Mercredi des Quatre-Temps de Septembre
Collecte
Faites, nous vous en supplions, Seigneur, que notre faiblesse ait pour se soutenir les remèdes de votre miséricorde en sorte que si elle est entraînée vers la terre du fait de sa condition propre, elle soit relevée grâce à votre clémence.
Lecture Am 9, 13-15
Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Voici, les jours viennent, où le laboureur suivra de près le moissonneur, où celui qui foule les raisins suivra celui qui répand la semence ; les montagnes feront couler la douceur, et toutes les collines seront cultivées. Je ramènerai les captifs de mon peuple Israël ; ils rebâtiront les villes désertes, et ils les habiteront ; ils planteront des vignes, et ils en boiront le vin ; ils feront des jardins, et ils en mangeront les fruits. Je les planterai dans leur terre, et je ne les arracherai plus à l’avenir du pays que je leur ai donné, dit le Seigneur ton Dieu.
Lecture Neh. vel 2 Esdr. 8, 1-10
En ces jours-là, tout le peuple s’assembla comme un seul homme sur la place qui est devant la porte des Eaux. Et ils prièrent Esdras, le scribe, d’apporter le livre de la loi de Moïse, que le Seigneur avait prescrite à Israël. Et le prêtre Esdras apporta la loi devant l’assemblée des hommes et des femmes, et de tous ceux qui pouvaient l’entendre, le premier jour du septième mois. Et il lut distinctement dans ce livre sur la place qui était devant la porte des Eaux, depuis le matin jusqu’à midi, en présence des hommes, des femmes et de ceux qui étaient capables de l’entendre, et tout le peuple avait les oreilles attentives à la lecture de ce livre. Esdras, le scribe, se tint debout sur une estrade de bois qu’il avait faite pour parler au peuple. Esdras ouvrit le livre devant tout le peuple, car il était élevé au-dessus de tous ; et après qu’il l’eut ouvert, tout le peuple se tint debout. Et Esdras bénit le Seigneur, le grand Dieu ; et tout le peuple, levant les mains, répondit : Ainsi soit-il, ainsi soit-il. Et ils s’inclinèrent, et adorèrent Dieu prosternés jusqu’à terre. Cependant les lévites faisaient faire silence au peuple, afin qu’il écoutât la loi. Or le peuple se tenait debout, chacun à sa place. Et ils lurent dans le livre de la loi de Dieu distinctement et d’une manière très intelligible, et le peuple entendit ce qu’on lui lisait. Or Néhémie, Esdras, prêtre et scribe, et les lévites qui interprétaient la loi dirent à tout le peuple : Ce jour est consacré au Seigneur notre Dieu ; ne vous attristez point et ne pleurez pas. Et il leur dit : Allez, mangez des viandes grasses et buvez de douces liqueurs, et faites-en part à ceux qui n’ont rien préparé, car ce jour est consacré au Seigneur ; et ne vous attristez point, car la joie du Seigneur est notre force.
Évangile Mc. 9, 16-28
En ce temps-là, un homme de la foule, prenant la parole, dit : Maître, je vous ai amené mon fils, qui est possédé d’un esprit muet ; et en quelque lieu qu’il le saisisse, il le jette à terre, et l’enfant écume, grince des dents et se dessèche. J’ai dit à vos disciples de le chasser, mais ils ne l’ont pu. Jésus leur répondit : O génération incrédule, jusques à quand serai-je avec vous ? Jusques à quand vous souffrirai-je ? Amenez-le-moi. Ils l’emmenèrent ; et aussitôt qu’il eut vu Jésus, l’esprit l’agita avec violence, et, jeté à terre, il se roulait en écumant. Jésus demanda au père de l’enfant : Combien y a-t-il de temps que cela lui arrive ? Il répondit : Depuis son enfance, et l’esprit l’a souvent jeté dans le feu et dans l’eau, pour le faire périr. Mais, si vous pouvez quelque chose, secourez-nous, ayez pitié de nous. Jésus lui dit : Si tu peux croire, tout est possible à celui qui croit. Et aussitôt le père de l’enfant s’écria avec larmes : Je crois, Seigneur ; aidez mon incrédulité. Et Jésus, voyant accourir la foule, menaça l’esprit impur, et lui dit : Esprit sourd et muet, je te l’ordonne, sors de cet enfant, et ne rentre plus en lui. Alors l’esprit, poussant des cris et l’agitant avec violence, sortit, et l’enfant devint comme mort, de sorte que beaucoup disaient : Il est mort. Mais Jésus, l’ayant pris par la main, le souleva, et il se leva. Lorsque Jésus fut entré dans la maison, ses disciples lui demandaient en secret : Pourquoi n’avons-nous pas pu le chasser ? Il leur répondit : Cette sorte de démon ne peut se chasser que par la prière et par le jeûne.
Office
Première leçon. Ce démoniaque, que le Seigneur guérit en descendant de la montagne, saint Marc dit qu’il était sourd et muet ; saint Matthieu, qu’il était lunatique. Il nous paraît l’image de ces hommes dont il est écrit : « L’insensé est changeant comme la lune ; » de ceux qui, ne demeurant jamais dans le même état, portés tantôt à tels vices et tantôt à tels autres, semblent croître et décroître. Ils sont muets, ne confessant pas la foi ; sourds, n’entendant pas, jusqu’à un certain point, la parole même de la vérité. Ils écument, quand leur sottise les rend sans consistance, comme l’eau. C’est en effet le propre des fous, des malades énervés et des gens hébétés, de laisser échapper de leur bouche l’écume salivaire. Ils grincent des dents, lorsqu’ils sont enflammés par la fureur de la colère ; ils se dessèchent, lorsqu’ils languissent dans la torpeur de l’oisiveté, et ils vivent sans énergie, n’étant soutenus par aucune des forces de la vertu.
Deuxième leçon. Cette parole [du père du possédé] : « J’ai dit à vos disciples de la chasser, [ce démon,] et ils ne l’ont pu », accuse indirectement les Apôtres, quoique l’impossibilité de guérir soit rapportée parfois, non point à la faiblesse de ceux qui sont appelés à procurer la guérison, mais à l’état de la foi en ceux qui demandent à être guéris, le Seigneur ayant prononcé cette parole : « Qu’il te soit fait selon ta foi. » Jésus s’adressant à la foule, s’écria : « O race incrédule, jusqu’à quand serai-je avec vous ? Jusqu’à quand vous supporterai-je ? » [La patience du divin Maître] n’était ni lassée ni vaincue, car il est plein de bonté et de douceur lui qui, « semblable à l’agneau devant celui qui le tond, n’ouvrit pas la bouche, » et n’éclata pas en paroles de colère ; mais, à la façon d’un médecin qui verrait son malade se conduire contrairement à ses prescriptions, le Sauveur semble dire : Jusqu’à quand viendrai-je en ta maison ? jusqu’à quel point perdrai-je les soins de mon art, car j’ordonne une chose et tu en fais une autre ?
Troisième leçon. « Il leur dit : Ce genre [de démons] ne peut se chasser que par la prière et le jeûne. » En instruisant les Apôtres sur la manière dont le démon le plus méchant doit être chassé, Jésus-Christ nous donne à tous une règle de vie, afin que nous sachions que les tentations les plus fortes, provenant soit des esprits immondes, soit des hommes, doivent être vaincues par les jeûnes et les prières, et que la colère du Seigneur aussi, lorsqu’elle s’est allumée pour venger nos crimes, peut être apaisée par ce remède spécial. Or, le jeûne, en un sens général, consiste à s’abstenir non seulement des aliments, mais de tous les plaisirs charnels ; bien plus, à se défendre de toute affection au mal. Pareillement, la prière, en un sens général, ne s’entend pas seulement des paroles par lesquelles nous invoquons la clémence divine, mais aussi de tous l !es actes que nous accomplissons avec la dévotion de la foi pour servir notre Créateur.
Saint Matthieu apôtre et évangéliste
Collecte
Que les prières du bienheureux Apôtre et Évangéliste Matthieu nous viennent en aide, Seigneur, afin que les grâces que notre insuffisance ne peut obtenir nous soient accordées grâce à son intercession
Lecture Ez. 1, 10-14
Voici l’apparence des visages des quatre animaux : ils avaient tous les quatre une face d’homme, une face de lion à leur droite, et une face de bœuf à leur gauche, et une face d’aigle au-dessus d’eux quatre. Leurs faces et leurs ailes s’étendaient en haut ; deux de leurs ailes se joignaient, et deux couvraient leurs corps. Chacun d’eux marchait devant soi ; ils allaient où l’Esprit les poussait, et ils ne se retournaient point en marchant. Et l’aspect des animaux ressemblait à celui de charbons de feu ardents et à celui de lampes allumées. On voyait courir au milieu des animaux des flammes de feu, et de ce feu sortaient des éclairs. Et les animaux allaient et revenaient comme des éclairs flamboyants.
Évangile Mt. 9, 9-13
En ce temps-là : Jésus vit un homme, appelé Matthieu, assis au bureau des impôts. Et il lui dit : Suis-moi. Et se levant, il le suivit. Or, il arriva que, Jésus étant à table dans la maison, beaucoup de publicains et de pécheurs vinrent se mettre à table avec lui et ses disciples. Et voyant cela, les pharisiens disaient à ses disciples : Pourquoi votre Maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? Mais Jésus les ayant entendus, dit : Ce ne sont pas ceux qui se portent bien, mais les malades, qui ont besoin de médecin. Allez, et apprenez ce que signifie cette parole : Je veux la miséricorde et non le sacrifice. Car Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs.
Office
AU DEUXIÈME NOCTURNE.
Quatrième leçon. L’apôtre et Évangéliste Matthieu, appelé aussi Lévi, était assis à son comptoir, lorsque le Christ lui fit entendre son appel. Il le suivit sans tarder et le reçut à sa table, lui et les autres disciples. Après la résurrection du Christ, avant de quitter la Judée pour la contrée qui lui était échue à évangéliser, il écrivit le premier, en hébreu, l’Évangile de Jésus-Christ, pour les Juifs convertis. Puis il partit pour l’Éthiopie, où il prêcha la bonne nouvelle, confirmant sa doctrine par de nombreux miracles.
Cinquième leçon. On doit citer en première ligne le miracle qu’il opéra en ressuscitant la fille du roi ; ce prodige convertit à la foi du Christ le roi, père de la jeune fille, la reine, et toute la contrée. A la mort du roi, Hirtacus, son successeur, voulut épouser la princesse Iphigénie, de race royale. Mais comme celle-ci avait voué à Dieu sa virginité, sur le conseil de Matthieu, et qu’elle persistait dans son pieux dessein, Hirtacus donna l’ordre de tuer l’Apôtre, tandis qu’il célébrait à l’autel les saints Mystères. La gloire du martyre couronna sa carrière apostolique, le onze des calendes d’octobre. Son corps fut transporté à Salerne, et déposé peu après, Grégoire VII étant souverain Pontife, dans l’église consacrée sous son vocable, et il y reçoit de la part de nombreux fidèles, un culte de pieuse vénération.
On lit pour 6ème Leçon, la 4ème Leçon du Commun.
AU TROISIÈME NOCTURNE.
Homélie de saint Jérôme, Prêtre.
Septième leçon. Les autres Évangélistes, par respect et honneur pour Matthieu, se sont abstenus de lui donner son nom populaire et ils l’ont appelé Lévi ; il eut en effet ces deux noms. Quant à lui, suivant ce que dit Salomon : « Le juste est le premier accusateur de lui-même ; » et : « Confesse tes péchés, afin d’être justifié, » il s’appelle Matthieu et se déclare publicain, pour montrer à ceux qui le liront que nul ne doit désespérer du salut, pourvu qu’il embrasse une vie meilleure, puisqu’on voit en sa personne un publicain tout à coup changé en Apôtre.
Huitième leçon. Porphyre et l’empereur Julien relèvent ici sous forme d’accusation, ou l’ignorance d’un historien inexact ou la folie de ceux qui suivirent immédiatement le Sauveur, comme s’ils avaient inconsidérément obéi à l’appel du premier venu ; tandis qu’au contraire, Jésus avait déjà opéré beaucoup de miracles et de grands prodiges, que les Apôtres avaient certainement vus avant de croire. D’ailleurs l’éclat et la majesté de la divinité cachée en lui reflétés jusque sur sa face, pouvaient dès le premier aspect, attirer à lui ceux qui le voyaient ; car si l’on dit que l’aimant et l’ambre ont la propriété d’attirer les anneaux de fer, les tiges de blé, les brins de paille, combien plus le Seigneur de toutes choses pouvait-il attirer à lui ceux qu’il appelait ?
Neuvième leçon. « Or il arriva que Jésus étant à table dans la maison, beaucoup de publicains et de pécheurs vinrent s’y asseoir avec lui. » Ils voient que ce publicain, passé d’un état de péché à une vie meilleure, avait été admis à la pénitence ; et c’est pour cela qu’eux-mêmes ne désespèrent pas de leur salut. Mais ce n’est pas en demeurant dans leurs mauvaises habitudes qu’ils viennent à Jésus, ainsi que les Pharisiens et les Scribes le disent avec murmure. C’est en faisant pénitence, comme le marque le Seigneur dans la réponse qui suit : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice ; car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » Aussi le Seigneur allait-il aux repas des pécheurs, pour avoir l’occasion de les instruire et de servir à ceux qui l’invitaient, des aliments spirituels.
XVII ème Dimanche après la Pentecôte
Introït
Vous êtes juste, Seigneur, et pleins de rectitude sont vos jugements : agissez avec votre serviteur selon votre miséricorde. Bienheureux ceux qui sont sans tache dans leurs voies, qui marchent selon la loi du Seigneur.
Collecte
Seigneur, nous vous en prions, donnez à votre peuple la grâce d’éviter l’influence du diable, afin qu’avec un cœur pur, il soit attaché à vous seul, qui êtes son Dieu.
Épitre Ep. 4, 1-6
Mes frères, je vous conjure, moi prisonnier dans le Seigneur, de marcher d’une manière digne de la vocation à laquelle vous avez été appelés : en toute humilité et douceur, avec patience, vous supportant les uns les autres avec charité, vous efforçant de conserver l’unité de l’esprit dans le lien de la paix. Il y a un seul corps et un seul esprit, comme vous avez été appelés à une seule espérance par votre vocation. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême. Il y a un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, qui agit par tous, et qui réside en nous tous. Il est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Évangile Mt. 22, 34-46
En ce temps-là, les pharisiens s’approchèrent de Jésus, et l’un d’eux, docteur de la loi, lui demanda pour le tenter : Maître, quel est le plus grand commandement de la loi ? Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de tout ton esprit. C’est là le plus grand et le premier commandement. Mais le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Dans ces deux commandements sont renfermés la loi et les prophètes. Les pharisiens étant rassemblés, Jésus les interrogea, en disant : Que vous semble du Christ ? De qui est-il fils ? Ils lui répondirent de David. Il leur dit : Comment donc David l’appelle-t-il en esprit son Seigneur, en disant : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds ? Si donc David l’appelle son Seigneur, comment est-il son fils ? Et personne ne pouvait rien lui répondre, et, depuis ce jour, nul n’osa plus lui proposer des questions.
Secrète
Nous adressons d’humbles supplications à votre Majesté, Seigneur, pour que ces saints mystères que nous célébrons, nous délivrent des fautes passées et nous préservent des futures.
Postcommunion
Qu’au moyen de vos saints mystères, Dieu tout-puissant, nos vices soient guéris, et des remèdes donnés à nos âmes en vue de l’éternité.
Office
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Jean Chrysostome.
Septième leçon. Les sadducéens acculés au silence, les pharisiens reviennent à la charge. Ils auraient dû pourtant se tenir tranquilles. Les voici qui continuent la lutte des premiers et poussent en avant le docteur de la loi. Ils n’ont nullement l’intention de s’instruire, mais ils s’affairent à tendre un piège. Ils demandent : « Quel est le premier commandement ? » Comme le premier commandement était celui-ci : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu », ils proposent la question dans l’espoir que Jésus leur donnera prise en corrigeant ce commandement pour démontrer qu’il est Dieu. Que fait donc le Christ ? Il veut démasquer le motif de leur conduite : ils n’ont aucune charité, ils se rongent d’envie, ils sont captifs de la jalousie. Alors il dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. C’est là le premier, le grand commandement et le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
Huitième leçon. Pourquoi « il lui est semblable » ? Parce que l’un introduit à l’autre qui en reçoit sa structure à son tour. « En effet, tous ceux qui font le mal haïssent la lumière et ne viennent pas à la lumière ». Et encore : « L’insensé a dit en son cœur : Non, plus de Dieu ! ». Et quelle est la conséquence ? « Corrompues et abominables leurs actions ! ». Et encore : « La racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent, et certains pour s’y être laissé prendre, se sont égarés loin de la foi », et « Celui qui m’aime gardera mes commandements », ses commandements et leur chef de file : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même. »
Neuvième leçon. Pourtant si aimer Dieu, c’est aimer le prochain, (« Si tu m’aimes, Pierre, dit-il, conduis mes brebis ») et si aimer le prochain réalise l’observance des commandements, il dit à bon droit : « De ceux-ci dépendent toute la Loi et les Prophètes. » Certes, il agit ici aussi comme il l’avait fait précédemment. Interrogé alors sur la modalité de la résurrection, il a enseigné aussi la résurrection, les initiant à plus qu’ils n’en demandaient. Ici encore, interrogé sur le premier commandement, il exprime aussi le second qui ne s’en écarte guère, puisque le second lui est semblable, leur insinuant qu’à l’origine de leur question, il y avait de la haine, car « la charité n’est pas jalouse ».
ÉPÎTRE.
L’Église reprend avec saint Paul, dans la lettre aux Éphésiens, l’exposition des grandeurs de ses enfants ; elle les supplie, aujourd’hui, de répondre dignement à leur vocation sublime.
Cette vocation, cet appel de Dieu, nous les connaissons en effet ; c’est l’appel du genre humain aux noces sacrées, la vocation pour nos âmes à régner dans les cieux sur le trône du Verbe, devenu leur Époux et leur Chef. Jadis plus rapproché de l’Épître qu’on vient de lire, l’Évangile précédent trouvait en elle son brillant commentaire, et lui-même expliquait parfaitement le terme de l’Apôtre. « Lorsque vous serez appelé aux noces, disait le Seigneur, quum VOCATUS fueris, prenez la dernière place » ; — « en toute humilité, dit l’Apôtre, montrez-vous dignes de l’appel que vous avez entendu : digne ambuletis vocatione qua VOCATI estis. »
Quelle est donc maintenant la condition dont l’accomplissement doit nous montrer dignes de l’honneur suprême qui nous est fait par le Verbe éternel ? L’humilité, la mansuétude et la patience sont les moyens recommandés pour arriver au but. Mais le but lui-même, c’est l’unité de ce corps immense que le Verbe fait sien dans la célébration des noces mystiques ; la condition qu’exige l’Homme-Dieu de ceux qu’il appelle à devenir, en participation de l’Église son Épouse, os de ses os, chair de sa chair, est de maintenir entre eux une telle harmonie, qu’elle fasse de tous véritablement un même esprit et un seul corps, dans le lien de la paix.
« Lien splendide ! s’écrie saint Jean Chrysostome ; lien merveilleux qui nous réunit tous mutuellement, et, tous rassemblés, nous unit à Dieu ! » Sa puissance est celle de l’Esprit-Saint lui-même, toute de sainteté et d’amour ; car c’est l’Esprit qui forme ses nœuds immatériels et divins, l’Esprit faisant l’office, au sein de la multitude baptisée, de ce souffle vital qui, dans le corps humain, anime à la fois et rallie tous les membres. Par lui jeunes gens et vieillards, pauvres et riches, hommes et femmes, distincts de race et de caractère, ne sont plus qu’un seul tout comme en fusion dans l’immense embrasement dont brûle sans fin l’éternelle Trinité. Mais pour que l’incendie de l’amour infini puisse s’emparer ainsi de l’humanité régénérée, il faut qu’elle soit purgée des rivalités, des rancunes, des dissensions qui montreraient qu’elle est encore charnelle, et peu accessible dès lors à la divine flamme comme à l’union qu’elle produit. De même en effet , selon la belle comparaison de saint Jean Chrysostome, de même que le feu, quand il trouve les diverses variétés de bois qu’on offre à son action préparés par une dessiccation suffisante, ne fait de tous qu’un seul bûcher, mais ne peut, s’ils sont encore humides, ni prendre sur eux isolément, ni les unir ensemble : ainsi en est-il dans l’ordre du salut ; l’humidité malsaine des passions ne laisse point prise à l’Esprit sanctificateur, et L’union, condition et but de l’amour, est dès lors impossible.
Lions-nous donc à nos frères par cette chaîne bienheureuse de la charité, qui n’immobilise que nos petites passions et dilate nos âmes au contraire, en permettant à l’Esprit de les conduire sûrement à la réalisation de l’unique espoir de notre commune vocation, qui est de nous unir à Dieu dans l’amour. Sans doute, même entre les saints ici-bas, la charité reste une vertu laborieuse, parce que, chez les meilleurs eux-mêmes, la grâce arrive rarement à restaurer sans défectuosité aucune l’équilibre des facultés rompu par le péché d’origine ; il en résulte que l’infirmité, les excès ou les fuites de la pauvre nature se font sentir, non seulement à l’humilité du juste, mais encore quelquefois, il ne l’ignore pas, à la patience bienveillante de ceux qui l’entourent. Dieu le permet pour accroître ainsi le mérite de tous, et raviver en nous le désir du ciel. Là seulement en effet, nous retrouverons facile autant que pleine harmonie avec nos semblables, par la pacification complète de nous-mêmes sous l’empire absolu du Dieu trois fois saint devenu tout en tous. Dans cette patrie fortunée, Dieu même séchera les pleurs de ses élus sur leurs misères, en renouvelant leur être à sa source infinie. Le Fils éternel, ayant en chacun de ses membres mystiques aboli l’empire des puissances ennemies et vaincu la mort, apparaîtra, dans la plénitude du mystère de son incarnation, comme la tête véritable de l’humanité, sanctifiée, restaurée et développée en lui ; il tressaillira de voir arrivées à la mesure qui leur convenait, grâce aux soins de l’Esprit sanctificateur, les diverses parties de ce corps merveilleux qu’il voulut s’agréger par le lien de l’amour, pour célébrer à jamais, dans le concert du Verbe et de la création, la gloire de la Trinité souveraine. Combien alors seront dépassées les harmonies de la terre d’exil ! Combien l’accord des chœurs les plus parfaits de ce monde paraîtra discordant, auprès de cet ensemble, de cette harmonie, de cet accord éternel ! Préparons-nous pour le céleste concert ; prenons soin d’ajuster nos voix, en disposant dès maintenant nos cœurs à cette plénitude de l’amour, qui n’est point d’ici-bas, mais que nous devons mériter par nos efforts et le support patient des défauts de nos frères et des nôtres.
ÉVANGILE.
L’Homme-Dieu laissa la tentation approcher de sa personne sacrée au désert, et ne dédaigna point de subir les attaques que la ruse haineuse du démon lui suggère depuis le commencement pour perdre les hommes ; Jésus voulait apprendre aux siens la manière dont ils devaient repousser les assauts de l’esprit du mal. Aujourd’hui notre Chef adoré, qui veut être le modèle de ses membres en toutes leurs épreuves, nous apparaît aux prises, non plus avec la perfidie de Satan, mais avec l’hypocrisie de ses pires ennemis, les Pharisiens. Ils cherchent à le perdre en le surprenant dans ses paroles, ainsi que le feront jusqu’à la fin des temps, contre son Église, les représentants du monde ennemi qu’il a condamné.
Mais de même que son Époux divin, l’Église, assistée par lui pour continuer son œuvre sur la terre au milieu des mêmes tentations et des mêmes embûches, trouvera dans sa fidélité aussi simple qu’inébranlable à la loi de Dieu et à la vérité le secret de toutes les victoires. Les hérétiques, suppôts de Satan, les princes du monde, rongeant le frein imposé par le christianisme à leur ambition et à leurs convoitises, tenteront vainement de circonvenir la dépositaire des oracles divins par leurs propositions ou leurs questions captieuses. Mise en demeure de parler, elle parlera toujours ; qu’est-elle, en effet, comme Épouse de ce Verbe divin qui est la parole éternelle du Père ? Que peut-elle être, qu’une voix pour l’annoncer aux hommes ou le chanter dans les cieux ? Mais aussi, non seulement sa parole, revêtant la force et la pénétration de Dieu même, ne sera jamais sujette à surprise ; comme un glaive à deux tranchants, presque toujours elle ira plus loin que n’eussent voulu les questionneurs hypocrites de l’Église, en confondant leurs sophismes et en mettant à nu les intentions criminelles de leurs cœurs. De leur tentative sacrilège il ne restera pour eux que la honte, avec le dépit d’avoir amené la glorification de la vérité sous un nouveau jour et accru la lumière pour les enfants soumis de la Mère commune.
Ainsi advint-il aux Pharisiens de notre Évangile. Ils voulaient voir, dit l’Homélie du jour, si le Sauveur, qui se proclamait Dieu, n’ajouterait point à cause de cela quelque chose au commandement de l’amour divin, afin de pouvoir ensuite le condamner comme ayant tenté de corrompre la lettre du plus grand des préceptes de la loi. Mais l’Homme-Dieu déjoue leurs pensées ; il rappelle à ceux qui l’interrogent sur le grand commandement le texte même du décalogue, et continuant la citation, il montre qu’il n’ignore point le mobile secret qui les pousse, en leur rappelant aussi le second commandement, semblable au premier, le commandement de l’amour du prochain qui condamne leurs homicides menées. Ils sont ainsi convaincus de n’aimer ni le prochain, ni Dieu même, puisque le premier commandement ne peut être observé sans le second qui en découle et le complète.
Cependant le Seigneur achève de les confondre et les contraint à reconnaître eux-mêmes implicitement la divinité du Messie. Interrogés à leur tour, ils avouent que le Christ doit descendre de David ; mais, s’il est son fils, comment David l’appelle-t-il son Seigneur aussi bien qu’il le fait pour Dieu même, dans le psaume CIX où il chante les grandeurs du Messie ? La seule explication possible est que le Messie, qui devait dans le temps et comme homme sortir de David, était Dieu et Fils de Dieu dès avant tous les temps, selon la parole du même psaume : Je vous ai engendré de mon sein avant l’aurore. Cette réponse qui les eût condamnés, les Pharisiens ne la donnèrent pas ; mais leur silence était un aveu, en attendant que la vengeance du Père contre ces vils ennemis de son Christ accomplît la prophétie, et fît d’eux l’escabeau de ses pieds dans le sang et la honte, au jour terrible des justices de Jéhovah sur la ville déicide.
Nous, chrétiens, pour la plus grande honte de l’enfer qui suscita contre le Fils de Dieu les embûches de la synagogue expirante, sachons tirer de ces efforts de la haine une instruction qui profite à l’amour. Les Juifs, en rejetant Jésus-Christ, manquèrent à la fois aux deux préceptes qui constituent la charité et résument toute la loi ; si nous aimons Jésus-Christ au contraire, pour la même raison toute la loi se trouve accomplie.
Splendeur de la gloire éternelle, un par nature avec le Père et l’Esprit-Saint, il est le Dieu que nous prescrit d’aimer le premier commandement ; et le second, d’autre part, ne trouve qu’en lui d’application possible. Car non seulement il est homme aussi véritablement qu’il est Dieu ; mais encore il est l’homme par excellence : l’homme parfait, sur le type duquel et pour qui ont été formés tous les autres ; leur modèle et leur frère à tous ; le chef en même temps qui les régit comme roi, qui les offre à Dieu comme pontife ; la tête qui communique à tous les membres de l’humanité beauté et vie, mouvement et lumière ; le rédempteur de cette humanité tombée, et doublement dès lors la source de tout droit, la dernière et la plus haute raison, sinon l’objet direct, de tout amour légitime ici-bas. Rien ne compte qu’en lui devant Dieu. Dieu n’aime les hommes, dit saint Augustin, que parce qu’ils sont les membres de son Fils ou qu’ils peuvent le devenir ; c’est son Fils qu’il aime en eux tous : il aime ainsi d’un même amour, quoique non également, et son Verbe, et la chair de son Verbe, et les membres de son Verbe fait chair. Or la charité, c’est l’amour tel qu’il est en Dieu, communiqué par l’Esprit-Saint aux créatures. Ce que nous devons donc aimer par la charité en nous et dans autrui, c’est le Verbe divin comme étant dans les autres et en nous-mêmes, ou pour qu’il y soit, d’après une autre expression de l’évêque d’Hippone.
Mais par suite, en dehors des damnés bannis pour jamais du corps de l’Homme-Dieu, gardons-nous d’exclure personne de l’amour. Qui peut se vanter d’avoir la charité du Christ, s’il n’embrasse pas son unité, dit encore saint Augustin ? Qui peut l’aimer, sans aimer avec lui l’Église qui est son corps, sans aimer tous ses membres ? Ce que l’on fait à l’un des plus petits comme aux plus dignes, en bien comme en mal, c’est à lui qu’on le fait, déclare-t-il. Aimons donc le prochain comme nous-mêmes à cause du Christ qui est en chacun de nous, et qui donne à tous union et croissance dans la charité.
Le même Apôtre qui disait : La fin de la loi, c’est la charité, a dit aussi : La fin de la loi, c’est le Christ ; et nous voyons maintenant l’harmonie de ces deux propositions. Nous comprenons également la connexité de la parole de notre Évangile : Dans ces deux commandements sont renfermés toute la loi et les prophètes, et de cette autre parole du Seigneur : Scrutez les Écritures, car elles rendent témoignage de moi. La plénitude de la loi qui règle les mœurs est dans la charité, dont le Christ est le but ; comme l’objet des Écritures révélées n’est autre encore que l’Homme-Dieu résumant dans son adorable unité, pour les siens, la morale et le dogme. Il est leur foi et leur amour, « la fin de toutes nos résolutions, dit saint Augustin ; car tous nos efforts ne tendent qu’à nous parfaire en lui, et c’est là notre perfection, d’arriver jusqu’à lui ; parvenu donc à lui, ne cherche pas au delà : il est ta fin » Et le saint docteur nous donne, arrivés à ce point, la meilleure formule de l’union divine : « Adhérons à lui seul, jouissons de lui seul, soyons tous un en lui : haereamus uni, fruamur uno, permaneamus unum. »
Saint Joseph de Cupertino confesseur
Collecte
O Dieu, qui, après que votre Fils unique eut été élevé de terre, avez voulu attirer tout à lui, faites, dans votre miséricorde, que, nous élevant au-dessus de tous les désirs terrestres, à l’exemple et par les mérites de votre séraphique Confesseur Joseph, nous méritions d’arriver auprès de celui qui, étant Dieu, vit et règne.
Office
Quatrième leçon. Joseph naquit de parents pieux, l’an du salut mil six cent trois, à Cupertino, ville située sur le territoire de Salente, au diocèse de Nardo. Prévenu de bonne heure par l’amour de Dieu, il passa son enfance et son adolescence dans une parfaite simplicité et pureté de mœurs. Délivré par l’entremise de la Vierge Mère de Dieu, d’une longue et douloureuse maladie, qu’il avait supportée avec beaucoup de patience, il se donna tout entier aux pratiques de la piété et à la culture des vertus. Afin de s’unir plus étroitement à Dieu, qui l’appelait à de plus grandes choses, il résolut de s’enrôler dans l’Ordre séraphique. Après différentes péripéties, réalisant enfin son vœu, il entra chez les Mineurs conventuels, au couvent de la Grotella. Il fut mis d’abord au nombre des frères lais, à cause de son ignorance des lettres ; puis, par une disposition de la Providence, on le fit passer dans les rangs des Clercs. Admis à la prêtrise après ses vœux solennels, il se proposa de mener une vie plus parfaite. C’est pourquoi, renonçant sur le champ à toutes les affections mondaines et même aux choses temporelles presque nécessaires à la vie, il mortifia son corps par le cilice, la discipline, les chaînes, enfin par toutes sortes de rigueurs et de souffrances. En même temps, il nourrissait assidûment son âme du suave aliment de l’oraison et de la contemplation la plus sublime. Il en résulta que l’amour de Dieu, déjà répandu dans son cœur dès le premier âge, prit de jour en jour un éclat plus merveilleux et tout à fait extraordinaire.
Cinquième leçon. Son ardente charité parut surtout avec éclat dans les délicieuses extases qui le transportaient en Dieu et dans les ravissements extraordinaires qu’il éprouvait souvent. Et, chose digne de remarque, alors que son esprit avait abandonné ses sens, la seule obéissance suffisait à le rappeler immédiatement de l’extase. C’est qu’en effet, il s’attachait à cette vertu avec un très grand zèle, répétant habituellement qu’il se laissait aveuglément conduire par elle et qu’il préférerait mourir plutôt que de ne pas obéir. Il s’appliqua avec tant de soin à imiter la pauvreté du patriarche séraphique que, sur le point de mourir, il put en toute vérité affirmer à son supérieur qu’il n’avait rien à abandonner, suivant la coutume des religieux. C’est ainsi que, mort au monde et à lui-même, il manifestait la vie de Jésus dans sa chair, et tandis qu’il discernait chez quelques-uns la flétrissure du vice, son propre corps exhalait un parfum miraculeux, indice de sa très éclatante pureté. Malgré les tentations très violentes par lesquelles l’esprit immonde s’efforça longtemps, mais en vain, de ternir cette pureté, il sut la conserver sans tache, tant par la grande sévérité qu’il apportait à la garde de ses sens, qu’au moyen des macérations continuelles dont il affligeait son corps, et grâce à une protection spéciale de la très pure Vierge. Il avait, coutume d’appeler Marie sa mère, et il la vénérait en effet du plus profond de son cœur, comme une mère très tendre. Il désirait beaucoup la voir honorer par les autres, afin disait-il, que sa protection leur valût tous les biens.
Sixième leçon. Cette sollicitude du bienheureux Joseph avait sa source dans sa charité envers le prochain. Tel était le zèle dont il brûlait pour les âmes, qu’il travaillait très activement et de toutes manières à procurer le salut de tous. Étendant encore cette charité, il secourait, autant que cela était en son pouvoir, ceux qui étaient pauvres, infirmes, ou affligés de quelque autre épreuve. Il n’excluait point de son affection ceux même qui ne lui ménageaient pas les reproches, les outrages et toutes sortes d’injures. II acceptait tout cela avec la même patience, la même douceur et la même sérénité de visage, qu’il montra à supporter les vicissitudes si nombreuses et si pénibles qu’il traversa, lorsque, pour obéir aux supérieurs de l’Ordre, ou aux décisions de la sacrée Congrégation de l’Inquisition, il se vit obligé de changer plusieurs fois de résidence. Admiré, non seulement du peuple, mais même des grands, pour son éminente sainteté et les grâces qu’il recevait du ciel, il n’en conserva pas moins une telle humilité que, s’estimant un grand pécheur, il priait Dieu avec constance d’éloigner de lui les dons remarquables dont il le comblait, et demandait aux hommes de jeter son cadavre dans un lieu où son souvenir s’effaçât totalement. Mais Dieu, qui exalte les humbles et qui avait très libéralement enrichi son serviteur durant sa vie d’une sagesse toute céleste, des dons de prophétie, de pénétration des cœurs, de guérir, ainsi que d’autres encore, rendit sa mort précieuse aux yeux de ceux à qui il en avait prédit le lieu et le temps. Cette mort arriva la soixante et unième année de son âge, à Osimo, dans la Marche d’Ancône, et Dieu glorifia le lieu de sa sépulture. Enfin, comme après sa mort même, les miracles qu’il accomplit firent briller son nom, il fut inscrit par Benoît XIV au nombre des Bienheureux, et par Clément XIII au nombre des Saints. Clément XIV, qui faisait partie du même Ordre que lui, étendit son Office et sa Messe à toute l’Église.
Impression des Saints Stigmates de Saint François, confesseur
Collecte
Seigneur Jésus-Christ, qui, lorsque le monde se refroidissait, avez voulu, pour enflammer nos cœurs du feu de votre amour, renouveler les sacrés stigmates de votre passion dans la chair du bienheureux François, accordez-nous, s’il vous plaît, que, par ses mérites et ses prières, nous portions continuellement la croix, et que nous fassions de dignes fruits de pénitence.
Office
Quatrième leçon. François, ce serviteur et ministre vraiment fidèle du Christ, deux ans avant de rendre son âme au ciel, se retira en un lieu élevé appelé mont Alverne, où il commença un jeûne de quarante jours, en l’honneur de saint Michel Archange. Il advint alors, qu’inondé plus abondamment des douceurs spirituelles de la contemplation surnaturelle dont il était habituellement favorisé, et embrasé plus ardemment par la flamme des célestes désirs, il commença à sentir une affluence extraordinaire de tous les dons surnaturels. Alors donc que la séraphique ardeur de ses élans le transportait jusqu’en Dieu, et qu’un vif sentiment de tendre compassion le transformait en Celui qui voulut, par excès d’amour, être crucifié, se trouvant un matin en oraison sur le flanc de la montagne (c’était vers la fête de l’Exaltation de la sainte Croix), l’homme de Dieu vit comme l’apparence d’un Séraphin, ayant six ailes aussi resplendissantes qu’enflammées, descendre du haut du ciel et arriver d’un vol extrêmement rapide à une place de l’air, à sa proximité, où il lui parut non seulement muni d’ailes, mais aussi crucifié, ayant les mains et les pieds étendus et cloués à une croix, et les ailes disposées de chaque côté d’une manière admirable, en sorte qu’il en élevait deux au-dessus de sa tête, en déployait deux autres pour voler, et voilait tout son corps en l’enveloppant des deux dernières. Cette vision étonna grandement François, et répandit en son âme une joie mêlée de douleur ; car, tandis qu’il concevait une extrême allégresse de la vue bienfaisante de l’Ange qui lui apparaissait d’une façon si prodigieuse et si familière, le cruel spectacle du crucifiement lui transperça l’âme d’un glaive de compassion douloureuse.
Cinquième leçon. François savait bien que l’état d’infirmité et de souffrance est incompatible avec l’immortalité d’un esprit séraphique ; mais intérieurement éclairé par celui qui se montrait au dehors, il comprit qu’une vision de ce genre avait été présentée à ses regards pour lui apprendre que c’était l’embrasement du cœur, et non le martyre du corps, qui devait transformer tout entier l’ami de Jésus Christ, en une parfaite ressemblance à ce Jésus crucifié. Disparaissant donc après un entretien secret et familier, la vision laissa François, l’âme enflammée d’une ardeur séraphique et le corps marqué de blessures semblables à celles d’un crucifiement ; comme si, fondue et amollie d’abord par l’action du feu, sa chair avait ensuite reçu l’impression d’un cachet. Aussitôt en effet, à ses mains et à ses pieds, commencèrent à paraître des marques de clous, ayant leurs têtes dans le creux des mains et sur le dessus des pieds, et leurs pointes à l’opposé. En outre, son côté droit présentait une cicatrice rouge, comme s’il eût été transpercé par une lance ; et bien des fois il en coula un sang sacré, qui trempait sa tunique et ses autres vêtements.
Sixième leçon. Devenu donc un nouvel homme, grâce à la distinction glorieuse de ce prodige nouveau et surprenant (puisque, par un privilège singulier dont personne encore n’avait joui avant ce jour, il se trouva marqué, je dirai mieux, orné des sacrés stigmates). François descendit de la montagne, portant avec lui l’image du Crucifié non point tracée d’une main d’artisan sur des tables de pierre ou de bois, mais gravée sur sa propre chair par le doigt du Dieu vivant. Comme il savait très bien « qu’il est bon de tenir caché le secret d’un roi, » cet homme séraphique, conscient de l’œuvre mystérieuse, opérée en lui par le Roi [divin], s’efforçait de dissimuler ces marques sacrées. Mais parce que c’est à Dieu de révéler pour sa gloire les grandes choses qu’il fait, le Seigneur lui-même qui avait secrètement imprimé ces signes, les fit ouvertement découvrir par des miracles, en sorte que, la vertu cachée et merveilleuse des stigmates, devint manifeste par l’éclat des prodiges. Ce fait digne d’admiration, si bien constaté, et exalté par les bulles pontificales avec de grandes louanges et la publication de faveurs spéciales, le Pape Benoît XI voulut qu’on en célébrât l’anniversaire par une solennité que le souverain Pontife Paul V étendit à l’Église universelle, dans le but d’enflammer les cœurs des fidèles, d’amour pour le Christ crucifié.
Saints Corneille pape et Cyprien évêque martyrs mémoire des Saintes Euphémie Vierge Lucie et Géminiem Martyrs
Collecte
Nous vous en prions, Seigneur, faites qu’en célébrant les fêtes de vos bienheureux Martyrs et Pontifes Corneille et Cyprien, nous obtenions leur protection, et que leur sainte prière nous serve de recommandation auprès de vous.
Office
Quatrième leçon. Corneille était romain ; il exerça le souverain pontificat sous les empereurs Gallus et Volusien. Aidé de Lucine, femme d’une très grande sainteté, il enleva des catacombes les corps des Apôtres Pierre et Paul, pour les transférer dans un lieu plus digne d’eux. Lucine plaça le corps de saint Paul dans sa propriété, située sur la voie d’Ostie, tout près de l’endroit où il avait été frappé du glaive. Quant au prince des Apôtres, Corneille déposa son corps non loin du lieu où il avait été crucifié. Les empereurs ayant appris ces faits par dénonciation, et sachant que, par le zèle du Pontife, beaucoup se convertissaient à la foi chrétienne, ils l’envoyèrent en exil à Civita-Vecchia, où il reçut par lettres les consolations de saint Cyprien, Évêque de Carthage.
Cinquième leçon. Comme ils se rendaient fréquemment l’un à l’autre ce devoir de charité chrétienne, les empereurs en prirent ombrage. Ils mandèrent Corneille à Rome, le firent flageller avec des cordes plombées, comme coupable de lèse-majesté, et, l’ayant fait conduire à l’idole de Mars, lui ordonnèrent de sacrifier à ce dieu. Parce qu’il manifestait toute l’horreur que lui inspirait cette impiété, on lui trancha la tête, le dix-huitième jour des calendes d’octobre. La bienheureuse Lucine, aidée par des Clercs, inhuma son corps dans une sablonnière qui lui appartenait, près du cimetière de saint Calixte. Il avait occupé le trône pontifical pendant deux années environ.
Du Livre de saint Jérôme, Prêtre : Des écrivains ecclésiastiques.
Sixième leçon. Cyprien, africain d’origine, enseigna d’abord la rhétorique avec beaucoup d’éclat. Puis, s’étant fait chrétien, à la persuasion de Cécilius, dont il choisit le nom pour l’ajouter au sien, il donna aux pauvres toute sa fortune. Peu de temps après, il fut élevé au sacerdoce, et enfin nommé Évêque de Carthage. Il serait superflu de parler de son génie, puisque ses œuvres sont plus brillantes que le soleil. Il endura le martyre sous le règne de Valérien et de Gallien, dans la huitième persécution, le même jour que Corneille souffrit à Rome, mais non la même année.
Notre-Dame des Douleurs mémoire de Saint Nicomède Martyr
Collecte
O Dieu, dans la passion duquel suivant la prophétie de Siméon, un glaive de douleur a percé le cœur très doux de la glorieuse Vierge Marie, votre Mère, faites, dans votre miséricorde, que célébrant avec respect le souvenir de ses douleurs, nous recueillions les heureux fruits de votre passion : Vous qui étant Dieu, vivez et régnez.
| Stabat Mater dolorósa Iuxta Crucem lacrimósa, Dum pendébat Fílius. |
Debout, la Mère des douleurs, Près de la croix était en larmes, Quand son Fils pendait au bois. |
| Cuius ánimam geméntem, Contristátam et doléntem Pertransívit gládius. |
Alors, son âme gémissante, Toute triste et toute dolente, Un glaive le transperça. |
| O quam tristis et afflícta Fuit illa benedícta Mater Unigéniti ! |
Qu’elle était triste, anéantie, La femme entre toutes bénie, La Mère du Fils de Dieu ! |
| Quæ mærébat et dolébat, Pia Mater, dum vidébat Nati poenas íncliti. |
Dans le chagrin qui la poignait, Cette tendre Mère pleurait Son Fils mourant sous ses yeux. |
| Quis est homo, qui non fleret, Matrem Christi si vidéret In tanto supplício ? |
Quel homme sans verser de pleurs Verrait la Mère du Seigneur Endurer si grand supplice ? |
| Quis non posset contristári, Christi Matrem contemplári Doléntem cum Fílio ? |
Qui pourrait dans l’indifférence Contempler en cette souffrance La Mère auprès de son Fils ? |
| Pro peccátis suæ gentis Vidit Iesum in torméntis Et flagéllis súbditum. |
Pour toutes les fautes humaines, Elle vit Jésus dans la peine Et sous les fouets meurtri. |
| Vidit suum dulcem Natum Moriéndo desolátum, Dum emísit spíritum. |
Elle vit l’Enfant bien-aimé Mourir tout seul, abandonné, Et soudain rendre l’esprit. |
| Eia, Mater, fons amóris, Me sentíre vim dolóris Fac, ut tecum lúgeam. |
Ô Mère, source de tendresse, Fais-moi sentir grande tristesse Pour que je pleure avec toi. |
| Fac, ut árdeat cor meum In amándo Christum Deum, Ut sibi compláceam. |
Fais que mon âme soit de feu Dans l’amour du Seigneur mon Dieu : Que je lui plaise avec toi. |
| Sancta Mater, istud agas, Crucifixi fige plagas Cordi meo válida. |
Mère sainte, daigne imprimer Les plaies de Jésus crucifié En mon cœur très fortement. |
| Tui Nati vulneráti, Tam dignáti pro me pati, Poenas mecum dívide. |
Pour moi, ton Fils voulut mourir, Aussi donne-moi de souffrir Une part de ses tourments. |
| Fac me tecum pie flere, Crucifíxo condolére, Donec ego víxero. |
Donne-moi de pleurer en toute vérité, Comme toi près du crucifié, Tant que je vivrai ! |
| Iuxta Crucem tecum stare Et me tibi sociáre In planctu desídero. |
Je désire auprès de la croix Me tenir, debout avec toi, Dans ta plainte et ta souffrance. |
| Virgo vírginum præclára. Mihi iam non sis amára : Fac me tecum plángere. |
Vierge des vierges, toute pure, Ne sois pas envers moi trop dure, Fais que je pleure avec toi. |
| Fac, ut portem Christi mortem, Passiónis fac consórtem Et plagas recólere. |
Du Christ fais-moi porter la mort, Revivre le douloureux sort Et les plaies, au fond de moi. |
| Fac me plagis vulnerári, Fac me Cruce inebriári Et cruóre Fílii. |
Fais que ses propres plaies me blessent, Que la croix me donne l’ivresse Du sang versé par ton Fils. |
| Flammis ne urar succénsus, Per te, Virgo, sim defénsus In die iudícii. |
Je crains les flammes éternelles ; O Vierge, assure ma tutelle A l’heure de la justice. |
| Christe, cum sit hinc exíre. Da per Matrem me veníre Ad palmam victóriæ. |
Ô Christ, à l’heure de partir, Puisse ta Mère me conduire À la palme des vainqueurs. |
| Quando corpus moriétur, Fac, ut ánimæ donétur Paradísi glória. Amen. Allelúia. |
À l’heure où mon corps va mourir, À mon âme, fais obtenir La gloire du paradis. Amen. Alléluia. |
Office
AU PREMIER NOCTURNE.
Du Prophète Jérémie.
Première leçon. Pleurant, elle a pleuré pendant la nuit, et ses larmes [coulent] sur ses joues ; et il n’est [personne] qui la console parmi ceux qui lui étaient chers ; tous ses amis l’ont méprisée et sont devenus ses ennemis. Voyez, Seigneur, que je suis dans la tribulation ; mes entrailles sont émues ; mon cœur est bouleversé au dedans de moi, parce que je suis remplie d’amertume ; au dehors le glaive tue ; au dedans, c’est la même mort. Ils ont appris que je gémis et qu’il n’y a [personne] qui me console.
Deuxième leçon. A qui te comparerai-je, où à qui t’assimilerai-je, fille de Jérusalem ? à qui t’égalerai-je pour te consoler, vierge, fille de Sion ? car grande est comme la mer, ta ruine ; qui t’apportera du remède ? Ils ont frappé des mains à ton sujet, tous ceux qui passaient par la voie ; ils ont sifflé et secoué la tête sur la fille de Jérusalem : Est-ce là, disaient-ils, cette ville d’une parfaite beauté, la joie de toute la terre ? Ils ont ouvert la bouche contre toi, tous tes ennemis ; ils ont sifflé et ils ont grincé des dents et ils ont dit : Nous la dévorerons.
Troisième leçon. Le Seigneur a fait ce qu’il a résolu ; il a accompli la parole qu’il a décrétée, dès les jours anciens ; il a détruit et il n’a pas épargné ; il a réjoui ton adversaire à ton sujet, et il a exalté la corne de tes ennemis. Leur cœur a crié vers le Seigneur, sur les murs de la fille de Sion. Fais couler comme un torrent de larmes pendant le jour et pendant la nuit ; ne te donne pas de repos, et que la prunelle de ton œil ne se taise pas.
AU DEUXIÈME NOCTURNE.
Sermon de saint Bernard, Abbé.
Quatrième leçon. Le martyre de la Vierge nous est révélé tant par la prophétie de Siméon que par l’histoire même de la passion du Seigneur. « Celui-ci, dit le saint vieillard, en parlant de l’enfant Jésus, a été établi en signe que l’on contredira ; et un glaive traversera votre âme, » ajoutait-il en s’adressant à Marie. Oui, ô bienheureuse Mère, un glaive a vraiment percé votre âme, car ce n’est qu’en passant par votre cœur, qu’il a pu pénétrer la chair de votre Fils. Et même, quand ce Jésus, qui est vôtre, eut rendu l’esprit, la lance cruelle n’atteignit pas son âme, c’est votre âme qu’elle traversa l’âme de Jésus n’était déjà plus là, mais la vôtre ne pouvait s’en détacher.
Cinquième leçon. La violence de la douleur a donc transpercé votre âme, et ce n’est pas sans raison que nous vous proclamons plus que martyre, puisque le sentiment de la compassion a surpassé en vous toutes les souffrances que peut endurer le corps. Ne fut-elle pas pour vous plus qu’un glaive, cette parole qui traversa réellement votre âme et « atteignit jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit » : « Femme, voilà votre fils ? » Quel échange ! Jean vous est donné à la place de Jésus, le serviteur au lieu du Seigneur, le disciple au lieu du Maître, le fils de Zébédée pour le Fils de Dieu, un homme à la place du vrai Dieu ! À cette parole, comment votre âme si aimante n’aurait-elle pas été transpercée, quand son souvenir seul déchire nos cœurs, bien qu’ils soient de pierre et d’airain ?
Sixième leçon. Ne soyez donc pas surpris, mes frères, d’entendre que Marie a été martyre dans son âme. Celui-là seul peut s’en étonner, qui ne se souvient pas d’avoir entendu Paul compter entre les plus grands crimes des Gentils d’avoir été « sans affection. » Un tel défaut est resté loin du cœur de Marie, qu’il soit loin de ses serviteurs. Mais quelqu’un dira peut-être : Marie ne savait-elle pas d’avance que son Fils devait mourir ? Elle le savait sans aucun doute. N’espérait-elle pas qu’il ressusciterait bientôt ? Elle l’espérait avec confiance. Et cependant elle a été affligée de le voir crucifier ? Oui, profondément affligée. Mais qui êtes-vous, mon frère, et à quelle source puisez-vous votre sagesse, pour vous étonner davantage de voir Marie compatir que de voir le Fils de Marie pâtir ? Il aurait pu mourir de la mort du corps, et elle n’aurait pu ressentir celle du cœur ? Jésus est mort par une charité qu’on ne surpasse pas : et le martyre de Marie a eu son principe dans cette charité qui, après celle de Jésus n’a point d’égale.
AU TROISIÈME NOCTURNE.
Homélie de saint Ambroise, Évêque.
Septième leçon. La Mère de Jésus était debout près de la croix ; et quand les hommes s’enfuyaient, elle restait là, intrépide. Voyez si la Mère de Jésus a pu devenir timide, n’ayant point changé de sentiments ? Ses yeux pleins de tendresse contemplaient les blessures de son Fils, qu’elle savait être la rédemption de tous. Elle n’était pas indigne d’assister à ce spectacle, cette Mère qui n’aurait pas craint pour sa propre vie. Le Fils était suspendu en croix, la Mère s’offrait aux bourreaux.
Huitième leçon. En face de la croix de son Fils, Marie, la Mère du Seigneur, se tenait debout. De tous les Évangélistes, saint Jean est le seul à m’apprendre ce détail. Les autres nous ont raconté comment, durant la passion, la terre avait tremblé, le ciel s’était couvert de nuages, le larron avait obtenu le paradis après l’humble aveu de ses fautes. Mais Jean m’a enseigné ce que je ne trouve dans nul autre : la manière dont le Sauveur crucifié adressa la parole à Marie. Il semble attacher plus d’importance aux pieux devoirs que Jésus, vainqueur des supplices, rendait à sa Mère, qu’à la promesse même du royaume des cieux. Le pardon que reçut le larron doit, il est vrai, exciter notre piété, mais il y a encore une douceur plus abondante à contempler le Christ honorant sa Mère d’une si grande affection.
Neuvième leçon. « Voici, dit-il, ton fils ; voici ta mère. » Le Christ, du haut de la croix, faisait son testament ; il partageait entre sa mère et son disciple les devoirs de la piété. Le Seigneur établissait non seulement un testament général1, mais encore un testament dans sa propre famille et, ce testament, Jean le signait en digne témoin d’un tel testateur. Testament excellent, où il s’agit non d’argent, mais de vie éternelle ; testament écrit non avec de l’encre, mais par l’Esprit du Dieu vivant, qui dit : « Ma langue est celle d’un écrivain qui écrit avec rapidité. »
Exaltation de la Sainte Croix
Collecte
O Dieu, qui nous donnez aujourd’hui un sujet de joie dans la fête annuelle de l’Exaltation de la sainte Croix, faites, nous vous en prions, que nous méritions de recueillir dans le ciel les récompenses acquises au moyen de la rédemption de celui dont nous avons connu le mystère ici-bas.
Épitre Ph. 2, 5-11
Mes frères : Ayez en vous les mêmes sentiments dont était animé le Christ Jésus : bien qu’il fût Dieu par nature, il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu, mais il s’est anéanti lui-même en prenant la condition d’esclave, en devenant semblable aux hommes, à l’extérieur absolument comme un homme. Il s’est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur la croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom (ici on fléchit le genou), afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, au ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame, à la gloire de Dieu le Père, que Jésus-Christ est Dieu.
Évangile Jn. 12, 31-36
En ce temps-là : Jésus dit à la foule des Juifs : C’est maintenant le jugement du monde ; c’est maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors. Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. Il disait cela, pour marquer de quelle mort il devait mourir. La foule lui répondit : Nous avons appris de la loi que le Christ demeure éternellement ; comment donc dites-vous : Il faut que le Fils de l’homme soit élevé ? Quel est ce Fils de l’homme ?. Jésus leur dit : La lumière est encore pour un peu de temps parmi vous. Marchez pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent. Celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin que vous soyez des enfants de lumière.
Office
AU PREMIER NOCTURNE.
Du livre des Nombres.
Première leçon. Lorsque le roi d’Arad, Chananéen, qui habitait vers le midi, eut appris cela, c’est-à-dire qu’Israël était venu par le chemin des espions, il combattit contre lui, et étant vainqueur, il en emporta le butin. Mais Israël se liant par un vœu au Seigneur, dit : Si vous livrez ce peuple à ma main, je détruirai toutes ses villes. Et le Seigneur exauça les prières d’Israël, et il livra le Chananéen qu’Israël fit périr, ses villes ayant été renversées ; et il appela ce lieu du nom de Horma, c’est-à-dire anathème.
Deuxième leçon. Or, ils partirent aussi du mont Hor par la voie qui conduit à la mer Rouge, pour aller autour de la terre d’Edom. Et le peuple commença à s’ennuyer du chemin et de la fatigue ; et il parla contre Dieu et contre Moïse, et dit : Pourquoi nous as-tu retirés de l’Egypte, pour que nous mourions dans le désert ? Le pain nous manque, il n’y a pas d’eau ; notre âme a déjà des nausées à cause de cette nourriture très légère. C’est pourquoi le Seigneur envoya contre le peuple des serpents brûlants.
Troisième leçon. A cause des blessures et de la mort d’un grand nombre, on vint à Moïse et on dit : Nous avons péché, parce que nous avons parlé contre le Seigneur et contre toi : prie pour qu’il éloigne de nous les serpents. Et Moïse pria pour le peuple, et le Seigneur lui dit : Fais un serpent d’airain, et expose-le comme un signe : celui qui, ayant été blessé, le regardera, vivra. Moïse fit donc un serpent d’airain et l’exposa comme un signe : lorsque les blessés le regardaient, ils étaient guéris.
AU DEUXIÈME NOCTURNE.
Quatrième leçon. Vers la fin du règne de Phocas, Chosroës, roi des Perses, après avoir envahi l’Egypte et l’Afrique et s’être emparé de Jérusalem, où il fit périr plusieurs milliers de Chrétiens, emporta en Perse la Croix de notre Seigneur Jésus-Christ, qu’Hélène avait déposée sur le mont Calvaire. Fatigué des vexations et des calamités innombrables de la guerre, Héraclius, successeur de Phocas, demanda la paix. Mais Chosroës, enorgueilli par ses victoires, ne voulut à aucun prix la lui accorder. Dans cette extrémité, Héraclius eut recours aux jeûnes et aux prières multipliées, implorant avec beaucoup de ferveur le secours de Dieu. Sur l’inspiration du ciel, il rassembla une armée et, ayant engagé le combat, il défit les trois généraux de Chosroës avec leurs trois armées.
Cinquième leçon. Abattu par ces défaites, Chosroës prit la fuite ; et lorsqu’il se disposait à traverser le Tigre, il désigna son fils Médarsès, comme devant partager avec lui l’autorité royale. Son fils aîné ne supporta pas cet affront sans un cruel dépit, et en vint à méditer la perte commune de son père et de son frère : dessein qu’il exécuta bientôt au retour de ces deux fugitifs. Après quoi il sollicita d’Héraclius le droit de régner et l’obtint à certaines conditions, dont la première était la restitution de la Croix du Seigneur. C’est ainsi que la Croix fut recouvrée, quatorze ans après qu’elle était tombée en la possession des Perses. De retour à Jérusalem, Héraclius la prit sur ses épaules et la reporta, en grande pompe, sur la montagne où le Sauveur l’avait lui-même portée.
Sixième leçon. Cette action fut marquée par un éclatant miracle. Héraclius, tout chargé d’or et de pierreries, sentit une force invincible l’arrêter à la porte qui donnait accès au mont Calvaire ; plus il faisait d’efforts pour avancer, plus il semblait être fortement retenu. Comme l’empereur et avec lui tous les témoins de cette scène étaient stupéfaits, Zacharie, Évêque de Jérusalem, lui dit : « Prenez garde, ô empereur, qu’avec ces ornements de triomphe, vous n’imitiez point assez la pauvreté de Jésus-Christ et l’humilité avec laquelle il a porté sa Croix. » Héraclius se dépouillant alors de ses splendides vêtements, et détachant ses chaussures, jeta sur ses épaules un vulgaire manteau et se remit en route. Cela fait, il accomplit facilement le reste du trajet et replaça la Croix sur le mont Calvaire, à l’endroit même d’où les Perses l’avaient enlevée. La solennité de l’exaltation de la sainte Croix, que l’on célébrait chaque année en ce même jour, prit alors une grande importance, en mémoire de ce qu’elle avait été remise, par Héraclius, au lieu même où on l’avait dressée la première fois pour le Sauveur.
AU TROISIÈME NOCTURNE.
Homélie de saint Léon, Pape.
Septième leçon. A la vue du Christ élevé en croix, il ne faut pas, mes bien-aimés, que votre pensée s’arrête à ce seul aspect extérieur qui frappa les yeux des impies, auxquels il a été dit par Moïse : « Ta vie sera comme en suspens devant tes yeux, et tu craindras jour et nuit, et tu ne croiras pas à ta vie. » En effet, à la vue du Seigneur en Croix, les impies ne pouvaient apercevoir en lui autre chose que leur crime ; ils tremblèrent de crainte, non pas de la crainte qui justifie dans la vraie foi, mais de celle qui torture une conscience coupable. Pour nous, ayant l’intelligence éclairée par l’esprit de vérité, embrassons d’un cœur pur et libre la Croix dont la gloire resplendit au ciel et sur la terre, et appliquons toute l’attention de notre âme à pénétrer le mystère que le Seigneur, parlant de sa passion prochaine, annonçait ainsi : « C’est maintenant le jugement du monde, maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors. Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tout à moi. »
Huitième leçon. O vertu admirable de la Croix ! ô gloire ineffable de la passion ! où l’on voit, et le tribunal du Seigneur, et le jugement du monde, et la puissance du Crucifié. Oui, Seigneur, vous avez attiré tout à vous, lorsque, ayant « vos mains tout le jour étendues vers un peuple incrédule et rebelle, » l’univers entier comprit qu’il devait rendre hommage à votre majesté. Vous avez, Seigneur, attiré tout à vous, lorsque tous les éléments n’eurent qu’une seule voix pour exécrer le forfait des Juifs ; lorsque les astres étant obscurcis, la clarté du jour changée en ténèbres, la terre fut à son tour ébranlée par des secousses extraordinaires et la création tout entière se refusa à servir des impies. Vous avez, Seigneur, attiré tout à vous, parce que le voile du temple s’étant déchiré, le saint des saints rejeta ses indignes pontifes, pour montrer que la figure se transformait en réalité, la prophétie en déclarations manifestes, la loi en Évangile.
Neuvième leçon. Vous avez, Seigneur, attiré tout à vous, afin que la piété de toutes les nations qui peuplent la terre célébrât, comme un mystère plein de réalité et dégagé de tout voile, ce que vous teniez caché dans un temple de la Judée, sous l’ombre des figures. Maintenant, en effet, l’ordre des Lévites a plus d’éclat, la dignité des Prêtres plus de grandeur, et l’onction qui sacre les Pontifes plus de sainteté. Et cela, parce que la source de toute bénédiction et le principe de toutes les grâces se trouvent en votre Croix, laquelle fait passer les croyants de la faiblesse à la force, de l’opprobre à la gloire, de la mort à la vie. C’est maintenant aussi que les divers sacrifices d’animaux charnels étant abolis, la seule oblation de votre corps et de votre sang tient lieu de toutes les différentes victimes qui la représentaient. Car vous êtes le véritable « Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, » et tous les mystères s’accomplissent tellement en vous, que, de même que toutes les hosties qui vous sont offertes ne font qu’un seul sacrifice, ainsi toutes les nations de la terre ne font plus qu’un seul royaume.
Mystici corporis Christi
LETTRE ENCYCLIQUE DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIE XII
SUR LE CORPS MYSTIQUE DE JÉSUS-CHRIST ET SUR NOTRE UNION EN LUI AVEC LE CHRIST
A nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques et autres ordinaires de lieux en paix et communion avec le Siège Apostolique
Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique
La doctrine du Corps mystique du Christ, qui est l'Église (Col. 1, 24), recueillie primitivement des lèvres du Rédempteur lui-même, et qui met dans sa vraie lumière ce bienfait, jamais assez exalté, de notre étroite union avec ce Chef si sublime, invite certainement, par son excellence et son élévation, tous les hommes mus par l'Esprit de Dieu à en faire l'objet de leurs réflexions, et par la lumière qu'elle projette dans leur esprit, les stimule fortement aux œuvres salutaires qui répondent à ces enseignements. C'est pourquoi Nous croyons de Notre devoir de vous entretenir de ce sujet dans cette Lettre encyclique, en développant spécialement ce qui concerne l'Église militante. Nous sommes poussé à le faire par la grandeur exceptionnelle de cette doctrine, et aussi par les circonstances du temps où nous vivons.
Notre intention, en effet, est de parler des richesses cachées dans le sein de cette Église que le Christ s'est acquise par son propre sang (Ac 20, 28), et dont les membres sont fiers d'avoir un Chef couronné d'épines. C'est là un éclatant témoignage que les plus belles gloires, les biens les meilleurs ne naissent que de la douleur, et que, par conséquent, nous devons nous réjouir d'avoir part aux souffrances du Christ, afin qu'au jour de la manifestation de sa gloire, nous soyons aussi dans la joie et dans l'allégresse (1 P 4, 13).
Il faut le remarquer tout de suite: de même que le Rédempteur du genre humain fut accablé de calomnies et de tortures par ceux-là mêmes qu'il avait entrepris de sauver, ainsi la société instituée par lui doit en cela aussi ressembler à son divin Fondateur. Nous ne nions certes pas, bien au contraire, Nous avouons avec un sentiment de reconnaissance envers Dieu, qu'en nos temps troublés, un nombre considérable de ceux qui sont séparés du bercail de Jésus-Christ regardent vers l'Église comme vers l'unique port de salut ; mais Nous n'ignorons pas non plus, cependant, que non seulement l'Église de Dieu est méprisée et calomniée avec une orgueilleuse hostilité par ceux qui, abandonnant la lumière de la sagesse chrétienne, retournent misérablement aux doctrines, aux mœurs, aux institutions de l'antiquité païenne; mais que souvent même beaucoup de chrétiens, se laissant attirer par l'apparence trompeuse de l'erreur ou charmer par les séductions et les dépravations du monde, ignorent l'Église, n'ont pour elle qu'indifférence, ou font comme si elle ne leur inspirait qu'ennui et dégoût. C'est pourquoi, Vénérables Frères, par devoir de conscience, et pour répondre aux désirs d'un grand nombre, Nous voulons remettre sous les yeux de tous et célébrer la beauté, les mérites et la gloire de notre Mère l'Église, à qui, après Dieu, nous devons tout.
Il faut espérer que Notre enseignement et Nos exhortations, dans les circonstances présentes, porteront des fruits abondants pour les fidèles ; car Nous savons qu'en ces jours de tempête, tant d'infortunes et tant de souffrances, qui frappent cruellement un nombre presque incalculable d'hommes, à condition d'être acceptées avec paix et soumission comme de la main de Dieu, conduiront les âmes par une impulsion pour ainsi dire naturelle, des biens terrestres et passagers aux biens célestes et éternels, et susciteront une soif secrète des réalités spirituelles et un intense désir qui, sous la poussée de l'Esprit de Dieu, les stimulera, les forcera presque à rechercher avec plus de zèle le royaume de Dieu. Plus les hommes sont arrachés aux vanités de ce monde et à l'amour des biens présents, plus ils deviennent aptes à percevoir la lumière des mystères surnaturels. Or, aujourd'hui peut-être plus clairement que jamais, on saisit la vanité et le néant des biens de la terre, quand les royaumes et les cités s'écroulent, quand d'immenses ressources et des richesses de toutes sortes sont englouties dans les profondeurs de l'océan, quand les villes, les bourgades, les campagnes fertiles sont jonchées de ruines gigantesques et souillées de luttes fratricides.
En outre, Nous avons confiance que même à ceux qui sont séparés du giron de l'Église catholique, Notre exposé du Corps mystique de Jésus-Christ ne déplaira pas et ne sera pas inutile. Car, d'une part, leur bienveillance envers l'Église semble augmenter de jour en jour. D'autre part, lorsqu'ils voient actuellement se dresser nation contre nation, royaume contre royaume, croître indéfiniment les discordes, les haines et les semences de rivalité, s'ils jettent leurs regards vers l'Église, s'ils contemplent l'unité qu'elle tient de Dieu - et qui rattache au Christ par un lien fraternel les hommes de n'importe quelle descendance -, alors ils seront vraiment forcés d'admirer cette société inspirée par l'amour, et ils seront attirés, sous l'impulsion et avec l'aide de la grâce divine, à s'associer eux-mêmes à cette unité et à cette charité.
Une raison particulière, très agréable celle-là, Nous fait encore penser aux grandes idées de cette doctrine, et non sans une joie extrême. Durant l'année écoulée, la 25e depuis Notre consécration épiscopale, Nous avons vu avec une immense consolation un spectacle qui a fait resplendir d'un éclat significatif dans toutes les parties de l'univers une image du Corps mystique de Jésus-Christ. Nous avons vu, en effet, au milieu d'une guerre longue et meurtrière qui avait malheureusement brisé la communauté fraternelle des peuples, tous Nos fils dans le Christ du monde entier, d'une même volonté et d'un même amour, porter leurs regards vers leur Père commun qui, chargé des soucis et des angoisses de tous, dirige en ces temps troublés la barque de l'Église catholique. Nous n'avons pas seulement constaté l'unité merveilleuse du peuple chrétien, mais aussi l'affirmation de ce fait: de même que Nous embrassons d'un amour paternel les peuples de n'importe quel pays, ainsi les catholiques à leur tour, bien qu'appartenant à des nations en guerre les unes contre les autres, tournent de partout leurs regards vers Nous comme vers le Père très aimant qui, guidé par une absolue impartialité et par un jugement intègre à l'égard des deux camps, domine l'agitation et les tempêtes des bouleversements humains pour prêcher et défendre de toutes ses forces la vérité, la justice et la charité.
Nous n'avons pas éprouvé une moindre consolation quand Nous avons appris la demande d'une souscription volontaire pour ériger à Rome une église dédiée à Notre saint Prédécesseur et Patron, le Pape Eugène Ier. Comme le temple, que feront surgir la décision et les aumônes de tous les fidèles, perpétuera le souvenir de Notre Jubilé, Nous voulons de même donner un témoignage de Notre reconnaissance par cette Lettre encyclique, où il est justement question de ces pierres vivantes qui, placées sur le fondement de la pierre d'angle qu'est le Christ, forment ensemble un temple saint, de beaucoup supérieur à tout temple construit de main d'homme, à savoir la demeure de Dieu dans l'Esprit Saint (Ep. 2, 21-22 ; 1 P 2, 5).
Mais Notre charge pastorale est le principal motif qui Nous invite à traiter actuellement avec une certaine ampleur cette éminente doctrine. De nombreux écrits ont été publiés sur ce sujet; et Nous n'ignorons pas que beaucoup s'adonnent aujourd'hui avec activité à ces études, où la piété des fidèles trouve également un attrait et un aliment. Il semble qu'il faille en chercher avant tout l'explication dans ce fait qu'un renouveau de zèle pour la liturgie sacrée, la réception plus fréquente du Pain eucharistique, enfin une dévotion plus ardente envers le Sacré Cœur de Jésus, que Nous constatons de nos jours avec joie, ont amené de nombreux esprits à méditer plus profondément les richesses insondables du Christ, conservées dans l'Église. En outre, les enseignements parus ces temps derniers à propos de l'Action catholique, en resserrant de plus en plus les liens des chrétiens entre eux et avec la hiérarchie ecclésiastique, surtout avec le Souverain Pontife, n'ont sans doute pas peu contribué à mettre en relief cette question. Néanmoins, si l'on peut se réjouir, à bon droit, de ce que Nous venons de rappeler, il n'est pourtant pas niable que non seulement des écrivains séparés de la véritable Église répandent de graves erreurs en cette matière, mais que même parmi les fidèles circulent parfois des opinions inexactes ou tout à fait erronées, qui entraînent les intelligences en dehors de la voie droite de la vérité.
Car, tandis que, d'une part, persiste un prétendu rationalisme, qui tient pour absurde tout ce qui dépasse et domine les forces de l'esprit humain, tandis que marche de pair avec lui une erreur du même genre appelée naturalisme commun, qui, dans l'Église de Dieu, ne considère et ne veut voir que des liens purement juridiques et sociaux, s'insinue d'autre part un faux mysticisme, qui falsifie les Saintes Écritures en s'efforçant de supprimer les frontières immuables entre les créatures et le Créateur.
Ces fausses théories, qui s'opposent et se combattent, font que certains, frappés d'une crainte vaine, voient dans cette doctrine plus élevée un danger et s'en détournent avec effroi comme du fruit du Paradis terrestre, beau certes, mais défendu. Il n'en est rien: les mystères révélés par Dieu ne peuvent être causes de mort pour les hommes, et ils ne doivent pas non plus rester sans fruit comme un trésor enfoui dans un champ; mais Dieu les a donnés pour servir au progrès spirituel de ceux qui les méditent avec piété. Car, nous enseigne le Concile du Vatican, «quand la raison éclairée par la foi cherche avec soin, piété et mesure, elle arrive, avec la grâce de Dieu, à une certaine intelligence des mystères qui lui est de très grand profit, soit par analogie avec ce qu'elle connaît naturellement, soit par connexion des mystères entre eux et avec la fin dernière de l'homme»; bien que jamais pourtant, comme le saint Concile nous en avertit, «elle ne devienne capable de pénétrer les mystères à l'instar des vérités qui constituent son objet propre (Concile du Vatican, sess. III De fide cath. ch. 4)».
Tout cela longuement pesé devant Dieu, pour que la beauté sans égale de l'Église brille d'un nouvel éclat, pour que la noblesse éminente et surnaturelle des fidèles unis à leur Chef dans le Corps du Christ, apparaisse avec plus de clarté, enfin pour barrer la route aux multiples erreurs en cette matière, Nous avons considéré comme un devoir de Notre charge pastorale d'exposer à tout le peuple chrétien, dans cette Lettre encyclique, la doctrine du Corps mystique de Jésus-Christ et de l'union, dans ce même Corps, des fidèles avec le divin Rédempteur; et de tirer en même temps de cette suave doctrine quelques enseignements, grâce auxquels une étude plus approfondie de ce mystère produira des fruits encore plus abondants de perfection et de sainteté.
Dès que nous nous mettons à réfléchir sur ce chapitre de la doctrine catholique, se présentent à nous les paroles de l'Apôtre : Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé (Rm 5, 20).
Tout le monde sait, en effet, que Dieu avait placé le père de tout le genre humain dans un tel état d'excellence qu'il devait donner à ses descendants, en même temps que la vie d'ici-bas, la vie surnaturelle de la grâce céleste. Pourtant, après la chute désastreuse d'Adam, toute la famille humaine, souillée par la faute originelle, perdit la participation de la nature divine (2 P 1, 4), et nous devînmes tous fils de colère (Ep 2, 3). Mais Dieu, dans sa grande miséricorde, a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique (Jn 3, 16), et le Verbe du Père éternel, poussé par ce même amour divin, prit, pour lui, dans la descendance d'Adam, une nature humaine, mais innocente et exempte de toute souillure, afin que de lui, comme d'un nouvel Adam céleste, la grâce du Saint-Esprit découlât sur tous les fils du premier père, et que ceux-ci, privés par le péché du premier homme de l'adoption de la famille divine, mais devenus, par l'Incarnation du Verbe, frères selon la chair du Fils unique de Dieu, reçussent le pouvoir de devenir fils de Dieu (Jn 1, 12). Voilà pourquoi, suspendu à la Croix, Jésus-Christ n'a pas seulement réparé les droits violés de la justice du Père éternel, mais il a encore mérité à nous, ses frères, une abondance ineffable de grâces. Ces grâces, il aurait pu les communiquer lui-même directement à tout le genre humain ; toutefois, il ne voulut le faire que par l'intermédiaire d'une Église visible, qui grouperait les hommes; et cela pour leur permettre d'être, par elle, ses coopérateurs dans la distribution des fruits de la Rédemption. Car si le Verbe de Dieu a voulu se servir de notre nature pour racheter les hommes par ses souffrances et ses tourments, il se sert de même de son Église au cours des siècles pour perpétuer l'œuvre commencée (Vatican I : Const. de Eccl.).
Or, pour définir, pour décrire cette véritable Église de Jésus-Christ - celle qui est sainte, catholique, apostolique, romaine (Vatican I : Const. de fid. cath., cap. 1) -, on ne peut trouver rien de plus beau, rien de plus excellent, rien enfin de plus divin que cette expression qui la désigne comme «le Corps mystique de Jésus-Christ»; c'est celle du reste qui découle, qui fleurit pour ainsi dire, de ce que nous exposent fréquemment les Saintes Écritures et les écrits des saints Pères.
Que l'Église soit un corps, la Sainte Écriture le dit à maintes reprises. Le Christ, dit l'Apôtre, est la Tête du Corps qu'est l'Église (Col. 1, 18). Si l'Église est un corps, il est donc nécessaire qu'elle constitue un organisme un et indivisible, selon les paroles de saint Paul : Bien qu'étant plusieurs, nous ne faisons qu'un seul corps dans le Christ (Rm 12, 5). Ce n'est pas assez de dire : un et indivisible ; il doit encore être concret et perceptible aux sens, comme l'affirme Notre Prédécesseur d'heureuse mémoire, Léon XIII, dans sa Lettre encyclique Satis cognitum : «C'est parce qu'elle est un corps que l'Église est visible à nos regards.» C'est donc s'éloigner de la vérité divine que d'imaginer une Église qu'on ne pourrait ni voir ni toucher, qui ne serait que «spirituelle» («pneumaticum»), dans laquelle les nombreuses communautés chrétiennes, bien que divisées entre elles par la foi, seraient pourtant réunies par un lien invisible.
Mais un corps exige encore une multiplicité de membres, qui soient reliés entre eux de manière à se venir mutuellement en aide. Que si, dans notre organisme mortel, lorsqu'un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui, les membres sains prêtant leur secours aux malades, de même dans l'Église, chaque membre ne vit pas uniquement pour lui, mais il assiste aussi les autres, et tous s'aident réciproquement, pour leur mutuelle consolation aussi bien que pour un meilleur développement de tout le corps.
De plus, le corps dans la nature n'est pas formé d'un assemblage quelconque de membres, mais il doit être muni d'organes, c'est-à-dire de membres qui n'aient pas la même activité et qui soient disposés dans un ordre convenable. L'Église, de même, doit son titre de corps surtout à cette raison qu'elle est formée de parties bien organisées, normalement unies entre elles, et pourvue de membres différents et accordés entre eux. C'est bien ainsi que l'Apôtre représente l'Église, lorsqu'il dit : De même que nous avons plusieurs membres dans un même corps, et que tous les membres n'ont pas la même fonction, ainsi, nous qui sommes plusieurs, nous ne faisons qu'un seul corps dans le Christ, et chacun en particulier, nous sommes membres les uns des autres (Rm 12, 4-5).
Mais il ne faudrait nullement s'imaginer que cette structure bien ordonnée, ou, comme on dit, «organique», du Corps de l'Église s'achève et se circonscrive dans les seuls degrés de la hiérarchie ; ou, comme le veut une opinion opposée, qu'elle soit formée uniquement des «charismatiques», ces hommes doués de dons merveilleux dont par ailleurs la présence ne fera jamais défaut dans l'Église. Sans doute, il faut absolument maintenir que ceux qui, dans ce Corps, sont en possession des pouvoirs sacrés, en constituent les membres premiers et principaux, car c'est par eux que se perpétuent, selon le mandat du divin Rédempteur, les fonctions du Christ Docteur, Roi et Prêtre. A bon droit, néanmoins, lorsque les Pères de l'Église font l'éloge des ministères, des degrés, des conditions, des états, des ordres, des fonctions de ce Corps, ils n'ont pas seulement en vue ceux qui ont reçu les ordres sacrés, mais aussi avec eux tous ceux qui ont embrassé les conseils évangéliques, qu'ils mènent une vie active au milieu des hommes, ou une vie contemplative dans le silence du cloître, ou encore qu'ils s'efforcent d'unir les deux états selon leur propre institut; ceux qui, tout en restant dans le monde, se consacrent pourtant avec ardeur aux œuvres de miséricorde, pour le bien des âmes ou des corps; enfin, ceux aussi qui sont unis par les liens d'un chaste mariage. Bien plus, il importe de le remarquer, les pères et les mères de famille, surtout dans les circonstances présentes, les parrains et marraines, et nommément les laïques, qui collaborent avec la hiérarchie ecclésiastique à étendre le règne du divin Rédempteur, tiennent dans la société chrétienne une place d'honneur, encore qu'elle soit souvent très modeste; eux aussi peuvent, sous l'inspiration et avec le secours de Dieu, monter au sommet de la sainteté qui, d'après la promesse de Jésus-Christ, ne manquera jamais à l'Église.
Comme le corps humain se trouve muni de moyens propres pour pourvoir à sa vie, à sa santé, au développement de chacun de ses membres, de même le Sauveur du genre humain, dans son infinie bonté, a pourvu son Corps mystique de moyens merveilleux en l'enrichissant de sacrements qui doivent soutenir les membres, comme par des degrés de grâce ininterrompus, depuis le berceau jusqu'au dernier soupir, et subvenir de même abondamment aux nécessités sociales de tout le Corps.
Par l'eau du Baptême, les hommes qui sont nés à cette vie mortelle non seulement renaissent de la mort du péché et deviennent des membres de l'Église, mais, de plus, ils sont revêtus d'un caractère spirituel qui les rend aptes à recevoir les autres sacrements.
Par le saint chrême de la Confirmation, les fidèles sont pénétrés d'une nouvelle force pour protéger et défendre courageusement l'Église leur Mère et la foi qu'ils en ont reçue.
Par le sacrement de Pénitence, l'Église offre à ses membres tombés dans le péché un remède salutaire, non seulement pour veiller à leur propre salut, mais encore pour écarter des autres membres du Corps mystique tout danger de contagion, bien mieux pour les entraîner à la vertu par leur exemple.
Ce n'était pas encore suffisant: par la sainte Eucharistie, les fidèles sont nourris et fortifiés par une seule et même nourriture, et par un lien ineffable et divin ils sont reliés entre eux et avec la Tête de tout le Corps.
L'Église enfin, comme une pieuse Mère, se tient auprès de ses enfants mis en danger de mort par la maladie ; si par l'onction sacrée des malades elle ne rend pas toujours la santé au corps mortel, selon le vouloir de Dieu, elle procure du moins aux âmes blessées un remède surnaturel, peuplant ainsi le ciel, où ils jouissent d'un bonheur divin durant l'éternité, de nouveaux citoyens, qui deviennent en même temps pour la terre de nouveaux protecteurs.
Le Christ a pourvu d'une manière particulière aux nécessités sociales de l'Église par l'institution de deux sacrements. Par le Mariage, où les époux sont l'un pour l'autre ministres de la grâce, il a procuré l'accroissement extérieur et ordonné de la communauté chrétienne, et ce qui est mieux encore, la bonne éducation religieuse des enfants, sans laquelle son Corps mystique serait exposé aux plus grands dangers.
Par l'Ordre, se trouvent consacrés au service de Dieu des hommes chargés d'immoler l'Hostie eucharistique, de nourrir le troupeau des fidèles du Pain des Anges et de l'aliment de la doctrine, de le diriger par les commandements de Dieu et les conseils, de l'affermir enfin par les autres dons surnaturels.
Remarquons-le à ce propos : comme Dieu au commencement du monde a muni l'homme du riche appareil de son corps pour lui permettre de se soumettre la création et de se multiplier pour peupler la terre, ainsi a-t-il procuré à l'Église au début de l'ère chrétienne les ressources nécessaires pour peupler, en triomphant de périls presque innombrables, non seulement l'univers terrestre, mais aussi le royaume du ciel. Pourtant, au sens plein de l'expression, seuls font partie des membres de l'Église ceux qui ont reçu le baptême de régénération et professent la vraie foi, qui, d'autre part, ne se sont pas pour leur malheur séparés de l'ensemble du Corps, ou n'en ont pas été retranchés pour des fautes très graves par l'autorité légitime. Tous, en effet, dit l'Apôtre, nous avons été baptisés dans un seul Esprit pour former un seul Corps, soit Juifs, soit Grecs, soit esclaves, soit hommes libres (I Co 12, 13).
Par conséquent, comme dans l'assemblée véritable des fidèles il n'y a qu'un seul Corps, un seul Esprit, un seul Seigneur et un seul Baptême, ainsi ne peut-il y avoir qu'une seule foi (Ep 4, 5); et celui qui refuse d'écouter l'Église doit être considéré, d'après l'ordre du Seigneur, comme un païen et un publicain (Mt 18, 17). Et ceux qui sont divisés pour des raisons de foi ou de gouvernement ne peuvent vivre dans ce même Corps ni par conséquent de ce même Esprit divin.
Qu'on n'imagine pas non plus que le Corps de l'Église, ayant l'honneur de porter le nom du Christ, ne se compose, dès le temps de son pèlerinage terrestre, que de membres éminents en sainteté, ou ne comprend que le groupe de ceux qui sont prédestinés par Dieu au bonheur éternel. Il faut admettre, en effet, que l'infinie miséricorde de notre Sauveur ne refuse pas maintenant une place dans son Corps mystique à ceux auxquels il ne la refusa pas autrefois à son banquet ( Mt 9, 11 ; Mc 2, 16 ; Lc 15, 2). Car toute faute, même un péché grave, n'a pas de soi pour résultat - comme le schisme, l'hérésie ou l'apostasie - de séparer l'homme du Corps de l'Église. Toute vie ne disparaît pas de ceux qui, ayant perdu par le péché la charité et la grâce sanctifiante, devenus par conséquent incapables de tout mérite surnaturel, conservent pourtant la foi et l'espérance chrétiennes, et à la lumière de la grâce divine, sous les inspirations intérieures et l'impulsion du Saint-Esprit, sont poussés à une crainte salutaire et excités par Dieu à la prière et au repentir de leurs fautes.
Que tous aient donc en horreur le péché qui souille les membres mystiques du Rédempteur ; mais que le pécheur tombé et qui ne s'est pas rendu par son obstination indigne de la communion des fidèles, soit accueilli avec beaucoup d'amour; qu'on ne voie en lui avec une fervente charité qu'un membre infirme de Jésus-Christ. Car il vaut mieux, selon la remarque de l'évêque d'Hippone, «être guéri dans le Corps de l'Église, qu'être retranché de ce Corps comme des membres incurables (S. Augustin Epist. 157)». «Tant que le membre est encore attaché au corps, il ne faut pas désespérer de sa santé; mais s'il en est retranché, il ne peut plus ni être soigné ni être guéri (S. Augustin Sermo 137)».
Nous avons vu jusqu'ici, Vénérables Frères, que l'Église dans sa constitution peut être comparée à un corps ; il Nous reste à expliquer en détail pourquoi il faut l'appeler, non pas un corps quelconque, mais le Corps de Jésus-Christ. Et ceci se conclut de ce que Notre-Seigneur est le Fondateur, la Tête, le Soutien, le Sauveur de ce Corps mystique.
Au moment d'exposer brièvement comment le Christ a fondé son Corps social, la phrase de Notre Prédécesseur d'heureuse mémoire, Léon XIII, se présente aussitôt à Notre esprit: «L'Église, déjà conçue, et qui était sortie, pour ainsi dire, des flancs du nouvel Adam dormant sur la Croix, s'est manifestée pour la première fois aux hommes d'une manière éclatante le jour solennel de la Pentecôte ( Léon XIII, Lettre encyclique Divinum illud du 9 mai 1897). » Car le divin Rédempteur commença à édifier le temple mystique de l'Église quand il livra son enseignement en prêchant ; il l'acheva quand il fut suspendu publiquement à la Croix ; enfin, il en procura la manifestation et la promulgation quand il envoya visiblement l'Esprit Saint sur ses disciples.
Dans l'accomplissement de sa mission de prédicateur, il choisissait ses Apôtres, les envoyant comme lui-même avait été envoyé par le Père (Jn 17, 18), comme docteurs, guides, agents de sainteté dans l'assemblée des fidèles; il désignait leur Chef et son Vicaire sur la terre (Mt 16, 18-19); il leur dévoilait tout ce qu'il avait entendu de son Père (Jn 15, 15 ;17, 8 et 14); il indiquait aussi le Baptême (Jn 3, 5) comme moyen pour les futurs croyants d'être insérés dans le Corps de l'Église. Et quand enfin il fut parvenu au soir de sa vie, il célébra la dernière Cène, durant laquelle il institua l'Eucharistie, à la fois admirable sacrifice et admirable sacrement.
Qu'il ait consommé son œuvre sur le gibet de la Croix, les témoignages ininterrompus des saints Pères en font foi, eux qui font remarquer que l'Église est née du côté du Sauveur sur la Croix comme une nouvelle Ève, mère de tous les vivants (Gn 3, 20). «C'est maintenant, dit saint Ambroise à propos du côté du Christ transpercé, qu'elle est fondée, maintenant qu'elle est formée, maintenant qu'elle est figurée, maintenant qu'elle est créée... C'est maintenant que la demeure spirituelle s'élève pour un sacerdoce saint (S. Ambroise In Lucam 2, 87).» Quiconque approfondit religieusement cette vénérable doctrine pourra sans difficulté voir les raisons sur lesquelles elle s'appuie.
D'abord la mort du Rédempteur a fait succéder le Nouveau Testament À L'ANCIENNE LOI ABOLIE ; c'est alors que la Loi du Christ, avec ses mystères, ses lois, ses institutions et ses rites, fut sanctionnée pour tout l'univers dans le sang de Jésus-Christ. Car tant que le divin Sauveur prêchait sur un territoire restreint - il n'avait été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël (Mt 15, 24) - la Loi et l'Évangile marchaient de concert (S. Thomas I-II Q 103 A 3 ad 2); mais sur le gibet de sa mort IL ANNULA LA LOI AVEC SES PRESCRIPTIONS (Ep 2, 15 ), il cloua à la Croix le « chirographe » de l'Ancien Testament (Col 2, 14), établissant une Nouvelle Alliance dans son sang répandu pour tout le genre humain (Mt 26, 28, I Co 11, 25 ). «Alors, dit saint Léon le Grand en parlant de la Croix du Seigneur, le passage de la Loi à l'Évangile, de la Synagogue à l'Église, des sacrifices nombreux à la Victime unique, se produisit avec tant d'évidence qu'au moment où le Seigneur rendit l'esprit, le voile mystique qui fermait aux regards le fond du temple et son sanctuaire secret, se déchira violemment et brusquement du haut en bas (S. Léon le Grand Sermo 68).»
Sur la croix, par conséquent, LA LOI ANCIENNE EST MORTE ; BIENTÔT ELLE SERA ENSEVELIE ET ELLE DEVIENDRA CAUSE DE MORT (S. Jérôme et S. Augustin Epist. 112 et 116 ; S. Thomas I-II Q 103 A 3 ad 2 ; A 4 ad 1; Concile de Florence : Décret pro Iacobitis), pour céder la place au Nouveau Testament, dont le Christ avait choisi les Apôtres pour ministres qualifiés (II Co 3, 6). Grâce à la vertu de la Croix, notre Sauveur qui déjà, il est vrai, dans le sein de la Vierge était le Chef de toute la famille humaine, en exerce pleinement dans l'Église la fonction. «Car par la victoire de la Croix, suivant l'opinion du Docteur angélique, il a mérité le pouvoir et le souverain domaine sur les peuples (S. Thomas III Q 42 A 1)»; par elle il a accru à l'infini le trésor de ces grâces que, dans la gloire du ciel, il distribue sans interruption à ses membres mortels ; grâce au sang répandu sur la Croix, il a fait en sorte que, une fois enlevé l'obstacle de la colère divine, toutes les grâces surnaturelles, et surtout les dons spirituels du Testament Nouveau et Éternel, pussent s'écouler du côté du Sauveur pour le salut des hommes, et en premier lieu des fidèles ; sur l'arbre de la Croix enfin il s'est acquis son Église, c'est-à-dire tous les membres de son Corps mystique, qui ne peuvent être incorporés à ce Corps dans l'eau du Baptême que par la vertu salutaire de la Croix et passer ainsi sous la dépendance absolue du Christ.
Si par sa mort notre Sauveur est devenu, au sens plein du mot, la Tête de l'Église, par son sang également l'Église a été enrichie de la communication surabondante de l'Esprit, qui lui fut faite par Dieu après l'élévation du Fils de l'homme sur le gibet de souffrances et sa glorification. Car alors, comme le remarque saint Augustin (S. Augustin De gratia Christi et peccato originali 25, 29), après la déchirure du voile du temple, il arriva que la rosée des dons du Paraclet, qui s'était posée jusque là sur la seule toison de Gédéon, à savoir le peuple d'Israël, délaissant désormais la toison desséchée, irrigua largement et abondamment la terre entière, à savoir l'Église catholique, qui n'est limitée par aucune frontière ethnique ou territoriale.
De même qu'au premier instant de l'Incarnation, le Fils du Père Éternel combla la nature humaine qu'il s'était substantiellement unie de la plénitude du Saint-Esprit, pour en faire un instrument apte de sa divinité dans l'œuvre sanglante de la Rédemption, ainsi voulut-il à l'heure de sa précieuse mort enrichir son Église de l'abondance des dons du Paraclet, pour la rendre un instrument efficace et à jamais durable du Verbe incarné dans la distribution des fruits divins de la Rédemption.
En effet, la mission dite juridique de l'Église, son pouvoir d'enseigner, de gouverner et d'administrer les sacrements, n'ont de vigueur et d'efficacité surnaturelle pour édifier le Corps du Christ que parce que le Christ sur la Croix a ouvert à son Église la source des dons divins, grâce auxquels elle peut enseigner aux hommes une doctrine infaillible, les diriger utilement par des pasteurs éclairés de Dieu et les inonder de la pluie de ses grâces surnaturelles.
Si nous considérons attentivement tous ces mystères de la Croix, nous ne trouverons plus obscures ces paroles de l'Apôtre qui enseigne aux Éphésiens que le Christ, par son sang, n'a fait qu'un peuple des Juifs et des païens, renversant... par l'immolation de sa chair... le mur mitoyen qui séparait les deux peuples; qu'il a aussi supprimé la Loi Ancienne afin que des deux il formât en lui un seul homme nouveau, à savoir l'Église, et que fondus en un seul Corps il les réconciliât tous deux avec Dieu par sa Croix (Ep 2, 14-16).
Quand il eut fondé l'Église dans son sang, il la consolida le jour de la Pentecôte par une force spéciale venue du ciel. En effet, après avoir solennellement confirmé dans sa mission éminente celui qu'il avait déjà auparavant désigné comme son Vicaire, il était monté aux cieux; et assis à la droite du Père, il voulut manifester et proclamer officiellement son Épouse par la venue visible de l'Esprit Saint, accompagnée du bruit d'un vent violent et de langues de feu (Ac 2, 1-4).
Comme au début de sa mission d'évangélisation, son Père Éternel l'avait manifesté par le moyen du Saint-Esprit descendant sous la forme d'une colombe et se reposant sur lui (Lc 3, 22 ; Mc 1, 10), de même, au moment où les Apôtres allaient commencer leur fonction sacrée de prédication, le Christ Notre-Seigneur leur envoya du ciel son Esprit qui, les touchant sous forme de langues de feu, indiquait, comme du doigt même de Dieu, la mission et la fonction surnaturelles de l'Église.
Une seconde raison pour laquelle ce Corps mystique, l'Église, se glorifie de porter le nom du Christ, est qu'Il doit en être vraiment considéré par tous comme la Tête. Lui-même, dit saint Paul, est la Tête du Corps, c'est-à-dire de l'Église (Col 1, 18). Il est la Tête, dont tout le Corps, bien ordonné et composé, reçoit sa croissance et son développement en vue de sa parfaite constitution (Ep 4, 16 ; Col 2, 19).
Vous connaissez parfaitement, Vénérables Frères, les brillants et lumineux exposés faits dans leurs traités sur cette matière par les Maîtres de la théologie scolastique, et en particulier par le Docteur angélique et universel ; vous savez aussi sans doute que les arguments apportés par saint Thomas répondent fidèlement à la pensée des saints Pères, lesquels ne faisaient du reste que rapporter et interpréter les paroles de Dieu dans les Saintes Écritures.
Il Nous plaît pourtant d'en faire ici une rapide mention pour le profit de tous. Il est d'abord évident que le Fils de Dieu et de la Bienheureuse Vierge a droit à cette appellation de Tête de l'Église pour une raison tout à fait spéciale de prééminence. Car la tête, c'est ce qui se trouve au sommet. Et qui donc fut jamais plus haut placé que le Christ Dieu, qui, en tant que Verbe du Père Éternel, doit être regardé comme le premier-né de toute créature (Col 1, 15) ? Qui connut plus grande élévation que le Christ homme, qui, né d'une Vierge sans tache, est vraiment et par nature Fils de Dieu, et par sa merveilleuse et glorieuse résurrection, par son triomphe sur la mort, est devenu le premier-né d'entre les morts ? (Col 1, 18 ; Ap 1, 5)
Qui enfin occupa une situation supérieure à celle du Christ, qui, en tant que Médiateur... unique entre Dieu et les hommes (I Tm. 2, 5), réussit d'une manière étonnante à relier la terre avec le ciel ; sur la Croix, comme sur un trône de miséricorde, attire tout à lui (Jn 12, 32); et comme fils d'homme choisi parmi des myriades, est aimé de Dieu plus que tous les hommes, tous les anges et toutes les créatures (S. Cyrille d'Alexandrie, Comm. in Joannem, I, 4 ; S. Thomas I Q. 20 A 4 ad 1) ?
Puisque le Christ occupe une place si éminente, il est à bon droit le seul à conduire l'Église et à la gouverner, et pour cette raison encore on doit le comparer à la tête. De même que la tête, en effet pour nous servir des paroles de saint Ambroise, est le «sommet royal » du corps (S. Ambroise Hexaem. 6, 55) et que tous les membres, à qui elle préside pour pourvoir à leurs besoins (S. Augustin De Agone christiano 20, 22), sont naturellement dirigés par elle, douée à cette fin de qualités supérieures, ainsi le divin Rédempteur tient en main le timon de toute la société chrétienne et en dirige le gouvernail. Et puisque régir la communauté des hommes n'est autre chose que les conduire à leur fin propre (S. Thomas I Q 22 A 1- 4) par une providence efficace, par des secours convenables et des moyens adaptés, il est facile de constater que notre Sauveur, archétype et modèle des bons pasteurs (Jn 10, 1-18 ; I P 5, 1-5), s'acquitte à merveille de toutes ces fonctions.
En personne d'abord, quand il était sur la terre, par ses lois, ses conseils, ses avis, il nous donna son enseignement en paroles qui ne passeront jamais et qui seront pour les hommes de tous les temps esprit et vie (Jn 6, 64). En outre, il a communiqué aux Apôtres et à leurs successeurs un triple pouvoir : celui d'enseigner, celui de gouverner et celui de mener les hommes à la sainteté ; ces pouvoirs, précisés par des préceptes, des droits et des devoirs particuliers, constituent la loi fondamentale de toute l'Église.
Mais c'est directement aussi et par lui-même que notre divin Sauveur gouverne et dirige la Société qu'il a fondée. Car c'est lui qui règne sur les intelligences humaines, lui qui infléchit et soumet à son gré les volontés même rebelles. Le cœur du roi est dans la main de Dieu ; il l'incline à tout ce qu'il veut (Pr 21, 1). Par cette direction intérieure il ne prend pas seulement soin lui-même des individus, comme pasteur et évêque de nos âmes (I P 2, 25), mais il pourvoit encore aux besoins de l'Église entière, soit en éclairant et en fortifiant ses chefs pour leur faire remplir fidèlement et avec fruit leurs fonctions respectives, soit - surtout dans les circonstances plus graves - en suscitant du sein de l'Église leur Mère des hommes et des femmes brillant de l'éclat de la sainteté, en vue de les proposer en exemples aux autres fidèles pour l'accroissement de son Corps mystique. Ajoutez que le Christ, du haut du ciel, regarde toujours avec un amour spécial son Épouse immaculée qui peine ici-bas dans l'exil ; et quand il la voit en danger, par lui-même ou par ses anges (Ac 8, 26 ; 9, 1-19 ; 10, 1-7 ; 12, 3-10), ou par Celle que nous invoquons comme le Secours des chrétiens et par les autres patrons célestes, il l'arrache aux flots de la tempête, et une fois le calme revenu sur la mer apaisée, il la console par cette paix qui surpasse toute intelligence (Ph 4, 7).
Qu'on ne pense pas pourtant que sa direction se limite à un mode invisible (Léon XIII, Lettre encyclique Satis cognitum) ou extraordinaire ; bien au contraire, le divin Rédempteur gouverne son Corps mystique visiblement et ordinairement par son Vicaire sur la terre. Vous savez, en effet, Vénérables Frères, que le Christ Notre-Seigneur, qui durant sa vie mortelle avait dirigé lui-même visiblement son petit troupeau (Lc 12, 32), au moment de quitter ce monde pour retourner à son Père, confia au Prince des Apôtres le gouvernement visible de toute la société fondée par lui. Lui, si sage, ne pouvait nullement laisser sans tête le corps social de l'Église qu'il avait constitué.
Et l'on ne peut soutenir, pour nier cette vérité, que par un primat de juridiction établi dans l'Église, ce Corps mystique serait pourvu d'une double tête. Car Pierre, par la vertu du primat, n'est que le Vicaire du Christ, et il n'y a par conséquent qu'une seule Tête principale de ce Corps, à savoir le Christ ; c'est lui qui sans cesser de gouverner mystérieusement l'Église par lui-même, la dirige pourtant visiblement par celui qui tient sa place sur terre, car depuis sa glorieuse Ascension dans le ciel, elle ne repose plus seulement sur lui, mais aussi sur Pierre comme sur un fondement visible pour tous. Que le Christ et son Vicaire ne forment ensemble qu'une seule Tête, Notre immortel Prédécesseur, Boniface VIII, l'a officiellement enseigné dans sa Lettre apostolique Unam sanctam (Boniface VIII Bulle Unam sanctam du 18 novembre 1302 ; Corp. Iur. Can.Extr.comm. I, 8, 1) et ses successeurs n'ont jamais cessé de le répéter après lui, Ceux-là se trompent donc dangereusement qui croient pouvoir s'attacher au Christ Tête de l'Église sans adhérer fidèlement à son Vicaire sur la terre. Car en supprimant ce Chef visible et en brisant les liens lumineux de l'unité, ils obscurcissent et déforment le Corps mystique du Rédempteur au point qu'il ne puisse plus être reconnu ni trouvé par les hommes en quête du port du salut éternel.
Ce que Nous venons de dire de l'Église universelle doit être également affirmé des communautés particulières de chrétiens, tant orientales que latines, qui forment ensemble une seule Église catholique: c'est Jésus-Christ qui les gouverne par la voix et la juridiction de chaque évêque. C'est pourquoi les évêques ne doivent pas seulement être considérés comme les membres les plus éminents de l'Église universelle, ceux qui sont reliés à la Tête divine de tout le Corps par un lien tout particulier et par suite sont justement appelés «les premiers des membres du Seigneur» (S. Grégoire le Grand Moralia 14, 35, 43); mais en ce qui concerne son propre diocèse, chacun, en vrai Pasteur, fait paître et gouverne au nom du Christ le troupeau qui lui est assigné (Vatican I : Const. de Eccl., sess. IV, ch. 3). Pourtant, dans leur gouvernement, ils ne sont pas pleinement indépendants, mais ils sont soumis à l'autorité légitime du Pontife de Rome, et s'ils jouissent du pouvoir ordinaire de juridiction, ce pouvoir leur est immédiatement communiqué par le Souverain Pontife. Aussi doivent-ils être honorés par le peuple comme les successeurs des Apôtres par institution divine (Code de Droit Canon, c. 329, 1); et aux évêques, sacrés par le chrême du Saint-Esprit, s'appliquent mieux qu'aux dirigeants de ce monde, même les plus haut placés, les paroles du psaume : Ne touchez pas à mes oints (I Paral.16, 22 ; Ps. 104, 15).
Aussi sommes-Nous rempli d'une immense tristesse quand on Nous annonce qu'un bon nombre de Nos Frères dans l'Épiscopat, pour s'être faits les modèles du troupeau (I P 5, 3) et avoir gardé énergiquement, comme il convient, et fidèlement le saint dépôt de la foi (I Tm. 6, 20) à eux confié, pour avoir réclamé le respect des saintes lois inscrites par Dieu dans le cœur des hommes et avoir défendu, à l'exemple du Pasteur suprême, leur troupeau contre des loups ravisseurs, ont à souffrir des attaques et des vexations exercées non seulement contre eux, mais ce qui leur est plus cruel et plus pénible, exercées contre les brebis confiée à leur soin, contre les associés de leur apostolat et même contre des vierges consacrées à Dieu.
Cette injure, Nous la regardons comme infligée à Nous-même ; et Nous reprenons ce noble langage de Notre immortel Prédécesseur, saint Grégoire le Grand: Notre honneur, c'est l'honneur de l'Église universelle ; Notre honneur, c'est la force intacte de Nos Frères ; Nous sommes vraiment honoré quand on ne refuse à aucun d'eux l'honneur qui lui est dû (S. Grégoire le Grand Ep. ad Eulog. 30).
Toutefois il ne faut pas penser que le Christ étant la Tête, occupant une place si élevée, ne requiert pas l'aide de son Corps. Car il faut affirmer du Corps mystique ce que saint Paul affirme du corps humain : La tête ne peut dire aux pieds : je n'ai pas besoin de vous (I Co 12, 21). Il est tout à fait évident que les fidèles ont absolument besoin de l'aide du divin Rédempteur, puisque lui-même a dit : Sans moi vous ne pouvez rien faire (Jn 15, 5), et que selon la doctrine de l'Apôtre tout l'accroissement de ce Corps mystique pour son édification dérive de sa Tête, le Christ (Ep 4, 16 ; Col 2, 19). Il faut pourtant maintenir, bien que cela paraisse vraiment étonnant, que le Christ requiert le secours de ses membres. Tout d'abord, parce que le Souverain Pontife tient la place de Jésus-Christ, et il doit, pour ne pas être écrasé par la charge de son devoir pastoral, appeler un bon nombre de fidèles à prendre une part de ses soucis et être chaque jour soutenu par la prière secourable de toute l'Église. De plus, comme le Sauveur dirige invisiblement l'Église par lui-même, il veut recevoir l'aide des membres de son Corps mystique pour accomplir l'œuvre de la Rédemption. Cela ne provient pourtant pas de son indigence et de sa faiblesse, mais plutôt de ce que lui-même a pris cette disposition pour le plus grand honneur de son Épouse sans tache. Tandis qu'en mourant sur la croix il a communiqué à son Église, sans aucune collaboration de sa part, le trésor sans limite de sa Rédemption, quand il s'agit de distribuer ce trésor, non seulement il partage avec son Épouse immaculée l'œuvre de la sanctification des âmes, mais il veut encore que celle-ci naisse pour ainsi dire de son travail. Mystère redoutable, certes, et qu'on ne méditera jamais assez : le salut d'un grand nombre d'âmes dépend des prières et des mortifications volontaires, supportées à cette fin, des membres du Corps mystique de Jésus-Christ et du travail de collaboration que les Pasteurs et les fidèles, spécialement les pères et mères de famille, doivent apporter à notre divin Sauveur.
Aux raisons exposées ci-dessus pour légitimer le titre donné au Christ Notre-Seigneur de Tête de son Corps social, il faut en ajouter trois autres, qui sont du reste intimement liées entre elles.
Nous commençons par la conformité mutuelle que nous voyons exister entre la Tête et le Corps, puisqu'ils sont de même nature. Il faut remarquer à ce propos que notre nature, bien qu'inférieure à celle des anges, l'emporte pourtant, grâce à la bonté de Dieu, sur la nature angélique : «Car le Christ, dit saint Thomas, est le Chef des anges. Il commande en effet aux anges même selon, son humanité... En tant qu'homme également, il éclaire les anges et il agit sur eux. Mais au point, de vue de la conformité de nature, le Christ n'est pas le Chef des anges, car il n'a pas pris la nature angélique, mais, selon l'Apôtre, la descendance d'Abraham. » (S. Thomas Comm. ad Eph. cap. I, lect. 8 ; He 2, 16-17) Le Christ n'a pas seulement pris notre nature; il est aussi devenu notre frère par son corps fragile, passible et mortel. Or, si le Verbe s'est anéanti, prenant forme d'esclave (Ph 2, 7), il l'a fait pour rendre ses frères selon la chair participants de sa nature divine (II P 1, 4 ), tant dans l'exil de cette terre par la grâce sanctifiante, que dans la patrie céleste par l'obtention d'un bonheur sans fin. Car le Fils unique du Père Éternel a voulu être fils d'homme pour nous rendre conformes à l'image du Fils de Dieu (Rm. 8, 29), et nous renouveler à la ressemblance de Celui qui nous a créés (Col 3, 10 ). Que tous ceux qui se glorifient de porter le nom de chrétiens ne regardent donc pas seulement notre divin Sauveur comme le modèle éminent et achevé de toutes les vertus, mais que, par la fuite vigilante du péché et la pratique fervente de la perfection, ils reproduisent si bien dans leur conduite sa doctrine et sa vie qu'au moment où le Seigneur paraîtra, ils lui soient semblables dans la gloire et le voient tel qu'il est (I Jn 3, 2).
Comme le Christ veut que chacun des membres lui soit semblable, ainsi le veut-il aussi pour le Corps de l'Église tout entier. C'est ce qui se fait lorsque l'Église, marchant sur les traces de son Fondateur, enseigne, gouverne, immole la divine Victime. En outre, lorsqu'elle embrasse les conseils évangéliques, elle reproduit en elle la pauvreté, l'obéissance et la virginité du Rédempteur. Par les Instituts multiples et variés, dont elle s'orne comme de joyaux, elle montre en quelque sorte le Christ priant sur la montagne, ou prêchant aux peuples, guérissant les malades et les infirmes, ramenant les pécheurs dans la bonne voie, ou enfin faisant du bien à tous. Rien d'étonnant, par conséquent, si, pendant son existence terrestre, elle est aussi soumise, à l'imitation du Christ, aux persécutions, aux vexations et à la souffrance.
Le Christ doit encore être regardé comme Chef de l'Église du fait qu'exerçant d'une façon éminente, plénière et parfaite les fonctions surnaturelles, c'est à cette plénitude que puise son Corps mystique. En effet - c'est une remarque faite par quelques Pères -, comme la tête, dans notre corps mortel, a l'avantage de posséder tous les sens, tandis que les autres parties de l'organisme ne jouissent que du toucher, ainsi tout ce qu'il y a, dans la société chrétienne, de vertus, de dons, de charismes, brille avec perfection dans son Chef, le Christ. Il a plu (à Dieu) de faire habiter en lui toute la plénitude de l'être (Col 1, 19). Il est orné de tous les dons surnaturels qui accompagnent l'union hypostatique: car le Saint-Esprit habite en lui avec une telle plénitude de grâces qu'on ne peut en concevoir de plus grande. Dieu lui a donné autorité sur toute chair (Jn 17, 2); et il possède surabondamment tous les trésors de la sagesse et de la science (Col 2, 3). Même la science qu'on appelle de vision a chez lui une telle perfection qu'elle surpasse absolument, tant par l'amplitude que par la clarté, la science de même genre de tous les saints du ciel. Il est enfin lui-même si rempli de grâce et de vérité que nous recevons tous de sa plénitude inépuisable (Jn 1, 14-16).
Ces paroles du disciple que Jésus aimait particulièrement Nous amènent à développer une dernière raison qui démontre, et d'une manière spéciale, que le Christ Notre-Seigneur doit être déclaré Chef de son Corps mystique. Comme les nerfs partent de la tête pour se répandre dans tous les membres de notre corps et leur confèrent la faculté de sentir et de se mouvoir, ainsi notre Sauveur infuse à son Église sa vigueur et sa puissance qui font que les fidèles connaissent les réalités divines avec plus de clarté et les désirent avec plus d'ardeur. De lui dérivent dans le Corps de l'Église toute lumière par laquelle Dieu illumine les croyants, et toute grâce qui les rend saints comme lui-même est saint.
Le Christ donne la lumière à toute son Église: des passages presque innombrables des Saintes Écritures et des saints Pères le prouvent. Personne n'a jamais vu Dieu ; c'est le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui-même qui nous l'a fait connaître (Jn 1, 18). Venant de la part de Dieu en qualité de maître (Jn 3, 2), pour rendre témoignage à la vérité (Jn 18, 37), il fit briller sa lumière sur la primitive Église constituée par les Apôtres, au point que le Prince des Apôtres s'écria : Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle (Jn 6, 69); du haut du ciel il assista si bien les Évangélistes que ceux-ci écrivirent comme des membres du Christ ce qu'ils avaient appris pour ainsi dire sous la dictée du Chef ( S. Augustin De cons. Evang. I, 35, 54). Et aujourd'hui encore, pour nous qui demeurons dans l'exil de cette terre, il est l'Auteur de la foi, comme il en sera le Consommateur (He 12, 2) dans la patrie. C'est lui qui infuse dans les fidèles la lumière de la foi ; lui qui enrichit divinement des dons surnaturels de science, d'intelligence et de sagesse ses Pasteurs et ses Docteurs, en premier lieu son Vicaire sur la terre, afin qu'ils conservent fidèlement le trésor de la foi, qu'ils le défendent énergiquement, qu'ils l'expliquent et le soutiennent avec piété et diligence ; lui enfin qui, bien qu'invisible, préside aux Conciles de l'Église et les guide par sa lumière (S. Cyrille d'Alexandrie Ep. 55 de Symb. ).
Le Christ est l'auteur et l'artisan de la sainteté. Il ne peut y avoir aucun acte salutaire qui ne découle de lui, comme de sa source surnaturelle. Sans moi, dit-il, vous ne pouvez rien faire (Jn 15, 5). Si, à cause de nos péchés, nous sommes touchés par le repentir et la pénitence, si nous nous tournons vers Dieu avec une crainte et une espérance filiales, c'est toujours grâce à lui que nous le faisons. La grâce et la gloire proviennent de son inépuisable plénitude. Notre Sauveur gratifie sans cesse principalement les membres les plus éminents de son Corps mystique des dons de conseil, de force, de crainte et de piété, afin que tout le Corps croisse chaque jour de plus en plus en sainteté et en pureté de vie. Et quand les sacrements de l'Église sont administrés extérieurement, c'est lui qui en produit les effets dans les âmes (III Q 64 A 3). C'est encore lui qui, nourrissant de sa propre chair et de son sang les hommes rachetés, apaise en eux les mouvements violents et troubles de l'âme; c'est lui qui augmente la grâce et prépare les âmes et les corps à atteindre la gloire. Ces trésors de la bonté divine, il faut dire qu'il les communique aux membres de son Corps mystique, non pas seulement parce que, hostie eucharistique sur la terre ou hostie glorifiée dans le ciel, il les sollicite de son Père éternel en montrant ses plaies et en répandant ses prières, mais encore parce qu'il choisit, détermine, distribue à chacun sa part de grâces suivant la mesure du don du Christ (Ep 4, 7). D'où il résulte que du divin Rédempteur comme de la source première, tout le corps, ajusté et coordonné par toutes les jointures de l'organisme, selon l'énergie proportionnée à chaque partie, opère sa croissance pour son édification dans la charité (Ep 4, 16 ; Col 2, 19).
Ce que Nous venons d'exposer, Vénérables Frères, en expliquant brièvement comment le Christ Notre-Seigneur veut faire découler sur son Église les dons abondants qui proviennent de sa plénitude divine, pour la conformer le plus possible à lui-même, Nous est d'une grande utilité pour développer la troisième raison, d'où l'on déduit encore pourquoi le Corps social de l'Église a l'honneur de porter le nom du Christ : cette raison est que notre Sauveur soutient divinement la société qu'il a fondée.
Comme Bellarmin le remarque finement et ingénieusement (Robert Bellarmin De Rom. Pont. I 9 ; De Concil., II, 19), il ne faut pas expliquer cette expression de Corps du Christ seulement par le fait que le Christ doit être appelé la Tête de son Corps mystique, mais aussi par le fait qu'il soutient l'Église, qu'il vit dans l'Église, si bien que celle-ci est comme une autre personne du Christ. C'est ce que le Docteur des Nations affirme dans son Épître aux Corinthiens lorsqu'il appelle l'Église le Christ, sans rien ajouter de plus (I Co 12, 12), l'exemple du Maître lui-même qui, du ciel, l'avait interpellé, tandis qu'il persécutait l'Église : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? (Ac 9, 4 ; 22, 7 ; 26, 14) Bien plus, si nous en croyons Grégoire de Nysse, assez souvent l'Église est appelée Christ par l'Apôtre (S. Grégoire de Nysse, De vita Moysis); et vous n'ignorez pas, Vénérables Frères, le mot de saint Augustin: «Le Christ prêche le Christ (S. Augustin Sermo 354).»
Toutefois, il ne faut pas comprendre cette noble appellation comme si le lien ineffable par lequel le Fils de Dieu a pris une nature humaine concrète s'étendait à l'Église entière, mais bien en ce sens que notre Sauveur communique à son Église des biens qui lui sont tout à fait propres, pour qu'elle reproduise dans tout son mode de vivre, aussi bien visible que caché, avec toute la perfection possible, l'image du Christ. En effet, en vertu de cette mission « juridique », par laquelle le divin Rédempteur envoya les Apôtres dans le monde comme lui-même avait été envoyé par son Père (Jn 17, 18 ; 20, 21), c'est Lui qui, par l'Église, baptise, enseigne, gouverne, lie, délie, offre, sacrifie.
Et par cette donation plus haute, intérieure et absolument sublime, dont Nous avons parlé plus haut en décrivant comment la Tête exerce son influence sur ses membres, le Christ Notre-Seigneur fait vivre l'Église de sa vie surnaturelle, pénètre tout ce Corps de sa vertu divine, et il alimente, il entretient chaque membre selon la place qu'il occupe dans le Corps, à peu près de la même manière que la vigne nourrit les sarments qui lui sont attachés et les rend féconds (Léon XIII, Lettres encycliques Sapientiae christianae, Satis cognitum).
Si nous considérons attentivement ce principe divin de vie et de force donné par le Christ, en tant qu'il constitue la source même de tout don et de toute grâce créée, nous comprenons facilement qu'il n'est pas autre chose que l'Esprit Saint, qui procède du Père et du Fils, et qu'on appelle spécialement l'Esprit du Christ ou l'Esprit du Fils (Rm 8, 9 ; Ga 4, 6 ; II Co 3, 17). Car c'est de ce souffle de grâce et de vérité que le Fils a orné son âme dans le sein immaculé de la Vierge ; c'est cet Esprit qui fait ses délices d'habiter dans l'âme sacrée du Rédempteur comme dans son temple très cher; c'est cet Esprit que le Christ nous a mérité sur la croix par l'effusion de son sang ; c'est cet Esprit enfin qu'en soufflant sur les Apôtres il a donné à son Église pour la rémission des péchés (Jn 20, 22); mais tandis que le Christ a reçu, lui seul, cet Esprit sans aucune mesure (Jn 3, 34), il n'est départi aux membres du Corps mystique, en participation de la plénitude du Christ, que suivant la mesure du don du Christ (Ep 1, 8 ; 4, 7). Et maintenant que le Christ a été glorifié sur la Croix, son Esprit est communiqué à l'Église avec profusion, pour qu'elle-même et chacun de ses membres soient de plus en plus conformés à notre Sauveur. C'est l'Esprit du Christ qui nous a faits fils adoptifs de Dieu (Rm 8, 14-17; Ga 4, 6-7), pour qu'un jour, nous tous, le visage découvert, réfléchissant comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous soyons transformés en la même image, de plus en plus resplendissante (II Co 3, 18).
C'est à cet Esprit du Christ comme à un principe invisible qu'il faut attribuer que toutes les parties du Corps soient reliées, aussi bien entre elles qu'avec leur noble Tête, puisqu'il réside tout entier dans la Tête, tout entier dans le Corps, tout entier dans chacun des membres; et selon leurs diverses fonctions et obligations, selon le degré plus ou moins parfait de santé spirituelle dont ils jouissent, il varie sa manière d'être présent et de prêter son assistance. C'est lui qui, en insufflant la vie surnaturelle dans toutes les parties du corps, doit être considéré comme le principe de toute action vitale et vraiment salutaire. C'est lui qui, tout en étant présent en personne dans tous les membres et en y exerçant son action divine, agit pourtant dans les membres inférieurs par le ministère des membres supérieurs; c'est lui enfin qui, donnant chaque jour à son Église, sous le souffle de la grâce, de nouveaux accroissements, refuse cependant d'habiter avec sa grâce sanctifiante dans les membres totalement coupés du Corps. Notre docte et immortel prédécesseur, Léon XIII, dans sa Lettre encyclique Divinum illud, exprime cette présence et cette opération de l'Esprit de Jésus-Christ par ces paroles concises et nerveuses: «Qu'il suffise d'affirmer que, si le Christ est la Tête de l'Église, le Saint-Esprit en est l'âme.» (Léon XIII Lettre encyclique Divinum illud)
Si nous envisageons maintenant cette force vitale par laquelle le Fondateur soutient toute la communauté chrétienne, non plus en elle-même, mais dans les effets créés qui en proviennent, elle consiste dans les bienfaits surnaturels que notre Rédempteur, en union avec son Esprit, communique à l'Église, et qu'en union avec lui il opère comme source de lumière céleste et comme auteur de sainteté. L'Église, par conséquent, comme tous ses membres saints, peut s'appliquer cette phrase sublime de l'Apôtre : Si je vis, ce n'est plus moi qui vit; c'est le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20).
Nos paroles sur «le Chef mystique» (S. Ambroise De Elia et jejunio 10, 36-37; In Psalm. 117 Sermo 20, 2) resteraient incomplètes si Nous ne disions au moins quelques mots de cette pensée du même Apôtre : Le Christ est le Chef de l'Église : il est le Sauveur de (celle qui est) son Corps (Ep 5, 23). Car cette expression exprime une dernière raison pour laquelle le Corps qu'est l'Église reçoit le nom du Christ. Le Christ est en effet le divin Sauveur de ce Corps. C'est à bon droit que les Samaritains l'appellent Sauveur du monde (Jn 4, 42); il faut même dire sans aucun doute : Sauveur de tous, en ajoutant avec saint Paul, surtout des fidèles (I Tm. 4, 10). Car avant tous les autres, ce sont ses membres, qui constituent l'Église, qu'il s'est acquise par son sang (Ac 20, 28). Cependant, comme Nous avons déjà longuement disserté sur l'Église née sur la Croix, sur le Christ illuminateur et producteur de sainteté, sur le Christ soutien de son Corps mystique, il n'y a pas lieu de développer davantage ce sujet, mais plutôt de nous adonner à une humble et attentive méditation, tout en rendant à Dieu d'immortelles actions de grâces. Or ce que notre Sauveur a commencé autrefois sur la Croix, il ne cesse de le continuer à jamais et sans interruption dans la béatitude du ciel : «Notre Chef, dit saint Augustin, intercède pour nous : il reçoit certains membres, il en punit d'autres, il purifie ceux-ci, il console ceux-là, il crée, il appelle, il rappelle, il corrige, il relève. » (S. Augustin Enarr. in Ps. 85, 5). Et dans cette œuvre de salut il nous est donné de collaborer avec le Christ, «en qui et par qui, seul, nous sommes à la fois sauvés et sauveurs»( Clément d'Alexandrie Strom. VII).
Passons maintenant, Vénérables Frères, à un autre développement, où Nous désirons expliquer que le Corps du Christ qui est l'Église doit être appelé mystique. Cette appellation, déjà employée par plusieurs écrivains anciens, est confirmée par un grand nombre de documents des Souverains Pontifes. Plus d'une raison du reste nous fait employer ce mot ; car, grâce à lui, le Corps social qu'est l'Église, dont le Christ est la Tête et le Chef, peut être distingué de son Corps physique qui, né de la Vierge Marie, est assis maintenant à la droite du Père et est caché sous les voiles eucharistiques ; il peut être distingué de même, ce qui est de grande importance à cause d'erreurs actuelles, de n'importe quel corps naturel, soit physique, soit moral.
Car, tandis que dans un corps naturel le principe d'unité unit les parties de telle sorte que chacune manque entièrement de ce qu'on appelle subsistance propre, dans le Corps mystique au contraire, la force de leur conjonction mutuelle, bien qu'intime, relie les membres entre eux de manière à laisser chacun jouir absolument de sa propre personnalité. En outre, si nous regardons le rapport mutuel entre le tout et chacun des membres, dans n'importe quel corps physique vivant, chacun des membres, en définitive, est uniquement destiné au bien de tout l'organisme ; toute société humaine au contraire, pour peu qu'on fasse attention à la fin dernière de son utilité, est ordonnée en définitive au profit de tous et de chacun des membres, car ils sont des personnes. C'est pourquoi - pour revenir à Notre sujet -, comme le Fils du Père éternel est descendu du ciel pour le salut éternel de nous tous, ainsi il a fondé ce Corps qu'est l'Église et il l'a enrichi de l'Esprit divin pour donner aux âmes immortelles le moyen d'atteindre leur bonheur, selon ces mots de l'Apôtre : Tout est à vous ; mais vous, vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu (I Co 3, 22-23 ; Pie XI, Lettre encyclique Divini Redemptoris du 19 mars 1937). Car si l'Église est ordonnée au bien des fidèles, elle est destinée aussi à la gloire de Dieu et de Celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ.
Que si nous comparons le Corps mystique avec ce qu'on appelle corps moral, il faut alors remarquer que la différence est grande, et même d'importance et de gravité extrêmes. Dans le corps moral en effet, il n'y a pas d'autre principe d'unité que la fin commune et, au moyen de l'autorité sociale, la commune poursuite de cette même fin ; dans le Corps mystique dont Nous parlons, au contraire, à cette commune poursuite s'ajoute un autre principe intérieur qui, existant vraiment dans tout l'organisme aussi bien que dans chacune des parties, et y exerçant son activité, est d'une telle excellence que, par lui-même, il l'emporte sans aucune mesure sur tous les liens d'unité qui font la cohésion d'un corps physique ou social. Ce principe, Nous l'avons dit, n'est pas de l'ordre naturel, mais surnaturel ; bien mieux, c'est en lui-même quelque chose d'absolument infini et incréé, à savoir l'Esprit de Dieu qui, selon saint Thomas, «un et unique, remplit toute l'Église et en fait l'unité» (S. Thomas De Veritate q. 29 art. 4 c).
En conséquence, la signification exacte de ce mot nous rappelle que l'Église, qui doit être regardée comme une société parfaite en son genre, n'est pas seulement composée d'éléments et de principes sociaux et juridiques. Elle surpasse, et de beaucoup, toutes les autres communautés humaines (Léon XIII Lettre encyclique Sapientiæ christianæ du 10 janvier 1890); elle leur est supérieure autant que la grâce surpasse la nature, et que les réalités immortelles l'emportent sur toutes les réalités périssables (Léon XIII Lettre encyclique Satis cognitum du 29 juin 1896). Les communautés de cette sorte, surtout la société civile, ne doivent pas être méprisées, certes, ni traitées comme des choses de peu de valeur; cependant l'Église ne se trouve pas tout entière dans des réalités de cet ordre, pas plus que l'homme ne consiste tout entier dans l'organisme de notre corps mortel (Léon XIII, Lettre encyclique Satis cognitum). Ces éléments juridiques, il est vrai, sur lesquels l'Église, elle aussi, s'appuie et qui la composent, proviennent de la constitution divine donnée par le Christ et servent à atteindre la fin surnaturelle ; néanmoins ce qui élève la société chrétienne à un degré qui dépasse absolument tout l'ordre de la nature, c'est l'Esprit de notre Rédempteur qui, comme source des grâces, des dons et de tous les charismes, remplit à jamais et intimement l'Église et y exerce son activité. L'organisme de notre corps est, assurément, une œuvre merveilleuse du Créateur; mais combien est-il dépassé par la haute dignité de notre âme ! De même la structure sociale de la communauté chrétienne, qui proclame d'ailleurs la sagesse de son divin Architecte, est cependant d'un ordre tout à fait inférieur, dès qu'on la compare aux dons spirituels dont elle est ornée et dont elle vit, et à leur source divine.
De ce que Nous avons traité et expliqué jusqu'ici dans cette Lettre, Vénérables Frères, il apparaît avec évidence que ceux-là se trouvent dans une grave erreur qui se représentent à leur fantaisie une Église pour ainsi dire cachée et nullement visible ; de même ceux qui la regardent comme une institution humaine avec un certain corps de doctrine et des rites extérieurs, mais sans communication de vie surnaturelle (Léon XIII Lettre encyclique Satis cognitum). Tout au contraire : comme le Christ, Chef et Modèle de l'Église, « n'est pas tout entier si on ne voit en lui que la nature visible... ou la nature divine invisible, mais il ne fait qu'un par et dans l'une et l'autre natures; de même son Corps mystique » (Léon XIII ibidem ); car le Verbe de Dieu a pris une nature humaine sujette aux souffrances pour que, une fois la société visible fondée et consacrée par son sang divin, «l'homme fût rappelé par le gouvernement visible aux réalités invisible» (S. Thomas De veritate Q 29 art. 4 ad 3).
C'est pourquoi Nous déplorons et Nous condamnons l'erreur funeste de ceux qui rêvent d'une prétendue Église, sorte de société formée et entretenue par la charité, à laquelle - non sans mépris - ils en opposent une autre qu'ils appellent juridique. Mais c'est tout à fait en vain qu'ils introduisent cette distinction: ils ne comprennent pas, en effet, qu'une même raison a poussé le divin Rédempteur à vouloir, d'une part, que le groupement des hommes fondé par lui fût une société parfaite en son genre et munie de tous les éléments juridiques et sociaux, pour perpétuer sur la terre l'œuvre salutaire de la Rédemption (Concile du Vatican I sess. IV : Const. dogm. de Eccl., prol.); et, d'autre part, que cette société fût enrichie par l'Esprit Saint, pour atteindre la même fin, de dons et de bienfaits surnaturels. Le Père éternel a voulu qu'elle fût le royaume de son Fils bien-aimé (Col 1, 13); mais pourtant un royaume où tous les croyants feraient un hommage parfait de leur intelligence et de leur volonté (Concile du Vatican I sess. III : Const. de fide cath., ch. 3), et se conformeraient avec humilité et soumission à Celui qui pour nous s'est fait obéissant jusqu'à la mort (Phil 2, 8). Il ne peut donc y avoir aucune opposition, aucun désaccord réels entre la mission dite invisible du Saint Esprit et la fonction juridique, reçue du Christ, des Pasteurs et des Docteurs; car - comme en nous le corps et l'âme - elles se complètent et s'achèvent mutuellement, elles proviennent d'un seul et même Sauveur, qui n'a pas seulement dit en insufflant l'Esprit divin : Recevez le Saint-Esprit (Jn 20, 22), mais qui a encore ordonné hautement et clairement: Comme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie (Jn 20, 21) et Celui qui vous écoute, m'écoute (Lc 10, 16).
Que si l'Église manifeste des traces évidentes de la condition de notre humaine faiblesse, il ne faut pas l'attribuer à sa constitution juridique, mais plutôt à ce lamentable penchant au mal des individus, que son divin Fondateur souffre jusque dans les membres les plus élevés de son Corps mystique, dans le but d'éprouver la vertu des ouailles et des pasteurs, et de faire croître, en tous, les mérites de la foi chrétienne. Le Christ, en effet, comme Nous l'avons dit, n'a pas voulu que les pécheurs fussent exclus de la société formée par lui; si donc certains membres de l'Église souffrent de maladie spirituelle, ce n'est pas une raison de diminuer notre amour envers l'Église, mais plutôt d'augmenter notre piété envers ses membres.
Assurément notre pieuse Mère brille d'un éclat sans tache dans les sacrements où elle engendre ses fils et les nourrit; dans la foi qu'elle garde toujours à l'abri de toute atteinte; dans les lois très saintes qu'elle impose à tous et les conseils évangéliques qu'à tous elle propose ; enfin, dans les grâces célestes et les charismes surnaturels par lesquels elle engendre avec une inlassable fécondité (Vatican I sess. III : Const. de fide cath.) des troupes innombrables de martyrs, de confesseurs et de vierges.
Ce n'est cependant pas à elle qu'il faut reprocher les faiblesses et les blessures de certains de ses membres, au nom desquels elle-même demande à Dieu tous les jours : Pardonnez-nous nos offenses (Mt 6, 12), et au salut spirituel desquels elle se consacre sans relâche, avec toute la force de son amour maternel.
Lors donc que nous nommons «mystique» le Corps du Christ, le sens même de ce mot nous donne une grave leçon. C'est, en somme, l'avertissement qui résonne dans ces paroles de saint Léon : «Reconnais, ô chrétien, ta dignité ; et, entré en participation de la nature divine, veille à ne pas retomber par une conduite indigne dans ton ancienne bassesse: souviens-toi de quelle Tête et de quel Corps tu es le membre ! » (S Léon le Grand Sermo 21) Nous désirons maintenant, Vénérables Frères, parler très spécialement de notre union avec le Christ dans le Corps de l'Église. Si cette union, comme l'a fort bien dit saint Augustin (S. Augustin Contra Faustum 21, 8), est une chose grande, mystérieuse et divine, c'est précisément pour cela que, trop souvent, elle est mal comprise et mal expliquée. Il est évident, tout d'abord, que cette union est très étroite : car, dans les Saintes Écritures, non seulement elle est comparée au lien du chaste mariage, à l'unité vitale de la vigne et de ses sarments et à la solidarité organique de notre corps ( Ep 5, 22-23 ; S. Jn 15, 1-5 ; Ep 4, 16); mais elle nous est révélée comme si intime que - selon cette expression de l'Apôtre : Lui, le Christ, il est la Tête du Corps qui est l'Église (Col I, 18) - la doctrine très ancienne et constante des Pères nous enseigne que le divin Rédempteur avec son Corps social constitue une seule personne mystique, ou, comme dit saint Augustin, le Christ total (S. Augustin Enarr. in Ps. 17, 51 ; 90).
Bien plus, notre Sauveur lui-même, dans sa prière sacerdotale, n'a pas hésité à comparer cet organisme à cette sublime unité qui fait que le Fils est dans le Père et le Père dans le Fils (Jn 17, 21-23).
Notre union, donc, avec et dans le Christ vient d'abord de ce que la société chrétienne, de par la volonté de son Fondateur, formant un corps social parfait, il y faut une union de tous les membres qui leur permette de conspirer à une même fin. Or, plus noble est la fin à laquelle tend cet accord, plus divine est la source d'où elle procède, plus sublime est aussi l'unité qui en résulte. Et précisément, la fin est ici très haute : c'est la sanctification continuelle des membres de ce Corps, à la gloire de Dieu et de l'Agneau qui a été immolé (Ap 5, 12-13). Et la source est très divine : c'est non seulement le bon plaisir du Père éternel et la volonté expresse de notre Sauveur, mais, dans nos intelligences et nos cœurs, l'inspiration intérieure et l'impulsion du Saint-Esprit. Si l'on ne peut faire le moindre acte salutaire que dans l'Esprit Saint, comment les multitudes innombrables de toute nation et de toute origine peuvent-elles conspirer d'un même accord pour la gloire suprême du Dieu un et trine, sinon par la force de Celui qui procède du Père et du Fils par un amour unique et éternel ?
Mais parce que, comme Nous l'avons déjà dit, par la volonté de son Fondateur, ce Corps de nature sociale qu'est le Corps du Christ doit être un corps visible, il faut que cet accord de tous les membres se manifeste aussi extérieurement, par la profession d'une même foi, mais aussi par la communion des mêmes mystères, par la participation au même sacrifice, enfin par la mise en pratique et l'observance des mêmes lois. Il est, en outre, absolument nécessaire qu'il y ait, manifeste aux yeux de tous, un Chef suprême, par qui la collaboration de tous en faveur de tous soit dirigée efficacement pour atteindre le but proposé : Nous avons nommé le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre. En effet, de même que le divin Rédempteur a envoyé l'Esprit de vérité, le Paraclet, pour assumer à sa propre place (Jn 14, 16 et 26) l'invisible gouvernement de l'Église, ainsi, à Pierre et à ses successeurs, il a confié le mandat de tenir son propre rôle sur terre pour assurer aussi le gouvernement visible de la cité chrétienne.
Mais à ces liens juridiques qui suffiraient déjà par eux-mêmes à surpasser de loin les liens de toute société humaine, fût-elle suprême, il faut nécessairement que s'ajoute une unité d'autre nature en raison de ces trois vertus par lesquelles nous sommes étroitement liés entre nous et avec Dieu : la foi, l'espérance et la charité.
En effet, comme nous en avertit l'Apôtre, il n'y a qu'un seul Seigneur, une seule foi (Ep 4, 5), la foi par laquelle nous adhérons à un seul Dieu et à Celui qu'il a envoyé, Jésus-Christ (Jn 17, 3). Et avec quelle intimité cette foi nous lie à Dieu, c'est ce que nous enseignent les paroles du disciple bien-aimé : Quiconque a confessé que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu habite en lui et lui en Dieu (I Jn 4, 15). Nous ne sommes pas moins fortement attachés entre nous et avec notre divin Chef par notre foi chrétienne : car, nous tous, les croyants, possédant le même esprit de foi (II Cor 4, 13), nous sommes éclairés de la même lumière du Christ, nous sommes nourris de la même nourriture du Christ, nous sommes gouvernés par la même autorité et le même magistère du Christ. Que si c'est le même esprit de foi qui passe en nous comme une sève, tous aussi, dès lors, c'est la même vie que nous vivons dans la foi du Fils de Dieu qui nous a aimés et qui s'est livré lui-même pour nous (Ga 2, 20); et le Christ notre Chef, reçu en nous-mêmes par une foi vive et habitant dans nos cœurs (Ep 3, 17), sera le consommateur de cette foi comme il en est l'auteur (He 12, 2).
De même que, par la foi, nous nous attachons ici-bas à Dieu comme à la source de la vérité, ainsi, par la vertu de l'espérance chrétienne, nous tendons vers lui comme vers la source de béatitude, dans l'attente et le bienheureux espoir de la venue glorieuse de notre grand Dieu (Tt 2, 13).
C'est à cause de ce commun désir du royaume céleste, pour lequel nous avons renoncé à posséder ici une cité définitive, afin d'en chercher une à venir (He 13, 14 ) et soupirer vers la gloire céleste, que l'Apôtre des Nations n'a pas hésité à dire : Il n'y a qu'un seul Corps et un seul Esprit, comme aussi vous appelés, par votre vocation, à une seule espérance (Ep 4, 4); bien plus, c'est le Christ lui-même, comme une espérance de gloire, qui réside en nous (Col 1, 27).
Si les liens de la foi et de l'espérance qui nous attachent à notre divin Rédempteur dans son Corps mystique sont d'un grand poids et d'une souveraine importance, non moins grandes sont l'importance et la force des liens de la charité. Car si déjà, dans la nature, c'est une chose excellente que l'amour, source de la véritable amitié, que dire de cet amour céleste répandu par Dieu même dans nos âmes ? Dieu est charité, et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui (I Jn 4, 16). Or, cette charité, comme par une loi établie par Dieu, a pour effet de le faire descendre par un retour d'amour en nous qui l'aimons, suivant ces paroles : Si quelqu'un m'aime... mon Père aussi l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure (Jn 14, 23). La charité nous unit donc au Christ plus étroitement qu'aucune autre vertu ; et c'est dans l'ardeur de cette flamme céleste que tant de fils de l'Église se sont réjouis de subir pour lui les opprobres, de tout affronter, de tout vaincre, jusqu'au dernier souffle de leur vie et à l'effusion de leur sang. C'est pourquoi notre Sauveur nous presse véhémentement par ces paroles : Demeurez dans mon amour. Mais comme la charité est sans force et sans vie si elle ne se manifeste et ne se réalise en bonnes œuvres, il ajoute immédiatement : Si vous gardez mes commandements, vous resterez dans mon amour; comme moi aussi j'ai gardé les commandements de mon Père et je reste en son amour (Jn 15, 9-10).
A cet amour envers Dieu, envers le Christ, doit répondre pourtant la charité envers le prochain. Car comment pouvons-nous affirmer que nous aimons le divin Sauveur si nous haïssons ceux qu'il a fait membres de son Corps mystique en les rachetant lui-même de son sang précieux ? D'où cet avertissement que nous donne l'Apôtre que le Christ a aimé plus que les autres : Si quelqu'un prétend aimer Dieu et hait son frère, il est un menteur. Car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? Et nous avons de Dieu ce commandement : que celui qui aime Dieu, aime aussi son frère (I Jn 4, 20-21). Bien plus, il faut encore l'affirmer, nous serons d'autant plus unis avec Dieu, avec le Christ, que nous serons davantage les membres les uns des autres (Rm 12, 5), pleins de sollicitude les uns pour les autres (I Cor 12, 25); comme, d'autre part, nous serons d'autant plus unis entre nous et liés par la charité que plus fervent sera l'amour qui nous unira à Dieu et à notre divin Chef.
C'est dès avant l'origine du monde que le Fils unique de Dieu nous a embrassés de sa connaissance éternelle et infinie et de son amour sans fin. Et c'est afin de manifester cet amour d'une manière visible et vraiment admirable qu'il s'est uni notre nature dans l'unité de sa personne ; faisant ainsi - comme le remarquait avec une certaine candeur Maxime de Turin - que, «dans le Christ, c'est notre chair qui nous aime» (Maxime de Turin Sermo 29 ).
Une telle connaissance toute aimante dont le divin Sauveur nous a poursuivis dès le premier instant de son Incarnation dépasse l'effort le plus ardent de tout esprit humain : par la vision bienheureuse dont il jouissait déjà, à peine conçu dans le sein de sa divine Mère, il se rend constamment et perpétuellement présents tous les membres de son Corps mystique, et il les embrasse de son amour rédempteur. Ô admirable condescendance envers nous de la divine tendresse ! Et dessein inconcevable de l'immense charité ! Dans la crèche, sur la Croix, dans la gloire éternelle du Père, le Christ connaît et se tient unis tous les membres de son Église, d'une façon infiniment plus claire et plus aimante qu'une mère ne fait de son enfant pressé sur son sein, et que chacun ne se connaît et ne s'aime soi-même.
De tout ce que Nous venons de dire, Vénérables Frères, il est facile de comprendre pourquoi saint Paul écrit si souvent que le Christ est en nous et que nous sommes dans le Christ. On peut encore le prouver par une raison plus subtile : le Christ est en nous, comme Nous l'avons exposé plus haut avec détail, par son Esprit même, qu'il nous communique et par lequel il agit en nous de telle sorte que tout ce que le Saint-Esprit opère en nous de divin, il faut dire que c'est le Christ aussi qui l'y opère (S. Thomas ad Eph cap II, lect. 5 ). Si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ, dit l'Apôtre, celui-là n'est pas du Christ ; mais si le Christ est en vous... votre esprit est vie à cause de la justice (Rm 8, 9-10).
C'est par cette même communication de l'Esprit du Christ qu'il se fait que l'Église est comme la plénitude et le complément du Rédempteur; car tous les dons, toutes les vertus, tous les charismes qui se trouvent éminemment, abondamment et efficacement dans le Chef dérivent dans tous les membres de l'Église et s'y perfectionnent de jour en jour selon la place de chacun dans le Corps mystique de Jésus-Christ : ainsi peut-on dire d'une certaine façon que le Christ se complète à tous égards dans l'Église (S. Thomas . ad Eph cap. 1, lect. 8). Et par ces mots nous touchons la raison même pour laquelle, selon la pensée déjà brièvement indiquée de saint Augustin, le Chef mystique qu'est le Christ, et l'Église, qui sur terre est comme un autre Christ et en tient la place, constituent un homme nouveau unique dans lequel le ciel et la terre s'allient pour perpétuer l'œuvre de salut de la Croix : à savoir le Christ, Tête et Corps ; le Christ total.
Assurément Nous n'ignorons pas que, dans l'intelligence et l'exposition de cette doctrine mystérieuse de notre union avec le divin Rédempteur et spécialement de l'habitation du Saint-Esprit dans les âmes, s'interposent bien des voiles qui enveloppent comme d'une nuée cette doctrine mystérieuse à cause de la faiblesse de l'intelligence qui l'étudie. Mais nous savons aussi que de l'étude sincère et constante de cette vérité, ainsi que du heurt des diverses opinions et du concours des diverses théories - pourvu que l'amour de la vérité et le respect dû à l'Église dirigent ces investigations - peuvent jaillir de précieuses lumières, qui constituent, en ce genre de disciplines sacrées comme ailleurs, un réel progrès. Nous ne désapprouvons donc pas ceux qui ouvrent diverses routes, tentent divers systèmes pour saisir et tâcher d'éclairer ce si profond mystère de notre union merveilleuse avec le Christ. Cependant, voici un principe qui s'impose à tous et doit rester inébranlable, s'ils ne veulent pas s'égarer loin de la doctrine authentique et de l'enseignement exact de l'Église : c'est qu'il faut rejeter tout mode d'union mystique par lequel les fidèles, de quelque façon que ce soit, dépasseraient l'ordre du créé et s'arrogeraient le divin au point que même un seul des attributs du Dieu éternel puisse leur être attribué en propre. Qu'ils maintiennent en outre fermement cet autre principe certain, qu'en cette matière, tout doit être tenu commun aux personnes de la Sainte Trinité de ce qui a rapport à Dieu envisagé comme cause efficiente suprême.
Il importe aussi de remarquer qu'il s'agit ici d'un mystère caché qui, dans l'exil de cette terre, recouvert qu'il est d'un certain voile, ne pourra jamais être totalement pénétré et exprimé en langage humain. Les Personnes divines sont dites habiter en nous, en tant que présentes d'une façon impénétrable dans les créatures vivantes douées d'intelligence, elles s'en laissent atteindre par voie de connaissance et d'amour (S. Thomas I Q 43 art. 3), mais d'une manière qui dépasse toute la nature et qui est absolument intime et unique. Si nous voulons pourtant tenter d'en avoir au moins quelque idée, nous ne devons pas négliger cette méthode que dans de pareils sujets recommande le Concile du Vatican (Vatican I sess. III : Const. de fide cath., ch. 4): pour s'efforcer de trouver la lumière qui permettra de discerner au moins un peu les secrets de Dieu, comparer les mystères entre eux et avec la fin dernière à quoi ils sont ordonnés.
Notre très sage Prédécesseur, Léon XIII, d'heureuse mémoire, a donc raison, en parlant sur le même sujet de notre union au Christ et de l'habitation en nous du Saint-Esprit, de tourner nos regards vers cette vision béatifique où, dans le ciel, cette même union mystique trouvera sa consommation et son achèvement. «Cette union admirable qu'on appelle : inhabitation, dit-il, ne diffère que par la condition ou l'état de celle où Dieu embrasse ses élus en les béatifiant.» (Léon XIII, Lettre encyclique Divinum illud du 9 mai 1897) C'est dans cette vision que, d'une façon inexprimable, il nous sera donné de contempler le Père, le Fils et l'Esprit divin des yeux de notre esprit renforcés d'une lumière divine, d'assister nous-mêmes de très près pendant toute l'éternité aux processions des Personnes divines, et d'être comblés d'une joie très semblable à celle qui fait le bonheur de la très sainte et indivisible Trinité.
Ce que Nous avons exposé jusqu'ici de cette très étroite union du Corps mystique du Christ avec son Chef Nous semblerait incomplet si Nous n'ajoutions au moins quelques mots sur la sainte Eucharistie, par laquelle une telle union trouve comme son sommet en cette vie mortelle. Car, par la volonté du Christ Notre-Seigneur, ce lien admirable, qu'on n'exaltera jamais assez, qui nous unit entre nous et avec notre divin Chef, est manifesté d'une manière spéciale aux fidèles par le Sacrifice eucharistique. Là, en effet, les ministres sacrés ne tiennent pas seulement la place de notre Sauveur, mais de tout le Corps mystique et de chacun des fidèles ; là encore, les fidèles eux-mêmes, unis au prêtre par des vœux et des prières unanimes, offrent au Père Éternel l'Agneau immaculé, rendu présent sur l'autel uniquement par la voix du prêtre ; ils le lui offrent par les mains du même prêtre, comme une victime très agréable de louange et de propitiation, pour les nécessités de toute l'Église. Et de même que le divin Rédempteur mourant sur la Croix s'est offert, comme Chef de tout le genre humain, au Père Éternel, ainsi, en cette offrande pure (Ml 1, 11), non seulement il s'offre comme Chef de l'Église, au Père céleste, mais en lui-même il offre aussi ses membres mystiques, puisqu'il les renferme tous, même les plus faibles et les plus infirmes, dans son Cœur très aimant.
Le sacrement de l'Eucharistie, tout en constituant une vive et admirable image de l'unité de l'Église - puisque ce pain destiné à la consécration est formé par l'union de beaucoup de grains (Didachè 9, 4) -, nous communique l'auteur même de la grâce céleste, pour que nous puisions en lui cet Esprit de charité par lequel nous vivons, non plus notre vie, mais la vie du Christ, et par lequel aussi, dans tous les membres de son Corps social, nous aimons notre Rédempteur lui-même.
Si donc, dans les circonstances si tristes qui nous angoissent à l'heure présente, beaucoup d'hommes s'attachent au Christ Notre-Seigneur caché sous les voiles eucharistiques, au point que ni la tribulation, ni l'angoisse, ni la faim, ni la nudité, ni les périls, ni la persécution, ni le glaive ne puissent les séparer de son amour (Rm. 8, 35), alors, sans aucun doute, la sainte Communion, providentiellement ramenée de nos jours à un usage plus fréquent, même dès l'enfance, pourra devenir la source de cette force qui va souvent jusqu'à exciter et entretenir l'héroïsme chez les chrétiens.
Ce sont ces vérités, Vénérables Frères, qui, pieusement et correctement comprises des fidèles, et par eux diligemment gardées, les aideront aussi à éviter plus facilement les erreurs qui naissent de l'étude de cette doctrine difficile, menée par certains selon leurs propres idées, non sans grand danger pour la foi catholique et perturbation pour les esprits.
On en trouve, en effet qui, ne remarquant pas assez que saint Paul n'emploie ici les mots qu'au sens figuré, et ne distinguant pas, comme il le faut absolument, les sens particuliers et propres de corps physique, moral, mystique, introduisent une fausse notion d'unité, quand ils font s'unir et se fondre en une personne physique le divin Rédempteur et les membres de l'Église ; et tandis qu'ils accordent aux hommes des attributs divins, ils soumettent le Christ Notre-Seigneur aux erreurs et à l'inclination au mal de l'humaine nature. Ce n'est pas seulement la foi et la doctrine des Pères qui répudient absolument cette doctrine erronée, mais aussi la pensée et l'enseignement de l'Apôtre des Gentils qui, tout en unissant d'un lien merveilleux le Christ et son Corps mystique, les oppose pourtant l'un à l'autre comme l'Époux et l'Épouse (Ep 5, 22-23).
Non moins éloignée de la vérité l'erreur dangereuse qui, de l'union mystérieuse du Christ avec nous tous, tente de dégager un quiétisme malsain, attribuant toute la vie spirituelle des chrétiens et leur progrès dans la vertu uniquement à l'action du divin Esprit, en excluant et négligeant la coopération qui doit lui être fournie de notre part. Personne assurément ne peut nier que l'Esprit de Jésus-Christ soit la source unique d'où toute force divine s'écoule dans l'Église et dans ses membres. C'est le Seigneur, dit le Psalmiste, qui donnera la grâce et la gloire (Ps. 83, 12).
Cependant, que les hommes persévèrent constamment dans les bonnes œuvres, qu'ils progressent allègrement en grâce et en vertu, qu'enfin, non seulement ils marchent courageusement vers le sommet de la perfection chrétienne, mais excitent aussi les autres à y tendre autant qu'ils peuvent, tout cela l'Esprit divin ne veut pas l'opérer sans que les hommes y jouent leur rôle par leur effort quotidien. «Les bienfaits divins, dit saint Ambroise, ne sont pas pour ceux qui dorment, mais pour ceux qui agissent.» (S. Ambroise Expos. Evang. sec. Lucam 4, 49) Car si, dans notre corps mortel, nos membres se fortifient et deviennent vigoureux par un exercice incessant, c'est beaucoup plus vrai dans le Corps social de Jésus-Christ, où chaque membre jouit de sa liberté propre, de sa responsabilité et de son activité.
Aussi celui qui a dit : Si je vis, ce n'est plus moi qui vis ; c'est le Christ qui vit en moi (Ga. 2, 20), ne craignait pas en même temps d'affirmer : La grâce de Dieu en moi n'a pas été vaine, mais j'ai travaillé plus qu'eux tous : non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi (I Co 15, 10). Il est donc manifeste que, par ces doctrines fallacieuses, le mystère dont Nous traitons ne tourne pas au progrès spirituel des fidèles, mais, hélas à leur ruine.
C'est ce qui résulte aussi de la doctrine erronée d'après laquelle il ne faut pas faire tant de cas de la confession fréquente des fautes vénielles, puisqu'elle le cède en valeur à cette confession générale que l'Épouse du Christ, avec ceux de ses enfants qui lui sont unis dans le Seigneur, fait tous les jours par ses prêtres avant de monter à l'autel. Il est vrai qu'il est plusieurs façons, toutes très louables, comme vous le savez, Vénérables Frères, d'effacer ces fautes; mais pour avancer avec une ardeur croissante dans le chemin de la vertu, Nous tenons à recommander vivement ce pieux usage introduit par l'Église sous l'impulsion du Saint-Esprit, de la confession fréquente, qui augmente la vraie connaissance de soi, favorise l'humilité chrétienne, tend à déraciner les mauvaises habitudes, combat la négligence spirituelle et la tiédeur, purifie la conscience, fortifie la volonté, se prête à la direction spirituelle, et, par l'effet propre du sacrement, augmente la grâce. Que ceux donc qui diminuent l'estime de la confession fréquente parmi le jeune clergé sachent qu'ils font là une œuvre contraire à l'Esprit du Christ et très funeste au Corps mystique de notre Sauveur.
Il y en a aussi qui dénient à nos prières toute valeur d'impétration proprement dite, ou qui tentent de répandre l'opinion que les prières privées ont peu de valeur, celles qui ont une vraie valeur étant plutôt les prières publiques présentées au nom de l'Église, puisqu'elles partent du Corps mystique même de Jésus-Christ. C'est là aussi une erreur ; car le Sauveur ne s'unit pas seulement son Église comme une Épouse très chère, mais encore, en elle, les âmes de chacun des fidèles, avec lesquelles il est très désireux de s'entretenir intimement, surtout après la sainte Communion. Et quoique la prière publique, comme procédant de notre Mère l'Église, à cause de sa qualité d'Épouse du Christ, l'emporte sur toute autre, cependant toutes les prières, même les plus privées, ne manquent ni de valeur ni d'efficacité, et contribuent même beaucoup à l'utilité du Corps mystique dans lequel rien de bien, rien de juste n'est opéré par chacun des membres qui, par la communion des saints, ne rejaillisse aussi sur le salut de tous. Et, pour être membres de ce Corps, les chrétiens individuels ne perdent pas le droit de demander pour eux-mêmes des grâces particulières, même d'ordre temporel, tout en restant dépendants de la volonté de Dieu : ils demeurent, en effet, des personnes indépendantes, soumises chacune à des nécessités spéciales (S. Thomas II-II Q 83 art. 5 et 6). Quant à l'estime que tous doivent avoir de la méditation des vérités célestes, ce ne sont pas seulement les documents de l'Église qui l'indiquent et la recommandent, mais aussi l'usage et l'exemple de tous les saints.
Enfin, certains prétendent que nos prières ne doivent pas être adressées à la personne même de Jésus-Christ, mais plutôt à Dieu ou au Père Éternel par le Christ, puisque notre Sauveur, comme Chef de son Corps mystique, doit être considéré seulement comme médiateur de Dieu et des hommes (I Tm 2, 5). Cette manière de voir est cependant opposée non seulement à l'esprit de l'Église et à la coutume des chrétiens, mais même à la vérité. Le Christ, en effet, pour parler avec exactitude et précision, est la Tête de toute son Église à la fois selon sa nature divine et sa nature humaine (S. Thomas De Veritate Q 29 art. 4 c. ); et d'ailleurs c'est lui-même qui a déclaré solennellement : Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai (Jn 14, 14).
Et bien que, surtout dans le Sacrifice eucharistique - où le Christ étant à la fois prêtre et hostie, remplit spécialement le rôle de conciliateur -, les prières s'adressent la plupart du temps au Père Éternel par son Fils, cependant il n'est pas rare, même dans le saint Sacrifice, qu'elles soient adressées au divin Sauveur. Tous les chrétiens, en effet, doivent savoir clairement que l'homme qui est le Christ Jésus est en même temps le Fils de Dieu et Dieu même. Et par conséquent, lorsque l'Église militante adore et prie l'Agneau immaculé et la sainte Hostie, elle semble ne faire que répondre à la voix de l'Église triomphante qui chante sans cesse : A Celui qui siège sur le trône et à l'Agneau : bénédiction et honneur et gloire et puissance dans les siècles des siècles (Ap 5, 13).
Après avoir, Vénérables Frères, dans l'explication de ce mystère qui embrasse notre union mystérieuse avec le Christ, éclairé les esprits de la lumière de la vérité, comme Docteur de l'Église universelle, Nous croyons conforme à Notre charge pastorale de stimuler aussi les âmes à aimer ce Corps mystique d'une charité si ardente qu'elle se traduise non seulement en pensées et en paroles, mais aussi en œuvres. Si, en effet, les fidèles de l'ancienne Loi ont pu chanter ceci de leur cité terrestre : Si jamais je t'oublie, Jérusalem, que ma main droite soit livrée à l'oubli ; que ma langue se dessèche dans ma gorge si je ne me souviens plus de toi, si je ne fais pas de Jérusalem la première de mes joies (Ps. 136, 5-6), avec combien plus de fierté et d'allégresse ne devons-nous pas exulter d'habiter une cité bâtie de pierres vivantes et élues, sur la montagne sainte, avec le Christ Jésus comme pierre d'angle suprême ! (Ep 2, 20 ; I P 2, 6)
On ne peut rien concevoir, en effet, de plus glorieux, de plus noble, de plus honorable que d'appartenir à l'Église sainte, catholique, apostolique et romaine, par laquelle nous devenons les membres d'un Corps si saint, nous sommes dirigés par un Chef si sublime, nous sommes pénétrés par un seul Esprit divin; enfin nous sommes nourris en ce terrestre exil d'une seule doctrine et d'un seul Pain céleste jusqu'à ce que finalement nous allions prendre part à une seule et éternelle béatitude dans les cieux.
Mais afin de n'être pas trompés par l'ange de ténèbres transfiguré en ange de lumière (II Co 11, 14), que ceci soit la suprême loi de notre amour : aimer l'Épouse du Christ telle que le Christ l'a voulue et l'a acquise de son sang.
Il faut donc que nous soient très chers, non seulement les sacrements dont nous sommes nourris par cette pieuse Mère, non seulement les solennités où elle nous console et nous réjouit, les chants sacrés et les rites liturgiques par lesquels elle élève nos âmes vers les choses du ciel, mais encore les sacramentaux et tous ces différents exercices de piété par lesquels elle pénètre suavement de l'esprit du Christ et console l'âme des fidèles. Nous avons le devoir non seulement de répondre, en bons fils, à son affection maternelle, mais aussi de révérer en elle l'autorité reçue du Christ qui assujettit nos intelligences à l'obéissance du Christ (II Co 10, 5); nous devons enfin obéir à ses lois et à ses préceptes moraux parfois assez pénibles à notre nature déchue de l'innocence première ; de même, dompter notre corps rebelle par une pénitence volontaire ; bien plus, il nous est recommandé de nous interdire parfois des plaisirs qui n'ont par ailleurs rien de coupable. Et il ne suffit pas d'aimer ce Corps mystique en raison du Chef divin et des célestes privilèges qui en font la gloire ; il faut l'aimer également d'une ardeur efficace, tel qu'il se manifeste dans notre chair mortelle, constitué comme il l'est d'éléments humains et débiles, même si parfois ceux-ci sont indignes de la place qu'ils occupent dans ce Corps vénérable.
Or, pour que cet amour entier et total réside en nos âmes et croisse de jour en jour, nous devons nous accoutumer à voir dans l'Église le Christ en personne. C'est le Christ, en effet, qui vit dans son Église, c'est lui qui, par elle, enseigne, gouverne et communique la sainteté ; c'est le Christ aussi qui se manifeste de façon diverse dans les divers membres de sa société. Dès lors donc que les chrétiens s'efforcent de vivre réellement de ce vivant esprit de foi, non seulement ils accorderont l'honneur et la soumission qui leur sont dus aux membres les plus élevés de ce Corps mystique, à ceux-là notamment qui, par ordre du Chef divin, auront un jour à rendre compte de nos âmes (He 13, 17), mais ils affectionneront aussi ceux pour lesquels notre Sauveur a éprouvé un amour très particulier : Nous voulons dire les infirmes, les blessés, les malades, qui réclament des soins matériels ou spirituels ; les enfants dont l'innocence se trouve aujourd'hui si facilement en péril et dont l'âme délicate se modèle comme la cire ; les pauvres, enfin, en qui l'on doit, tandis qu'on les secourt, reconnaître avec une souveraine pitié la personne même de Jésus-Christ.
En effet, l'Apôtre a bien raison de nous en avertir : Bien plutôt, les membres du Corps qui paraîtront les plus faibles sont plus nécessaires ; et ceux que nous tenons pour les moins honorables du Corps sont ceux que nous entourons de plus d'honneur (I Co 12, 22-23). Affirmation très grave que, présentement, conscient de l'obligation impérieuse qui Nous incombe, Nous estimons devoir répéter, tandis qu'avec une profonde affliction Nous voyons les êtres difformes, déments ou affectés de maladies héréditaires, comme un fardeau importun pour la société, privés parfois de la vie ; et cette conduite est exaltée par certains comme s'il s'agissait d'une nouvelle invention du progrès humain, tout à fait conforme à l'utilité générale. Or, quel homme de cœur ne comprend pas qu'elle s'oppose violemment non seulement à la loi naturelle et divine (Décret du Saint-Office du 2 déc. 1940) inscrite au cœur de tous, mais aussi au sentiment de tout homme civilisé ? Le sang de ces êtres, plus chers à notre Rédempteur précisément parce qu'ils sont dignes de plus de commisération, crie de la terre vers Dieu (Gn 4, 10).
Mais pour que ne s'affaiblisse point peu à peu cet amour sincère par lequel nous devons discerner notre Sauveur dans l'Église et ses membres, il est très opportun de considérer Jésus lui-même comme modèle suprême d'amour envers l'Église.
Et d'abord imitons l'immensité de cet amour. Unique est assurément l'Épouse du Christ, l'Église ; cependant l'amour du divin Époux s'étend si largement que, sans exclure personne, il embrasse dans son Épouse le genre humain tout entier. Si notre Sauveur a répandu son sang, c'est afin de réconcilier avec Dieu sur la Croix tous les hommes, fussent-ils séparés par la nation et le sang, et de les faire s'unir en un seul Corps. Le véritable amour de l'Église exige donc non seulement que nous soyons dans le Corps lui-même membres les uns des autres, pleins de mutuelle sollicitude (Rm 12, 5 ; I Co 12, 25), membres qui doivent se réjouir quand un autre membre est à l'honneur et souffrir avec lui quand il souffre (I Co 12, 26); mais il exige aussi que, dans les autres hommes non encore unis avec nous dans le Corps de l'Église, nous sachions reconnaître des frères du Christ selon la chair, appelés avec nous au même salut éternel. Sans doute il ne manque pas de gens, hélas ! aujourd'hui surtout, qui vantent orgueilleusement la lutte, la haine et la jalousie comme moyens de soulever, d'exalter la dignité et la force de l'homme. Mais nous, qui discernons avec douleur les fruits lamentables de cette doctrine, suivons notre Roi pacifique, qui nous a enseigné non seulement à aimer ceux qui n'appartiennent pas à la même nation ou à la même origine (Lc 10, 33-37), mais à chérir nos ennemis eux-mêmes (Lc 6I, 27-35 ; Mt 5, 44-48). L'âme pénétrée de la suave doctrine de l'Apôtre des Nations, célébrons avec lui la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de l'amour du Christ (Ep 3, 18); amour que la diversité de peuples ou de mœurs ne peut briser, que l'immense étendue de l'océan ne peut diminuer, que les guerres enfin, entreprises pour une cause juste ou injuste, ne peuvent désagréger.
En cette heure si grave, Vénérables Frères, où tant de douleurs déchirent les corps et tant de tristesses les âmes, il nous faut tous nous hausser à cet amour surnaturel, afin que, les forces de tous les gens de bien une fois associées - et Nous songeons spécialement à ceux qui travaillent dans les sociétés de secours de tout genre -, l'on subvienne à de si grandes nécessités spirituelles et matérielles dans une admirable émulation d'affection et de miséricorde; c'est ainsi que la libéralité généreuse et l'inépuisable fécondité du Corps mystique de Jésus-Christ resplendiront dans le monde entier.
Mais puisqu'à l'ampleur de l'amour dont le Christ a chéri l'Église répond la constance active de ce même amour, aimons, nous aussi, de la même volonté persévérante et empressée, le Corps mystique du Christ. Or, il n'est aucun moment dans la vie de notre Rédempteur où il n'ait travaillé jusqu'à s'épuiser de fatigue, encore qu'il fût le Fils de Dieu, pour fonder son Église et l'affermir : depuis son Incarnation, alors qu'il jetait les premières bases de l'Église, jusqu'au terme de sa course mortelle, par les exemples les plus resplendissants de sa sainteté, par sa prédication, ses conversations, ses appels, ses institutions. Nous désirons donc que tous ceux qui reconnaissent l'Église pour mère considèrent attentivement que, non seulement les ministres des autels et ceux-là qui se sont consacrés au service de Dieu dans la vie religieuse, mais tous les autres membres du Corps mystique de Jésus-Christ, chacun pour sa part, ont le devoir de travailler avec énergie et diligence à l'édification et à l'accroissement de ce Corps. Nous souhaitons voir y prêter une attention particulière - ce que d'ailleurs ils font de manière louable - ceux qui, militant dans les rangs de l'Action catholique, collaborent avec les évêques et les prêtres dans l'apostolat; et ceux-là aussi qui, dans de pieuses associations, apportent leur aide à la même fin. Qui ne voit, en effet, que l'industrieuse activité de tous ces chrétiens dans les circonstances présentes est du plus haut intérêt et de la plus grande importance ?
Nous ne saurions non plus passer ici sous silence les pères et mères de famille à qui notre Sauveur a confié les membres les plus tendres de son Corps mystique ; Nous les pressons instamment pour l'amour du Christ et de l'Église de veiller avec le soin le plus diligent sur les enfants qui leur sont remis en dépôt, et de les mettre en garde contre les embûches de tout genre dans lesquelles il est aujourd'hui si facile de tomber.
Notre Rédempteur a manifesté l'amour brûlant qu'il portait à son Église spécialement par les pieuses supplications qu'il adressa pour elle à son Père céleste. Tout le monde sait, Vénérables Frères - et Nous Nous contentons de le rappeler -, que, peu avant de subir le supplice de la Croix, il adressa les prières les plus ardentes pour Pierre (Lc 22, 32), pour les autres apôtres (Jn 17, 9-19), pour tous ceux enfin qui devaient croire en lui grâce à la prédication de la parole de Dieu (Jn 17, 20-23). Nous aussi, à l'exemple du Christ, supplions chaque jour le Seigneur de la moisson d'envoyer des ouvriers dans son champ (Mt 9, 38 ; Lc 10, 2); chaque jour notre commune supplication doit s'élever vers le ciel et recommander tous les membres du Corps mystique: d'abord les évêques auxquels est confié le soin particulier de chaque diocèse ; ensuite les prêtres, les religieux et religieuses qui, appelés au service de Dieu, dans leur propre pays ou dans les terres païennes, défendent, accroissent, dilatent le royaume du divin Rédempteur. Que cette commune supplication n'oublie aucun membre de ce Corps vénérable ; qu'elle se souvienne spécialement de ceux qu'accablent les douleurs et les angoisses de ce séjour terrestre ou que purifie, après leur mort, le feu expiatoire. Qu'elle n'omette point non plus ceux qui s'initient à la doctrine chrétienne, afin qu'au plus tôt ils puissent être sanctifiés par l'eau du Baptême.
Et Nous désirons instamment que ces prières communes visent aussi dans un ardent amour ceux qui ne seraient pas encore éclairés de la vérité de l'Évangile ni entrés dans le bercail de l'Église ; ou qui, par une malheureuse déchirure de l'unité et de la foi, se trouvent séparés de Nous qui, malgré Notre indignité, représentons ici-bas la personne de Jésus-Christ. Aussi, répétons-Nous la divine prière de notre Sauveur à son Père céleste : Qu'ils soient un, comme toi, mon Père, tu es en moi et moi en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous; pour que le monde croie que tu m'as envoyé (Jn 17, 21).
Pour ceux-là mêmes qui n'appartiennent pas à l'organisme visible de l'Église, vous savez bien, Vénérables Frères, que, dès le début de Notre Pontificat, Nous les avons confiés à la protection et à la conduite du Seigneur, affirmant solennellement qu'à l'exemple du Bon Pasteur Nous n'avions qu'un seul désir : Qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance (Pie XII Lettre encyclique Summi Pontificatus du 20 octobre 1939 ; Jn 10, 10). Cette assurance solennelle, Nous désirons la renouveler, après avoir imploré les prières de toute l'Église dans cette Lettre encyclique, où Nous avons célébré la louange du «grand et glorieux Corps du Christ» (S. Irénée Adv. Hær. IV, 33, 7), les invitant tous et chacun de toute Notre affection à céder librement et de bon cœur aux impulsions intimes de la grâce divine et à s'efforcer de sortir d'un état où nul ne peut être sûr de son salut éternel (Pie IX Iam vos omnes 13 sept. 1868); car, même si, par un certain désir et souhait inconscient, ils se trouvent ordonnés au Corps mystique du Rédempteur, ils sont privés de tant et de si grands secours et faveurs célestes, dont on ne peut jouir que dans l'Église catholique. Qu'ils entrent donc dans l'unité catholique, et que, réunis avec Nous dans le seul organisme du Corps de Jésus-Christ, ils accourent tous vers le Chef unique en une très glorieuse société d'amour (S. Gélase I Epist. 14). Sans jamais interrompre nos prières à l'Esprit d'amour et de vérité, Nous les attendons les bras grands ouverts, comme des hommes qui se présentent à la porte, non d'une maison étrangère, mais de leur propre maison paternelle.
Mais si Nous désirons que monte vers Dieu la commune supplication de tout le Corps mystique, afin que toutes les brebis errantes rejoignent au plus tôt l'unique bercail de Jésus-Christ, Nous déclarons pourtant qu'il est absolument nécessaire que cela se fasse librement et de plein gré, puisque personne ne croit sans le vouloir (S. Augustin In Ioann. Ev. tract. XXVI 2).
C'est pourquoi s'il en est qui, sans croire, sont en réalité contraints à entrer dans l'édifice de l'Église, à s'approcher de l'autel et à recevoir les sacrements, ceux-là, sans aucun doute, ne deviennent pas de vrais chrétiens (S. Augustin In Joann. Ev. tract. XXVI 2); car la foi sans laquelle on ne peut plaire à Dieu (He 11, 6) doit être un libre «hommage de l'intelligence et de la volonté» (Vatican I : Const. de fide cath. sess. III ch. 3). Si donc il arrive parfois que, contrairement à la doctrine constante du Siège apostolique (Léon XIII, Lettre encyclique Immortale Dei du 1er novembre 1885), quelqu'un soit amené malgré lui à embrasser la foi catholique, Nous ne pouvons Nous empêcher, conscient de Notre devoir, de réprouver un tel procédé. Car, étant donné que les hommes jouissent d'une volonté libre et peuvent, sous l'impulsion des passions et des convoitises mauvaises, abuser de leur liberté, il est nécessaire que le Père des lumières, par l'Esprit de son Fils bien-aimé, les attire efficacement à la vérité. Que si beaucoup, hélas ! errent encore loin de la vérité catholique et ne veulent pas céder au souffle de la grâce divine, la raison en est que, non seulement eux-mêmes (S. Augustin loc. cit.), mais les chrétiens également, n'adressent pas à Dieu à cette fin des prières plus ferventes. Nous exhortons donc instamment tous ceux qui brûlent d'amour pour l'Église à s'y appliquer sans cesse, à l'exemple du divin Rédempteur.
Bien plus, surtout dans les conjonctures présentes, il semble non seulement opportun, mais nécessaire, d'adresser à Dieu des prières ardentes pour les rois et les princes et pour tous ceux qui, préposés au gouvernement des peuples, peuvent aider l'Église en lui accordant la protection extérieure, afin que tout rentrant dans l'ordre, la paix œuvre de la justice (Is 32, 17), au souffle de l'amour divin, surgisse pour le genre humain fatigué des flots affreux de cette tempête, et que notre Mère la sainte Église puisse mener une vie paisible et tranquille en toute piété et honnêteté (I Tm. 2, 2).
Il faut demander à Dieu que tous ceux qui commandent aux peuples aiment la sagesse (Sg 6, 23), de telle façon que ce grave verdict du Saint-Esprit ne les atteigne jamais : Le Très-Haut examinera vos cœurs et sondera vos pensées, parce que, étant les ministres de sa royauté, vous n'avez pas jugé avec droiture, ni observé la loi de la justice, ni marché selon la volonté de Dieu. D'une façon terrible et soudaine, vous comprendrez qu'un jugement très sévère s'exercera sur ceux qui commandent. Car aux petits on pardonne par pitié, mais les puissants sont puissamment châtiés. Dieu, en effet, ne cédera devant personne et ne respectera nulle grandeur; parce qu'il a créé lui-même le petit et le grand et prend également soin de tous; mais aux plus puissants est réservé un tourment plus rigoureux. C'est donc à vous, ô rois, que s'adressent mes discours, afin que vous appreniez la sagesse et ne veniez à tomber (Sg 6, 4-10).
Mais ce n'est pas seulement par son travail incessant et sa prière constante que le Christ Notre-Seigneur a manifesté son amour envers son Épouse immaculée, c'est aussi par les douleurs et les angoisses qu'il voulut de plein gré et amoureusement endurer pour elle. Comme il avait aimé les siens... il les aima jusqu'à la fin (Jn 13, 1). Et il ne s'est acquis l'Église que par son propre sang ( Ac 20, 28). Acceptons donc de marcher sur les traces sanglantes de notre Roi, comme le réclame la sécurité de notre salut : Si, en effet, nous lui avons été unis pour croître avec lui en reproduisant sa mort, nous le serons aussi pour reproduire sa résurrection (Rm. 6, 5), et si nous sommes morts avec lui, nous vivrons avec lui (II Tm 2, 11). C'est ce que requiert également la véritable et active charité envers l'Église comme envers les âmes qu'elle enfante au Christ. En effet, quoique notre Sauveur, par ses cruels tourments et sa mort douloureuse, ait mérité à son Église un trésor de grâces absolument infini, cependant, par un dessein de la Providence divine, ces grâces ne nous sont communiquées que par degrés, et leur abondance plus ou moins grande dépend largement de nos bonnes actions qui obtiennent spontanément de Dieu pour les hommes la rosée des faveurs célestes.
Or, cette pluie des grâces célestes sera certainement très abondante si, non contents d'offrir à Dieu d'ardentes prières, notamment en participant pieusement, même chaque jour s'il est possible, au Sacrifice eucharistique, non contents de nous efforcer, par les devoirs de la charité chrétienne, de soulager les infortunes de tant d'indigents, nous préférons aux intérêts passagers du monde les biens impérissables, si nous maîtrisons ce corps mortel par la pénitence volontaire en lui refusant les plaisirs défendus, en le traitant même avec sévérité et austérité ; si enfin nous acceptons humblement, comme de la main de Dieu, les travaux et souffrances de la vie présente. Ainsi, selon l'Apôtre, nous compléterons ce qui manque à la passion du Christ dans notre chair pour son Corps qui est l'Église (Col 1, 24).
Tandis que Nous écrivons, Nous avons sous les yeux la multitude, hélas ! presque infinie, des malheureux sur qui Nous pleurons douloureusement: les infirmes, les pauvres, les mutilés et tant de gens qu'à cause de leurs propres souffrances ou de celles des leurs il n'est pas rare de voir s'épuiser jusqu'à mourir. Nous invitons donc paternellement tous ceux qui, pour quelque motif que ce soit, se trouvent dans la tristesse et l'angoisse à regarder le ciel avec confiance et à offrir leurs peines à Celui qui, un jour, leur accordera en retour une abondante récompense. Que tous se souviennent que leur souffrance n'est point vaine, mais qu'elle leur sera très avantageuse à eux-mêmes et à l'Église si, les regards tournés vers le but, ils la supportent avec patience. A réaliser efficacement ce dessein concourt très particulièrement l'offrande quotidienne de soi-même à Dieu, telle que la pratiquent les membres de la pieuse association appelée Apostolat de la Prière, association que Nous avons à cœur de recommander spécialement ici comme très agréable à Dieu.
Si à toute époque nous devons associer nos souffrances à celles du divin Rédempteur pour procurer le salut des âmes, que tous aujourd'hui plus que jamais s'en fassent un devoir, tandis que la gigantesque conflagration de la guerre embrase la terre presque entière et engendre tant de morts, tant de misères, tant de détresses; que tous aujourd'hui se fassent un devoir de renoncer aux vices, aux séductions du monde, aux plaisirs effrénés du corps, ainsi qu'à la vanité et à la futilité des biens de la terre, qui ne servent de rien pour la formation chrétienne de l'esprit, de rien pour la conquête du ciel. Nous devons bien plutôt graver en nos intelligences les paroles si autorisées de notre immortel Prédécesseur, Léon le Grand, quand il affirmait que par le Baptême nous étions devenus la chair du Crucifié (S. Léon le Grand Sermo 63, 6 ; Sermo 66, 3), et la splendide prière de saint Ambroise : «Porte-moi, ô Christ, sur la Croix, qui est le salut des égarés, en laquelle seule se trouvent le repos de ceux qui sont fatigués et la vie de ceux qui meurent.» (S. Ambroise In Ps. CXVIII, XXII, 30)
Avant de terminer, Nous ne pouvons Nous retenir d'exhorter à nouveau tous les chrétiens à chérir leur Mère la sainte Église d'un amour empressé et actif. Pour sa sécurité et son développement de plus en plus heureux, offrons chaque jour au Père Éternel nos prières, nos travaux et nos angoisses, si vraiment nous avons à cœur le salut de l'universelle famille humaine rachetée par le sang divin. Et tandis que le ciel s'assombrit de nuages chargés d'éclairs, et que de grands périls menacent la communauté humaine tout entière et l'Église elle-même, confions-nous, ainsi que tous nos intérêts, au Père des miséricordes, en lui adressant cette prière: «Abaissez vos regards, nous vous en prions, Seigneur, sur votre famille pour laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a pas hésité à se livrer aux mains des impies et à subir le supplice de la Croix» (Office de la Semaine Sainte.)
Puisse la Vierge Mère de Dieu, Vénérables Frères, réaliser Nos vœux qui sont assurément aussi les vôtres, et nous obtenir à tous le véritable amour envers l'Église ! Puisse nous exaucer la Vierge Mère, dont l'âme très sainte fut, plus que toutes les autres créatures de Dieu réunies, remplie du divin Esprit de Jésus-Christ ; elle qui accepta «à la place de la nature humaine tout entière» qu' «un mariage spirituel unît le Fils de Dieu et la nature humaine» (S. Thomas III Q 30 art.1 ).
Ce fut elle qui, par un enfantement admirable, donna le jour au Christ Notre-Seigneur, source de toute vie céleste et déjà revêtu en son sein virginal de la dignité de Chef de l'Église ; ce fut elle qui le présenta nouveau-né aux premiers d'entre les Juifs et les païens qui étaient venus l'adorer comme Prophète, Roi et Prêtre. En outre, son Fils unique, cédant à ses maternelles prières, à Cana de Galilée, opéra le miracle merveilleux par lequel ses disciples crurent en lui (Jn 2, 11). Ce fut elle qui, exempte de toute faute personnelle ou héréditaire, toujours très étroitement unie à son Fils, le présenta sur le Golgotha au Père Éternel, en y joignant l'holocauste de ses droits et de son amour de mère, comme une nouvelle Ève, pour tous les fils d'Adam qui portent la souillure du péché origine l; ainsi celle qui, corporellement, était la mère de notre Chef, devint spirituellement la mère de tous ses membres, par un nouveau titre de souffrance et de gloire. Ce fut elle qui obtint par ses prières très puissantes que l'Esprit du divin Rédempteur, déjà donné sur la Croix, fût communiqué le jour de la Pentecôte en dons miraculeux à l'Église qui venait de naître. Ce fut elle enfin qui, en supportant ses immenses douleurs d'une âme pleine de force et de confiance, plus que tous les chrétiens, vraie Reine des martyrs, compléta ce qui manquait aux souffrances du Christ... pour son Corps qui est l'Église (Col 1, 24); elle qui entoura le Corps mystique du Christ, né du Cœur percé de notre Sauveur (Office de la fête du Sacré-Cœur, hymne des Vêpres), de la même vigilance maternelle et du même amour empressé avec lesquels elle avait réchauffé et nourri de son lait l'Enfant Jésus de la Crèche.
Supplions donc la très sainte Mère de tous les membres du Christ (Pie X Lettre encyclique Ad diem illum du 2 février 1904), au Cœur immaculé de laquelle Nous avons consacré avec confiance tous les hommes et qui maintenant au ciel resplendit dans la gloire de son corps et de son âme et règne avec son Fils, de multiplier ses instances auprès de lui, pour que les plus abondants ruisseaux de grâces découlent sans interruption de la Tête dans tous les membres du Corps mystique et que son patronage très efficace protège l'Église aujourd'hui comme jadis et lui obtienne enfin de Dieu, ainsi qu'à l'universelle communauté humaine, des temps plus tranquilles.
Fort de cet espoir d'En Haut, comme gage des grâces célestes et témoignage de Notre particulière bienveillance, Nous accordons de tout Notre cœur, à chacun d'entre vous, Vénérables Frères, et aux troupeaux confiés à vos soins, la Bénédiction Apostolique.
Donné à Rome, près St-Pierre, en la fête des saints Apôtres Pierre et Paul, le 29 juin de l'an 1943, le cinquième de Notre Pontificat.
XVIème Dimanche après la Pentecôte
Introït
Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que j’ai crié vers vous durant tout le jour, et parce vous, Seigneur, vous êtes bienveillant et doux, et répandez vos miséricordes avec abondance sur tous ceux qui vous invoquent. Inclinez votre oreille vers moi, Seigneur, et exaucez-moi car je suis faible et pauvre.
Collecte
Nous vous en prions, Seigneur, que votre grâce nous prévienne et nous accompagne toujours, et qu’elle nous donne d’être sans cesse appliqués aux bonnes œuvres.
Épitre Ep. 3, 13-21
Mes frères, je vous demande de ne pas perdre courage, à cause de mes tribulations pour vous, car elles sont votre gloire. A cause de cela je fléchis les genoux devant le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, duquel toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom, pour qu’il vous donne, selon les richesses de sa gloire, d’être puissamment fortifiés par son Esprit dans l’homme intérieur ; qu’il fasse que le Christ habite par la foi dans vos cœurs, afin qu’étant enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur, et la longueur, et la hauteur, et la profondeur, et connaître l’amour du Christ, qui surpasse toute connaissance, de sorte que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu. A celui qui, par sa puissance qui opère en nous, peut faire infiniment plus que tout ce que nous demandons et tout ce que nous pensons, à lui soit la gloire dans l’Église et en Jésus-Christ, dans la succession de tous les âges et de tous les siècles. Ainsi soit-il.
Évangile Lc. 14, 1-11
En ce temps-là, Jésus entra, un jour de sabbat, dans la maison d’un des principaux pharisiens, pour y manger du pain ; et ceux-ci l’observaient. Et voici qu’un homme hydropique était devant lui. Et Jésus, prenant la parole, dit aux docteurs de la loi et aux pharisiens : Est-il permis de guérir le jour du sabbat ? Mais ils gardèrent le silence. Alors lui, prenant cet homme par la main, le guérit et le renvoya. Puis, s’adressant à eux, il dit : Qui de vous, si son âne ou son bœuf tombe dans un puits, ne l’en retirera pas aussitôt, le jour du sabbat ? Et ils ne pouvaient rien répondre à cela. Il dit aussi aux invités cette parabole, considérant comment ils choisissaient les premières places. Il leur dit : Quand tu seras invité à des noces, ne te mets pas à la première place, de peur qu’il n’y ait parmi les invités une personne plus considérable que toi, et que celui qui vous a conviés, toi et lui, ne vienne te dire : Cède la place à celui-ci, et qu’alors tu n’ailles, en rougissant, occuper la dernière place. Mais, quand tu auras été invité, va, mets-toi à la dernière place, afin que, lorsque celui qui t’a invité sera venu, il te dise : Mon ami, monte plus haut. Et alors ce sera une gloire pour toi devant ceux qui seront à table avec toi. Car quiconque s’élève sera humilié, et quiconque s’humilie sera élevé.
Secrète
Nous vous en supplions, Seigneur, purifiez-nous par l’effet du présent sacrifice et usant envers nous de miséricorde, faites que nous méritions d’y participer.
Postcommunion
Nous vous en supplions, Seigneur, daignez, dans votre bonté, purifier et renouveler nos âmes par vos célestes sacrements, en sorte que nous en retirions pour nos corps aussi un secours qui nous serve à la fois pour le présent et l’avenir.
Office
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Ambroise, Évêque.
Septième leçon. Voici d’abord la guérison d’un hydropique, en qui le poids de la chair accablait l’âme et éteignait l’ardeur de l’esprit. Puis vient une leçon d’humilité, quand le Seigneur condamne ceux qui, dans le banquet nuptial, choisissent les premières places : il le fait néanmoins avec douceur, voulant qu’une bonté persuasive tempère la sévérité de la réprimande, que la raison serve à la persuasion, et que la correction réprime la convoitise. Cette leçon d’humilité est accompagnée d’une leçon de miséricorde, et les paroles du Seigneur nous prouvent que la miséricorde doit se pratiquer envers les pauvres et les faibles ; car être hospitalier pour ceux qui en récompenseront, c’est plutôt de l’avarice que de la charité.
Huitième leçon. Enfin, à l’un des convives, comme à un vétéran qui a fourni ses années de service, Jésus-Christ donne pour récompense le précepte du mépris des richesses ; puisque le royaume des cieux ne peut être acquis, ni par celui qui, tout aux choses d’ici-bas, s’est acheté des possessions terrestres, le Seigneur ayant dit : « Vends ce que tu as et suis-moi ; » ni par celui qui s’est acheté des bœufs (Élisée ayant égorgé et distribué ceux qu’il avait) ; ni enfin par ceux qui, ayant pris femme, pensent aux choses de ce monde, et non à celles de Dieu. Certes, l’état conjugal n’est point blâmé ; seulement la virginité est appelée à un plus grand honneur. « Car la femme non mariée et la veuve pensent aux choses qui sont du Seigneur, afin d’être saintes de corps et d’esprit. »
Neuvième leçon. Mais, pour rentrer maintenant en grâce avec les gens mariés, comme plus haut nous nous sommes concilié les personnes veuves, disons que nous ne nous refusons point à l’opinion de plusieurs interprètes, estimant que les trois genres d’hommes exclus de la participation au grand festin sont : les païens, les Juifs et les hérétiques. L’Apôtre nous dit de fuir l’avarice, de crainte qu’embarrassés, comme les Gentils, dans l’iniquité, la malice, l’impudicité et l’avarice, nous ne puissions arriver au royaume du Christ. « Car aucun impudique, ou avare, ce qui est une idolâtrie, n’a d’héritage dans le royaume du Christ et de Dieu. »
ÉPÎTRE.
Mon cœur a proféré une parole excellente ; c’est au Roi que je dédie mes œuvres. L’enthousiasme du Psalmiste chantant l’épithalame sacré est passé dans l’âme du Docteur des nations, et lui inspire cette lettre merveilleuse qui résume les sublimités de son enseignement comme un hymne d’amour. Devenu le prisonnier de Néron, Paul montre bien que la parole de Dieu n’est pas arrêtée sous les liens qui retiennent l’apôtre captif.
L’Épître aux Éphésiens n’est pas, de beaucoup, la plus longue de ses lettres ; il n’en est point pourtant auxquelles soient faits de plus nombreux emprunts dans toute la série des Dimanches après la Pentecôte : nous devons en conclure qu’elle présente, mieux qu’aucune autre, la pensée dominante à laquelle l’Église voudrait ramener ses fils dans cette partie de l’Année liturgique. Apprenons donc le mystère de l’Évangile, en écoutant le héraut qui reçut pour mission spéciale d’annoncer aux nations ce trésor resté caché en Dieu depuis les siècles éternels. C’est comme ambassadeur qu’il vient vers nous ; les chaînes qui chargent ses bras, loin d’affaiblir l’autorité de son message, sont l’insigne glorieux qui l’accrédite auprès des disciples du Dieu du Calvaire.
Dieu seul au reste, il le déclare, peut fortifier suffisamment en nous les sens de l’homme intérieur pour nous permettre de connaître, avec les saints, les dimensions du grand mystère du Christ habitant l’homme afin de le remplir de la plénitude de Dieu. C’est pourquoi, fléchissant les genoux devant Celui de qui découle tout don parfait et qui nous a engendrés dans la vérité par son amour, il lui demande d’ouvrir par la foi et la charité les yeux de notre cœur, afin que nous comprenions les richesses glorieuses de l’héritage qu’il réserve à ses fils et le déploiement de puissance dont sont l’objet nos âmes ici-bas même.
Mais si la sainteté est nécessaire pour obtenir l’épanouissement complet de la vie divine dont parle l’Apôtre, observons également que le désir de saint Paul et sa prière étant pour tous, il s’en suit que personne n’est exclu de cette vocation sublime. Et par le fait, selon la remarque de saint Jean Chrysostome, les chrétiens auxquels il s’adresse vivent au milieu du monde, ayant femme, enfants et serviteurs, puisqu’il leur trace des règles de conduite sur tous ces points. Les saints d’Éphèse, comme de partout, ne sont autres que les fidèles du Christ Jésus, c’est-à-dire ceux qui suivent fidèlement l’impulsion du Seigneur dans la condition qui leur est propre. Or il ne tient qu’à nous de suivre la grâce ; nos résistances seules empêchent l’Esprit de faire de nous des saints. L’accès des régions supérieures où le mouvement progressif de la sainte Liturgie, depuis la Pentecôte, introduit l’Église est ouvert à tous. Si, peut-être, le nouvel ordre d’idées amené par ce mouvement a semblé plus d’une fois dépasser nos forces, peut-être aussi ne pourrions-nous point nous rendre le témoignage d’avoir mis à profit comme il convenait, depuis l’Avent et Noël, les enseignements, les grâces de tout genre, qui devaient développer en nous concurremment la vie chrétienne et la lumière. L’Église s’est mise à la portée de tous au commencement du Cycle ; mais elle ne pouvait rester stationnaire, et, par égard pour nos tiédeurs, négliger de conduire les hommes de bonne volonté à cette union divine qu’on leur avait annoncée comme devant « couronner à la fois le Cycle et l’âme sanctifiée par le Cycle. » Gardons-nous cependant de perdre courage. Le Cycle de la Liturgie ne se déroule pas une fois seulement au ciel de la sainte Église. Bientôt, revenant à son point de départ, il adaptera de nouveau la puissance de ses rayons à notre faiblesse. Si alors, instruits par l’expérience, nous ne nous contentons pas d’admirer comme à distance la gracieuse poésie, la douceur et les charmes de ses débuts ; si nous voulons sérieusement grandir avec cette lumière qui n’est autre que le Christ, en profitant des grâces de croissance qu’elle répandra de nouveau dans les âmes : l’œuvre de notre sanctification, déjà ébauchée, « pourra recevoir le complément que l’infirmité humaine avait suspendu. »
Dès maintenant, si peu complètes que puissent être nos dispositions, l’Esprit de miséricorde, qui règne sur cette partie du Cycle, ne refusera pas à notre humble prière de suppléer en quelque chose à ce qui nous manque. C’est déjà beaucoup, d’ailleurs, que l’œil de notre foi ait vu s’élargir devant lui les horizons surnaturels, qu’il ait pénétré dans les régions sereines où, loin du regard hébété de l’homme animal, la Sagesse révèle aux parfaits ce secret de l’amour que ne connaissent point les puissants et les sages de ce monde, que l’œil n’avait point vu, ni l’oreille entendu, ni le cœur même soupçonné ou compris. Nous comprendrons mieux désormais les divines réalités qui remplissent la vie des serviteurs de Dieu ; elles nous apparaîtront comme dépassant mille fois, par leur importance et leur grandeur, les vaines futilités ou les occupations au sein desquelles s’écoule l’existence prétendue positive des hommes de plaisirs ou d’affaires. Méditons sans fin le bienfait de cette élection divine qui nous a désignés, avant les siècles, pour être comblés de toutes les bénédictions spirituelles, dont les bénédictions temporelles de l’ancien peuple étaient la figure. Le monde n’était point encore, et déjà Dieu nous voyait dans son Verbe ; il assignait à chacun de nous la place qu’il devait occuper dans le corps de son Christ ; par avance, son regard paternel nous contemplait revêtus de cette grâce qui lui fait trouver dans l’Homme-Dieu ses complaisances, et il nous prédestinait, comme étant les membres de ce Fils bien-aimé, à nous asseoir avec lui à sa droite au plus haut des cieux.
Combien grandes ne sont pas nos obligations envers le Père souverain dont la bienveillance a décrété d’accorder de tels dons à la terre ! Sa volonté est son seul conseil l’unique règle de ses actes ; et sa volonté n’est qu’amour. C’est de la mort coupable du péché qu’il nous appelle à cette vie qui n’est autre que la sienne à lui-même ; c’est de l’abîme ignominieux des vices, qu’après nous avoir lavés dans le sang de son Fils, il nous élève à cette gloire dont le spectacle étonne les anges et les plonge dans un saint tremblement.
Soyons donc saints à l’honneur de sa grâce. Le Christ est, dans sa divinité, la splendeur substantielle du Père et sa louange éternelle ; s’il a pris un corps, s’il s’est fait notre chef, ce n’a été que pour chanter sur un rythme nouveau le cantique des cieux : non content de présenter dans son humanité sainte aux regards de son Père le rayonnement créé des perfections infinies, il a voulu que la création entière renvoyât à l’adorable Trinité l’écho des divines harmonies. C’est pourquoi, rompant dans sa chair l’ancienne inimitié du gentil et du juif et rassemblant les hommes ennemis, il fait d’eux tous un même esprit, un seul corps, dont les mille voix s’unissent par lui dans l’unité de l’amour aux concerts angéliques, pour entourer sans fin le trône de Dieu d’une harmonie en accord avec le Verbe infini. Ainsi serons-nous à jamais pour Dieu, comme ce Verbe divin, la louange de sa gloire, selon l’expression qu’affectionne l’Apôtre dans le début de cette Épître aux Éphésiens ; ainsi doit être consommé le mystère qui fut, dès avant tous les temps, l’objet des desseins éternels : le mystère de l’union divine réalisée par le Christ Jésus rassemblant en lui, dans l’amour, et la terre et les deux.
ÉVANGILE
La sainte Église découvre aujourd’hui le but suprême qu’elle poursuit en ses fils depuis les jours de la Pentecôte. Les noces dont il est question dans notre Évangile sont celles du ciel, qui ont ici-bas pour prélude l’union divine consommée au banquet sacré. L’appel divin s’adresse à tous ; et cette invitation ne ressemble point à celles de la terre, où l’époux et l’épouse convient leurs proches comme simples témoins d’une union qui leur reste d’ailleurs étrangère. L’Époux est ici le Christ, et l’Église est l’Épouse ; comme membres de l’Église, ces noces sont donc aussi les nôtres ; et c’est pourquoi la salle du banquet n’est autre aussi que la chambre nuptiale, où n’entrent point les invités des noces vulgaires.
Mais si l’on veut que l’union soit féconde autant qu’elle doit l’être à l’honneur de l’Époux, il faut que l’âme apporte à celui-ci, dans le sanctuaire de la conscience, une fidélité qui ne soit pas d’un moment, un amour qui dure au delà de la rencontre sacrée des Mystères. L’union divine, quand elle est vraie, domine l’existence ; elle la fixe dans la contemplation persévérante du Bien-Aimé, dans la poursuite active de ses intérêts lors même qu’il semble se dérober au regard de l’âme et à son amour. L’Épouse mystique doit-elle moins faire pour Dieu que celles de ce monde pour un époux terrestre ? C’est à cette condition seulement que l’âme peut être considérée comme étant dans les voies de la vie unitive, et qu’elle en porte les fruits.
Mais pour en arriver à cette pleine domination du Christ sur l’âme et ses mouvements qui la rend véritablement sienne, qui la soumet à lui comme l’épouse à l’époux, il est nécessaire que toute compétition étrangère soit définitivement écartée. Or, nous ne le savons que trop : le Fils très noble du Père, le Verbe divin dont la beauté ravit les cieux, le Roi immortel dont les hauts faits, la puissance et les richesses sans prix dépassent tout ce que peut rêver l’imagination des enfants d’Ève, trouve ici-bas des prétentions rivales qui lui disputent le cœur des créatures rachetées par lui de l’esclavage et conviées à partager l’honneur de son trône. Dans celles-là même chez qui son amour finit enfin par l’emporter pleinement, combien de temps, presque toujours, n’est-il pas déplorablement tenu en échec ? Et cependant sans perdre patience, sans s’éloigner dans le sentiment d’un trop juste froissement, il continue durant des années son pressant appel, attendant miséricordieusement que les touches secrètes de sa grâce et le labeur de son Esprit-Saint aient triomphé d’inconcevables résistances.
Ne nous étonnons point que l’Église dispose tout de son côté, dans l’ordonnance de sa Liturgie, pour amener un résultat si précieux ; car chaque conquête du Christ en ce genre resserre le lien qui l’attache à l’Époux. C’est pourquoi nous l’avons vue appeler notre attention, dans les Dimanches précédents, sur les efforts de la triple concupiscence ; la volupté, la superbe et la cupidité sont en effet les conseillères perfides qui suscitent en nous, contre Dieu, ces rivalités indignes dont nous parlions tout à l’heure. Aujourd’hui, confiante dans la bonne volonté de ses fils, l’Église espère qu’ils auront réduit à l’impuissance l’ennemi ainsi démasqué ; et c’est avec moins de crainte de rester incomprise ou de les voir de nouveau rebuter le Seigneur, qu’elle leur propose, sous le voile de l’allégorie évangélique, le grand mystère dont l’Homme-Dieu disait : Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fait les noces de son fils.
Toutefois sa double sollicitude de Mère et d’Épouse ne lui permet pas de se tenir pour assurée au sujet des parfaits eux-mêmes, tant qu’ils sont en ce monde. Afin de les maintenir en garde contre un retour sans cesse possible des plus viles passions, saint Ambroise, interprète de l’Église en ce jour, signale derechef au guerrier vieilli dans les combats du salut les multiples embûches dressées contre lui par la concupiscence. Il peut encore, hélas ! s’écarter de la voie, et, bien que l’ayant suivie longtemps sans broncher, ne point parvenir au royaume de Dieu ; il peut se faire exclure pour toujours du bienheureux festin des noces, avec les hérétiques, les païens et les juifs. Qu’il veille donc soigneusement à ne point contracter les vices dont il s’est gardé jusqu’ici par l’aide de la grâce. Qu’il ne devienne point, à la longue, cet hydropique chez qui, nous dit l’évêque de Milan, l’exubérance morbide de la chair alourdit l’âme et finit par éteindre entièrement l’ardeur de l’esprit. Mais que surtout, dans les infirmités qui l’atteignent, il n’oublie pas le céleste médecin toujours prêt à le guérir ; qu’il se présente sans fausse honte à son Sauveur ; sa délivrance ne sera pas remise au lendemain : bien moins que l’homme, Jésus ne connaît point de repos, quand il s’agit de retirer quelqu’un des siens de l’abîme.
L’Église ne s’arrête pas, dans l’Homélie du jour, aux seules lignes de saint Luc que nous venons d’entendre ; elle y joint la suite du chapitre, où s’affirme toujours plus la nature du mystérieux banquet. Partant de là, saint Ambroise nous rappelle en son nom que, si la chair doit être domptée pour permettre d’y prendre part, l’attache aux biens de ce monde ne serait pas moins contraire à l’élan qui doit nous élever, sur l’aile de l’esprit, vers le ciel où réside notre amour.
Mais, plus que tout le reste, la garde de l’humilité doit attirer l’attention de quiconque prétend obtenir une place éminente au banquet de Dieu. L’ambition de la gloire à venir est le propre des saints ; mais ils savent que, pour l’acquérir, ils doivent descendre d’autant plus bas dans leur néant durant la vie présente, qu’ils veulent monter plus haut dans le siècle futur. En attendant le grand jour où chacun recevra selon ses œuvres, nous ne pouvons rien perdre à nous mettre au-dessous de tous ; le rang qui nous est réservé dans le royaume des cieux ne dépend pas plus, en effet, de notre appréciation que de celle d’autrui, mais seulement de la volonté du Seigneur qui exalte les humbles et renverse les puissants de leurs trônes. Plus vous êtes grand, plus vous devez vous abaisser en toutes choses, et vous trouverez ainsi grâce devant Dieu, dit l’Ecclésiastique ; car il n’y a que Dieu qui soit grand.
Suivons donc, ne fût-ce que par intérêt, le conseil de l’Évangile ; réputons nôtre en tout la dernière place. Dans les rapports sociaux, l’humilité n’est point réelle si l’on ne joint l’estime des autres au peu de cas fait de soi-même, prévenant chacun d’honneur, cédant volontiers à tous en ce qui i n’intéresse pas la conscience, et cela par le sentiment profond de notre misère, de notre infériorité, devant celui qui scrute les reins et les cœurs. L’humilité envers Dieu lui-même n’a pas de plus sûre pierre de touche que cette charité effective envers le prochain, qui nous porte à le faire passer avant nous, sans affectation, dans les diverses circonstances de la vie de chaque jour.
Par contre, une des marques les plus infaillibles de la fausseté des voies prétendues spirituelles, où l’ennemi engage quelquefois de malheureuses âmes trop peu sur leurs gardes, est le mépris subtil qu’il leur inspire à l’endroit du prochain, et dont on voit s’imprégner en maintes rencontres leurs pensées, leurs paroles ou leurs actes. Pour une part plus ou moins grande, plus ou moins inconsciente peut-être, l’estime de soi forme la base de l’édifice de leurs vertus ; à coup sûr donc, les illuminations, les douceurs mystiques dont ces âmes se prétendent gratifiées n’ont rien de commun avec l’Esprit-Saint. Quand se lèvera l’authentique lumière du Soleil de justice dans la vallée du jugement, la contre-façon apparaîtra au grand jour, et ces chrétiens abusés verront s’évanouir en vaine fumée les fantômes qui remplirent leur vie. Heureux encoresi, bien au-dessous du rang qu’ils s’attribuaient, se trouve pour eux quelque place au banquet divin ; si la confusion de voir passer en grand honneur au-dessus d’eux tant d’hommes qui furent de leur part l’objet d’appréciations peu bienveillantes ici-bas, doit être alors tout leur châtiment !
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