq ans, au moment où il prononçait les noms si suaves de Jésus et de Marie, et ces paroles : « Que le visage du Christ Jésus t’apparaisse doux et joyeux » il s’endormit dans le Seigneur, muni des sacrements de l’Église, à Rome, à l’heure qu’il avait prédite, la veille des ides de juillet, l’an du salut mil six cent quatorze. De nombreux miracles l’ont rendu illustre, et Benoît XIV l’a inscrit solennellement dans les fastes des Saints. Léon XIII, se rendant au vœu des saints Évêques de l’Univers catholique, après avoir consulté la Congrégation des rites, l’a déclaré le céleste Patron de tous les hospitaliers et des malades du monde entier, et il a ordonné que l’on invoquât son nom dans les Litanies des agonisants.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Augustin, Évêque. Tract. 83 in Joannem
Septième leçon. Que pensons-nous, mes frères ? Est-ce que le précepte qui veut qu’on s’entr’aime est le seul ? Et n’y en a-t-il pas un autre plus grand, celui d’aimer Dieu ? Ou plutôt Dieu ne nous a-t-il rien commandé de plus que la dilection, en sorte que nous n’ayons aucun souci du reste ? Évidemment l’Apôtre recommande trois choses, quand il dit : « La foi, l’espérance, la charité demeurent ; elles sont trois, mais la plus grande des trois, c’est la charité ». Et si la charité ou dilection, parce qu’elle renferme ces deux préceptes, est donnée comme étant plus grande, elle n’est pas donnée comme étant seule. Ainsi au sujet de la foi, quel nombre de commandements y a-t-il ? Quel nombre aussi en ce qui touche l’espérance ? Qui peut les rassembler tous ? Qui peut suffire à les énumérer ? Mais étudions cette parole du même Apôtre : « La charité est la plénitude de la loi ».
Huitième leçon. Là où se trouve la charité, que peut-il donc manquer ? et où elle n’existe pas, que peut-il y avoir de profitable ? Le démon croit, mais il n’aime pas, l’homme qui ne croit pas, n’aime pas non plus. De même l’homme qui n’aime pas, quoique l’espérance du pardon ne lui soit pas enlevée, l’espère en vain ; mais celui qui aime, ne peut désespérer. Ainsi où est la dilection, se trouvent la foi et l’espérance ; et là où est l’amour du prochain se trouve nécessairement aussi l’amour de Dieu. En effet, comment celui qui n’aime pas Dieu aimerait-il le prochain comme lui-même ; puisqu’il ne s’aime pas soi-même, impie qu’il est et ami de l’iniquité ? Or celui qui aime l’iniquité, celui-là, à coup sûr, n’aime pas son âme, il la hait au contraire.
Neuvième leçon. Observons donc le précepte d’aimer le Seigneur afin de nous entr’aimer, et par là nous accomplirons tout le reste, puisque tout le reste y est compris. Car l’amour de Dieu se distingue de l’amour du prochain, et le Sauveur a marqué cette distinction en ajoutant : « Comme je vous ai aimés » ; or à quelle fin le Christ nous aime-t-il, si ce n’est pour que nous puissions régner avec lui ? Aimons-nous donc les uns les autres de manière à nous distinguer du reste des hommes, qui ne peuvent aimer les autres, par la raison qu’ils ne s’aiment pas eux-mêmes. Quant à ceux qui s’aiment en vue de posséder Dieu, ils s’aiment véritablement. Ainsi donc, qu’ils aiment Dieu pour s’aimer. Un tel amour n’existe pas chez tous les hommes ; il en est peu qui s’aiment afin que Dieu soit tout en tous.
Ne croyons pas que l’Esprit-Saint, dans son désir d’élever nos âmes au-dessus de la terre, n’ait que mépris pour les corps. C’est l’homme tout entier qu’il a reçu mission de conduire à l’éternité bienheureuse, comme tout entier l’homme est sa créature et son temple. Dans l’ordre de la création matérielle, le corps de l’Homme-Dieu fut son chef d’œuvre ; et la divine complaisance qu’il prend dans ce corps très parfait du chef de notre race, rejaillit sur les nôtres dont ce même corps, formé par lui au sein de la Vierge toute pure, a été dès le commencement le modèle. Dans l’ordre de réhabilitation qui suivit la chute, le corps de l’Homme-Dieu fournit la rançon du monde ; et telle est l’économie du salut, que la vertu du sang rédempteur n’arrive à l’âme de chacun de nous qu’en passant par nos corps avec les divins sacrements, qui tous s’adressent aux sens pour leur demander l’entrée. Admirable harmonie de la nature et de la grâce, qui fait qu’elle-même celle-ci honore l’élément matériel de notre être au point de ne vouloir élever l’âme qu’avec lui vers la lumière et les cieux ! Car dans cet insondable mystère de la sanctification, les sens ne sont point seulement un passage : eux-mêmes éprouvent l’énergie du sacrement, comme les facultés supérieures dont ils sont les avenues ; et l’âme sanctifiée voit dès ce monde l’humble compagnon de son pèlerinage associé à cette dignité de la filiation divine, dont l’éclat de nos corps après la résurrection ne sera que l’épanouissement.
C’est la raison qui élève à la divine noblesse de la sainte chargé les soins donnés au prochain dans son corps ; car, inspirés par ce motif, ils ne sont autres que l’entrée en participation de l’amour dont le Père souverain entoure ces membres, qui sont pour lui les membres d’autant de fils bien-aimés. J’ai été malade et vous m’avez visité, dira le Seigneur au dernier des jours, montrant bien qu’en effet, dans les infirmités mêmes de la déchéance et de l’exil, le corps de ceux qu’il daigne appeler ses frères participe de la propre dignité du Fils unique engendré au sein du Père avant tous les âges. Aussi l’Esprit, chargé de rappeler les paroles du Sauveur à l’Église, n’a-t-il eu garde d’oublier celle-ci ; tombée dans la bonne terre des âmes d’élite elle a produit cent pour un en fruits de grâce et d’héroïque dévouement. Camille de Lellis l’a recueillie avec amour ; et par ses soins la divine semence est devenue un grand arbre offrant son ombre aux oiseaux fatigués qu’arrête plus ou moins longuement la souffrance, ou pour lesquels l’heure du dernier repos va sonner. L’Ordre des Clercs réguliers Ministres des infirmes, ou du bien mourir, mérite la reconnaissance de la terre ; depuis longtemps celle des cieux lui est acquise, et les Anges sont ses associés, comme on l’a vu plus d’une fois au chevet des mourants.
Ange de la charité, quelles voies ont été les vôtres sous la conduite du divin Esprit ! Il fallut un long temps avant que la vision de votre pieuse mère, quand elle vous portait, se réalisât : avant de paraître orné du signe de la Croix et d’enrôler des compagnons sous cette marque sacrée, vous connûtes la tyrannie du maître odieux qui ne veut que des esclaves sous son étendard, et la passion du jeu faillit vous perdre. O Camille, à la pensée du péril encouru alors, ayez pitié des malheureux que domine l’impérieuse passion, arrachez-les à la fureur funeste qui jette en proie au hasard capricieux leurs biens, leur honneur, leur repos de ce monde et de l’autre. Votre histoire montre qu’il n’est point de liens que la grâce ne brise, point d’habitude invétérée qu’elle ne transforme : puissent-ils comme vous retourner vers Dieu leurs penchants, et oublier pour les hasards de la sainte charité ceux qui plaisent à l’enfer ! Car, elle aussi, la charité a ses risques, périls glorieux qui vont jusqu’à exposer sa vie comme le Seigneur a donné pour nous la sienne : jeu sublime, dans lequel vous fûtes maître, et auquel plus d’une fois applaudirent les Anges. Mais qu’est-ce donc que l’enjeu de cette vie terrestre, auprès du prix réservé au vainqueur ?
Selon la recommandation de l’Évangile que l’Église nous fait lire aujourd’hui en votre honneur, puissions-nous tous à votre exemple aimer nos frères comme le Christ nous a aimés ! Bien peu, dit saint Augustin, ont aujourd’hui cet amour qui accomplit toute la loi ; car bien peu s’aiment pour que Dieu soit tout en tous. Vous l’avez eu cet amour, ô Camille ; et de préférence vous l’avez exercé à l’égard des membres souffrants du corps mystique de l’Homme-Dieu, en qui le Seigneur se révélait plus à vous, en qui son règne aussi approchait davantage. A cause de cela, l’Église reconnaissante vous a choisi pour veiller, de concert avec Jean de Dieu, sur ces asiles de la souffrance qu’elle a fondés avec les soins que seule une mère sait déployer pour ses fils malades. Faites honneur à la confiance de la Mère commune. Protégez les Hôtels-Dieu contre l’entreprise d’une laïcisation inepte et odieuse qui sacrifie jusqu’au bien-être des corps à la rage de perdre les âmes des malheureux livrés aux soins d’une philanthropie de l’enfer. Pour satisfaire à nos misères croissantes, multipliez vos fils ; qu’ils soient toujours dignes d’être assistés des Anges. Qu’en quelque lieu de cette vallée d’exil vienne à sonner pour nous l’heure du dernier combat, vous usiez de la précieuse prérogative qu’exalte aujourd’hui la Liturgie sacrée, nous aidant par l’esprit de la sainte dilection à vaincre l’ennemi et à saisir la couronne céleste
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