IIIème jour dans l’Octave de l’Immaculée Conception
Office
AU DEUXIÈME NOCTURNE.
De la Bulle dogmatique du Pape Pie IX.
Quatrième leçon. Les termes dans lesquels les divines Écritures parlent de la Sagesse incréée et représentent son origine éternelle, l’Église a eu coutume de les employer dans les offices ecclésiastiques et dans la Liturgie sacrée, et de les appliquer aux commencements mêmes de la Vierge ; commencements mystérieux, que Dieu avait prévus et arrêtés dans un seul et même décret, avec l’incarnation de la Sagesse divine. Mais encore que toutes ces choses connues, pratiquées en tous lieux par les fidèles, témoignent assez quel zèle l’Église romaine elle-même, qui est la mère et la maîtresse de toutes les Églises, a montré pour cette doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge ; toutefois il est digne et très convenable de rappeler en détail les grands actes de cette Église, à cause de la prééminence et de l’autorité souveraine dont elle jouit justement, et parce qu’elle est le centre de la vérité et de l’unité catholique, celle en qui seule a été garanti inviolablement le dépôt de la religion, celle dont il faut que toutes les autres Églises reçoivent la tradition de la foi.
Cinquième leçon. Or cette sainte Église romaine n’a rien eu plus à cœur que de professer, de soutenir, de propager et de défendre, par tous les moyens les plus persuasifs, le culte de la doctrine de l’Immaculée Conception. Nos prédécesseurs, en effet, se sont fait une gloire d’instituer de leur autorité apostolique la fête de la Conception dans l’Église romaine, et d’en relever l’importance et la dignité par un Office propre et par une Messe propre, où la prérogative de la Vierge et son exemption de la tache héréditaire étaient affirmées avec une clarté manifeste. Quant au culte déjà institué, ils faisaient tous leurs efforts pour le répandre et le propager, soit en accordant des indulgences, soit en concédant aux villes, aux provinces, aux royaumes, la faculté de se choisir pour protectrice la Mère de Dieu, sous le titre de l’Immaculée Conception ; soit en approuvant les confréries, les congrégations et les instituts religieux établis en l’honneur de l’Immaculée Conception ; soit en décernant des louanges à la piété de ceux qui auraient élevé sous le titre de l’Immaculée Conception, des monastères, des hospices, des autels, des temples, ou qui s’engageraient par le lien sacré du serment à soutenir avec énergie la doctrine de la Conception Immaculée de la Mère de Dieu.
Sixième leçon. En outre, ils ont, avec la plus grande joie, ordonné que la fête de la Conception serait célébrée dans toute l’Église avec la même solennité que la fête de la Nativité ; de plus, que cette même fête de la Conception serait faite par l’Église universelle avec une octave et religieusement observée par tous les fidèles comme une fête de précepte, et que chaque année une chapelle pontificale serait tenue, dans notre basilique patriarcale Libérienne, le jour consacré à la Conception de la Vierge. Enfin, désirant fortifier chaque jour davantage cette doctrine de l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu dans l’esprit des fidèles, et exciter leur piété et leur zèle pour le culte et la vénération de la Vierge conçue sans la tache originelle, ils ont accordé, avec empressement et avec joie, la faculté de proclamer la Conception Immaculée de la Vierge dans les Litanies dites de Lorette, et dans la Préface même de la Messe, afin que la règle de la prière servit ainsi à établir la règle de la croyance.
AU TROISIÈME NOCTURNE.
Homélie de saint Bernard, Abbé.
Septième leçon. Réjouis-toi, ô Adam, notre père, mais toi surtout, ô Ève, notre mère, tressaille d’allégresse. Comme vous avez été les premiers parents de tous les hommes, vous êtes aussi la cause de leur mort ; et ce qui est plus malheureux vous avez été meurtriers avant de donner la vie. Consolez-vous à cause de votre fille et d’une telle fille ; consolez-vous, dis-je à tous deux, mais principalement à celle qui fut la première cause du mal dont l’opprobre s’est transmis à toutes les femmes. En effet, le temps vient où cet opprobre sera effacé, où l’homme n’aura plus sujet d’accuser la femme ; cherchant inconsidérément à s’excuser lui-même, il n’avait pas hésité à l’accuser cruellement, disant : « La femme que vous m’avez donnée, m’a présenté du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé. » O Ève, cours donc à Marie ; ô mère, cours à ta fille ; que la fille réponde pour la mère, qu’elle délivre sa mère de l’opprobre ; qu’elle donne satisfaction à son père pour sa mère ; car si l’homme est tombé par une femme, il n’est relevé maintenant que par une femme.
Huitième leçon. Que disais-tu, ô Adam ? « La femme que vous m’avez donnée, m’a présenté du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé. » Ce sont là des paroles artificieuses par lesquelles tu augmentes plutôt ta faute que tu ne la diminues. Cependant la Sagesse a vaincu ta malice ; Dieu, en t’interrogeant, cherchait à trouver en toi une occasion de pardon et tu n’as pas su la lui fournir, mais il l’a trouvée dans le trésor de son inépuisable bonté. Pour la première femme, une autre femme est donnée à la terre : une femme prudente pour une femme insensée, une femme humble pour une femme orgueilleuse ; au lieu d’un fruit de mort, elle te fera goûter un fruit de vie ; à la place d’un aliment amer et empoisonné, elle t’apporte la douceur d’un fruit éternel. Change donc, ô Adam, une excuse injuste en paroles d’actions de grâces et dis : Seigneur, la femme que vous m’avez donnée, m’a présenté du fruit de l’arbre de vie, j’en ai mangé, et il a été à ma bouche plus doux que le miel, parce que c’est par lui que vous m’avez rendu la vie. Et voilà pourquoi l’Ange a été envoyé à la Vierge. O Vierge admirable et Incomparablement digne de tout honneur ! O femme singulièrement vénérable, admirable au-dessus de toutes les femmes, réparatrice de tes parents et source de vie pour toute leur postérité !
Neuvième leçon. Quelle autre femme te semble-t-il que Dieu ait annoncée, quand il dit au serpent : « je mettrai des inimitiés entre toi et la femme ? » Et si tu doutes encore qu’il ait parlé de Marie, écoute ce qui suit : « Elle te brisera la tête. » A qui est réservée cette victoire, si ce n’est à Marie ? C’est elle, sans aucun doute, qui a brisé la tête venimeuse du serpent ; elle qui a réduit à néant toute suggestion de l’esprit malin, soit qu’il tente par les séductions de la chair ou par l’orgueil de l’esprit. Quelle autre femme Salomon cherchait-il quand il disait : « Qui trouvera la femme forte ? » Cet homme sage connaissait, l’infirmité de ce sexe, la fragilité de son corps, la mobilité de son esprit. Mais comme il avait lu la promesse divine, et qu’il lui paraissait convenable que celui qui avait vaincu par une femme fût, à son tour, vaincu par une femme, dans l’ardeur de son admiration, il s’écriait : « Qui trouvera la femme forte ? » Ce qui revient à dire : Si de la main d’une femme dépend ainsi, et notre salut commun, et la restitution de l’innocence, et la victoire sur l’ennemi, il est absolument nécessaire de trouver une femme forte qui puisse être capable d’une telle œuvre.
Considérons la très pure Marie visitée par l’Ange Gabriel et concevant en ses chastes entrailles le Créateur de l’univers, le Rédempteur de la race humaine. Mais afin de mieux goûter le fruit d’un si grand Mystère, prêtons une oreille pieuse au séraphique saint Bonaventure, qui, dans ses ineffables Méditations sur la vie de Notre-Seigneur, raconte avec une onction que rien ne saurait imiter ces sublimes scènes de l’Évangile auxquelles l’Esprit-Saint semble l’avoir fait assister. Nous empruntons ce fragment à la traduction de l’ouvrage entier par le R. P. Dom François Le Bannier, bénédictin de la Congrégation de France : « Or, après que fut venue la plénitude du temps auquel la souveraine Trinité avait arrêté de pourvoir, par l’Incarnation du Verbe, au salut du genre humain, à l’endroit duquel elle était éprise d’extrême charité ; lors, d’une part, que la bienheureuse Vierge Marie fut revenue à Nazareth, ce Dieu tout-puissant, ému par sa miséricorde, et acquiesçant aux pressantes sollicitations de l’Esprit d’en haut, appela l’Ange Gabriel, et lui dit : « Va trouver notre très aimée fille Marie, épousée à Joseph, celle sur toute créature qui nous est la plus chère, et dis à icelle que mon Fils a convoité sa beauté et se l’est choisie pour Mère, et prie-la d’accepter icelui joyeusement, parce que par elle ai décrété d’opérer le salut de tout le genre humain, et veux oublier l’injure à moi faite. »
« Se levant donc, Gabriel, joyeux et réjoui, s’envola des hauteurs, et sous l’humaine apparence, en un moment fut devant la Vierge Marie, qui lors était en la chambre à coucher de sa maisonnette. Mais il ne vola pas si vite qu’il ne fût prévenu par Dieu ; et là il trouva la Trinité sainte qui prévint son message. Adoncques qu’il fut entré chez la Vierge Marie, Gabriel, son fidèle Paranymphe, lui dit : « Salut, pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous : bénie êtes-vous entre t toutes les femmes. » Mais icelle, troublée, ne répondit mot : non pas qu’elle fût troublée de trouble coupable, ni de la vision de l’Ange, d’autant qu’elle était accoutumée à souvent en voir ; ains, suivant les mots de l’Évangile, elle fut troublée en la parole d’icelui, pensant à la nouveauté d’une telle salutation ; car il n’avait point accoutumance de la saluer de la sorte.
« Or donc, comme en ladite salutation elle se voyait complimentée de trois choses, elle ne pouvait, cette humble dame, ne se troubler point. De fait, on la complimentait pour ce qu’elle était pleine de grâce, que le Seigneur était en elle, et qu’elle était bénie par-dessus toutes les femmes : mais l’humble ne peut ouïr son éloge, sans rougir et se troubler. Par ainsi son trouble provint d’une vergogne honnête et vertueuse. Elle se prit aussi à craindre et à douter s’il en allait vraiment ainsi : non qu’elle crût l’Ange capable de ne pas parler vrai ; mais c’est qu’il est propre aux humbles de n’examiner oncques leurs vertus, ains plutôt de ruminer leurs défauts, à celle fin de pouvoir toujours profiter, estimant petite ce qu’ils ont de grande vertu, et leurs plus chétifs défauts comme fort grands. Et ainsi donc qu’une femme prudente et avisée, timide et modeste, Notre-Dame rien ne répondit. Et d’effet qu’eût-elle répondu ? Apprends aussi toi-même, à son exemple, à observer le silence et aimer la taciturnité, pour ce que grande et moult utile est icelle vertu. Aussi écouta-t-elle deux fois premier que de répondre une seule ; d’autant que c’est une chose abominable pour une vierge d’être parleuse. « Adoncques connaissant l’Ange la cause de son doute, il lui dit : Ne craignez point, Marie, ni ne rougissez des louanges que je vous ai dites ; parce qu’il en est ainsi : voire même, non seulement vous êtes pleine de grâce, ains encore vous l’avez récupérée et retrouvée de par Dieu, pour tout le genre humain. Car voici que vous concevrez et enfanterez le Fils du Très-Haut. Celui qui vous a élue pour être sa Mère, sauvera toutes gens qui espéreront en lui. Pour lors icelle répondit, sans toutefois confesser ou nier la justesse des compliments qu’on lui venait de faire : ains, il était un autre point dont icelle voulait être certifiée ; sçavoir est pour le regard de sa virginité que par-dessus tout elle craignait de perdre : partant, elle s’enquit auprès de l’Ange de la manière de cette conception, disant : Comment cela se fera-t-il ? Car j’ai très fermement dévoué ma virginité à mon Seigneur, pour qu’à tout jamais je ne connusse point l’homme. Et l’Ange lui dit : Cela se fera par l’opération du Saint-Esprit, lequel vous remplira d’une façon singulière, et par la vertu t d’icelui vous concevrez, sauve pour vous votre virginité ; et c’est pourquoi votre fils sera nommé le Fils de Dieu : car rien ne lui est impossible. Voyez bien Élisabeth votre cousine ; encore qu’elle fût moult âgée et stérile, il y a déjà six mois qu’elle a conçu un fils par la vertu de Dieu. » « Considère ici, pour Dieu, et médite comme quoi toute la Trinité est là, attendant la réponse et consentement de cette sienne Fille singulière, regardant avec amour et complaisance la modestie d’icelle, ses mœurs et ses paroles. Contemple Gabriel, se tenant incliné et révérencieux devant sa Dame, avec un visage paisible et serein, exécutant fidèlement son ambassade, et observant attentivement les paroles de sa très chère Dame ; à celle fin de lui pouvoir congruement répondre, et sur cette œuvre merveilleuse, parfaire la volonté du Seigneur. Considère comme Notre-Dame se tient timidement et humblement, la face couverte de pudeur, quand elle est ainsi prévenue par l’Ange, et à l’impourvu. Aux paroles d’icelui, elle ne s’élève, ni ne se répute. Voire même : comme elle entend dire de si grandes choses de soi, des choses telles que jamais oncques ne furent dites, elle attribue le tout à la divine grâce. Apprends donc, à l’exemple d’icelle, à être modeste et humble : d’autant que sans cela la virginité vaut peu de chose. La voilà qui s’éjouit, la très prudente Vierge, et elle se consent aux paroles ouïes de la bouche de l’Ange. Lors, comme ainsi il est relaté en ses Révélations, elle se mit à genoux, avec profonde dévotion, et les mains jointes, elle dit : « Voici la servante du Seigneur : me soit fait suivant votre parole. » Adoncques le Fils de Dieu entra aussitôt tout entier et sans retard au sein de la Vierge, et en prit chair, cependant que tout entier il resta au sein de son Père.
« Or, pour lors, Gabriel, avec sa Dame et Maîtresse, se mit à genoux ; et peu après se levant avec elle, puis inclinant derechef jusqu’à terre et lui disant adieu, se disparut ; après quoi, de retour en sa patrie, il conta toute la chose ; et fut là une nouvelle liesse, et nouvelle fête et nouvelle exultation nonpareille. La Dame pour sa part, toute enflammée, et plus que d’accoutumance embrasée en l’amour de Dieu, se sentant avoir conçu, rendit grâces, à deux genoux, d’un si grand don, suppliant humblement et dévotieusement le même Seigneur Dieu, qu’il la daignât instruire ; de telle façon, qu’en tout ce qui se présenterait à faire environ son fils, elle le pût faire sans défaut. »
Ainsi a parlé le Docteur Séraphique. Adorons profondément notre Créateur, dans l’état où l’ont réduit son amour pour nous et le désir de subvenir à notre misère ; saluons aussi Marie, la Mère de Dieu et la nôtre.
La translation de la Sainte Maison de Lorette
En 1291, sous le pontificat de Nicolas IV, les chrétiens avaient entièrement perdu les saints lieux de la Palestine. L’église élevée à Nazareth par l’impératrice Hélène venait de tomber sous le marteau destructeur, et la Sainte Maison qu’elle renfermait allait bientôt avoir le même sort, lorsque, selon le récit traditionnel, Dieu ordonna à ses anges de la transporter ailleurs. Le 10 mai, à la seconde veille de la nuit, le sanctuaire de Nazareth avait été déposé non loin des rivages de l’Adriatique, entre Tersatz et Fiume, sur un petit mont appelé Rauniza, en Dalmatie. A l’intérieur de la Sainte Maison, on découvrit une statue de cèdre, représentant la Vierge Marie couronnée de perles, vêtue d’une robe dorée et d’un manteau bleu, debout, portant dans ses bras l’Enfant Jésus qui levait les trois premiers doigts de main droite pour bénir, tandis que sa main gauche soutenait un globe.
Lorsqu’on lui rapporta la nouvelle, l’évêque Alexandre était fort malade ; dans la nuit, il était au plus mal et priait la Vierge Marie, espérant pouvoir aller contempler le prodige qu’on lui avait décrit. Soudain le ciel s’est ouvert à ses yeux, la très-sainte Vierge se montre au milieu des anges qui l’environnent, et d’une voix dont la douceur ravit intérieurement le cœur dit : « Mon fils, tu m’as appelée ; me voici pour te donner un efficace secours et te dévoiler le secret dont tu souhaites la connaissance. Sache donc que la sainte demeure apportée récemment sur ce territoire est la maison même où j’ai pris naissance et où je reçu presque toute mon éducation. C’est là qu’à la nouvelle apportée par l’archange Gabriel, j’ai conçu par l’opération du Saint-Esprit le Divin Enfant. C’est là que le Verbe s’est fait chair. Aussi, après mon trépas, les apôtres ont-ils consacré ce toit illustre par de si hauts mystères, et se sont-ils disputé l’honneur d’y célébrer l’auguste sacrifice. L’autel, transporté au même pays, est celui même que dressa l’apôtre saint Pierre. Le crucifix que l’on y remarque, y fut placé autrefois par les apôtres. La statue de cèdre est mon image faite par la main de l’évangéliste saint Luc qui, guidé par l’attachement qu’il avait pour moi, a exprimé, par les ressources de l’art, la ressemblance de mes traits, autant qu’il est possible à un mortel. Cette maison, aimée du ciel, environnée pendant tant de siècles d’honneur dans la Galilée, mais aujourd’hui privée d’hommages au milieu de la défaillance de la foi, a passé de Nazareth sur ces rivages. Ici point de doute : l’auteur de ce grand évènement est ce Dieu près duquel nulle parole n’est impossible. Du reste,afin que tu en sois toi-même le témoin et le prédicateur, reçois ta guérison. Ton retour subit à la santé au milieu d’une si longue maladie fera foi de ce prodige.
L’enquête juridique que l’évêque Alexandre et deux députés du pays (Sigismond Orsich et Jean Grégoruschi) allèrent faire jusqu’à Nazareth, pour constater sa translalion en Dalmatie, la persuasion universelle des peuples qui venaient la vénérer de toutes parts, semblaient être des preuves incontestables de la vérité du prodige.
Après trois ans et sept mois, la Sainte Maison fut à nouveau transportée par les Anges et fut déposée dans la marche d’Ancône, au territoire de Récanati, dans une forêt appartenant a une dame appelée Lorette ; c’était le 10 décembre 1294. Les peuples de Dalmatie furent tellement désolés qu’ils semblaient ne pouvoir survivre à l’évènement. Pour se consoler, ils bâtirent sur le même terrain une église consacrée à la Mère de Dieu, qui fut desservie depuis par les Franciscains et, chaque année, les fidèles dalmates se rendent par troupe à Lorette.
En 1464, Pie II offrit au sanctuaire de Lorette un calice d’or pour avoir été guéri d’une maladie. En 1470, une bulle de Paul II célèbre à Lorette une statue de la Vierge apportée par les anges dans un édifice fondé miraculeusement. Deux ans plus tard, Pietro di Giorgio Tolomei, dit Teramano, recteur de l’église de Lorette, raconte, dans une notice, comment la Sainte Maison (Santa Casa) de Nazareth vint à Rauniza puis à Lorette. Sixte IV déclare Lorette propriété du Saint-Siège. En 1489, le bienheureux Baptiste Spagnuoli, dit le Mantouan, rédige une nouvelle notice qui reprend celle de Teramano. Après qu’une bulle de Jules II (1507) a consacré ces pieuses croyances, Erasme compose une messe pour la Vierge de Lorette (1525) sans pourtant faire allusion au vol de la maison dans les cieux dont parle le récit que Jérôme Angelita adressa à Clément VII (1531). Les Carmes furent députés à la garde de la Sainte Maison. Léon X étendit les indulgences des stations apostoliques à Rome au sanctuaire de Lorette. En 1483, le cardinal Savelli composa les litanies dites de Lorette dont l’Église fait usage aujourd’hui pour prier la Vierge Marie. Sixte V, en 1585, éleva Lorette au rang de cité, donna le titre de cathédrale à son église et y établit un siège épiscopal.
A Liesse et au séminaire Saint-Sulpice d’Issy-les-Moulineaux, ont voit une chapelle construite sur le modèle de la Sainte Maison de Lorette. A travers la France, on rencontre des sanctuaires et des églises dédiés à Notre-Dame de Lorette. Dans le diocèse de Nancy on visite les sanctuaires de Notre-Dame de Lorette de Baudrecourt, bâti en 1578, et de Saint-Martin qui fut reconstruit après la Révolution. Au diocèse de Saint-Claude, à Conliège où l’on avait édifié une chapelle pour abriter une statue de la Sainte Vierge qu’un petit berger avait découverte dans un rocher, on établit une confrérie sous le titre de Notre-Dame de Lorette (1653). Au diocèse de Luçon, à la Flocellière, Elisabeth Hamilton, femme de Jacques de Maillé-Brézé, morte en 1617, léga ses bijoux pour fonder un couvent de Carmes et une chapelle dédiée à Notre-Dame de Lorette, achevée dix-huit ans après sa mort ; détruite par la Révolution, la chapelle fut relevée en 1867. Au diocèse de Rodez, on trouve, en plus de celui de Millau, un sanctuaire que Louis d’Arpajon, marquis de Séverac, éleva à Notre-Dame de Lorette, en 1648, pour expier un crime ; la statue fut sauvée de la Révolution et la chapelle fut rendue au culte en 1854. Au diocèse de Tours, à Montrésor, au XVI° siècle, René de Bastarnay, seigneur de Montrésor, baron du Bouchage et d’Authon, en souvenir d’un pélerinage à Notre-Dame de Lorette, fit édifier une chapelle qui, ruinée par la Révolution, fut rétablie en 1877 ; à Tauxigny, une chapelle dédiée à Notre-Dame de Lorette, élevée en 1542 par Guillaume, abbé de Baugerais, fut vendue à la Révolution et ne fut pas rendue au culte. Au diocèse de Séez, à Montsort, près d’Alençon, on voit un ancien oratoire construit sur le modèle de Notre-Dame de Lorette qui reçut, en 1888, un office particulier. Au diocèse d’Autun, à Morlet, près d’Epinac, au XIV° siècle, le seigneur des Loges, en remerciement pour avoir été délivré des Turcs, construisit une chapelle en l’honneur de Notre-Dame de Lorette. Au diocèse de Strasbourg, à Murbach, on vénère une Notre-Dame de Lorette construite à la fin du XVII° siècle. A Nantes, l’église Sainte-Croix est affiliée à Notre-Dame de Lorette. Au diocèse de Saint-Brieuc, dans le canton d’Uzel, au Quillio, on vénèrait déjà sous l’Ancien Régime Notre-Dame de Lorette. Dans l’archidiocèse de Bordeaux, à Saint-Michel de la Pujade, près de Lamothe-Landeron, Eléonore d’Aquitaine, après l’apparition de la Vierge à deux petits pâtres, avait fondé une chapelle qui, au XIV° siècle, pmrit le nom et la forme de Notre-Dame de Lorette ; ruinée par la Révolution, la chapelle fut restaurée au siècle suivant. Au diocèse de Saint-Flour, à Salers, on célèbre Notre-Dame de Lorette : l’antique statue ayant été brûlée par les révolutionnaires, la nouvelle fut bénite en 1813 par le cardinal Gabrielli et la nouvelle église consacrée en 1887.
IIème jour dans l’Octave de l’Immaculée Conception
Office
AU DEUXIÈME NOCTURNE.
De la Bulle dogmatique du Pape Pie IX.
Quatrième leçon. Le Dieu ineffable « dont les voies sont miséricorde et vérité, » dont la volonté est toute-puissance, « dont la sagesse atteint d’une extrémité jusqu’à l’autre avec force, et dispose toutes choses avec douceur ; » Dieu prévit de toute éternité la déplorable ruine en laquelle la transgression d’Adam devait entraîner tout le genre humain ; et dans les profonds secrets d’un dessein caché à tous les siècles, il résolut d’accomplir, dans un mystère encore plus profond, par l’Incarnation du Verbe, l’œuvre primitive de sa bonté ; afin que l’homme, poussé au péché par la malice et la ruse du démon, ne pérît pas, contrairement au dessein de sa miséricorde ; et que la chute de notre nature, dans le premier Adam, fût réparée avec avantage dans le second. Il destina donc, dès le commencement et avant tous les siècles, à son Fils unique ; la Mère de laquelle, s’étant incarné, il naîtrait dans la bienheureuse plénitude des temps ; il la choisit, il lui marqua sa place dans l’ordre de ses desseins ; il l’aima par-dessus toutes les créatures, d’un tel amour de prédilection, qu’il mit en elle, d’une manière singulière, toutes ses plus grandes complaisances.
Cinquième leçon. C’est pourquoi, puisant dans le trésor de sa divinité, il la combla, bien plus que tous les esprits angéliques, bien plus que tous les Saints, de l’abondance de toutes les grâces célestes, et l’enrichit avec une profusion merveilleuse, afin qu’elle fût toujours sans aucune tache, entièrement exempte de l’esclavage du péché, toute belle, toute parfaite et dans une telle plénitude d’innocence et de sainteté, qu’on ne peut, au-dessous de Dieu, en concevoir une plus grande, et que nulle autre pensée que celle de Dieu même ne peut en mesurer la grandeur. Et certes il convenait bien qu’il en fût ainsi ; il convenait qu’elle resplendît toujours de l’éclat de la sainteté la plus parfaite, qu’elle fût entièrement préservée, même de la tache du péché originel, et qu’elle remportât ainsi le plus complet triomphe sur l’ancien serpent, cette Mère si vénérable, à qui Dieu le Père avait résolu de donner son Fils unique, celui qu’il engendre de son propre sein, qui lui est égal en toutes choses et qu’il aime comme lui-même, et de le lui donner de telle manière qu’il fût naturellement un même unique et commun Fils du Père céleste, et Fils de la Vierge.
Sixième leçon. Cette innocence originelle de l’auguste Vierge, si parfaitement en rapport avec son admirable sainteté et avec sa dignité suréminente de Mère de Dieu, l’Église catholique, qui, toujours enseignée par l’Esprit-Saint, est la colonne et le soutien de la vérité, en possédant la croyance comme doctrine reçue de Dieu et comprise dans le dépôt de la révélation céleste, ne cessa jamais de l’expliquer, de la proposer et de la favoriser chaque jour davantage, en mille manières par des actes éclatants. Car c’est bien cette doctrine, admise et profondément ancrée dans l’esprit des fidèles dès les temps les plus reculés, merveilleusement propagée aussi dans tout l’univers catholique par les soins et le zèle des saints Évêques, que l’Église elle-même voulut très manifestement nous faire comprendre, alors qu’elle n’hésita point à proposer la Conception de la Vierge au culte public et à la vénération des fidèles. Par ce fait éclatant, elle montrait bien que la Conception de la Vierge devait être honorée comme une conception admirable, singulièrement privilégiée, différente de celle des autres hommes, et tout à fait sainte, puisque l’Église ne célèbre de jours de fêtes qu’en l’honneur de ce qui est saint.
AU TROISIÈME NOCTURNE.
Homélie de saint Sophrone, Évêque.
Septième leçon. Que dit cet Ange bienheureux, député vers la Vierge toute pure ? Comment lui transmet-il cette nouvelle si joyeuse ? « Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous. » C’est par la joie que ce messager de joie commence son discours. Il savait, en effet, il savait parfaitement que son message annonçait la joie à tous les hommes et à toutes les créatures, et à tous sans exception, le soulagement de toute sorte de douleurs ; il savait que la connaissance de ce divin mystère éclairerait le monde, dissiperait les ténèbres de l’erreur, émousserait l’aiguillon de la mort, abattrait la force de la corruption, enlèverait à l’enfer sa victoire, ferait luire le salut aux yeux de l’homme tombé, qui était accablé sous le joug de ces maux depuis longtemps, c’est-à-dire depuis qu’il avait été expulsé du paradis de délices et exilé de ce bienheureux séjour. C’est pourquoi l’Ange s’inspire d’un sentiment de joie dès le début de son ambassade et prélude à son discours en termes exprimant la joie ; c’est pourquoi la joie précède ces heureuses nouvelles, qui devaient réjouir tous les croyants.
Huitième leçon. Et certes, il était bien juste que l’annonce divine de la joie commençât par des paroles et des expressions empreintes de joie. L’Ange annonce avant tout la joie, parce qu’il n’ignore pas l’heureuse issue de son ambassade et sait fort bien que le colloque qu’il tient avec la Vierge se terminera par la joie du monde ; et, en effet, quelle joie ou quel plaisir pourrait-on trouver qui ne soit beaucoup au-dessous de la douceur de cet entretien de l’Ange avec la bienheureuse Vierge, cause de notre joie ? Réjouissez-vous donc, Ô Mère de la céleste joie. Réjouissez-vous, à vous qui avez nourri la joie la plus sublime. Réjouissez-vous, ô trône le plus excellent de la joie de notre salut. Réjouissez-vous, auteur de notre joie immortelle. Réjouissez-vous, ô séjour mystique de la joie ineffable. Réjouissez-vous, ô source bienheureuse de la joie inépuisable. Réjouissez-vous, ô trésor de l’éternelle joie, vous qui portez Dieu. Réjouissez-vous, ô arbre toujours vert de la joie vivifiante. Réjouissez-vous, ô Mère de Dieu, toujours vierge. Réjouissez-vous, ô Vierge toujours pure après l’enfantement. Réjouissez-vous, ô spectacle plus digne d’admiration que toutes les merveilles du monde.
Neuvième leçon. Qui pourra dire votre splendeur ? Qui osera par ses paroles exprimer quel prodige vous êtes ? Qui pourra espérer de publier votre magnificence ? Vous êtes l’ornement de la nature humaine ; vous êtes supérieure aux chœurs des Anges ; devant vous, l’éclat des Archanges est-éclipsé ; les sièges sublimes des Trônes sont sous vos pieds ; la hauteur des Dominations est abaissée devant vous ; les Principautés vous ont cédé la préséance du commandement ; la force des Puissances paraît faible devant la vôtre ; vous avez montré une vertu plus puissante que celle même des Vertus ; avec vos yeux corporels vous avez surpassé la vue si pénétrante des Chérubins ; sur les ailes de votre âme, soulevée par un souffle divin, vous avez volé plus haut que les Séraphins aux six ailes. Enfin vous avez dépassé de beaucoup toute créature, car vous avez brillé plus qu’aucune créature par l’éclat de la pureté, et vous avez reçu en vous le Créateur de toutes les créatures ; vous l’avez porté dans votre sein, vous l’avez enfanté, et seule entre toutes les créatures, vous êtes devenue Mère de Dieu.
Considérons Marie l’Immaculée venant au monde neuf mois après sa Conception, et confirmant de jour en jour les espérances de la terre. Admirons la plénitude de grâce que Dieu avait mise en elle, et contemplons les saints Anges qui l’environnent de leur respect et de leur amour, comme la Mère future de Celui qui doit être le chef de la nature angélique aussi bien que de la nature humaine. Suivons cette auguste Reine au temple de Jérusalem, où elle est présentée par ses parents, saint Joachim et sainte Anne. Âgée seulement de trois ans, elle est déjà initiée aux secrets du divin amour. « Je me levais toujours au milieu de la nuit, a-t-elle dit elle-même dans une révélation à sainte Élisabeth de Hongrie, et j’allais devant l’Autel du Temple, où je demandais à Dieu d’observer tous les préceptes de sa Loi, et je le suppliais de m’accorder les grâces dont j’avais besoin pour lui être agréable. Je lui demandais surtout qu’il me fît voir le temps où vivrait cette Vierge très sainte qui devait enfanter le Fils de Dieu. Je le priais de conserver mes yeux pour la voir, ma langue pour la louer, mes mains pour la servir, mes pieds pour marcher à ses ordres, mes genoux pour adorer le Fils de Dieu entre ses bras. »
Cette Vierge à jamais digne de louanges, c’était vous-même, ô Marie ! Mais le Seigneur vous le cachait encore ; et votre céleste humilité ne vous eût jamais permis d’arrêter un instant la pensée sur une si haute dignité comme pouvant vous être réservée. D’ailleurs, vous aviez engagé votre foi au Seigneur ; dans la crainte que l’heureuse prérogative de Mère du Messie ne portât une atteinte, si légère qu’elle pût être, au vœu de virginité qui vous unissait à Dieu seul, vous aviez, la première et la seule entre les filles d’Israël, renoncé pour jamais à l’honneur de prétendre à une si haute faveur. Votre mariage avec le chaste Joseph fut donc un triomphe déplus pour votre incomparable virginité, en même temps qu’il était, dans les décrets de la souveraine Sagesse, un ineffable moyen de vous assurer un appui dans les sublimes nécessités que bientôt vous alliez connaître. Nous vous suivons, ô épouse de Joseph, dans la maison de Nazareth où va s’écouler votre humble vie ; nous vous y contemplons comme la Femme forte de l’Écriture, vaquant à tous vos devoirs, et l’objet des complaisances du grand Dieu et de ses Anges. Nous recueillons vos prières pour la venue du Messie, vos hommages à sa Mère future ; et vous suppliant de nous associer au mérite de vos désirs vers le divin Libérateur, nous osons vous saluer comme la Vierge prédite dans Isaïe, à laquelle, et non à une autre, appartient louange et amour de la part de la Cité rachetée.
Immaculée Conception de la Vierge Marie mémoire de la férie
Collecte
O Dieu, qui, par l’Immaculée Conception de la Vierge, avez préparé à votre Fils une demeure digne de lui, nous vous en supplions, vous qui, en prévision de la mort de ce même Fils, l’avez préservée de toute tache, accordez-nous, par son intercession, d’être purifiés et de parvenir à vous.
Office
AU PREMIER NOCTURNE.
Du livre de la Genèse.
Première leçon. Première leçon. — Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre qu’avait faits le Seigneur. Il dit à la femme : Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé de ne pas manger de tous les arbres du paradis ? La femme lui répondit : Nous mangeons du fruit des arbres qui sont dans le paradis ; mais pour le fruit de l’arbre qui est au milieu du paradis, Dieu nous a commandé de n’en point manger, et de n’y point toucher, de peur que nous ne mourions. Mais le serpent dit à la femme ; Point du tout, vous ne mourrez point de mort. Car Dieu sait qu’en quelque jour que ce soit que vous en mangiez, vos yeux s’ouvriront ; et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal.
Deuxième leçon. La femme donc vit que le fruit de l’arbre était bon à manger, beau à voir et d’un aspect qui excitait le désir ; elle en prit, en mangea et en donna à son mari, qui en mangea. En effet leurs yeux s’ouvrirent ; et lorsqu’ils eurent connu qu’ils étaient nus, ils entrelacèrent des feuilles de figuier, et s’en firent des ceintures. Et lorsqu’ils eurent entendu la voix du Seigneur Dieu qui se promenait dans le paradis, à la brise du soir, Adam et sa femme se cachèrent de la face du Seigneur Dieu au milieu des arbres du paradis.
Troisième leçon. Mais le Seigneur Dieu appela Adam, et il lui dit : Où es-tu ? Adam répondit : J’ai entendu votre voix dans le paradis ; et j’ai eu peur, parce que j’étais nu, et je me suis caché. Dieu lui dit : Mais qui t’a appris que tu étais nu, si ce n’est que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ? Et Adam répondit : La femme que vous m’avez donnée pour compagne m’a présenté du fruit de l’arbre, et j’en ai mangé. Alors le Seigneur Dieu dit à.la femme : Pourquoi as-tu fait cela ? Elle répondit : Le serpent m’a trompée, et j’ai mangé. Le Seigneur Dieu dit au serpent : Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux de la terre : tu ramperas sur ton ventre, et tu mangeras de la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai des inimitiés entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : elle te brisera la tête, et toi, tu lui tendras des embûches au talon.
AU DEUXIÈME NOCTURNE.
Sermon de saint Jérôme, Prêtre.
Quatrième leçon. Les qualités et les grandeurs de la bienheureuse et glorieuse Marie, toujours vierge, l’ange nous les déclare de la part de Dieu, quand il dit : « Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes. » Il convenait que de tels dons fussent assurés à la Vierge. Celle-là devait être pleine de grâce, qui a donné de la gloire au ciel et le Seigneur à la terre, qui a fait luire la paix, qui a apporté la foi aux nations, une fin aux vices, une règle de vie, .une discipline pour les mœurs. Pleine de grâce, en effet, Marie en a reçu la plénitude, tandis que la grâce n’est donnée aux autres que partiellement. Vraiment pleine de grâce, parce que si la grâce s’est trouvée dans les saints Pères et dans les Prophètes, elle ne leur fut pas octroyée dans sa plénitude ; mais en Marie fut mise, quoique d’une manière différente, toute la somme des grâces qui se trouvent dans le Christ. Et c’est pourquoi l’Ange lui dit : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes ; » c’est-à-dire bénie au-dessus de toutes les femmes. Et par cela même, tout ce qu’il y avait de malédiction attirée par Ève, a été effacé par la bénédiction de Marie. C’est d’elle que Salomon chante comme à sa louange dans ses Cantiques : « Viens, ma colombe, mon immaculée ; déjà l’hiver est passé, la pluie a cessé ; » et il ajoute : « Viens du Liban, viens, tu seras couronnée. »
Cinquième leçon. C’est donc bien justement qu’on l’invite à venir du Liban, parce que Liban s’interprète : blancheur éclatante. Elle était éclatante de mérites et de vertus sans nombre, plus blanche que la neige la plus pure. Comblée des dons du Saint-Esprit, elle offre en tout la simplicité de la colombe, parce que tout ce qui s’accomplit en elle est pureté et simplicité, tout est vérité et grâce, tout est miséricorde et justice, de cette justice qui vient du ciel ; et elle est immaculée, parce qu’il n’y a en elle aucune souillure. Elle a conçu, en effet, un homme dans son sein, comme l’atteste Jérémie, sans rien perdre de sa virginité. « Le Seigneur, dit ce Prophète, a créé un nouveau prodige sur la terre : une femme environnera un homme. » Nouveauté vraiment inouïe, nouveauté des vertus, excellente entre toutes les nouveautés : Dieu, que le monde ne saurait contenir, que nul ne peut voir sans mourir, entre dans le sein d’une vierge comme dans un saint asile, sans être prisonnier dans ce corps, et cependant il s’y renferme tout entier, et il en sort, comme le dit Ézéchiel, les portes fermées. Aussi est-il chanté dans le Cantique au sujet de Marie : « Jardin fermé, fontaine scellée, source des délices du paradis. » Véritable jardin de délices, qui réunit toutes les espèces de fleurs et tous les parfums des vertus : si bien fermé que ni la violence ni la ruse ne peuvent en forcer l’entrée ; fontaine scellée du sceau de toute la Trinité.
Des Actes du Pape Pie IX.
Sixième leçon. Or, la victoire de la Vierge, Mère de Dieu, remportée sur le très cruel ennemi du genre humain, cette victoire que les divines Écritures, la tradition la plus vénérable, le sentiment perpétuel de l’Église, l’accord singulier des Évêques et des fidèles, les actes insignes des souverains Pontifes, aussi bien que leurs constitutions avaient déjà merveilleusement célébrée, Pie IX, Pontife suprême, déférant au vœu de toute l’Église, résolut de la proclamer solennellement par un oracle souverain et infaillible. C’est pourquoi le six des ides de décembre de l’année 1854, dans la basilique du Vatican, au milieu d’une immense assemblée de Pères de la sainte Église romaine, de Cardinaux et d’Évêques venus même des contrées les plus lointaines, le Pape, aux applaudissements de l’univers entier, proclama et définit solennellement que la doctrine qui tient la bienheureuse Vierge Marie pure et préservée de toute tache de la faute originelle, dès le premier instant de sa Conception, par un privilège et un don singulier de la faveur divine, a été révélée de Dieu, et doit, par conséquent, être crue fermement et invariablement par tous les fidèles.
AU TROISIÈME NOCTURNE.
Homélie de saint Germain, Évêque.
Septième leçon. Je vous salue, Marie, pleine de grâce, plus sainte que les Saints, plus élevée que les cieux, plus glorieuse que les Chérubins, plus digne d’honneur que les Séraphins, et vénérable au-dessus de toute créature. Salut, ô colombe, qui nous apportez le fruit de l’olivier et nous annoncez Celui par qui nous sommes préservés du déluge spirituel, et qui est le port du salut ; vous dont les ailes ont la blancheur de l’argent et dont le dos brille de l’éclat de l’or et des rayons de l’Esprit très saint et illuminateur. Salut, paradis de Dieu, jardin raisonnable et très agréable, planté aujourd’hui à l’Orient par la main toute bienveillante et toute puissante de ce même Dieu, exhalant pour lui l’odeur suave du lis, et produisant la rosé d’une inaltérable beauté pour la guérison de ceux qui avaient, du côté de l’Occident, bu jusqu’à la lie l’amertume d’une mort désastreuse et funeste à l’âme ; paradis, dans lequel l’arbre de vie fleurit pour la connaissance de la vérité, donnant l’immortalité à ceux qui goûtent de son fruit. Salut, édifice sacrosaint, immaculé, palais très pur de Dieu le souverain Roi, orné tout autour par la magnificence de ce même Roi divin. Ce palais offre à tous l’hospitalité, et les réconforte par de mystérieuses délices ; dans son enceinte se trouve la couche nuptiale de l’Époux spirituel, elle n’a pas été faite à la main et elle brillé d’ornements divers ; c’est là que le Verbe, voulant rappeler dans la voie droite l’humanité errante, s’est uni la chair, afin de réconcilier avec son Père, ceux qui s’étaient exilés par l’effet de leur propre volonté.
Huitième leçon. Salut, montagne de Dieu très fertile et ombragée, sur laquelle a été nourri l’agneau plein de sagesse qui a porté nos péchés et nos infirmités ; montagne d’où a roulé, sans qu’aucune main la détachât, cette pierre qui a brisé les autels des idoles et qui « est devenue le sommet de l’angle : fait admirable à nos yeux. » Salut, trône sacré de Dieu, autel divin, maison de gloire, ornement d’une beauté incomparable, trésor choisi, propitiatoire de tout l’univers, ciel qui raconte la gloire de Dieu. Salut, vase formé d’un or pur, contenant le plus suave attrait de nos âmes : le Christ, qui est la manne véritable. O Vierge très pure et très digne de toute louange comme de tout respect, temple consacré à Dieu et surpassant en excellence toute créature, terre intacte, champ fécond sans culture, vigne entièrement fleurie, fontaine répandant des eaux abondantes, vierge féconde et mère sans union, trésor caché d’innocence et beauté toute sainte, intercédez pour nous auprès de celui qui est à la fois votre Fils (né de vous, sans avoir de père terrestre) et le Seigneur notre Dieu, Créateur de toutes choses. Daignez, par vos prières toujours agréées et douées de la puissance qui donne l’autorité maternelle, prendre en main le gouvernement de l’ordre ecclésiastique et nous conduire au port tranquille.
Neuvième leçon. O Marie, revêtez les prêtres de justice, inspirez-leur les pieux transports d’une foi éprouvée, pure et sincère. Quant aux princes orthodoxes dont vous êtes, de préférence à l’éclat de la pourpre et de l’or, aux perles et aux pierres précieuses, le diadème, le manteau royal, la gloire la plus solide, dirigez-les dans la tranquillité et la paix. Abattez et soumettez-leur les nations infidèles, qui blasphèment contre vous et contre le Dieu né de vous. Affermissez leurs peuples dans la foi, afin qu’ils persévèrent, selon le précepte de Dieu, dans l’obéissance et dans une douce dépendance. Couronnez de l’honneur de la victoire cette cité qui vous est consacrée, et pour laquelle vous êtes comme une tour et un fondement ; gardez, en l’environnant de force, l’habitation de Dieu ; conservez toujours la beauté du temple. Délivrez de tout danger et de toute angoisse ceux qui vous louent ; donnez la liberté aux captifs, un asile .aux voyageurs, et soyez la consolation des malheureux, quel que soit le secours dont ils sont dépourvus. Tendez à l’univers entier votre main secourable, afin que nous célébrions vos fêtes dans la joie et l’allégresse, et que toutes se terminent comme celle que nous venons de solenniser, en nous laissant des fruits éclatants de salut, en Jésus-Christ, Roi de tous et notre vrai Dieu, à qui soient gloire et puissance, avec Dieu le Père, le saint principe de sa vie, et l’Esprit coéternel, consubstantiel et corégnant, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Enfin, l’aurore du Soleil tant désiré brille aux extrémités du ciel, tendre et radieuse. L’heureuse Mère du Messie devait naître avant le Messie lui-même ; et ce jour est celui de la Conception de Marie. La terre possède déjà un premier gage des célestes miséricordes ; le Fils de l’homme est à la porte. Deux vrais Israélites, Joachim et Anne, nobles rejetons de la famille de David, voient enfin, après une longue stérilité, leur union rendue féconde par la toute-puissance divine. Gloire au Seigneur qui s’est souvenu de ses promesses, et qui daigne, du haut du ciel, annoncer la fin du déluge de l’iniquité, en envoyant à la terre la blanche et douce colombe qui porte la nouvelle de paix !
La fête de l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge est la plus solennelle de toutes celles que l’Église célèbre au saint temps de l’Avent ; et s’il était nécessaire que la première partie du Cycle présentât la commémoration de quelqu’un des Mystères de Marie, il n’en est aucun dont l’objet pût offrir de plus touchantes harmonies avec les pieuses préoccupations de l’Église en cette mystique saison de l’attente. Célébrons donc avec joie cette solennité ; car la Conception de Marie présage la prochaine Naissance de Jésus.
L’intention de l’Église, dans cette fête, n’est pas seulement de célébrer l’anniversaire de l’instant fortuné auquel commença, au sein de la pieuse Anne, la vie de la très glorieuse Vierge Marie ; mais encore d’honorer le sublime privilège en vertu duquel Marie a été préservée de la tache originelle que, par un décret souverain et universel, tous les enfants d’Adam contractent au moment même où ils sont conçus dans le sein de leurs mères. La foi de l’Église catholique que nous avons entendu solennellement reconnaître comme révélée de Dieu même, au jour à jamais mémorable du huit Décembre 1854, cette foi qu’a proclamée l’oracle apostolique, par la bouche de Pie IX, aux acclamations de la chrétienté tout entière, nous enseigne qu’au moment où Dieu a uni l’âme de Marie qu’il venait de créer au corps qu’elle devait animer, cette âme à jamais bénie, non seulement n’a pas contracté la souillure qui envahit à ce moment toute âme humaine, mais qu’elle a été remplie d’une grâce immense qui l’a rendue, dès ce moment, le miroir de la sainteté de Dieu même, autant qu’il est possible à un être créé.
Une telle suspension de la loi portée par la justice divine contre toute la postérité de nos premiers parents était motivée par le respect que Dieu porte à sa propre sainteté. Les rapports que Marie devait avoir avec la divinité même, étant non seulement la Fille du Père céleste, mais appelée à devenir la propre Mère du Fils, et le Sanctuaire ineffable de l’Esprit-Saint, ces rapports exigeaient que rien de souillé ne se rencontrât, même un seul instant, dans la créature prédestinée à de si étroites relations avec l’adorable Trinité ; qu’aucune ombre n’eût jamais obscurci en Marie la pureté parfaite que le Dieu souverainement saint veut trouver même dans les êtres qu’il appelle à jouir au ciel de sa simple vue ; en un mot, comme le dit le grand Docteur saint Anselme : « Il était juste qu’elle fût ornée d’une pureté au-dessus de laquelle on n’en puisse concevoir de plus grande que celle de Dieu même, cette Vierge à qui Dieu le Père devait donner son Fils d’une manière si particulière que ce Fils deviendrait par nature le Fils commun et unique de Dieu et de la Vierge ; cette Vierge que le Fils devait élire pour en faire substantiellement sa Mère, et au sein de laquelle l’Esprit-Saint voulait opérer la conception et la naissance de Celui dont il procédait lui-même. » (De Conceptu Virginali. Cap. XVIII.)
En même temps, les relations que le Fils de Dieu avait à contracter avec Marie, relations ineffables de tendresse et de déférence filiales, avant été éternellement présentes à sa pensée, elles obligent à conclure que le Verbe divin a ressenti pour cette Mère qu’il devait avoir dans le temps, un amour d’une nature infiniment supérieure à celui qu’il éprouvait pour tous les êtres créés par sa puissance. L’honneur de Marie lui a été cher au-dessus de tout, parce qu’elle devait être sa Mère, qu’elle l’était même déjà dans ses éternels et miséricordieux desseins. L’amour du Fils a donc protégé la Mère ; et si celle-ci, dans son humilité sublime, n’a repoussé aucune des conditions auxquelles sont soumises toutes les créatures de Dieu, aucune des exigences même de la loi de Moïse qui n’avait pas été portée pour elle, la main du Fils divin a abaissé pour elle l’humiliante barrière qui arrête tout enfant d’Adam venant en ce monde, et lui ferme le sentier de la lumière et de la grâce jusqu’à ce qu’il ait été régénéré dans une nouvelle naissance.
Le Père céleste ne pouvait pas faire moins pour la nouvelle Ève qu’il n’avait fait pour l’ancienne, qui fut établie tout d’abord, ainsi que le premier homme, dans l’état de sainteté originelle où elle ne sut pas se maintenir. Le Fils de Dieu ne devait pas souffrir que la femme à laquelle il emprunterait sa nature humaine eût à envier quelque chose à celle qui a été la mère de prévarication. L’Esprit-Saint, qui devait la couvrir de son ombre et la rendre féconde par sa divine opération, ne pouvait pas permettre que sa Bien-Aimée fût un seul instant maculée de la tache honteuse avec laquelle nous sommes conçus. La sentence est universelle ; mais une Mère de Dieu devait en être exempte. Dieu auteur de la loi, Dieu qui a posé librement cette loi, n’était-il pas le maître d’en affranchir celle qu’il avait destinée à lui être unie en tant de manières ? Il le pouvait, il le devait : il l’a donc fait.
Et n’était-ce pas cette glorieuse exception qu’il annonçait lui-même au moment où comparurent devant sa majesté offensée les deux prévaricateurs dont nous sommes tous issus ? La promesse miséricordieuse descendait sur nous dans l’anathème qui tombait sur le serpent. « J’établirai moi-même, disait le Seigneur, une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et son fruit ; et elle-même t’écrasera la tête. » Ainsi, le salut était annoncé à la famille humaine sous la forme d’une victoire contre Satan ; et cette victoire, c’est la Femme qui la devait remporter pour nous tous. Et que l’on ne dise pas que ce sera le fils de la femme qui la remportera seul, cette victoire : le Seigneur nous dit que l’inimitié de la femme contre le serpent sera personnelle, et que, de son pied vainqueur, elle brisera la tête de l’odieux reptile ; en un mot, que la nouvelle Ève sera digne du nouvel Adam, triomphante comme lui ; que la race humaine un jour sera vengée, non seulement parle Dieu fait homme, mais aussi par la Femme miraculeusement soustraite à toute atteinte du péché ; en sorte que la création primitive dans la sainteté et la justice (Ephes. 4, 24) reparaîtra en elle, comme si la faute primitive n’avait pas été commise.
Relevez donc la tête, enfants d’Adam, et secouez vos chaînes. Aujourd’hui, l’humiliation qui pesait sur vous est anéantie. Voici que Marie, qui est votre chair et votre sang, a vu reculer devant elle le torrent du péché qui entraîne toutes les générations : le souffle du dragon infernal s’est détourné pour ne pas la flétrir ; la dignité première de votre origine est rétablie en elle. Saluez donc ce jour fortuné où la pureté première de votre sang est renouvelée : la nouvelle Ève est produite ; et de son sang qui est aussi le vôtre, moins le péché, elle va vous donner, sous peu d’heures, le Dieu-homme qui procède d’elle selon la chair, comme il sort de son Père par une génération éternelle.
Et comment n’admirerions-nous pas la pureté incomparable de Marie dans sa conception immaculée, lorsque nous entendons, dans le divin Cantique, le Dieu même qui l’a ainsi préparée pour être sa Mère, lui dire avec l’accent d’une complaisance toute d’amour : « Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n’y a en vous aucune tache ? » (Cant. 4, 7.) C’est le Dieu de toute sainteté qui parle ; son œil qui pénètre tout ne découvre en Marie aucune trace, aucune cicatrice du péché ; voilà pourquoi il se conjoint avec elle, et la félicite du don qu’il a daigné lui faire. Après cela, nous étonnerons-nous que Gabriel, descendu des cieux pour lui apporter le divin message, soit saisi d’admiration à la vue de cette pureté dont le point de départ a été si glorieux et les accroissements sans limites ; qu’il s’incline profondément devant une telle merveille, et qu’il dise : « Salut, ô Marie, pleine de grâce ! » Gabriel mène sa vie immortelle au centre de toutes les magnificences de la création, de toutes les richesses du ciel ; il est le frère des Chérubins et des Séraphins, des Trônes et des Dominations ; son regard parcourt éternellement ces neuf hiérarchies angéliques où la lumière et la sainteté resplendissent souverainement, croissant toujours de degré en degré ; mais voici qu’il a rencontré sur la terre, dans une créature d’un rang inférieur aux Anges, la plénitude de la grâce, de cette grâce qui n’a été donnée qu’avec mesure aux Esprits célestes, et qui repose en Marie depuis le premier instant de sa création. C’est la future Mère de Dieu toujours sainte, toujours pure, toujours immaculée.
Cette vérité révélée aux Apôtres par le divin Fils de Marie, recueillie dans l’Église, enseignée par les saints Docteurs, crue avec une fidélité toujours plus grande par le peuple chrétien, était contenue dans la notion même d’une Mère de Dieu. Croire Marie Mère de Dieu, c’était déjà croire implicitement que celle en qui devait se réaliser ce titre sublime n’avait jamais rien eu de commun avec le péché, et que nulle exception n’avait pu coûter à Dieu pour l’en préserver. Mais désormais l’honneur de Marie est appuyé sur la sentence explicite qu’a dictée l’Esprit-Saint. Pierre a parlé par la bouche de Pie IX ; et lorsque Pierre a parlé, tout fidèle doit croire ; car le Fils de Dieu a dit : « J’ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille jamais » (Luc. 27, 32) ; et il a dit aussi : « Je vous enverrai l’Esprit de vérité qui demeurera avec vous à jamais, et vous fera souci venir de tout ce que je vous avais enseigné. » (Jean. 14, 20.)
Le symbole de notre foi a donc acquis, non une vérité nouvelle, mais une nouvelle lumière sur la vérité qui était auparavant l’objet de la croyance universelle. En ce jour, le serpent infernal a senti de nouveau la pression victorieuse du pied de la Vierge-mère, et le Seigneur a daigné nous donner le gage le plus signalé de ses miséricordes. Il aime encore cette terre coupable ; car il a daigné l’éclairer tout entière d’un des plus beaux rayons de la gloire de sa Mère. N’a-t-elle pas tressailli, cette terre ? N’a-t-elle pas ressenti à ce moment un enthousiasme que notre génération n’oubliera jamais ? Quelque chose de grand s’accomplissait à cette moitié du siècle ; et nous attendrons désormais les temps avec plus de confiance, puisque si l’Esprit-Saint nous avertit de craindre pour les jours où les vérités diminuent chez les enfants des hommes, il nous dit assez par là que nous devons regarder comme heureux les jours où les vérités croissent pour nous en lumière et en autorité.
En attendant l’heure de la proclamation solennelle du grand dogme, la sainte Église le confessait chaque année, en célébrant la fête d’aujourd’hui. Cette fête n’était pas appelée, il est vrai, la Conception immaculée, mais simplement la Conception de Marie. Toutefois, le fait de son institution et de sa célébration exprimait déjà suffisamment la croyance de la chrétienté. Saint Bernard et l’Angélique Docteur saint Thomas s’accordent à enseigner que l’Église ne peut pas célébrer la fête de ce qui n’est pas saint ; la Conception de Marie fut donc sainte et immaculée, puisque l’Église, depuis tant de siècles, l’honore d’une fête spéciale. La Nativité de Marie est l’objet d’une solennité dans l’Église, parce que Marie naquit pleine de grâce ; si donc le premier instant de son existence eût été marqué par la flétrissure commune, sa Conception n’aurait pu être l’objet d’un culte. Or, il est peu de fêtes plus générales et mieux établies dans l’Église que celle que nous célébrons aujourd’hui.
L’Église grecque, héritière plus prochaine des pieuses traditions de l’Orient, la célébrait déjà au VIe siècle, comme on le voit par le Type ou cérémonial de saint Sabbas. En Occident nous la trouvons établie dès le VIIIe siècle, dans l’Église gothique d’Espagne. Un célèbre calendrier gravé sur le marbre, au IXe siècle, pour l’usage de l’Église de Naples, nous la montre déjà instituée à cette époque. Paul Diacre, secrétaire de Charlemagne, puis moine au Mont-Cassin, célébrait le mystère de l’Immaculée-Conception dans une Hymne remarquable. En 1066, la fête s’établissait en Angleterre à la suite d’un prodige opéré sur mer en faveur du pieux abbé Helsin, et bientôt elle s’étendait dans cette île par les soins du grand saint Anselme, moine et archevêque de Cantorbéry ; delà elle passait en Normandie, et prenait possession du sol français. Nous la trouvons en Allemagne sanctionnée dans un concile présidé, en 1049, par saint Léon IX ; dans la Navarre, en 1090, à l’abbaye d’Irach ; en Belgique, à Liège, en 1142. C’est ainsi que toutes les Églises de l’Occident rendaient tour à tour témoignage au mystère, en acceptant la fête qui l’exprimait.
Enfin, l’Église de Rome l’adopta elle-même, et par son concours vint rendre plus imposant encore ce concert de toutes les Églises. Ce fut Sixte IV qui, en 1476, rendit le décret qui instituait la fête de la Conception de Notre-Dame dans la ville de saint Pierre. Au siècle suivant, en 1568, saint Pie V publiait l’édition universelle du Bréviaire Romain ; on y voyait cette fête inscrite au calendrier, comme l’une des solennités chrétiennes qui doivent chaque année réunir les vœux des fidèles. Rome n’avait pas déterminé le mouvement de la piété catholique envers le mystère ; elle le sanctionnait de son autorité liturgique, comme elle l’a confirmé, dans ces derniers temps, de son autorité doctrinale.
Les trois grands États de l’Europe catholique, l’Empire d’Allemagne, la France et l’Espagne, se signalèrent, chacun à sa manière, par les manifestations de leur piété envers Marie immaculée dans sa Conception. La France, par l’entremise de Louis XIV, obtint de Clément IX que la fête serait célébrée avec Octave dans le royaume : faveur qui fut bientôt étendue à l’Église universelle par Innocent XII. Déjà, depuis des siècles, la Faculté de théologie de Paris astreignait tous ses Docteurs à prêter serment de soutenir le privilège de Marie, et elle maintint cette pieuse pratique jusqu’à son dernier jour.
L’empereur Ferdinand III, en 1647, fit élever sur la grande place de Vienne une splendide colonne couverte d’emblèmes et de figures qui sont autant de symboles de la victoire que Marie a remportée sur le péché, et surmontée de la statue de notre Reine immaculée.
L’Espagne dépassa tous les États catholiques par son zèle pour le privilège de Marie. Dès l’année 1398, Jean Ier, roi d’Aragon, donnait une charte solennelle pour mettre sa personne et son royaume sous la protection de Marie conçue sans péché. Plus tard, les rois Philippe III et Philippe IV faisaient partir pour Rome des ambassades qui sollicitaient en leur nom la solennelle décision que le ciel, dans sa miséricorde, avait réservée pour nos temps. Charles III, au siècle dernier, obtenait de Clément XIII que la Conception immaculée devînt la fête patronale des Espagnes. Les habitants du royaume Catholique inscrivaient sur la porte ou sur la façade de leurs maisons la louange du privilège de Marie ; ils se saluaient en le prononçant dans une formule touchante. Marie de Jésus, abbesse du monastère de l’Immaculée-Conception d’Agréda, écrivait son livre de la Cité mystique de Dieu, dans lequel Murillo s’inspirait pour produire le chef-d’œuvre de la peinture espagnole.
Mais il ne serait pas juste d’omettre, dans cette énumération des hommages rendus à Marie immaculée, la part immense qu’a eue l’Ordre Séraphique au triomphe terrestre de cette auguste Souveraine de la terre et des cieux. Le pieux et profond docteur Jean Duns Scot, qui le premier sut assigner au dogme de la Conception immaculée le rang qu’il occupe dans la divine théorie de l’Incarnation du Verbe, ne mérite-t-il pas d’être nommé aujourd’hui avec l’honneur qui lui est dû ? Et toute l’Église n’a-t-elle pas applaudi à l’audience sublime que reçut du Pontife la grande famille des Frères-Mineurs, au moment où toutes les pompes de la solennelle proclamation du dogme paraissant accomplies, Pie IX y mit le dernier sceau en acceptant des mains de l’Ordre de Saint-François l’hommage touchant et les actions de grâces que lui offrait l’École scotiste, après quatre siècles de savants travaux en faveur du privilège de Marie ?
Saint Ambroise évêque confesseur et docteur mémoire de la férie
Collecte
Dieu, vous avez accordé à votre peuple le bienheureux Ambroise pour ministre du salut éternel : faites, nous vous en prions, que nous méritions d’avoir pour intercesseur dans les cieux, celui qui fut sur cette terre Docteur de la vie.
Office
Quatrième leçon. Ambroise, Évêque de Milan, fils d’Ambroise citoyen romain, vint au monde tandis que son père était préfet des Gaules. On dit qu’en son enfance un essaim d’abeilles se posa sur ses lèvres : présage de la divine éloquence qu’il devait montrer un jour. On l’instruisit dans les arts libéraux, et bientôt le préfet Probus le préposa au gouvernement de la Ligurie et de l’Émilie. Il se rendit à Milan par l’ordre du même Probus, au moment où le peuple, après la mort de l’évêque arien Auxence, était en dissension touchant le choix de son successeur. Ambroise se rendit donc à l’église selon le devoir de sa charge, pour calmer la sédition. Quand il eut, à cette fin, parlé avec éloquence de la paix et de la tranquillité publique, un enfant s’écria tout à coup : « Ambroise Évêque ! » Tout le peuple répéta cette acclamation, demandant Ambroise pour son Évêque.
Cinquième leçon. Comme Ambroise refusait d’accepter et résistait aux prières de la multitude, le vœu ardent du peuple fut déféré à l’empereur Valentinien, auquel il fut très agréable de voir qu’on demandait pour le sacerdoce ceux qu’il avait choisis pour magistrats. Cette élection ne satisfit pas moins le préfet Probus qui, au départ d’Ambroise pour Milan, lui avait dit comme par inspiration divine : « Allez et agissez, non pas en juge mais en Évêque. » La volonté impériale s’accordant avec le désir du peuple, Ambroise fut baptisé (car il était encore catéchumène), initié aux mystères sacrés, et, ayant passé par tous les degrés des Ordres de l’Église, il reçut la charge épiscopale huit jours après son élection, le sept des ides de décembre. Devenu Évêque, il défendit résolument la foi catholique et la discipline ecclésiastique, convertit à la vraie foi beaucoup d’Ariens et d’autres hérétiques, et parmi ceux-ci il enfanta à Jésus-Christ saint Augustin, cette lumière éclatante de l’Église.
Sixième leçon. Quand l’empereur Gratien eut été tué, Ambroise se rendit deux fois en députation auprès de Maxime, son meurtrier ; mais celui-ci refusant de faire pénitence, il cessa toute relation avec lui. Il interdit à l’empereur Théodose l’entrée de l’église, à cause du massacre des Thessaloniciens ; comme le prince représentait que David, roi comme lui, avait été adultère et homicide : « Vous l’avez imité dans sa faute, répondit Ambroise, imitez-le dans sa pénitence. » C’est pourquoi Théodose accomplit humblement la pénitence publique que lui avait imposée Ambroise. Le saint Évêque s’étant donc acquitté de sa charge en multipliant pour l’Église de Dieu ses travaux et ses soins, et ayant écrit beaucoup de livres remarquables, prédit le jour de sa mort, avant de tomber malade. Honorat, Évêque de Verceil, trois fois averti par la voix de Dieu, accourut auprès de lui, et lui donna le corps sacré du Seigneur. Ambroise, l’ayant reçu, pria, les mains étendues en forme de croix, puis il rendit son âme à Dieu. C’était la veille des nones d’avril, l’an de Jésus-Christ trois cent quatre-vingt-dix-sept.
Cet illustre Pontife figure dignement sur le Cycle catholique, à côté du grand Evêque de Myre. Celui-ci a confessé, à Nicée, la divinité du Rédempteur des hommes ; celui-là, dans Milan, a été en butte à toute la fureur des Ariens, et par son courage invincible, il a triomphé des ennemis du Christ. Qu’il unisse donc sa voix de Docteur à celle de saint Pierre Chrysologue, et qu’il nous annonce les grandeurs et les abaissements du Messie. Mais telle est en particulier la gloire d’Ambroise, comme Docteur, que si, entre les brillantes lumières de l’Église latine, quatre illustres Maîtres de la Doctrine marchent en tête du cortège des divins interprètes de la Foi, le glorieux Pontife de Milan complète, avec Grégoire, Augustin et Jérôme, ce nombre mystique.
Ambroise doit l’honneur d’occuper sur le Cycle une si noble place en ces jours, à l’antique coutume de l’Église qui, aux premiers siècles, excluait du Carême les fêtes des Saints. Le jour de sa sortie de ce monde et de son entrée au ciel fut le quatre Avril ; or, l’anniversaire de cet heureux trépas se rencontre, la plupart du temps, dans le cours de la sainte Quarantaine : on fut donc contraint de faire choix d’un autre jour dans l’année, et le sept Décembre, anniversaire de l’Ordination épiscopale d’Ambroise, se recommandait de lui-même pour recevoir la fête annuelle du saint Docteur.
Au reste, le souvenir d’Ambroise est un des plus doux parfums dont pût être embaumée la route qui conduit à Bethléem. Quelle plus glorieuse, ci en même temps quelle plus charmante mémoire que celle de ce saint et aimable Évêque, en qui la force du lion s’unit à la douceur de la colombe ? En vain les siècles ont passé sur cette mémoire : ils n’ont fait que la rendre plus vive et plus chère. Comment pourrait-on oublier ce jeune gouverneur de la Ligurie et de l’Émilie, si sage, si lettré, qui fait son entrée à Milan, encore simple catéchumène, et se voit tout à coup élevé, aux acclamations du peuple fidèle, sur le trône épiscopal de celte grande ville ? Et ces beaux présages de son éloquence enchanteresse, dans l’essaim d’abeilles qui, lorsqu’il dormait un jour, encore enfant, sur les gazons du jardin paternel, l’entoura et pénétra jusque dans sa bouche, comme pour annoncer la douceur de sa parole ! et cette gravité prophétique avec laquelle l’aimable adolescent présentait sa main à baiser à sa mère et à sa sœur, parce que, disait-il, cette main serait un jour celle d’un Évêque !
Mais quels combats attendaient le néophyte de Milan, sitôt régénéré dans l’eau baptismale, sitôt consacré prêtre et pontife ! Il lui fallait se livrer sans retard à l’étude assidue des saintes lettres, pour accourir docteur à la défense de l’Église attaquée dans son dogme fondamental par la fausse science des Ariens ; et telle fut en peu de temps la plénitude et la sûreté de sa doctrine que, non seulement elle opposa un mur d’airain aux progrès de l’erreur contemporaine, mais encore que les livres écrits par Ambroise mériteront d’être signalés par l’Église, jusqu’à la fin des siècles, comme l’un des arsenaux de la vérité.
Mais l’arène de la controverse n’était pas la seule où dût descendre le nouveau docteur ; sa vie devait être menacée plus d’une fois par les sectateurs de l’hérésie qu’il avait confondue. Quel sublime spectacle que celui de cet Évêque bloqua dans son église par les troupes de l’impératrice Justine, et gardé au dedans, nuit et jour, par son peuple ! Quel pasteur ! Quel troupeau ! Une vie dépensée tout entière pour la cité et la province avait valu à Ambroise cette fidélité et cette confiance de la part de son peuple. Par son zèle, son dévouement, son constant oubli de lui-même, il était l’image du Christ qu’il annonçait.
Au milieu des périls qui l’environnent, sa grande âme demeure calme et tranquille. C’est ce moment même qu’il choisit pour instituer, dans l’Église de Milan, le chant alternatif des Psaumes. Jusqu’alors la voix seule du lecteur faisait entendre du haut d’un ambon le divin Cantique ; il n’a fallu qu’un moment pour organiser en deux chœurs l’assistance, ravie de pouvoir désormais prêter sa voix aux chants inspirés du royal Prophète. Née ainsi au fort de la tempête, au milieu d’un siège héroïque, la psalmodie alternative est désormais acquise aux peuples fidèles de l’Occident. Rome adoptera l’institution d’Ambroise, et cette institution accompagnera l’Église jusqu’à la fin des siècles. Durant ces heures de lutte, le grand Évêque a encore un don à faire à ces fidèles catholiques qui lui ont fait un rempart de leurs corps. Il est poète, et souvent il a chanté dans des vers pleins de douceur et de majesté les grandeurs du Dieu des chrétiens et les mystères du salut de l’homme. Il livre à son peuple dévoué ces nobles hymnes qui n’étaient pas destinées à un usage public, et bientôt les basiliques de Milan retentissent de leur mélodie. Elles s’étendront plus tard à l’Église latine tout entière ; à l’honneur du saint Évêque qui ouvrit ainsi une des plus riches sources de la sainte Liturgie, on appellera longtemps un Ambrosien ce que, dans la suite, on a désigné sous le nom d’Hymne, et l’Église romaine acceptera dans ses Offices ce nouveau mode de varier la louange divine, et de fournir à l’Épouse du Christ un moyen de plus d’épancher les sentiments qui l’animent.
Ainsi donc, notre chant alternatif des Psaumes, nos Hymnes elles-mêmes sont autant de trophées de la victoire d’Ambroise. Il avait été suscité de Dieu, non seulement pour son temps, mais pour les âges futurs. C’est ainsi que l’Esprit-Saint lui donna le sentiment du droit chrétien avec la mission de le soutenir, dès cette époque où le paganisme abattu respirait encore, où le césarisme en décadence conservait encore trop d’instincts de son passé. Ambroise veillait appuyé sur l’Évangile. Il n’entendait pas que l’autorité impériale pût à volonté livrer aux Ariens, pour le bien de la paix, une basilique où s’étaient réunis les catholiques. Pour défendre l’héritage de l’Église, il était prêt à verser son sang. Des courtisans osèrent l’accuser de tyrannie auprès du prince. Il répondit : « Non ; les évêques ne sont pas des tyrans, mais c’est de la part des tyrans qu’ils ont eu souvent à souffrir. » L’eunuque Calligone, chambellan de Valentinien II, osa dire à Ambroise : « Comment, moi vivant, tu oses mépriser Valentinien ! Je te trancherai la tête. » — « Que Dieu te le permette ! répondit Ambroise : je souffrirai alors ce que souffrent les évêques ; et toi tu auras a fait ce que savent faire les eunuques. »
Cette noble constance dans la défense des droits de l’Église avait paru avec plus d’éclat encore, lorsque le Sénat romain, ou plutôt la minorité du Sénat restée païenne, tenta, à l’instigation du Préfet de Rome Symmaque, d’obtenir le rétablissement de l’autel de la Victoire au Capitole, sous le vain prétexte d’opposer un remède aux désastres de l’empire. Ambroise qui disait : « Je déteste la religion des Nérons », s’opposa comme un lion à cette prétention du polythéisme aux abois. Dans d’éloquents mémoires à Valentinien, il protesta contre une tentative qui avait pour but d’amener un prince chrétien à reconnaître des droits à l’erreur, et de faire reculer les conquêtes du Christ, seul maître des peuples. Valentinien se rendit aux vigoureuses remontrances de l’Évêque qui lui avait appris « qu’un empereur chrétien ne devait savoir respecter que l’autel du Christ », et ce prince répondit aux sénateurs païens qu’il aimait Rome comme sa mère, mais qu’il devait obéir à Dieu comme à l’auteur de son salut.
On peut croire que si les décrets divins n’eussent irrévocablement condamné l’empire à périr, des influences comme celles d’Ambroise, exercées sur des princes d’un cœur droit, l’auraient préservé de la ruine. Sa maxime était ferme ; mais elle ne devait être appliquée que dans les sociétés nouvelles qui surgirent après la chute de l’empire, et que le Christianisme constitua à son gré. Il disait donc : « Il n’est pas de titre plus honorable pour un Empereur que celui de Fils de l’Église. L’Empereur est dans l’Église ; il n’est pas au-dessus d’elle. »
Quoi de plus touchant que le patronage exercé avec tant de sollicitude par Ambroise sur le jeune Empereur Gratien, dont le trépas lui fit répandre tant de larmes ! Et Théodose, cette sublime ébauche du prince chrétien, Théodose, en faveur duquel Dieu retarda la chute de l’Empire, accordant constamment la victoire à ses armes, avec quelle tendresse ne fut-il pas aimé de l’évêque de Milan ? Un jour, il est vrai, le César païen sembla reparaître dans ce fils de l’Église ; mais Ambroise, par une sévérité aussi inflexible qu’était profond son attachement pour le coupable, rendit son Théodose à lui-même et à Dieu. « Oui, dit le saint Évêque, dans l’éloge funèbre d’un si grand prince, j’ai aimé cet homme qui préféra à ses flatteurs celui qui le réprimandait. Il jeta à terre tous les insignes de la dignité impériale, il pleura publiquement dans l’Église le péché dans lequel on l’avait perfidement entraîné, il en implora le pardon avec larmes et gémissements. De simples particuliers se laissent détourner par la honte, et un Empereur n’a pas rougi d’accomplir la pénitence publique ; et désormais, pas un seul jour ne s’écoula pour lui sans qu’il eût déploré sa faute. » Qu’ils sont beaux dans le même amour de la justice, ce César et cet Évêque ! le César soutient l’Empire prêt à crouler, et l’Évêque soutient le César.
Mais que l’on ne croie pas qu’Ambroise n’aspire qu’aux choses élevées et retentissantes. Il sait être le pasteur attentif aux moindres besoins des brebis de son troupeau. Nous avons sa vie intime écrite par son diacre Paulin. Ce témoin nous révèle qu’Ambroise, lorsqu’il recevait la confession des pécheurs, versait tant de larmes qu’il entraînait à pleurer avec lui celui qui était venu découvrir sa faute. « Il semblait, dit le biographe, qu’il fût tombé lui-même avec celui qui avait failli. » On sait avec quel touchant et paternel intérêt il accueillit Augustin captif encore dans les liens de l’erreur et des passions ; et qui voudra connaître Ambroise, peut lire dans les Confessions de l’évêque d’Hippone les épanchements de son admiration et de sa reconnaissance. Déjà Ambroise avait accueilli Monique, la mère affligée d’Augustin ; il l’avait consolée et fortifiée par l’espérance du retour de son fils. Le jour si ardemment désiré arriva ; et ce fut la main d’Ambroise qui plongea dans les eaux purifiantes du baptême celui qui devait être le prince des Docteurs.
Un cœur aussi fidèle à ses affections ne pouvait manquer de se répandre sur ceux que les liens du sang lui avaient attachés. On sait l’amitié qui unit Ambroise à son frère Satyre, dont il a raconté les vertus avec l’accent d’une si émouvante tendresse dans le double éloge funèbre qu’il lui consacra. Marcelline sa sœur ne fut pas moins chère à Ambroise. Dès sa première jeunesse, la noble patricienne avait dédaigné le monde et ses pompes. Sous le voile de la virginité qu’elle avait reçu des mains du pape Libère, elle habitait Rome au sein de la famille. Mais l’affection d’Ambroise ne connaissait pas de distances ; ses lettres allaient chercher la servante de Dieu dans son mystérieux asile. Il n’ignorait pas quel zèle elle nourrissait pour l’Église, avec quelle ardeur elle s’associait à toute les œuvres de son frère, et plusieurs des lettre qu’il lui adressait nous ont été conservées. On est ému en lisant seulement la suscription de ces épîtres : « Le frère à la sœur », ou encore : « A Marcelline ma sœur, plus chère à moi que mes yeux et ma vie. » Le texte de la lettre vient ensuite, rapide, animé, comme les luttes qu’il retrace. Il en est une qui fut écrite dans les heures même où grondait l’orage, pendant que le courageux pontife était assiégé dans sa basilique par les troupes de Justine. Ses discours au peuple de Milan, ses succès comme ses épreuves, les sentiments héroïques de son âme épiscopale, tout se peint dans ces fraternelles dépêches, tout y révèle la force et la sainteté du lien qui unit Ambroise et Marcelline. La basilique Ambrosienne garde encore le tombeau du frère et celui de la sœur ; sur l’un et l’autre chaque jour le divin Sacrifice est offert.
Tel fut Ambroise, dont Théodose disait un jour : « Il n’y a qu’un évêque au monde ». Glorifions l’Esprit-Saint qui a daigné produire un type aussi sublime dans l’Église, et demandons au saint Pontife qu’il daigne nous obtenir une part à cette foi vive, à cet amour si ardent qu’il témoigne dans ses suaves et éloquents écrits envers le mystère de la divine Incarnation. En ces jours qui doivent aboutir à celui où le Verbe fait chair va paraître, Ambroise est l’un de nos plus puissants intercesseurs.
Sa piété envers Marie nous apprend aussi quelle admiration et quel amour nous devons avoir pour la Vierge bénie. Avec saint Éphrem, l’évêque de Milan est celui des Pères du IVe siècle qui a le plus vivement exprimé les grandeurs du ministère et de la personne de Marie. Il a tout connu, tout ressenti, tout témoigné. Marie exempte par grâce de toute tache de péché, Marie au pied de la Croix s’unissant à son fils pour le salut du genre humain, Jésus ressuscité apparaissant d’abord à sa mère, et tant d’autres points sur lesquels Ambroise est l’écho de la croyance antérieure, lui donnent un des premiers rangs parmi les témoins de la tradition sur les mystères de la Mère de Dieu.
Cette tendre prédilection pour Marie explique l’enthousiasme dont Ambroise est rempli pour la virginité chrétienne, dont il mérite d’être considéré comme le Docteur spécial. Aucun des Pères ne l’a égalé dans le charme et l’éloquence avec lesquels il a proclamé la dignité et la félicité des vierges. Quatre de ses écrits sont consacres à glorifier cet état sublime, dont le paganisme expirant essayait encore une dernière contrefaçon dans ses vestales, recrutées au nombre de sept, comblées d’honneurs et de richesses, et déclarées libres après un temps. Ambroise leur oppose l’innombrable essaim des vierges chrétiennes, remplissant le monde entier du parfum de leur humilité, de leur constance et de leur désintéressement. Mais sur un tel sujet sa parole était plus attrayante encore que sa plume, et l’on sait, par les récits contemporains, que, dans les villes qu’il visitait et où sa voix devait se faire entendre, les mères retenaient leurs filles à la maison, dans la crainte que les discours d’un si saint et si irrésistible séducteur ne leur eussent persuadé de n’aspirer plus qu’aux noces éternelles.
Saluons un si grand Docteur, en répétant ces paroles de la sainte Église, dans l’Office des Vêpres : « O Docteur excellent ! Lumière de la sainte Église, bienheureux Ambroise, amateur de la loi divine, priez pour nous le Fils de Dieu. »
Nous vous louerons aussi, tout indignes que nous en sommes, immortel Ambroise ! Nous exalterons les dons magnifiques que le Seigneur a placés en vous. Vous êtes la Lumière de l’Église, le Sel de la terre, par votre doctrine céleste ; vous êtes le Pasteur vigilant, le Père tendre, le Pontife invincible : mais combien votre cœur aima le Seigneur Jésus que nous attendons ! Avec quel indomptable courage vous sûtes, au péril de vos jours, vous opposer à ceux qui blasphémaient ce Verbe divin ! Par là, vous avez mérité d’être choisi pour initier, chaque année, le peuple fidèle à la connaissance de Celui qui est son Sauveur et son Chef. Faites donc pénétrer jusqu’à notre œil le rayon de la vérité qui vous éclairait ici-bas ; faites goûter à notre bouche la saveur emmiellée de votre parole ; touchez notre cœur d’un véritable amour pour Jésus qui s’approche d’heure en heure. Obtenez qu’à votre exemple, nous prenions avec force sa cause en main, contre les ennemis de la foi, contre les esprits de ténèbres, contre nous-mêmes. Que tout cède, que tout s’anéantisse, que tout genou ploie, que tout cœur s’avoue vaincu, en présence de Jésus-Christ, Verbe éternel du Père, Fils de Dieu et fils de Marie, notre Rédempteur, notre Juge, notre souverain bien.
Glorieux Ambroise, abaissez-nous comme vous avez abaissé Théodose ; relevez-nous contrits et changés, comme vous le relevâtes dans votre pastorale charité. Priez aussi pour le Sacerdoce catholique, dont vous serez à jamais l’une des plus nobles gloires. Demandez à Dieu, pour les Prêtres et les Pontifes de l’Église, cette humble et inflexible vigueur avec laquelle ils doivent résister aux Puissances du siècle, quand elles abusent de l’autorité que Dieu a déposée entre leurs mains. Que leur front, suivant la parole du Seigneur, soit dur comme le diamant ; qu’ils sachent s’opposer comme un mur pour la maison d’Israël ; qu’ils estiment comme un souverain honneur, comme le plus heureux sort, de pouvoir exposer leurs biens, leur repos, leur vie, pour la liberté de l’Épouse du Christ.
Vaillant champion de la vérité, armez-vous de ce fouet vengeur que l’Église vous a donné pour attribut ; et chassez loin du troupeau de Jésus-Christ ces restes impurs de l’Arianisme qui, sous divers noms, se montrent encore jusqu’en nos temps. Que nos oreilles ne soient plus attristées par les blasphèmes de ces hommes vains qui osent mesurer à leur taille, juger, absoudre et condamner comme leur semblable le Dieu redoutable qui les a créés, et qui, par un pur motif de dévouement à sa créature, a daigné descendre et se rapprocher de l’homme, au risque d’en être méconnu.
Bannissez de nos esprits, ô Ambroise, ces timides et imprudentes théories qui font oublier à des chrétiens que Jésus est le Roi de ce monde, et les entraînent à penser qu’une loi humaine qui reconnaît des droits égaux à l’erreur et à la vérité, pourrait bien être le plus haut perfectionnement des sociétés. Obtenez qu’ils comprennent, à votre exemple, que si les droits du Fils de Dieu et de son Église peuvent être foulés aux pieds, ils n’en existent pas moins ; que la promiscuité de toutes les religions sous une protection égale est le plus sanglant outrage envers Celui « à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre » ; que les désastres périodiques de la société sont la réponse qu’il fait du haut du ciel aux contempteurs du Droit chrétien, de ce Droit qu’il a acquis en mourant sur la Croix pour les hommes ; qu’enfin, s’il ne dépend pas de nous de relever ce Droit sacré chez les nations qui ont eu le malheur de l’abjurer, notre devoir est de le confesser courageusement, sous peine d’être complices de ceux qui n’ont plus voulu que Jésus régnât sur eux.
Enfin, au milieu de ces ombres qui s’appesantissent sur le monde, consolez, ô Ambroise, la sainte Église qui n’est plus qu’une étrangère, une pèlerine à travers les nations dont elle fut la mère et qui l’ont reniée ; qu’elle cueille encore sur sa route, parmi ses fidèles, les fleurs de la virginité ; qu’elle soit l’aimant des âmes élevées qui comprennent la dignité d’Épouse du Christ. S’il en fut ainsi aux glorieux temps des persécutions qui signalèrent le commencement de son ministère, à notre époque d’humiliations et de défections, qu’il lui soit donné encore de consacrer à son Époux une élite nombreuse de cœurs purs et généreux, afin que sa fécondité la venge de ceux qui l’ont repoussée comme une mère stérile, et qui sentiront un jour cruellement son absence.
DISCOURS SUR LA VIE CACHÉE EN DIEU
Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. Quand Jésus-Christ, qui est votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez en gloire avec lui. Col. III, 3 - 4.
«Vous êtes morts» à quoi ? «au péché» Vous y êtes morts par le baptême, par la pénitence, par la profession de la vie chrétienne, de la vie religieuse. Vous êtes «morts au péché, et comment» pourriez-vous donc a maintenant y vivre (Rm. VI, 2) ?» Mourez-y donc à jamais et sans retour. Mais pour mourir parfaitement au péché, il faudrait mourir à toutes nos mauvaises inclinations, à toute la flatterie des sens et de l'orgueil. Car tout cela dans l’Écriture s'appelle péché, parce qu'il vient du péché, parce qu'il incline au péché, parce qu'il ne nous permet pas d'être absolument sans péché.
Quand est-ce donc que s'accomplira cette parole de saint Paul : «Vous êtes morts?» A quel bienheureux endroit de notre vie? quand serons-nous sans péché ? Jamais dans le cours de cette vie, puisque nous avons toujours besoin de dire : «Pardonnez-nous nos péchés.» A qui donc parle saint Paul, quand il dit : «Vous êtes morts?» Est-ce aux esprits bienheureux? Sont-ils morts, et ne sont-ils pas au contraire dans la terre des vivants? Sans doute ce n'est point eux à qui saint Paul dit : «Vous êtes morts; » c'est à nous, parce qu'encore qu'il y ait en nous quelque reste de péché, le péché a reçu le coup mortel. La convoitise du mal reste en nous, et nous avons à la combattre toute notre vie. Mais nous la tenons atterrée, nous la tenons? Mais la tenons-nous atterrée et abattue? Nous le devrions, nous le pouvons avec la grâce de Dieu, et alors elle recevrait le coup mortel, et si pendant le combat elle nous donnait quelque atteinte, nous ne cesserions de gémir, de nous humilier, de dire avec saint Paul : «Qui me délivrera de ce corps de mort (1)?» Vous en êtes donc délivrée, âme chrétienne, vous en êtes délivrée en espérance et en vœu «Vous êtes morts» il ne vous faut plus qu'une impénétrable retraite pour vous servir de tombeau, il ne vous faut qu'un drap mortuaire, un voile sur votre tête, un sac sur votre corps, d'où soient bannies à jamais toutes les marques du siècle, toutes les enseignes de la vanité, cela est fait : «Vous êtes morts.»
«Et votre vie est cachée.» Ce n'est donc pas une mort entière, c'est ce que disait saint Paul : «Si Jésus-Christ est en vous, votre corps est mort à cause du péché» qui y a régné, et dont les restes y sont encore, «mais votre esprit est vivant à cause de la justice» qui a été répandue dans vos cœurs avec la charité. C'est à raison de cette vie delà justice que saint Paul nous dit aujourd'hui : «Et votre vie est cachée.» Qu'on est heureux, qu'on est tranquille ! Affranchi des jugements humains, on ne compte plus pour véritable que ce que Dieu voit en nous, ce qu'il en sait, ce qu'il en juge. Dieu ne juge pas comme l'homme, l'homme ne voit que le visage, que l'extérieur, Dieu pénètre le fond des cœurs. Dieu ne change pas comme l'homme, son jugement n'a point d'inconstance, c'est le seul sur lequel il faut s'appuyer, qu'on est heureux alors, qu'on est tranquille! On n'est plus ébloui des apparences, on a secoué le joug des opinions, on est uni à la vérité, et on ne dépend que d'elle.
On me loue, on me blâme, on me tient pour indifférent, on me méprise, on ne me connaît pas, ou l'on m'oublie, tout cela ne me touche pas, je n'en suis pas moins ce que je suis, l'homme se veut mêler d'être créateur, il me veut donner un être dans son opinion ou dans celle des autres, mais cet être qu'il me veut donner est un néant. Car qu'est-ce qu'un être qu'on me veut donner, et qui néanmoins n'est pas en moi, sinon une illusion, une ombre, une apparence, c'est-à-dire dans le fond un néant ? Qu'est-ce que mon ombre qui me suit toujours, tantôt derrière, tantôt à côté? Est-ce mon être, ou quelque chose de mon être? Rien de tout cela. Mais cette ombre semble marcher et se remuer avec moi? Ce n'en est pas plus mon être. Ainsi en est-il du jugement des hommes qui veut me suivre partout, me peindre, me figurer, me faire mouvoir à sa fantaisie, et il croit par là me donner une sorte d'être. Mais au fond, je le sens bien, ce n'est qu'une ombre, qu'une lumière changeante, qui me prend tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, allonge, rapetisse, augmente, diminue cette ombre qui me suit, la fait paraître en diverses sortes à ma présence, et la fait aussi disparaître en se retirant tout à fait, sans que je perde rien du mien. Et qu'est-ce que cette image de moi-même que je vois encore plus expresse, et en apparence plus vive dans cette eau courante? Elle se brouille et souvent elle s'efface elle même, elle disparaît quand cette eau est trouble, qu'ai-je perdu? Rien du tout qu'un amusement inutile. Ainsi en est-il des opinions, des bruits, des jugements fixes si vous voulez, où les hommes avoient voulu me donner un être à leur mode. Cependant, non seulement je m'y amusais comme à un rien, mais encore je m'y arrêtais comme à une chose sérieuse et véritable,: et cette ombre et cette image fragile me troublait et m'inquiétait en se changeant, et je croyais perdre quelque chose. Désabusé maintenant d'une erreur dont jamais je ne me devais laisser surprendre et encore moins entêter, je me contente d'une vie cachée et je consens que le monde me laisse tel que je suis. Qu'on est tranquille alors! Encore un coup, qu'on est heureux!
O homme qui me louez, que voulez-vous faire? Je ne parle pas de vous, homme malin qui me louez artificieusement par un côté pour montrer mon faible de l'autre, ou qui nie donnez froidement de fades, de faibles louanges, qui sont pires que des blâmes, ou qui me louez fortement peut-être pour m'attirer de l'envie, ou pour me mener où vous voulez par la louange, ou pour faire dire que j'aime à être loué et ajouter ce ridicule, le plus grand de tous, aux autres que j'ai déjà : ce n'est pas de vous que je parle, louangeur faible ou malin, je parle à vous qui me louez de bonne foi, et c'est à vous que je demande : Que voulez-vous faire de moi ? Me cacher mes défauts, m'empêcher de me corriger, me faire fol de moi-même, m’enfler de mon mérite prétendu, dès là me le faire perdre et m'attirer trois ou quatre fois de la bouche du Sauveur cette terrible sentence : «En vérité, en vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense?» Taisez-vous, ami dangereux, montrez-moi plutôt mes faiblesses, ou cessez du moins de m'empêcher d'y être attentif en m'étourdissent du bruit de vos louanges. Hélas! que j'ai peu de besoin d'être averti de ces vertus telles quelles que vous me vantez! Je ne m'en parle que trop à moi-même, je ne m'entretiens d'autre chose; mais à présent je veux changer : «Ma vie est cachée» s'il y a quelque bien en moi, Dieu qui l'y a mis, qui l'y conserve le connaît, c'est assez, je ne veux être connu d'autre que de lui. Je me veux cacher à moi-même, «Malheureux l'homme qui se fie à l'homme (Jr. XVII, 5), » et attend sa gloire de lui ! Par conséquent malheureux l'homme qui se fie, ou qui se plaît à lui-même, parce que lui-même n'est qu'un homme, et un homme à son égard plus trompé et plus trompeur que tous les autres! Taisez-vous donc, pensers trompeurs, qui me faites si grand à mes yeux ! «Ma vie est cachée» et si je vis véritablement de cette vie chrétienne dont saint Paul me parle, je ne le sais pas, je l'espère, je le présume de la bonté de Dieu, mais je ne le puis savoir avec certitude.
On me blâme, on me méprise, on m'oublie, quel est le plus rude à la nature, ou plutôt à l'amour-propre? Je ne sais. Qu'importe au monde qui vous soyez, où vous soyez, ou même que vous soyez? Cela lui est indifférent, on n'y songe seulement pas. Peut-être aimerait-on mieux être tenu pour quelque chose étant blâmé, que d'être ce pur néant qu'on laisse là. Vous n'êtes pas fait, vous, dit-on, pour cet oubli du monde, pour cette obscurité où vous passez votre vie, pour cette nullité de votre personne, s'il est permis de parler ainsi : vous étiez né pour toute autre chose, ou vous méritiez toute autre chose : que n'occupez-vous quelque place comme celui-ci, comme celle-là, qui n'ont rien au-dessus de vous? Mais pour qui voulez-vous que je l'occupe? Pour moi, ou pour les autres? Si c'est seulement pour les autres, je n'en ai donc pas besoin pour moi, je n'en voudrais pas, si on ne me comparaît avec les autres. Mais n'est-il pas bien plus véritable de me regarder moi-même par rapport avec moi-même, que de m'attacher bassement à l'opinion d'autrui et en faire dépendre mon bonheur? Allez, laissez-moi jouir de ma vie cachée. Que suis-je, si je ne suis rien que par rapport aux autres hommes aussi indigents que moi? Si pour être heureux, chacun de nous a besoin de l'estime et du suffrage d'autrui, qu'est-ce autre chose que le genre humain, qu'une troupe de pauvres et de misérables, qui croient pouvoir s'enrichir les uns les autres, quoique chacun y sente qu'il n'a rien pour soi et que tout y soit à l'emprunt?
Vous voulez que je fasse du bruit dans le monde, que je sois dans une place regardée, en un mot qu'on parle de moi? Quoi donc! afin que je dise comme faisait ce conquérant parmi les travaux immenses que lui causaient ses conquêtes : Que de maux pour faire parler les Athéniens; pour faire parler des hommes que je méprise en détail, et que je commence à estimer quand ils s'assemblent pour faire du bruit de ce que je fais ! Hélas ! encore une fois, que ce que je fais est peu de chose, s'il y faut ce tumultueux concours des hommes, et cet assemblage de bizarres jugements pour y donner du prix ! — Il ne faut point vous ensevelir avec ce mérite et ces autres distinctions de votre personne : faites paraître vos talents : car pourquoi les enterrer et les enfouir? — De quels talents me parlez-vous, et à qui voulez-vous que je les fasse paraître? Aux hommes? Est-ce là un digne objet de mes vœux? Que devient donc cette sentence de saint Paul : «Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ (Ga. I, 10) ?» Mais à quels hommes, encore un coup, voulez-vous que je paraisse? Aux hommes vains et pleins d'eux-mêmes, ou aux hommes vertueux et pleins de Dieu? Les premiers méritent-ils qu'on cherche à leur plaire? Si les derniers méritent qu'on leur plaise, ils méritent encore plus qu'on les imite. Éteignons donc avec eux tout désir de plaire à autre qu'à Dieu.
Vous voulez que je montre mes talents, quels talents? La véritable et solide vertu, qui n'est autre que la piété? Irai-je donc avec l'hypocrite sonner de la trompette devant moi? Prierai-je dans les coins des rues, afin qu'on me voie? Défigurerai-je mon visage, et ferai-je paraître mon jeune par une triste pâleur? Oublierai-je, en un mot, cette sentence de Jésus-Christ : «Prenez garde» à quoi, mon Sauveur? à ne faire point de péché? à ne scandaliser point votre prochain ? Ce n'est pas là ce qu'il veut dire en ce lieu : prenez garde à un plus grand mal que le péché même : « prenez garde de ne pas faire votre justice devant les hommes pour en être vu, autrement vous n'aurez point de récompense de votre Père céleste (Mt., VI, 6).» Ces vertus qu'on veut montrer, sont de vaines et fausses vertus, on aime à cacher les véritables, car on y cherche son devoir, et non pas l'approbation d'autrui, la vérité et non l'apparence, la satisfaction de sa conscience et non des applaudissements, à être parfait et heureux, et non pas à le paraître aux autres. Celui à qui il ne suffit pas d'être parfait et heureux, ne sait ce que c'est de perfection et de félicité. Ces vertus, ces rares talents que vous voulez que je montre, sont donc ceux que le monde prise : l'esprit, l'agrément, le savoir, l'éloquence, si vous le voulez, la sagesse du gouvernement, l'adresse de manier les esprits, c'est-à-dire le plus souvent l'adresse de tromper les hommes, de les mener par leurs passions, par leurs intérêts, de les amuser par des espérances. Hélas ! est-ce pour cela que je suis fait? Que je suis donc peu de chose ! Que ces talents sont vils et de peu de poids ! Est-ce la peine de me charger du soin des autres, de mendier leur estime, d'écouter leurs importuns discours, de flatter leurs passions, de les satisfaire quelquefois, de les tromper le plus souvent? Car c'est là ce qu'on appelle gouverner les hommes : c'est ce qu'on appelle supériorité de génie, puissance, autorité, crédit. Et pour cela je me chargerai devant les hommes de soins infinis, de mille chagrins envers moi-même, et devant Dieu d'un compte terrible? Qui le voudrait faire, s'il n'était trompé par des opinions humaines? Ou qui voudrait étaler ces vains talents, s'il considérait qu'ils ne sont rien que l'appât de la vanité, la nourriture de l'amour-propre, la matière des feux éternels? Ha, que ma vie soit cachée pour n'être point sujette à ces illusions !
Dites ce que vous voudrez : il est beau de savoir forcer l'estime des hommes, de se faire une place où l'on se fasse regarder; ou si l'on y est par son mérite, par sa naissance, par son adresse, en quelque sorte que ce soit, y étaler toutes les richesses d'un beau naturel, d'un grand esprit, d'un génie heureux, et vaincre enfin l'envie ou la faire taire. C'est une fumée si vous le voulez, disait quelqu'un, mais elle est douce, c'est le parfum, c'est l'encens des dieux de la terre. — Est-ce aussi celui du Dieu du ciel ? S'en croit-il plus grand, plus heureux pour être loué et adoré ? A-t-il besoin de cet encens, et l'exige-t-il des hommes et des anges pour autre raison que parce qu'il leur est bon de le lui offrir ? Et que dit-il à ceux qui se font des dieux par leur vanité, sinon «qu'il brisera leur fragile image dans sa cité sainte, et la réduira au néant (Ps. LXXII, 20), afin que nulle chair ne se glorifie devant lui (I Cor., I, 30), » et que toute créature confesse qu'il n'y a que lui qui soit?
Et pour ceux qu'il a fait des dieux, véritables en quelque façon, en imprimant sur leur front un caractère de sa puissance, les princes, les magistrats, les grands de la terre, que leur dit-il du haut de son trône et dans le sein de son éternelle vérité? «J'ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous les enfants du Très-Haut; mais vous mourrez comme les hommes, et comme ont, fait tous les autres grands (Ps.LXXXI, 6-7)» car personne n'en est échappé. «Terre et poudre, pourquoi donc vous enorgueillissez-vous (Ec. X, 9)?» Laissez-moi donc être terre et cendre à mes yeux, terre et cendre dans le corps, quelque beau, quelque sain qu'il soit, encore plus terre et cendre au dedans de l’âme, c'est-à-dire un pur néant, plein d'ignorance, d'imprudence, de légèreté, de témérité, de corruption, de faiblesse, de vanité, d'orgueil, de jalousie, de lâcheté, de mensonge, d'infidélité, de toutes sortes de misères. Car si je n'ai pas tout cela à l'extrémité, j'en ai les principes, les semences, j'en ressens dans les occasions les effets funestes. Je résiste dans les petites et faibles tentations par orgueil plutôt que par vertu, et je voudrais bien me pouvoir dire à moi-même que je suis quelque chose, un grand homme, une grande âme, un homme de cœur et de courage. Mais qui m'a dit que je me tiendrais, si j'étais plus haut? Est-ce qu'à cause que je serai vain à me produire et téméraire à m'élever, Dieu se croira obligé à me donner des secours extraordinaires? Voilà donc les talents que vous voulez que j'étale, mes faiblesses, mes lâchetés, mes imprudences. Non, non ma vie est cachée, laissez-moi dans mon néant, laissez-moi décroître aux yeux du monde comme aux miens, que je connaisse le peu que je suis, puisque je n'ai que ce seul moyen de me corriger de mes vices. Les yeux ouverts sur moi-même, sur mes péchés et sur mes défauts, en un mot sur mon indignité, je jouirai sous les yeux de Dieu de la justice que me fait le monde de me blâmer, de me décrier, de me déchirer s'il veut, de me mépriser, de m'oublier s'il l'aime mieux de la sorte, et de me tenir pour indifférent, pour un rien à son égard. Et plût à Dieu! car je pourrais espérer par là de devenir quelque chose devant Dieu.
«Et ma vie est cachée en Dieu» cachée en Dieu, quel mystère ! Cachée dans le sein de la lumière, dans le principe de voir. Oui, cette haute et inaccessible lumière me cache le monde, me cache au monde et à moi-même, je ne vois que Dieu, je ne suis vu que de Dieu, je m'enfonce si intimement dans son sein, que les yeux mortels ne m'y peuvent suivre, de mon côté je ne puis me détourner d'un si digne, d'un si doux objet, attaché à la vérité, je n'ai plus d'yeux pour les vanités. C'est ainsi que je devrais être, s'il y a en moi quelque chose de chrétien, c'est ainsi que je veux être. Ô Dieu, «mes yeux s'affaiblissent, s'éblouissent, se confondent à force de regarder en haut (Is. XXXVIII, 14). Mes yeux défaillent, ô Seigneur, pendant que j'espère en vous (Ps. LXVIII, 4). » Ô Seigneur, soutenez ces yeux défaillants, arrêtez mes regards en vous, et détournez-les des vanités, des illusions des biens trompeurs, de tout l'éclat de la terre, afin que je ne les voie seulement pas, et qu'un tel néant ne tire pas seulement de moi un coup d'œil : Averte oculos meos, ne videant vanitatem. Mais ajoutez ce qui suit : In via tua vivifica me (Ps. CXVIII, 37) donnez-moi la vie en m'attachant à vos voies, que je ne voie pas les vanités, que j'en retire tout, jusqu'à mes yeux. C'est par là qu'en m'attachant à vos voies, vous me donnerez la vie, et ma vie sera cachée en vous.
«Celui qui aime Dieu, disait saint Paul, en est connu (I Cor., VIII, 3). Maintenant que vous connaissez Dieu, ou que vous en êtes connu, comment pouvez-vous retourner à ces faibles et stériles observances où vous voulez vous assujettir de nouveau (Ga. IV, 9)?» C'est ce que disait saint Paul en parlant des observances de la loi, et on le peut dire de même de tous les stériles attachements de la terre et de toute la gloire du monde. Maintenant que vous avez connu Dieu, ou plutôt que vous êtes connu de lui, que votre vie est cachée en lui,: que vous ne voyez que lui, et qu'il est pour ainsi parler attentif à vous regarder, comme s'il n'avait que vous à voir, comment pouvez-vous voir autre chose, et comment pouvez-vous souffrir d'autres yeux que les siens?
«Et votre vie est cachée en Dieu.» Je vous vois donc, Seigneur, et vous me voyez, et plût à Dieu que vous me vissiez de cette tendre et bienheureuse manière dont vous privez justement ceux à qui vous dites : « Je ne vous connais pas (Mt., VII, 23; XXV, 12).» Plût à Dieu que vous me vissiez de cette manière dont vous voyiez votre serviteur Moïse, en lui disant : «Je te connais par ton nom, et tu as trouvé grâce devant moi (Ex. XXXIII, 12)» et un peu après : « Je ferai ce que tu demandes, car tu plais à mes yeux, et je te connais par ton nom (Ibid., 17)» c'est-à-dire je t'aime, je t'approuve! Mon Dieu, si vous me connaissez de cette sorte, si vous m'honorez de tels regards, qu'ai-je à désirer davantage? Si vous m'aimez, si vous m'approuvez, qui serait assez insensé pour ne se pas contenter de votre approbation, de vos yeux, de votre faveur ? Je ne veux donc autre chose, content de vous voir, ou plutôt d'être vu de vous, je vous dis avec le même Moïse : «Montrez-moi votre gloire» montrez-vous vous-même. Et si vous me répondez comme à lui : «Je te montrerai tout le bien» tout le bien qui est en moi et toute ma perfection, tout mon être; «et je prononcerai mon nom devant ta face, et tu sauras que je suis le Seigneur qui ai pitié de qui je veux, et qui fais miséricorde à qui il me plaît (Ex. XXXII, 18-19)» que me faut-il de plus pour être heureux, autant qu'on le peut être sur la terre ? Et quand vous me direz comme à Moïse : «Tu ne verras point maintenant ma face» tu la verras un jour, mais ce n'en est pas ici le temps «car nul mortel ne la peut voir, mais je te mettrai sur la pierre» je t'établirai sur la foi, comme sur un immuable fondement «et je te laisserai une petite ouverture» par laquelle tu pourras voir mon incompréhensible lumière «et je mettrai ma main devant toi» moi-même je me couvrirai des ouvrages de ma puissance «et je passerai devant toi, et je retirerai ma main » un moment, et je te ferai outrepasser tout ce que j'ai fait, «et tu me verras par derrière (Ibid., 20-23),» obscurément, imparfaitement, par mes grâces, par mes réflexions et un rejaillissement de ma lumière, comme le soleil qui se retire, qui se couche est vu par quelques rayons qui restent sur les montagnes à l'opposite, n'est-ce pas de quoi me contenter, en attendant que je voie la beauté de votre face désirable que vous me faites espérer? Qu'ai-je besoin d'autres yeux? N'est-ce pas assez de vos regards et du témoignage secret que vous me rendez quelquefois dans ma conscience, que vous voulez bien vous plaire en moi et que j'ai trouvé grâce devant vous? Et si cette approbation, si ce témoignage me manque, que mettrai-je à la place, et à quoi me servira le bruit que le monde fera autour de moi ? Cette illusion me consolera-t-elle de la perte de la vérité, ou faudra-t-il que je me laisse étourdir moi-même par ce tumulte pour oublier une telle perte, et faire taire ma conscience qui ne cesse de me la reprocher ? Non, non , quand vous cesserez de me regarder, il ne me restera autre chose que de m'aller cacher dans les enfers. Car qu'est-ce en effet que l'enfer, sinon d'être privé de votre faveur ? Qu'aurai-je donc à faire, que d'en pleurer la perte nuit et jour? Et où trouverai-je un lieu assez sombre, assez caché, assez seul, pour m'abandonner à ma douleur et rechercher votre face, pour cacher de nouveau ma vie en vous, ainsi que dit notre Apôtre ? «Et ma vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ.» C'est ici qu'il faut épancher son cœur en silence et en paix, dans la considération de la vie cachée de Jésus-Christ. Le Dieu de gloire se cache sous le voile d'une nature mortelle «Tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu sont en lui,» mais «ils y sont cachés (Col. II, 3) » c'est le premier pas. Le second, il se cache dans le sein d'une vierge, la merveille de la conception virginale demeure cachée sous le voile du mariage, se fait-il sentir à Jean-Baptiste, et perce-t-il le sein maternel où était ce saint Enfant? C'est à la voix de sa mère que cette merveille est opérée «A votre voix, dit Élisabeth, l'enfant a tressailli dans mes entrailles (Lc, I, 44).» Peut-être du moins qu'en venant au monde il se manifestera? Oui, à des bergers; mais au reste jamais il n'a été plus véritable qu'alors et dans le temps de sa naissance, «qu'il est venu dans le monde, et que le monde avait été fait par lui, et que le monde ne le connaissait pas (Jn. I, 10).» Tout l'univers l’ignore, son enfance n'a rien de célèbre. On parle du moins des études des autres enfants, mais on dit de celui-ci : « Où a-t-il appris ce qu'il sait, puisqu'il n'a jamais étudié (Jn. VII, 15), » et n'a pas été vu dans les écoles? Il paraît une seule fois à l'âge de douze ans, mais encore ne dit-on pas qu'il enseignât : « Il écoutait les docteurs et les interrogeait (Lc. II, 46), » doctement à la vérité, mais il ne paraît pas qu'il décidât, quoique c'était en partie pour cela qu'il fût venu. Il faut pourtant avouer que « tout le monde» et les docteurs comme les autres, «étaient étonnés de sa prudence et de ses réponses (Ibid., 17)» mais il avait commencé par entendre et par demander, et tout cela ne sortait pas de la forme de l'instruction enfantine, et quoi qu'il en soit, après avoir éclaté un moment comme un soleil qui fend une nue épaisse, il y rentre, et se replonge bientôt dans son obscurité volontaire. Et lorsqu'il répondit à ses pareils qui le cherchoient : «Ne savez-vous pas qu'il faut que je sois occupé des affaires de mon Père, ils n'entendirent pas ce qu'il leur disait (Ibid., 49-50)» ce qu'il ne faut point hésiter à entendre de Marie même, puisque c'est à elle précisément qu'il fait cette réponse, pour montrer qu'elle ne savait pas encore entièrement elle-même ce que c'était que cette affaire de son Père. Et encore qu'elle n'ignorât ni sa naissance virginale qu'elle sentait en elle-même, ni sa naissance divine que l'ange lui avait annoncée, ni son règne dont le même ange lui avait appris la grandeur et l'éternité, c'est comme si elle ne l'eût pas su, puisqu'elle n'en dit mot et qu'elle ne fait qu'écouter tout ce qu'on dit de son Fils, en paraissant étonnée comme les autres, comme si elle n'en eût point été instruite, ainsi que dit saint Luc : «Son père et sa mère étaient en admiration de tout ce qu'on disait de lui (Lc. II, 33).» Car c'était le temps de cacher ce dépôt qui leur avait été confié, et c'est pourquoi on ne sait rien de lui durant trente ans, sinon qu'il était fils d'un charpentier, charpentier lui-même et travaillant à la boutique de celui qu'on croyait son père, obéissant à ses parents et les servant dans leur ménage et dans cet art mécanique comme les enfants des autres artisans. Quel était donc alors son état, sinon qu'il était caché en Dieu, ou plutôt que Dieu était caché en lui? Et nous participerons à la perfection et au bonheur de ce Dieu caché, a si notre vie est cachée en Dieu avec lui.»
Il sort de cette sainte et divine obscurité, et il paraît comme la lumière du monde. Mais en même temps le monde, ennemi de la lumière qui lui découvrait ses mauvaises œuvres, a envoyé de tous côtés, comme de noires vapeurs, des calomnies pour l'obscurcir. Il n'y a sorte de faussetés dont on n'ait taché découvrir la vérité que Jésus apportait au monde, et la gloire que lui donnaient ses miracles et sa doctrine. On ne savait que croire de lui : «C'est un prophète, c'est un trompeur, c'est le Christ, ce ne l'est pas, c'est un homme qui aime le plaisir, la bonne chère et le bon vin, c'est un samaritain (Jn. VII, 12, 20, 40-41; Mt. XI, 19; Lc. XI, 15),» un hérétique, un impie, un ennemi du temple et du peuple saint, « il délivre les possédés au nom de Béelzébub, c'est un possédé lui-même (Jn. VIII, 48 ; Mt. XII, 48),» le malin esprit agit en lui, « peut-il venir quelque chose de bon de Galilée ? nous ne savons d'où il vient (Jn. IX, 16, 29)» mais certainement «il ne vient pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le sabbat (Mt. XXI, 10),» qu'il guérit les hommes, qu'il fait des miracles en ce saint jour, «qui est cet homme» qui entre aujourd'hui avec tant d'éclat dans Jérusalem et dans le temple ? Nous ne le connaissons pas : «et il y avait parmi le peuple une grande dissension sur son sujet (Jn, VII, 43).» Qui vous connaissait, ô Jésus? «Vraiment vous êtes un Dieu caché, le Dieu et le Sauveur d'Israël (Is. XLV, 15).»
Mais quand l'heure fut arrivée de sauver le monde, jamais il ne fut plus caché «C'était le dernier des hommes, ce n'était pas un homme, mais un ver, il n'avait ni beauté, ni figure d'homme (Is. LIII, 3-4)» on ne le connaissait pas, il semble s'être oublié lui-même : «Mon Dieu, mon Dieu,» ce n'est plus son Père, «pourquoi m'avez-vous délaissé (Mt. XXVII, 46; Ps. XXI, 1) ?» Quoi donc ! n'est-ce plus ce Fils bien-aimé qui disait autrefois, «Je ne suis pas seul, mais nous sommes toujours ensemble, moi et mon Père qui m'a envoyé,» et «Celui qui m'a envoyé est avec moi, et il ne me laisse pas seul (Jn, VIII, 16, 29)?» Et maintenant il dit : «Pourquoi me délaissez-vous ?» Couvert de nos péchés et comme devenu pécheur à notre place, il semble s'être oublié lui-même, et c'est pourquoi le Psalmiste ajoute en son nom : «Mes péchés,» les péchés du monde que je me suis appropriés, «ne me laissent point espérer que vous me sauviez des maux que j'endure (Ps. XXI, 2)» je suis chargé de la dette, comme caution volontaire du genre humain, et il faut que je la paie tout entière.
Il expire, il descend dans le tombeau, et jusque dans les ombres de la mort. Tôt après il en sort, et Magdeleine ne le trouve plus, elle a perdu jusqu'au cadavre de son Maître, après sa résurrection, il parait et il disparaît huit ou dix fois, il se montre pour la dernière fois, et un nuage l'enlève à nos yeux, nous ne le verrons jamais. Sa gloire est annoncée par tout l'univers, mais «s'il est la vertu de Dieu pour les croyants, il est scandale aux Juifs, folie aux Gentils, le monde ne le connaît pas (Rm. I, 16; I Cor. 1,23-24; Jn. I,10),» et ne le veut pas connaître, toute la terre est couverte de ses ennemis et de ses blasphémateurs, il s'élève des hérésies du sein même de son Église, qui défigurent ses mystères et sa doctrine, l'erreur prévaut dans le monde, et jusqu'à ses disciples tout le méconnaît «Nul ne le connaît, dit-il lui-même, que celui qui garde ses commandements.»
Et qui sont ceux qui les gardent ? Les impies sont multipliés au-dessus de tout nombre, et on ne les peut plus compter. Mais vos vrais disciples, ô mon Sauveur, combien sont-ils rares, combien clairsemés sur la terre et dans votre Église même ! Les scandales augmentent, et la charité se refroidit. Il semble que nous soyons dans le temps où vous avez dit : «Pensez-vous que le Fils de l'homme trouvera de la foi sur la terre (Lc. XVIII, 8) ?» Cependant vous ne tonnez pas, vous ne faites point sentir votre puissance, le genre humain blasphème impunément contre vous, et à n'en juger que par le jugement des hommes, il n'y a rien de plus équivoque ni de plus douteux que votre gloire, elle ne subsiste qu'en Dieu où vous êtes caché. Et moi aussi, je veux donc « être caché en Dieu avec vous. »
En cet endroit, mon Sauveur, où m'élevez-vous ? Quelle nouvelle lumière me faites-vous paraître ? Je vois l'accomplissement de ce qu'a dit le saint vieillard : «Celui-ci est établi pour être en ruine et en résurrection à plusieurs, et comme un signe de contradiction à toute la terre (Lc. II, 34).» Mais, ô mon Sauveur, que vois-je dans ces paroles ? Un caractère du Christ qui devait venir, un caractère de grandeur, de divinité. C'est une espèce de grandeur à Dieu d'être connaissable par tant d'endroits et d'être si peu connu, d'éclater de toutes parts dans ses œuvres et d'être ignoré de ses créatures. Car il était de sa bonté de se communiquer aux hommes, et de ne se pas laisser sans témoignage, mais il est de sa justice et de sa grandeur de se cacher aux superbes, qui ne daignent pour ainsi dire ouvrir les yeux pour le voir. Qu'a-t-il affaire de leur reconnaissance ? Il n'a besoin que de lui, si on le connaît, ce n'est pas une grâce qu'on lui fait, c'est une grâce qu'il fait aux hommes, et on est assez puni de ne le pas voir. Sa gloire essentielle est toute en lui-même, et celle qu'il reçoit des hommes est un bien pour eux, et non pas pour lui. C'est donc aussi un mal pour eux, et le plus grand de tous les maux, de ne le pas glorifier, et en refusant de le glorifier, ils le glorifient malgré eux d'une autre sorte, parce qu'ils se rendent malheureux en le méconnaissant. Qu'importe au soleil qu'on le voie? Malheur aux aveugles à qui sa lumière est cachée, malheur aux yeux faibles qui ne la peuvent soutenir ! Il arrivera à cet aveugle d'être exposé à un soleil brûlant, et il demandera : Qu'est-ce qui me brûle ? On lui dira : C'est le soleil. Quoi ! ce soleil que je vous entends tous les jours tant louer et tant admirer, c'est lui qui me tourmente ? Maudit soit-il ! et il déteste ce bel astre, parce qu'il ne le voit pas, et ne le pas voir sera sa punition. Car s'il le voyait lui-même, il lui montrerait avec sa lumière bénigne où il pourrait se mettre à couvert contre ses ardeurs. Tout le malheur est donc de ne le pas voir. Mais pourquoi parler de ce soleil qui après tout n'est qu'un grand corps insensible, que nous ne voyons que par deux petites ouvertures qu'on nous a faites à la tête? Parlons d'une autre lumière, toujours prête par elle-même à luire au fond de notre âme et à la rendre toute lumineuse. Qu'arrive-t-il à l'aveugle volontaire, qui l'empêche de luire pour lui, sinon de s'enfoncer dans les ténèbres et de se rendre malheureux? Et vous, ô éternelle lumière! vous demeurez dans votre gloire et dans votre éclat, et vous manifestez votre grandeur en ce que nul ne vous perd que pour son malheur. Vous donc, Père des lumières, vous avez donné à votre Christ un caractère semblable, afin de manifester qu'il était Dieu comme vous : «l'éclat de votre gloire, le rejaillissement de votre lumière, le caractère de votre substance (He. I, 3). Et il est en ruine aux uns et en résurrection aux autres,» et par son éclat immense «il est en butte aux contradictions (Lc. II, 34)» car quiconque n'a pas la force ni le courage de le voir, il faut nécessairement qu'il le blasphème.
Ô mon Dieu, ce qui a paru dans le Chef et dans le Maître paraît aussi sur les membres et sur les disciples. Le monde superbe n'est pas digne de voir les disciples et les imitateurs de Jésus-Christ, ni de les connaître ; et il faut qu'il les méprise et les contredise, et qu'il les mette au rang des insensés, des gens outrés, des gens qui ont un travers et un secret dérèglement dans l'esprit ; qui font un beau semblant, et au dedans se nourrissent de gloire ou de vanité comme les autres. Et que n'a pas inventé le monde contre vos humbles serviteurs? Et vous voulez par là leur donner part au caractère de votre Fils et au vôtre. Je veux donc être caché en vous avec Jésus-Christ, jusqu'à ce que la vérité paraisse en triomphe.
«Quand Jésus-Christ votre gloire apparaîtra, alors vous apparaîtrez avec lui en gloire (Col. III, 4). » Je ne veux point paraître quand mon Sauveur ne paraîtra pas. Je ne veux de gloire qu'avec lui, tant qu'il sera caché, je le veux être, car si j'ai quelque gloire pendant que la sienne est encore cachée en Dieu, elle est fausse et je n'en veux point, puisque mon Sauveur la méprise et ne la veut pas. Quand Jésus-Christ paraîtra, je veux paraître, parce que Jésus-Christ paraîtra en moi. «Quand vous verrez arriver ces choses» et que la gloire de Jésus-Christ sera proche, «regardez et levez la tête, car alors votre rédemption, votre délivrance approche (Mc. XIII, 29; Lc. XXI, 28).» La gloire que nous aurons alors sera véritable, parce que ce sera un rejaillissement de la gloire de Jésus-Christ. Jusqu'à ce temps bienheureux je veux être caché, mais en Dieu avec Jésus-Christ, dans sa crèche, dans ses plaies, dans son tombeau, dans le ciel où est Jésus-Christ à la droite de Dieu son Père, sans vouloir paraître sur la terre. Je ne veux plus de louanges, qu'on les rende à Dieu, si je fais bien, si je fais mal, si je m'endors dans mon péché, dans la complaisance du monde, enchanté ou de ses honneurs et de son éclat, ou de ses plaisirs et de ses joies, qu'on me blâme, qu'on me condamne, qu'on me réveille par toutes sortes d'opprobres, de peur que je ne m'endorme dans la mort. Que me profitent ces louanges qu'on me donne? Elles achèvent de m'enivrer et de me séduire. Si le monde loue le bien, tant mieux pour lui : «Mes frères, disait ce saint, ce serait vous porter envie de ne vouloir pas que vous louassiez les discours où je vous annonce la vérité (S. August., serm. Eccl.).» Louez-les donc, car il faut bien que vous les estimiez et les louiez, afin qu'ils vous profitent, je veux donc bien vos louanges, parce que sans elles je ne puis pas vous être utile. Mais pour moi, qu'en ai-je affaire ? Ma vie et ma conscience me suffit, l'approbation que vous me donnez vous est utile, mais elle m'est dangereuse, je la crains, je vous la renvoie, je ne la veux que pour vous ; et pour moi «ma vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ» c'est là ma sûreté, c'est là mon repos.
«Pour moi, disait saint Paul, je me mets fort peu en peine d'être jugé par les hommes ou par le jugement humain (I Cor., IV, 3).» Les hommes me veulent juger, et ils m'ajournent pour ainsi dire devant leur tribunal, pour subir leur jugement, mais je ne reconnais pas ce tribunal, et le jour qu'ils ont marqué comme on fait dans le jugement, pour prononcer leur sentence, ne m'est rien. Qu'on me mette devant ou après celui-ci ou celui-là, au-dessus ou au-dessous, qu'on me mette en pièces, qu'on m'anéantisse comme par un jugement dernier, je me laisse juger sans m'en émouvoir; ou si je m'en émeus, je plains ma faiblesse. Car ce n'est pas aux hommes à me juger : «Je ne me juge même pas moi-même(Ibid.).» Le premier des jugements humains, dont je suis désabusé, c'est le mien propre, «Car encore que ma conscience ne me reproche rien, je ne me tiens pas justifié pour cela, c'est le Seigneur seul qui me juge (Ibid., 4).» Soyez donc cachés aux hommes sous les yeux de Dieu, «comme inconnus, disait le même saint Paul, et toutefois bien connus,» puisque nous le sommes de Dieu. «Comme morts» à l'égard du monde, où nous ne sommes plus rien, et «toutefois nous vivons (II Cor. VI, 8- 9),» et notre vie est cachée en Dieu, «la balayure du monde (I Cor. IV, 13),» mais précieux devant Dieu, pourvu que nous soyons humbles et que nous sachions tirer avantage du mépris qu'on fait de nous, tranquilles et indifférents à tout ce que le monde dit et fait de nous, soit qu'il nous mette « à droite ou à gauche,» du bon ou du mauvais côté, «dans la gloire ou dans l'ignominie, dans la bonne ou dans la mauvaise réputation,» nous allons toujours le même train, «comme tristes» par la gravité et le sérieux de notre vie, par la tristesse apparente de notre retraite et de nos humiliations, «et néanmoins toujours dans la joie » par une douce espérance qui se nourrit dans le fond de notre cœur, «comme pauvres et enrichissant» le monde par notre exemple, si nous pouvons lui montrer seulement qu'on se peut passer de lui : «comme n'ayant rien et possédant tout (II Cor. VI, 7, 8, 10),» parce que moins nous avons des biens que le monde donne, plus nous possédons Dieu qui est tout. Fuyons, fuyons le monde et tout ce qui est dans le monde, car ce n'est que corruption, «Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités et tout est vanité (Ec. I, 2). Crains Dieu et garde ses commandements, car c'est là tout l'homme, » ou comme d'autres traduisent : «c'est le tout de l'homme (Ec. XII, 13).»
Allez, ma fille, aussitôt que vous aurez achevé de lire ce petit et humble écrit, et vous, qui que vous soyez, à qui la divine Providence le fera tomber entre les mains, grand ou petit, pauvre ou riche, savant ou ignorant, prêtre ou laïque, religieux et religieuse ou vivant dans la vie commune, allez à l'instant au pied de l'autel, contemplez-y Jésus-Christ dans ce sacrement où il se cache, demeurez-y en silence, ne lui dites rien, regardez-le et attendez qu'il vous parle, et jusqu'à tant qu'il vous dise dans le fond du cœur : Tu le vois, je suis mort ici, et ma vie est cachée en Dieu jusqu'à ce que je paraisse en ma gloire pour juger le monde. Cache-toi donc en Dieu avec moi, et ne songe point à paraître que je ne paraisse, si tu es seul, je serai ta compagnie, si tu es faible, je serai ta force, si tu es pauvre, je serai ton trésor, si tu as faim, je serai ta nourriture, si tu es affligé, je serai ta consolation et ta joie, si tu es dans l'ennui, je serai ton goût, si tu es dans la défaillance, je serai ton soutien : «Je suis à la porte et je frappe, celui qui entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui,» et j'y ferai ma demeure avec mon Père, «et je souperai avec lui et lui avec moi (Ap. III, 20)» mais je ne veux point de tiers, ni autre que lui et moi. «Et je lui donnerai à manger du fruit de l'arbre de vie, qui est dans le paradis de mon Dieu, avec la manne cachée, dont nul ne connaît le goût, sinon celui qui la reçoit (Ap. II, 7, 17). Que celui qui est altéré vienne à moi, et que celui qui voudra reçoive de moi gratuitement l'eau qui donne la vie (Ap. XXII, 17.).» Ainsi soit-il, ô Seigneur, qui vivez et régnez avec le Père et le Saint-Esprit aux siècles des siècles. Amen.
Saint Nicolas évêque et confesseur mémoire de la férie
Collecte
O Dieu, qui avez rendu illustre par d’innombrables miracles, le bienheureux Pontife Nicolas, accordez-nous, s’il vous plaît, par ses mérites et ses prières d’être préservés des feux de l’enfer.
Office
Quatrième leçon. Nicolas naquit d’une famille illustre, à Patara, ville de Lycie. Ses parents avaient obtenu de Dieu cet enfant par leurs prières. Dès le berceau il fit présager l’éminente sainteté qu’il devait faire paraître dans la suite. On le vit, en effet, les mercredis et vendredis ne prendre le lait de sa nourrice qu’une seule fois, et sur le soir, bien qu’il le fît fréquemment les autres jours. Il conserva toute sa vie l’habitude de jeûner la quatrième et la sixième férie. Orphelin dès l’adolescence, il distribua ses biens aux pauvres. On raconte de lui ce bel exemple de charité chrétienne : un indigent, ne parvenant point à marier ses trois filles, pensait a les abandonner au vice ; Nicolas l’ayant su jeta, la nuit, par une fenêtre, dans la maison de cet homme, autant d’argent qu’il en fallait pour doter une de ces jeunes filles. Ayant réitéré une seconde et une troisième fois cet acte de générosité, toutes trouvèrent d’honorables partis.
Cinquième leçon. Le Saint s’étant entièrement consacré à Dieu, partit pour la Palestine, afin de visiter et de vénérer les lieux saints. Durant son voyage, il prédit aux matelots, par un ciel serein et une mer tranquille, l’approche d’une horrible tempête. Elle s’éleva bientôt, et tous les passagers coururent un grand danger : mais il l’apaisa miraculeusement par ses prières. De retour dans sa patrie, il donna à tous les exemples d’une grande sainteté ; et, par un avertissement de Dieu, il se rendit à Myre, métropole de la Lycie. Cette ville venait de perdre son Évêque, et tous les Évêques de la province étaient rassemblés afin de pourvoir à l’élection d’un successeur. Pendant leur délibération ils furent divinement avertis de choisir celui qui, le lendemain, entrerait le premier dans l’église, et se nommerait Nicolas. Cet ordre du ciel fut exécuté, et Nicolas, trouvé à la porte de l’église, fut créé Évêque de Myre à la grande satisfaction de tous. Durant son épiscopat on vit constamment briller en lui la chasteté, qu’il avait toujours gardée, la gravité, l’assiduité à la prière et aux veilles, l’abstinence, la libéralité et l’hospitalité, la mansuétude dans les exhortations, la sévérité dans les réprimandes.
Sixième leçon. Il ne cessa d’assister les veuves et les orphelins de ses aumônes, de ses conseils et de ses services, il s’employa avec tant d’ardeur à soulager les opprimés, que trois tribuns, condamnés sur une calomnie par l’empereur Constantin, encouragés par le bruit des miracles du Saint, s’étant recommandés à lui dans leurs prières, malgré la distance, Nicolas, encore vivant, apparut à l’empereur avec un air menaçant, et les délivra. Comme il prêchait à Myre la vérité de la foi chrétienne, contrairement à l’édit de Dioclétien et de Maximien, il fut arrêté par les satellites impériaux, emmené au loin et jeté en prison. Il y resta jusqu’à l’avènement de l’empereur Constantin, par l’ordre duquel il fut délivré de captivité, revint à Myre, puis se rendit au concile de Nicée, et, avec les trois cent dix-huit Pères de cette assemblée, y condamna l’hérésie arienne. De Nicée, il retourna dans sa ville épiscopale, où, peu de temps après, il sentit sa mort approcher ; élevant les yeux au ciel il vit les Anges venir à sa rencontre, et commença le Psaume : « En vous, Seigneur, j’ai espéré. » Arrivé à ce verset : « En vos mains, je remets mon âme », il s’en alla dans la patrie céleste. Son corps fut transporté à Bari dans la Fouille, où il est honoré par une grande affluence de peuple et avec la plus profonde vénération.
Pour faire honneur au Messie Pontife, la souveraine Sagesse a multiplié les Pontifes sur la route qui conduit à lui. Deux Papes, saint Melchiade et saint Damase ; deux Docteurs, saint Pierre Chrysologue et saint Ambroise ; deux Évêques, l’amour de leur troupeau, saint Nicolas et saint Eusèbe : tels sont les glorieux Pontifes qui ont reçu la charge de préparer, par leurs suffrages, la voie du peuple fidèle vers Celui qui est le souverain Prêtre selon l’ordre de Melchisédech. Nous développerons successivement leurs titres à faire partie de cette noble cour. Aujourd’hui, l’Église célèbre avec joie la mémoire de l’insigne thaumaturge Nicolas, aussi fameux dans l’Orient que le grand saint Martin l’est dans l’Occident, et honoré depuis près de mille ans par l’Église latine. Rendons hommage au souverain pouvoir que Dieu lui avait donné sur la nature ; mais félicitons-le surtout d’avoir été du nombre des trois cent dix-huit Évêques qui proclamèrent, à Nicée, le Verbe consubstantiel au Père. Il ne fut point scandalisé des abaissements du Fils de Dieu ; ni la bassesse de la chair que le souverain Seigneur de toutes choses revêtit au sein de la Vierge, ni l’humilité de la crèche, ne l’empêchèrent de proclamer Fils de Dieu, égal à Dieu, le fils de Marie ; c’est pourquoi il a été élevé en gloire et a reçu la charge d’obtenir, chaque année, pour le peuple chrétien, la grâce d’aller au-devant du Verbe de vie, avec une foi simple et un ardent amour.
Presque tous les Bréviaires de l’Église Latine, jusqu’au XVIIe siècle, sont très abondants sur les vertus et les œuvres merveilleuses de saint Nicolas, et contiennent le bel Office du saint Évêque tel qu’il fut composé vers le XVIIe siècle. Nous avons parlé ailleurs de cet Office sous le rapport musical ; ici, nous nous bornerons à dire qu’il est tout entier puisé dans les Actes de saint Nicolas, et plus explicite sur certains faits que la Légende du Bréviaire romain. Les pièces qui vont suivre insistent sur un fait dont cette Légende ne dit rien : nous voulons parler de l’huile miraculeuse qui, depuis près de huit siècles, découle sans cesse du tombeau du saint Évêque, et au moyen de laquelle Dieu a souvent opéré des prodiges. Le Répons et l’Antienne que nous donnons tout d’abord, célèbrent le miracle de cette huile ; et ces deux pièces étaient autrefois si populaires, qu’au XIIIe siècle on en emprunta la mélodie, pour l’appliquer au Répons Unus panis et à l’Antienne O quam suavis est, dans l’Office du Saint-Sacrement.
Nous donnons ensuite les deux Hymnes qui se trouvent dans tous les Bréviaires Romains-Français.
Adam de Saint-Victor ne pouvait faire défaut à saint Nicolas : les Églises du moyen âge lui durent la belle Séquence qui suit :
La plus populaire de toutes les Séquences de saint Nicolas est néanmoins celle qui suit. On la trouve dans un grand nombre de Processionnaux jusqu’au XVIIe siècle, et elle a servi de type à quantité d’autres qui, bien que consacrées à la louange de divers Patrons, gardent non seulement la mesure et la mélodie de la Séquence de saint Nicolas, mais retiennent encore, par un tour de force ingénieux, le fond même des expressions.
Méditation
Lectio 4
Super Heb., cap. 11 l. 4 Supra commendavit apostolus fidem Abrahae quantum ad habitationem, et generationem, hic commendat ipsum quantum ad suam conversationem usque ad mortem. Et circa hoc facit tria primo enim ostendit quid per fidem fecit; secundo ponit unum quod pertinet ad fidem, ibi qui enim hoc dicunt; tertio ostendit quid per fidem recepit, ibi ideo non confunditur Deus. Fidem Abrahae et filiorum eius commendat ex perseverantia, quia usque ad mortem perseveraverunt in fide. Mt. X, 22 et XXIV, 13: qui autem perseveraverit usque in finem, hic salvus erit. Ideo dicit iuxta fidem omnes isti defuncti sunt, praeter Enoch. Vel omnes isti, scilicet Abraham, Isaac et Iacob. Et hoc est melius dictum, quia istis solum facta est promissio. Item commendat eos a longa promissorum dilatione. Unde dicit non acceptis repromissionibus. Sed contra, videtur quod receperint promissionem. Ez. XXXIII, 24: unus erat Abraham, et haereditate possedit terram. Respondeo. Dicendum est, quod possedit, id est, possidendi primus promissionem accepit, non tamen actu possedit, ut patet Ac. VII, 5. Sequitur sed a longe eas aspicientes, quod erat per fidem, quasi dicat: intuentes visu fidei. Et forte de loco isto sumptum est illud responsorium in prima dominica adventus: aspiciens a longe, et cetera. Is. XXX, 27: ecce nomen domini venit de longinquo. Et salutantes, id est, venerantes. Et loquitur, secundum Chrysostomum, ad similitudinem nautarum, qui quando primo vident portum prorumpunt ad laudem, et salutant civitatem ad quam vadunt. Ita sancti patres videntes per fidem Christum venturum, et gloriam quam per ipsum consecuturi erant, salutabant, id est, venerabantur ipsum. Ps. CXVII, 26: benedictus qui venit in nomine domini, Deus dominus, et cetera. Jn. VIII, 56: Abraham pater vester exultavit, ut videret diem meum; vidit, et gavisus est. Item commendat fidem ipsorum ex sincera confessione; quia, ut dicitur Rm. X, 10: corde creditur ad iustitiam, ore autem confessio fit ad salutem. Et ideo dicit et confitentes, quia peregrini et hospites sunt super terram; isti enim tres vocaverunt se advenas et peregrinos. Nam, Gn. XXIII, 4, dicit Abraham: advena sum et peregrinus apud vos. Dicitur etiam a domino ad Isaac, Gn. XXVI, 2 s.: quiesce in terra quam dixero tibi, et peregrinare in ea. Iacob etiam, XLVII, 9, dicit: dies peregrinationis vitae meae. Dicitur autem peregrinus, qui est in via tendendi ad alium locum. Is. XXIII, 7: ducent eam longe pedes sui ad peregrinandum. Sed advena est ille, qui habitat in terra aliena, nec intendit ulterius ire. Isti autem non solum confitebantur se esse advenas, sed etiam peregrinos. Sic etiam sanctus vir non facit mansionem suam in mundo, sed semper satagit tendere ad caelum. Ps. XXXVIII, 12: advena ego sum apud te et peregrinus, sicut omnes patres mei. Deinde cum dicit qui enim hoc dicunt, ostendit quod ista confessio pertineat ad fidem. Nullus enim est hospes et peregrinus, nisi qui est extra patriam et tendit ad illam. Cum ergo isti confitentur se esse hospites et peregrinos super terram, significant se tendere ad patriam suam, scilicet caelestem Ierusalem. Ga. IV, 26: illa quae sursum est Ierusalem libera est. Et hoc est, quod dicit qui enim hoc dicunt, significant se patriam inquirere. Sed quia forte posset aliquis dicere, quod verum est, quod ipsi erant peregrini in terra Philisthaeorum et Chananaeorum, inter quos habitabant, tamen intendebant redire in terram unde exierant, hoc removet, dicens et siquidem ipsius, scilicet patriae suae, meminissent, de qua exierant, habebant utique tempus revertendi, quia prope erant. Nunc autem meliorem appetunt, id est, caelestem; unde Gn. XXIV, 6, dixit Abraham servo suo: cave ne quando filium meum reducas illuc. Ps. LXXXIII, 11: elegi abiectus esse in domo Dei mei, magis quam habitare in tabernaculis peccatorum. Item XXVI, 4: unam petii a domino, hanc requiram, ut inhabitem in domo domini omnibus diebus vitae meae. Ipsi ergo patriam istam inquirebant, non domum paternam unde exierunt. In quo significatur, quod illi qui exeunt de vanitate saeculi, non debent illuc redire mente. Ps. XLIV, 10: obliviscere populum tuum et domum patris tui. Lc. IX, 62: nemo mittens manum ad aratrum et respiciens retro, aptus est regno Dei. Ph. III, 13: quae retro sunt obliviscens, in anteriora me extendens. Patet autem, quod ista eorum verbo et facto confessio, pertinet ad fidem, quia ipsi illud quod solum eis promissum fuerat nec exhibitum, firmissime crediderunt etiam usque ad mortem. Unde iuxta fidem, id est, iuxta se habentes fidem suam quasi sociam et inseparabilem, defuncti. Ap. II, 10: esto fidelis usque ad mortem. Deinde cum dicit ideo non confunditur, ostendit quid ex fide sua meruerunt accipere, hoc autem fuit honor maximus. Reputatur autem maximus honor quando denominatur aliquis ab aliquo solemni officio, vel servitio, magni et excellentis domini, vel principis, sicut notarius Papae, vel cancellarius regis. Maior autem honor est quando ille magnus dominus vult nominari ab his qui serviunt ei. Sic autem est de istis tribus, Abraham, Isaac et Iacob, quorum dominus rex magnus super omnes deos, specialiter vocat se eorum Deum, unde Ex. III, 6: ego sum Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Iacob; unde dicit ideo non confunditur Deus vocari Deus eorum. Et huius potest triplex ratio assignari. Prima, quia Deus per fidem cognoscitur. Isti autem leguntur primo separasse se per cultum specialem ab infidelibus; unde et Abraham primus accepit signaculum fidei, Rm. IV, 18: ut fieret pater multitudinis gentium. Et ideo proponuntur nobis in exemplum, sicut illi per quos Deus primo cognitus est, et per eos Deus nominatus est, ut obiectum fidei. Et idcirco ab eis voluit nominari. Secunda, secundum Augustinum in Glossa, quia in istis latet aliquod mysterium. In istis enim invenimus similitudinem generationis qua Deus regeneravit filios spirituales. Videmus autem in ipsis quadruplicem modum generandi. Primus modus est liberorum per liberas, sicut Abraham per Saram genuit Isaac, qui genuit per Rebeccam Iacob. Iacob autem octo patriarchas per Liam et Rachelem. Secundus modus fuit liberorum per ancillas, sicut Iacob per Balam et Zelpham genuit Dan, et Nephtalim, Gad, et Aser. Tertius modus fuit servorum per liberas, sicut Isaac genuit per Rebeccam Esau, de quo dictum est: maior serviet minori. Quartus modus fuit servorum per ancillam, sicut per Agar genuit Abraham Ismael. In hoc ergo designatur diversus modus, quo dominus spirituales filios generat, quia aliquando bonos per bonos, sicut Timotheum per Paulum; aliquando bonos per malos, et ista est generatio liberorum per ancillas; aliquando malos per bonos, sicut Simonem magum per Philippum. Et ista generatio servorum per liberas. Malorum autem generatio per malos reputatur in semine. Unde Ga. IV, 30: eiice ancillam et filium eius. Tertia ratio, et videtur magis secundum intentionem apostoli, quia consuetum est, quod rex vocatur a principali civitate, vel a patria tota, sicut rex Ierusalem, Romanorum, rex Franciae. Et ideo Deus proprie vocatur rex et Deus illorum, qui specialiter spectant ad civitatem illam Ierusalem caelestem, cuius artifex et conditor est Deus. Et quia isti verbo et facto ostendebant se ad illam civitatem pertinere, ideo dicitur Deus illorum; unde dicit paravit enim illis civitatem, id est, conditor civitatis illius, quam ipse habebat propriam. Deinde cum dicit fide obtulit, ponit unum aliud exemplum insigne circa fidem Abrahae, inquantum respicit Deum, scilicet illud maximum sacrificium eius, quando ad mandatum domini voluit unigenitum suum immolare filium, Gn. XXII, 1 ss. Et de hoc ostendit tria. Primo quid fecerit; secundo quod hoc ad fidem pertinet, ibi et unigenitum; tertio quid ex hoc recepit, ibi unde eum et in parabolam. Dicit ergo Abraham cum tentaretur, obtulit, id est, offerre voluit, fide Isaac, sicut patet per totum duodecimum cap. Gn. Hic est duplex quaestio. Una quia innocentem occidere est contra legem naturae, et ita peccatum; ergo volendo offerre peccavit. Respondeo. Dicendum est, quod ille qui ex mandato superioris interficit, si ille licite praecipit, alius licite obedit, et potest licite exequi ministerium suum. Deus autem habet mortis et vitae auctoritatem. I R. II, 6: dominus mortificat et vivificat. Deus autem subtrahendo vitam alicui etiam innocenti, nulli facit iniuriam. Unde et quotidie, dispositione divina, multi nocentes et innocentes moriuntur. Et ideo Dei mandatum licite poterat exequi. Item quaeritur de hoc quod dicit cum tentaretur. Deus enim nullum tentat, quia tentare est ignorantis. Respondeo. Dicendum est, quod Diabolus tentat, ut decipiat. I Th. III, 5: ne forte tentaverit vos, qui tentat. Hoc patet in tentatione qua tentavit Christum, Mt. IV, 1 ss. Homo vero tentat, ut cognoscat. III R. X, 1, dicitur de regina Saba, quae venit ad Salomonem, ut tentaret eum in aenigmatibus. Sic non tentat Deus, quia omnia novit, sed tentat ut homo sibi ipsi innotescat quantae fortitudinis et fragilitatis sit in se. Dt. VIII, 2: ut tentaret te, et nota fierent quae in animo tuo versabantur; II Par. XXXII, 31, de Ezechia tentato, ut cognosceretur cor eius. Item ut alii tentatum cognoscant, qui ex hoc eis proponitur in exemplum, sicut Abraham et Iob. Ec. XLIV, 21: Abraham in tentatione inventus est fidelis. Deinde cum dicit et unigenitum, etc., multum subtiliter ostendit, quod illa obedientia pertinebat ad fidem. Sicut enim supra dictum est, Abraham licet multum senex credidit Deo promittenti quod in Isaac benedicturus esset ei in semine, credebat etiam Deum posse mortuos suscitare. Cum ergo praecipiebatur ei quod occideret, non erat spes ultra iam de Sara iam valde antiqua, quia Isaac erat iam adolescens, posse habere filium. Et ideo cum crederet, obediendum mandato Dei, non restabat nisi quod crederet resuscitari Isaac per quem debebat ei vocari semen. Unde dicit et unigenitum, scilicet Sarae, in quo, scilicet filio nato, debebat Deus pactum promissum complere, sicut patet Gn. XVII, 19. Vel unigenitum, scilicet inter liberos. Gn. XXII, 2: tolle filium tuum unigenitum Isaac. In quo susceperat repromissiones. Ad quem etiam dictum est, id est, ratione cuius, et cetera. Arbitrans, id est, firmiter credens, quia a mortuis potens est Deus eum suscitare. Hoc ergo fuit argumentum fidei maximum, quia articulus resurrectionis est unus de maioribus. Deinde cum dicit unde eum et in parabolam accepit, ostendit quid per fidem meruit, quia cum iam non restaret aliud nisi immolari ipsum, vocavit eum Angelus, et arietem haerentem cornibus, loco filii immolavit. Hoc autem fuit parabola, idest figura, Christi futuri. Aries enim haerens cornibus inter vepres, est humanitas confixa cruci, quae passa est. Isaac, id est, divinitas, evasit, cum Christus vere mortuus est et sepultus. Et sic patet, quod ista figura valde complete adaequat figuratum. Accepit ergo eum, scilicet Isaac in parabolam, id est, figuram Christi crucifigendi et immolandi.
IIème dimanche de l’Avent
Introït
Peuple de Sion, voici que le Seigneur vient pour sauver les nations. Il va faire retentir sa voix majestueuse, et vous aurez le cœur en joie. Écoutez-moi, Pasteur d’Israël, vous qui menez le peuple de Joseph comme un berger son troupeau.
Collecte
Excitez, Seigneur, nos cœurs pour préparer la route à votre Fils unique, afin que sa venue nous permette de vous servir avec une âme plus pure.
Épitre Rm. 15, 4-13
Mes Frères : Tout ce qui a été écrit avant nous l’a été pour notre instruction, afin que, par la patience et la consolation que donnent les Écritures, nous possédions l’espérance. Que le Dieu de la patience et de la consolation vous donne d’avoir les uns envers les autres les mêmes sentiments selon Jésus-Christ, afin que, d’un même cœur et d’une même bouche, vous glorifiez Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis, pour la gloire de Dieu. J’affirme, en effet, que le Christ a été ministre des circoncis, pour montrer la véracité de Dieu, en accomplissant les promesses faites à leurs pères, tandis que les Gentils glorifient Dieu à cause de sa miséricorde, selon qu’il est écrit : " C’est pourquoi je te louerai parmi les nations, et je chanterai à la gloire de ton nom. " L’Écriture dit encore : " Nations, réjouissez-vous avec son peuple. " Et ailleurs : " Nations, louez toutes le Seigneur ; peuples, célébrez-le tous. " Isaïe dit aussi : " Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se lève pour régner sur les nations ; en lui les nations mettront leur espérance. " Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de toute paix dans la foi, afin que, par la vertu de l’Esprit-Saint, vous abondiez en espérance !
Évangile Mt, 11, 2–10
En ce temps-là : Jean, dans sa prison, ayant entendu parler des œuvres du Christ, lui envoya dire par ses disciples : « Êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus leur répondit : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés. Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute ! » Comme ils s’en allaient, Jésus se mit à dire aux foules au sujet de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ? Qu’êtes-vous donc aller voir ? Un homme vêtus d’(habits) somptueux ? Mais ceux qui portent des (habits) somptueux se trouvent dans les demeures des rois. Mais qu’êtes-vous allés (voir) ? Voir un prophète ? Oui, vous dis-je, et plus qu’un prophète. C’est celui dont il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de vous, pour vous préparer la voie devant vous. »
Offertoire
Mon Dieu, tournez-vous vers nous pour nous donner la vie ; et votre peuple en vous trouvera la joie. Faites-nous voir votre miséricorde, Seigneur, et donnez-nous votre Sauveur.
Secrète
Soyez apaisé, Seigneur, vous vous en prions, par les prières et les sacrifices de notre humilité : et puisque nous n’avons pas de mérite à y joindre en recommandation, que votre grâce vienne à notre secours.
Office
Au deuxième nocturne.
du Commentaire de saint Jérôme, prêtre, sur le Prophète Isaïe.
Quatrième leçon. « Et il y sortira un rejeton de la racine de Jessé. » Jusqu’au commencement de la vision ou du poids de Babylone, que vit Isaïe, fils d’Amos, toute cette prophétie se rapporte au Christ. Nous allons l’expliquer par parties, de peur que, proposée et discutée à la fois tout entière, elle ne jette la confusion dans la mémoire du lecteur. Les Juifs prétendent que le rejeton et la fleur, sortis de la racine de Jessé, désignent le Seigneur lui-même, dont la puissance royale serait indiquée par le rejeton, et la beauté figurée par la fleur.
Cinquième leçon. Quant à nous, par la tige s’élevant de la racine de Jessé, entendons plutôt la sainte Vierge Marie, qui ne s’est jamais unie à quelque autre tige et dont il est dit plus haut déjà : « Voici qu’une vierge concevra, et enfantera un fils. » Par la fleur, nous entendons le Seigneur, notre Sauveur, qui dit, dans le Cantique des cantiques : « Je suis la fleur du champ et le lys des vallées. »
Sixième leçon. Donc, sur cette fleur qui, par la Vierge Marie, s’élève tout à coup du tronc et de la racine de Jessé, se reposera l’Esprit du Seigneur ; puisqu’il a plu à Dieu que « toute la plénitude de la divinité habite en lui corporellement » et qu’elle n’y soit pas en partie, comme dans les autres Saints, selon ces paroles que les Nazaréens lisent dans leur Évangile, écrit en langue hébraïque : Toute la source du Saint-Esprit descendra sur lui. Or, le Seigneur est esprit, et où est l’esprit du Seigneur se trouve la liberté.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape.
Septième leçon. Après tant de signes et de prodiges que le Sauveur avait fait voir, il ne pouvait être pour personne un sujet de scandale, mais il aurait dû rester pour tous un sujet d’admiration. Cependant après tant de miracles, sa mort causa un très grand scandale dans l’esprit des infidèles ; et c’est pourquoi saint Paul a dit : « Nous prêchons le Christ crucifié ; scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils ». Oui, les hommes regardèrent comme une folie que l’auteur de la vie mourût pour le salut des hommes ; et ainsi l’homme a tiré un sujet de scandale de ce qui devait le plus exciter sa reconnaissance. Car Dieu doit être honoré par les hommes d’une manière d’autant plus digne, qu’il a souffert pour les hommes de plus indignes traitements.
Huitième leçon. Quel est donc le sens de ces paroles : « Bienheureux celui qui ne sera point scandalisé de moi ? » N’est-ce pas une déclaration manifeste de l’abjection et de l’humiliation de sa mort ? Comme s’il disait ouvertement : II est vrai que je fais des choses admirables ; mais je ne dédaigne pas d’en souffrir d’abjectes. Puisque donc, en mourant, je me fais semblable à toi, que les hommes qui vénèrent mes miracles, se gardent bien de mépriser en moi la mort.
Neuvième leçon. Mais, écoutons ce que le Sauveur dit aux foules, en leur parlant de Jean, après avoir renvoyé les disciples de ce même Jean : « Qu’êtes-vous allé voir au désert ? un roseau agité par le vent ? » Question qu’il pose non pour affirmer l’exactitude de la comparaison, mais pour la nier. Un roseau s’incline vers le côté opposé dès que la brise le touche. Et que nous désigne le Sauveur par ce terme de roseau, sinon l’âme charnelle ? Celle-ci, aussitôt que la faveur ou la disgrâce viennent l’atteindre, s’incline d’un côté ou de l’autre.
L’Office de ce Dimanche est rempli tout entier des sentiments d’espérance et de joie que donne à l’âme fidèle l’heureuse nouvelle de la prochaine arrivée de celui qui est son Sauveur et son Époux. L’Avènement intérieur, celui qui s’opère dans les âmes, est l’objet presque exclusif des prières de l’Église en ce jour : ouvrons donc nos cœurs, préparons nos lampes, et attendons dans l’allégresse ce cri qui se fera entendre au milieu de la nuit : Gloire à Dieu ! Paix aux hommes !
L’Église Romaine fait en ce jour la Station en la Basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem. C’est dans cette vénérable Église que Constantin déposa une portion considérable de la vraie Croix, avec le Titre qui y fut attaché par ordre de Pilate, et qui proclamait la Royauté du Sauveur des hommes. On y garde encore ces précieuses reliques ; et, enrichie d’un si glorieux dépôt, la Basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem est considérée, dans la Liturgie Romaine, comme Jérusalem elle-même ; ainsi qu’on peut le voir aux allusions que présentent les diverses Messes des Stations qu’on y célèbre. Dans le langage des saintes Écritures et de l’Église, Jérusalem est le type de l’âme fidèle ; telle est aussi la pensée fondamentale qui a présidé à la composition de l’Office et de la Messe de ce Dimanche. Nous regrettons de ne pouvoir développer ici tout ce magnifique ensemble, et nous nous hâtons d’ouvrir le Prophète Isaïe. et d’y lire, avec l’Église, le passage où elle puise aujourd’hui le motif de ses espérances dans le règne doux et pacifique du Messie. Mais adorons d’abord ce divin Messie.
| Regem ventúrum Dóminum, veníte, adorémus. | Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le. |
Du Prophète Isaïe. Chap. XI. (Voir leçons des Matines plus haut)
Que de choses dans ces magnifiques paroles du Prophète ! La Branche ; la Fleur qui en sort ; l’Esprit qui se repose sur cette fleur ; les sept dons de cet Esprit ; la paix et la sécurité rétablies sur la terre ; une fraternité universelle dans l’empire du Messie. Saint Jérôme, dont l’Église emprunte aujourd’hui les paroles dans les Leçons du second Nocturne, nous dit « que cette Branche sans aucun nœud qui sort de la tige de Jessé, est la Vierge Marie, et que la Fleur est le Sauveur a lui-même, qui a dit dans le Cantique : Je suis la fleur des champs et le lis des vallons ». Tous les siècles chrétiens ont célébré avec transport et la Branche merveilleuse, et sa divine Fleur. Au moyen âge, l’Arbre de Jessé couvrait de ses prophétiques rameaux le portail des Cathédrales, étincelait sur leurs vitraux, s’épandait en broderie sur les tapisseries du sanctuaire ; et la voix mélodieuse des prêtres chantait le doux Répons composé par Fulbert de Chartres et mis en chant grégorien par le pieux roi Robert :
R/. La tige de Jessé a produit une branche, et la branche une fleur ; * Et sur cette fleur l’Esprit divin s’est reposé. V/. La Vierge Mère de Dieu est la branche, et son fils est la fleur ; * Et sur cette fleur l’Esprit divin s’est reposé.
Et le dévot saint Bernard, commentant ce Répons dans sa deuxième Homélie sur l’Avent, disait : « Le Fils de la Vierge est la fleur, fleur blanche et pourprée, choisie entre mille ; fleur dont la vue réjouit les Anges, et dont l’odeur rend la vie aux morts ; Fleur des champs, comme elle le dit elle-même, et non fleur des jardins ; car la fleur des champs pousse d’elle-même sans le secours de l’homme, sans les procédés de l’agriculture. Ainsi le chaste sein de la Vierge, comme un champ d’une verdure éternelle, a produit cette divine fleur dont la beauté ne se corrompt pas, dont l’éclat ne se fanera jamais. O Vierge ! branche sublime, à quelle hauteur ne montez-vous pas ? Vous arrivez jusqu’à celui qui est assis sur le Trône, jusqu’au Seigneur de majesté. Et je ne m’en étonne pas ; car vous jetez profondément en terre les racines de l’humilité. O plante céleste, la plus précieuse de toutes et la plus sainte ! O vrai arbre de vie, qui seule avez été digne de porter le fruit du salut ! »
Parlerons-nous de l’Esprit-Saint et de ses dons, qui ne se répandent sur le Messie qu’afin de descendre ensuite sur nous, qui seuls avons besoin de Sagesse et d’Intelligence, de Conseil et de Force, de Science, de Piété et de Crainte de Dieu ? Implorons avec instances ce divin Esprit par l’opération duquel Jésus a été conçu et formé au sein de Marie, et demandons-lui de le former aussi dans notre cœur. Mais réjouissons-nous encore sur les admirables récits que nous fait le Prophète, de la félicité, de la concorde, de la douceur qui règnent sur la Montagne sainte. Depuis tant de siècles le monde attendait la paix : elle vient enfin. Le péché avait tout divisé ; la grâce va tout réunir. Un tendre enfant sera le gage de l’alliance universelle. Les Prophètes l’ont annoncé, la Sibylle l’a déclaré, et dans Rome même encore ensevelie sous les ombres du Paganisme, le prince des poètes latins, écho des traditions antiques, a entonné le chant fameux dans lequel il dit : « Le dernier âge, l’âge prédit par la Sibylle de Cumes va s’ouvrir ; une nouvelle race d’hommes descend du ciel. Les troupeaux n’auront plus à craindre la fureur des lions. Le serpent périra ; et l’herbe trompeuse qui donne le poison sera anéantie. »
Venez donc, ô Messie, rétablir l’harmonie primitive ; mais daignez vous souvenir que c’est surtout dans le cœur de l’homme que cette harmonie a été brisée ; venez guérir ce cœur, posséder cette Jérusalem, indigne objet de votre prédilection. Assez longtemps elle a été captive en Babylone ; ramenez-la de la terre étrangère. Rebâtissez son temple ; et que la gloire de ce second temple soit plus grande que celle du premier, par l’honneur que vous lui ferez de l’habiter, non plus en figure, mais en personne. L’Ange l’a dit à Marie : Le Seigneur Dieu donnera à votre fils le trône de David son père ; et il régnera dans la maison de Jacob à jamais, et son règne n’aura point de fin. Que pouvons-nous faire, ô Jésus ! si ce n’est de dire, comme Jean le bien-aimé, à la fin de sa Prophétie : Amen ! Ainsi soit-il ! Venez, Seigneur Jésus !
A LA MESSE.
La solennité du Sacrifice s’ouvre par un chant de triomphe qui s’adresse à Jérusalem, Ce chant exprime la joie qui saisira le cœur de l’homme, quand il aura entendu la voix de son Dieu. Il célèbre la bonté de ce divin Pasteur, pour lequel chacune de nos âmes est une brebis chérie, qu’il est prêt à nourrir de sa propre chair.
Dans la Collecte Prêtre insiste sur la pureté que nos cœurs doivent avoir pour l’Avènement du Sauveur.
ÉPÎTRE.
Ayez donc patience, Chrétiens ; croissez dans l’espérance ; et vous goûterez le Dieu de paix qui va venir en vous. Mais soyez unis de cœur les uns aux autres ; car c’est la marque des enfants de Dieu. Le Prophète nous annonce que le Messie fera habiter ensemble le loup et l’agneau ; et voici que l’Apôtre nous le montre réunissant dans une même famille le Juif et le Gentil. Gloire à ce souverain Roi, puissant rejeton de la tige de Jessé, et qui nous commande d’espérer en lui ! Voici que l’Église nous avertit encore qu’il va paraître en Jérusalem (Graduel) : « C’est de Sion que va briller l’éclat de sa beauté : il va paraître au grand jour, notre Dieu. V/. Rassemblez autour de lui ses Saints, tous ceux qui ont contracté avec lui une alliance scellée par le sacrifice. »
ÉVANGILE.
C’est bien vous, Seigneur, qui deviez venir, et nous ne devons pas en attendre un autre. Nous étions aveugles, vous nous avez éclairés ; notre marche était chancelante, vous l’avez raffermie ; la lèpre du péché nous couvrait, vous nous avez guéris ; nous étions sourds à votre voix, vous nous avez rendu l’ouïe ; nous étions morts par nos iniquités, vous nous avez tirés du tombeau ; enfin, nous étions pauvres et délaissés, vous êtes venu nous consoler. Tels ont été, tels seront les fruits de votre visite dans nos âmes, ô Jésus ! visite silencieuse, mais puissante ; dont la chair et le sang n’ont point le secret, mais qui s’accomplit dans un cœur touché. Venez ainsi en moi, ô Sauveur ! Votre abaissement, votre familiarité ne me scandaliseront pas ; car vos œuvres dans les âmes disent assez que vous êtes un Dieu. C’est parce que vous les avez créées que vous pouvez les guérir.
Après le chant du Symbole de la Foi, quand le Prêtre procède à l’oblation du Pain et du Vin, unissez-vous à l’Église qui demande d’être vivifiée par l’Hôte divin qu’elle attend : « O Dieu, vous vous tournerez vers nous, et vous nous rendrez la vie ; et votre peuple se réjouira en vous. Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde, et donnez-nous le Salut dont vous êtes la source. »
Pendant la Communion, la voix de l’Église fait retentir encore la félicité de Jérusalem. Son Dieu vient à elle, et il veut la traiter en Épouse : qu’elle se prépare donc à l’honneur de cette visite, en s’élevant au-dessus de tout ce qui est inférieur à cet Époux divin qui daigne descendre pour elle : « Lève-toi, Jérusalem , et monte sur un lieu élevé : et considère les délices que ton Dieu versera en toi. »
L’Église, dans l’Oraison suivante, explique en quoi consiste cette élévation que Jérusalem doit chercher : aimer les choses du ciel d’où vient le Sauveur, mépriser celles de la terre dont l’amour sépare de Dieu : « Rassasiés de la nourriture spirituelle, nous vous supplions , Seigneur, de nous apprendre, par la participation de ce Mystère, à mépriser les choses de la terre et à aimer celles du ciel. Par Jésus-Christ notre Seigneur. »
Méditation
Caput 11
Lectio 1
Super Heb., cap. 11 l. 1 Supra apostolus multipliciter ostendit excellentiam Christi, praeferens ipsum Angelis, Moysi et Aaron, et monuit fideles debere coniungi ipsi Christo, quae coniunctio, quia praecipue et inchoative fit per fidem, Ep. III, 17: habitare Christum per fidem in cordibus vestris, ideo apostolus procedit ad commendationem fidei. Et circa hoc facit tria: primo enim describit fidem; secundo ponit exempla diversa de ipsa, ibi in hac enim; tertio hortatur ad ea quae sunt fidei, XII cap., ibi ideoque vos tantam. Cap., ibi ideoque vos tantam. Diffinitionem fidei ponit complete quidem, sed obscure. Unde sciendum est, quod volens perfecte diffinire virtutem aliquam, oportet quod tangat materiam eius propriam, circa quam est, et finem eius, quia habitus cognoscitur per actum et actus per obiectum. Et ideo oportet tangere actum et ordinem ad obiectum et finem. Sicut volens diffinire fortitudinem, oportet tangere propriam eius materiam circa quam est, scilicet timores et audacias, et finem, scilicet bonum reipublicae, ut dicatur quod fortitudo est virtus moderativa illorum, propter bonum reipublicae. Cum autem fides virtus theologica habeat idem pro obiecto et fine, scilicet Deum: primo ergo ponit ordinem et finem; secundo materiam propriam, ibi argumentum non apparentium. Sciendum vero est, quod actus fidei est credere, qui est actus intellectus determinati ad unum, ex imperio voluntatis. Unde credere est cum assensu aliquid cogitare, ut dicit Augustinus in libro de praedestinatione sanctorum. Et ideo obiectum fidei et finis voluntatis oportet sibi correspondere. Veritas autem prima est obiectum fidei, in quo quidem consistit finis voluntatis, scilicet beatitudo, quae differenter est in via et in patria, quia in via veritas prima non est habita et per consequens nec visa, quia in his, quae sunt supra animam, idem est videre et habere, ut dicit Augustinus, LXXIII quaest., sed tantum est sperata. Rm. VIII, quaest., sed tantum est sperata. Rm. VIII, 25, 24: quod enim non videmus speramus. Quod enim videt quis, quid sperat? Ergo veritas prima non visa, sed sperata est finis voluntatis in via, et per consequens obiectum fidei, quia idem est sibi pro fine et obiecto. Finis autem ultimus simpliciter ipsius fidei in patria, quem intendimus ex fide, est beatitudo, quae in aperta visione Dei consistit. Jn. XVII, 3: haec est vita aeterna, ut cognoscant te solum verum Deum, et cetera. Et XX, 29: beati qui non viderunt et crediderunt. Huiusmodi autem est spes fidelium. I P. I, 3: regeneravit nos in spem vivam. Finis ergo fidei in via est assecutio rei speratae, scilicet beatitudinis aeternae. Et ideo dicit sperandarum rerum. Sed quaeritur hic quare cum fides sit prior quam spes, diffinitur per ipsam: quia posterius debet diffiniri per prius, et non e converso. Respondeo. Dicendum est, quod ex iam dictis patet solutio, quia dictum est, quod idem est obiectum et finis fidei. Cum ergo assecutio rei speratae sit finis eius, oportet quod etiam sit obiectum ipsius. Dicebatur autem supra, quod omnis habitus debet diffiniri per ordinem actus ad obiectum. Verum autem et bonum etsi in se considerata convertantur quantum ad supposita, tamen inquantum differunt ratione, diverso ordine se habent ad invicem, quia et verum est quoddam bonum, et bonum est quoddam verum. Et similiter intellectus et voluntas, quae distinguuntur penes distinctionem veri et boni, habent inter se diversum ordinem. Inquantum enim intellectus apprehendit veritatem et quidquid in ipsa continetur, sic verum est quoddam bonum, et sic est bonum sub vero. Sed inquantum voluntas movet, sic verum est sub bono. In ordine ergo cognoscendi, intellectus est prior, sed in ordine movendi voluntas est prior. Quia ergo intellectus movetur ad actum fidei ex imperio voluntatis, ut dictum est, in ordine movendi voluntas est prior. Ideo non diffinitur prius per posterius, quia, ut dictum est, in diffinitione fidei oportet ponere ordinem actus ad obiectum, quod idem est quod finis. Finis autem et bonum idem sunt, ut habetur II physicorum. In ordine autem ad bonum voluntas, cuius est spes sicut subiecti, est prior. Quare autem non dicit diligendarum, sed sperandarum? Ratio est, quia charitas est praesentium et absentium. Quia ergo finis non habitus, est obiectum fidei, ideo dicit sperandarum rerum. Nec obstat, quod res speranda est obiectum spei. Quia oportet, quod fides sicut ad finem ordinetur ad obiectum illarum virtutum quibus perficitur voluntas, cum fides pertineat ad intellectum secundum quod imperatur a voluntate. Sed cum fides sit una, quia ab unitate obiecti dicitur habitus unus, quare non dicitur rei sperandae, sed rerum sperandarum? Respondeo. Dicendum est, quod beatitudo, quae in se essentialiter est una, quia consistit in Dei visione, quae in se est una, est principium et radix ex qua multa bona derivantur, quae sub ipsa continentur: sicut dotes corporis, societas sanctorum, et multa alia. Ut ergo ostendat omnia ista pertinere ad fidem, loquitur in plurali. Illud autem, quod dicitur, substantia, potest multipliciter exponi. Uno modo causaliter, et tunc habet duplicem sensum. Unum quod est substantia, id est, faciens in nobis substare res sperandas, quod facit duobus modis. Uno modo quasi merendo. Ex hoc enim, quod captivat et submittit intellectum suum his quae sunt fidei, meretur quod aliquando perveniat ad videndum hoc quod sperat. Visio enim est merces fidei. Alio modo quasi per suam proprietatem praesentialiter faciat, quod id quod creditur futurum in re, aliquo modo iam habeatur dummodo credat in Deum. Alio modo exponi potest substantia essentialiter, quasi fides sit substantia, id est, essentia rerum sperandarum. Unde in Graeco habetur hypostasis rerum sperandarum. Essentia enim beatitudinis nihil aliud est, quam visio Dei. Jn. XVII, 3: haec est vita aeterna ut cognoscant te solum verum Deum, et cetera. Unde de Trinit. cap. X, dicit Augustinus: haec contemplatio promittitur nobis actionum omnium finis, et cetera. Ipsa ergo plena visio Dei est essentia beatitudinis. Hoc autem videmus in scientiis liberalibus, quod si quis aliquam velit addiscere, oportet eum primo accipere principia ipsius, quae oportet credere cum sibi traduntur a magistro. Oportet enim credere eum qui discit, ut habetur I Poster. Et in illis principiis quodammodo continetur tota scientia, sicut conclusiones in praemissis, et effectus in causa. Qui ergo habet principia illius scientiae, habet substantiam eius, puta geometriae. Et si geometria esset essentia beatitudinis, qui haberet principia geometriae, haberet quodammodo substantiam beatitudinis. Fides autem nostra est, ut credamus quod beati videbunt et fruentur Deo. Et ideo si volumus ad hoc pervenire, oportet ut credamus principia istius cognitionis. Et haec sunt articuli fidei qui continent totam summam huius scientiae, quia beatos nos facit visio Dei trini et unius. Et hic est unus articulus. Unde hoc credimus, et ideo dicit substantia rerum sperandarum. I Cor. XIII, 12: videmus nunc per speculum et in aenigmate, tunc autem facie ad faciem; quasi dicat: tunc erimus beati quando videbimus facie ad faciem illud quod nunc videmus in speculo et in aenigmate. In his ergo verbis ostenditur ordo actus fidei ad finem, quia fides ordinatur ad res sperandas quasi quoddam inchoativum, in quo totum quasi essentialiter continetur, sicut conclusiones in principiis. Consequenter cum dicit argumentum non apparentium, tangit actum fidei circa propriam eius materiam. Actus autem proprius fidei, etsi sit in ordine ad voluntatem, ut dictum est, tamen est in intellectu sicut in subiecto, quia obiectum eius est verum, quod proprie pertinet ad intellectum. In actibus autem intellectus differentia est. Quidam enim sunt habitus intellectus, qui important omnimodam certitudinem ad completam visionem eius quod intelligitur, sicut patet de intellectu, qui est habitus primorum principiorum, quia, qui intelligit quod omne totum est maius sua parte, videt hoc, et est certus. Hoc etiam facit habitus scientiae, et sic talis habitus intellectus et scientia, faciunt certitudinem et visionem. Quaedam vero alia sunt, quae neutrum faciunt, scilicet dubitatio et opinio. Fides vero tenet medium inter ista, quia dictum est quod fides facit assensum in intellectu, quod potest esse dupliciter. Uno modo quia intellectus movetur ad assentiendum ex evidentia obiecti, quod est per se cognoscibile, sicut in habitu principiorum, vel cognitum per aliud quod est per se cognoscibile, sicut patet in scientia astronomiae. Alio modo assentit alicui non propter evidentiam obiecti a quo non movetur sufficienter; unde non est certus, sed vel dubitat, scilicet quando non plus habet rationem ad unam partem, quam ad aliam, vel opinatur, si habet quidem rationem ad unam partem, non omnino quietantem ipsum, sed cum formidine ad oppositum. Fides autem neutrum horum dicit simpliciter, quia nec cum primis est sibi evidens, nec cum duobus ultimis dubitat, sed determinatur ad alteram partem, cum quadam certitudine et firma adhaesione per quamdam electionem voluntariam. Hanc autem electionem facit divina auctoritas, per quam electionem determinatur intellectus, ut firmiter inhaereat his quae sunt fidei, et eis certissime assentiatur. Et ideo credere est cum assensu cognoscere. Propria ergo materia habitus fidei sunt non apparentia. Apparentia enim agnitionem habent, non autem fidem, ut dicit Gregorius. Actus autem fidei est certa adhaesio, quam vocat apostolus argumentum, accipiens causam pro effectu, quia argumentum facit fidem de re dubia. Est enim argumentum ratio rei dubiae faciens fidem ut dicit Boetius. Vel si sequamur etymologiam nominis qua dicitur argumentum, quasi arguens mentem, tunc accipit effectum pro causa, quia ex certitudine rei provenit, quod mens cogatur ad assentiendum. Unde argumentum dicitur non apparentium, id est, certa apprehensio eorum quae non videt. Quod si quis velit verba ista ad debitam formam reducere, posset dicere, quod fides est habitus mentis qua inchoatur vita aeterna in nobis, faciens intellectum assentire non apparentibus. Ubi enim nos argumentum habemus, habet alia littera convictio quia per auctoritatem divinam convincitur intellectus ad assentiendum his quae non videt. Patet ergo quod apostolus complete diffinit fidem, licet obscure. Per istam enim diffinitionem distinguitur fides ab omnibus quae pertinent ad intellectum. Per hoc enim quod dicitur argumentum, distinguitur fides ab opinione, dubitatione et suspicione, quia per ista non habetur firma adhaesio intellectus ad aliquid. Per hoc autem quod dicitur non apparentium, distinguitur ab habitu principiorum et scientia. Et per hoc quod dicitur rerum sperandarum, distinguitur a fide communiter sumpta, quae non ordinatur ad beatitudinem. Nam per propriam diffinitionem unumquodque innotescit, et distinguitur a quolibet alio, sicut est hic. Unde et ad istam omnes aliae reducuntur. Sed videtur quod male dicat, non apparentium, quia, ut dicitur Jn. XX, 28: Thomas vidit et credidit. Item credimus esse Deum unum, quod tamen demonstratur a philosophis. Respondeo. Dicendum est quod fides dupliciter accipitur. Uno modo proprie, et sic est non visorum et non scitorum, ut patet ex praedictis. Et propterea, quod non potest maior certitudo haberi de conclusione, quam de principio a quo elicitur, quia semper principia sunt notiora conclusionibus, ideo cum principia fidei non habeant evidentiam, nec per consequens conclusiones. Et ideo intellectus non assentitur conclusionibus tamquam scitis nec tamquam visis. Alio modo communiter, et sic excludit omnem certam cognitionem, et sic loquitur Augustinus in quaest. Evangelii, quod fides est de quibusdam quae videntur. Apostolus autem loquitur de prima. Et quidem de Thoma dicendum est, quod, sicut dicit Gregorius, aliud vidit, aliud credidit, quia vidit humanitatem, et credidit divinitatem. Ad istud de demonstratione, dicendum est quod nihil prohibet aliquid esse visum uni quod est creditum alteri, sicut patet in diversis statibus. Quod enim non est visum in via, videtur in patria. Unde quod ego credo, Angelus videt. Similiter quod est visum a prophetis, ut quod Deus est unus incorporeus, hoc est credendum ab idiotis, sicut idiota credit eclipsim, quam astrologus videt. Et de talibus est fides secundum quid tantum. Quaedam autem sunt, quae simpliciter excedunt statum praesentis viae, et de talibus est fides simpliciter.
Saint Pierre Chrysologue évêque confesseur et docteur mémoire de Sainte Barbe Vierge et Martyre
Collecte
O Dieu, qui, par des prodiges divins, avez désigné et fait élire pour gouverner et enseigner votre Église l’illustre Docteur, le bienheureux Pierre Chrysologue, faites, nous vous en prions, que nous méritions d’avoir pour intercesseur dans les cieux, celui qui nous a donné sur terre la doctrine de vie.
Office
Quatrième leçon. Pierre, surnommé Chrysologue, à cause de l’or de son éloquence, naquit de parents honnêtes, à Imola dans l’Émilie. Dès son jeune âge, tournant son cœur vers la piété, il s’attacha à l’Évêque de cette ville, Cornélius le romain ; ayant fait auprès de lui de rapides progrès en science et en sainteté, il fut créé Diacre. Peu après, l’Archevêque de Ravenne étant mort, les habitants de cette ville envoyèrent, à Rome, suivant l’usage, le successeur qu’ils avaient élu, solliciter du saint Pape Sixte III, la confirmation de cette élection. Cornélius se joignit aux députés de Ravenne et emmena avec lui son Diacre. Cependant l’Apôtre saint Pierre et le Martyr Apollinaire apparurent en songe au Souverain Pontife, ayant entre eux ce jeune lévite, et ordonnèrent au Pape de ne pas en placer d’autre que lui sur le siège archiépiscopal de Ravenne. Aussi le Pontife n’eut pas plutôt vu Pierre, qu’il reconnut en lui l’élu du Seigneur ; il rejeta donc le candidat qui lui avait été présenté et préposa Pierre au gouvernement de cette Église métropolitaine, l’an du Christ quatre cent trente-trois. Les envoyés de l’Église de Ravenne eurent d’abord quelque peine à accepter ce choix, mais au récit de la vision ils acquiescèrent volontiers à la volonté divine et reçurent le nouvel Archevêque avec le plus grand respect.
Cinquième leçon. Ainsi Pierre, sacré Archevêque malgré lui, fut conduit à Ravenne où l’empereur Valentinien, Galla Placidia sa mère, et tout le peuple, l’accueillirent avec une grande joie ; il leur déclara qu’ayant consenti à porter pour leur salut un si lourd fardeau, il ne leur demandait qu’une chose : de s’appliquer à suivre ses avis et de ne pas résister aux préceptes divins. Il s’occupa alors de faire ensevelir avec des parfums précieux les corps de deux Saints morts en cette ville, saint Barbatien Prêtre, et saint Germain, Évêque d’Auxerre, dont il revendiqua comme héritage le capuchon et le cilice. Il ordonna Évêques, Projectus et Marcellin. Il fit creuser à Classe une fontaine vraiment admirable de grandeur et éleva plusieurs temples magnifiques en l’honneur du bienheureux Apôtre André et d’autres Saints. On avait coutume de célébrer aux calendes de janvier, des jeux accompagnés de représentations théâtrales et de danses ; il abolit cet usage par la force de ses exhortations, et dit à ce propos, entre plusieurs autres choses remarquables : « Celui qui veut s’amuser avec le diable ne pourra pas se réjouir avec le Christ. » Par l’ordre de saint Léon le Grand, il écrivit au concile de Chalcédoine contre l’hérésie d’Eutychès. En outre, il répondit à l’hérésiarque lui-même, par une autre lettre qu’on a jointe aux actes du concile dans les dernières éditions, et qui est consignée dans les annales ecclésiastiques.
Sixième leçon. Dans les prédications publiques qu’il adressait à son peuple, l’éloquence de Pierre était si véhémente et son ardeur si grande, que parfois la voix fui manqua, comme il arriva dans son sermon sur l’hémorroïsse. Les Ravennais présents en furent si émus et remplirent tellement l’église de larmes, de cris et de prières que, dans la suite, le Saint lui-même remerciait Dieu d’avoir fait tourner son extinction de voix au profit de l’amour du Sauveur. Il gouvernait très saintement cette Église depuis environ dix-huit ans, lorsqu’ayant appris par une révélation divine que la fin de ses travaux approchait, il revint dans sa ville natale. Là, il se rendit dans l’église de Saint-Cassien et y déposa en offrande sur l’autel principal, un grand diadème d’or orné de pierres précieuses, une coupe également en or, et une patène d’argent qui donne à l’eau qu’on y met et qui en est versée comme on l’a souvent expérimenté, la vertu de guérir les morsures de chiens enragés, et de couper la fièvre. Alors il congédia ceux des habitants de Ravenne qui l’avaient suivi, leur recommandant d’apporter le plus grand soin au choix d’un excellent pasteur. Puis, adressant à Dieu d’humbles prières, et suppliant saint Cassien, son protecteur, de recevoir avec bonté son âme, il s’en alla doucement de cette vie, le trois des nones de décembre, vers l’an quatre cent cinquante. Son saint corps fut enseveli avec honneur, au milieu des larmes et des témoignages de piété de la ville entière, et déposé auprès de celui du même saint Cassien, où, de nos jours encore, il est religieusement honoré. Un de ses bras, entouré d’or et de pierres précieuses, a été transporté à Ravenne, et on l’y vénère dans la basilique Ursicane.
La même Providence divine qui n’a pas permis que l’Église, au saint temps de l’Avent, fût privée de la consolation de fêter quelques-uns des Apôtres qui ont annoncé la venue du Verbe aux Gentils, a voulu aussi qu’à la même époque, les saints Docteurs qui ont défendu la vraie Foi contre les hérétiques, fussent pareillement représentés dans cette importante fraction du Cycle catholique. Deux d’entre eux, saint Ambroise et saint Pierre Chrysologue, resplendissent au ciel de la sainte Église, en cette saison, comme deux astres éclatants. Il est digne de remarque que tous deux ont été les vengeurs du Fils de Dieu que nous attendons. Le premier a vaillamment combattu les Ariens, dont le dogme impie voudrait faire du Christ, objet de nos espérances, une créature et non un Dieu ; le second s’est opposé à Eutychés, dont le système sacrilège détruit toute la gloire de l’Incarnation du Fils de Dieu, osant enseigner que, dans ce mystère, la nature humaine a été absorbée par la divinité.
C’est ce second Docteur, le pieux Pontife de Ravenne, que nous honorons aujourd’hui. Son éloquence pastorale lui acquit une haute réputation, et il nous est resté un grand nombre de ses Sermons. On y recueille une foule de traits de la plus exquise beauté, bien qu’on y sente quelquefois la décadence de la littérature au Ve siècle. Le mystère de l’Incarnation y est souvent traité, et toujours avec une précision et un enthousiasme qui révèlent la science et la piété du saint évêque. Son admiration et son amour envers Marie Mère de Dieu qui avait, en ce siècle, triomphé de ses ennemis par le décret du concile d’Éphèse, lui inspirent les plus beaux mouvements et les plus heureuses pensées.
Nous citerons quelques lignes sur l’Annonciation :
« A la Vierge Dieu envoie un messager ailé. C’est lui qui sera le porteur de la grâce ; il présentera les arrhes et en recevra le retour. C’est a lui qui rapportera la foi donnée, et qui, après avoir conféré la récompense à une si haute vertu, remontera en hâte porteur de la promesse virginale. L’ardent messager s’élance d’un vol rapide vers la Vierge ; il vient suspendre les droits de l’union humaine ; sans enlever la Vierge à Joseph, il la restitue au Christ à qui elle fut fiancée dès l’instant même où elle était créée [1]. C’est donc son épouse que le Christ reprend, et non celle d’un autre ; ce n’est pas une séparation qu’il opère, c’est lui qui se donne à sa créature en s’incarnant en elle.
Mais écoutons ce que le récit nous raconte de l’Ange : Étant entré près d’elle, il lui dit : Salut, ô pleine de grâce ! Le Seigneur est avec vous. De telles paroles annoncent déjà le don céleste ; elles n’expriment pas un salut ordinaire. Salut ! C’est-à-dire : recevez la grâce, ne tremblez pas, ne songez pas à la nature. Pleine de grâce, c’est-à-dire : en d’autres réside la grâce, mais en vous résidera la plénitude de la grâce. Le Seigneur est avec vous : qu’est-ce à dire ? Sinon que le Seigneur n’entend pas seulement vous visiter, mais qu’il descend en vous, pour naître de vous par un mystère tout nouveau. L’Ange ajoute : Vous êtes bénie entre toutes les femmes : pourquoi ? parce que celles dont Ève la maudite déchirait les entrailles, ont maintenant Marie la bénie qui se réjouit en elles, qui les honore, qui devient leur type. Ève, par la nature, n’était plus que la mère des mourants ; Marie devient, par la grâce, la mère des vivants. »
Dans le discours suivant, le saint Docteur nous enseigne avec quelle profonde vénération nous devons contempler Marie en ces jours où Dieu réside encore en elle. « Quand il s’agit, dit-il, de l’appartement intime du roi, de quel mystère, de quelle révérence, de quels profonds égards ce lieu n’est-il pas entouré ? L’accès en est interdit à tout étranger, à tout immonde, à tout infidèle. Les usages des cours disent assez combien doivent être dignes et fidèles les services que l’on y rend ; l’homme vil, l’homme » indigne seraient-ils soufferts à se rencontrer seulement aux portes du palais ? Lors donc qu’il s’agit du sanctuaire secret de l’Epoux divin, qui pourrait être admis, s’il n’est intime, si sa conscience n’est pure, si sa renommée n’est honorable, si sa vie n’est vertueuse ? Dans cet asile sacré, où un Dieu possède la Vierge, la virginité sans tache a seule le droit de pénétrer. Vois donc, ô homme, ce que tu as, ce que tu peux valoir, et demande-toi si tu pourrais sonder le mystère de l’Incarnation du Seigneur, si tu as mérité d’approcher de l’auguste asile où repose encore en ce moment la majesté tout entière du Roi suprême, de la Divinité en personne. »
Saint Pontife, dont la bouche d’or s’est ouverte dans l’assemblée des fidèles, pour faire connaître Jésus-Christ, daignez considérer d’un œil paternel le peuple chrétien qui veille dans l’attente de cet Homme-Dieu dont vous avez si hautement confessé la double nature. Obtenez-nous la grâce de le recevoir avec le souverain respect dû à un Dieu qui descend vers sa créature, et avec la tendre confiance que l’on doit à un frère qui vient s’offrir en sacrifice pour ses frères indignes. Fortifiez notre foi, ô très saint Docteur ! Car l’amour qu’il nous faut procède de la foi. Détruisez les hérésies qui dévastent le champ du Père de famille ; confondez surtout l’odieux Panthéisme, dont l’erreur d’Eutychès est une des plus funestes semences. Éteignez-le enfin dans ces nombreuses chrétientés d’Orient qui ne connaissent l’ineffable mystère de l’Incarnation que pour le blasphémer, et poursuivez aussi parmi nous ce système monstrueux qui, sous une forme plus repoussante encore, menace de tout dévorer. Inspirez aux fidèles enfants de l’Église cette parfaite obéissance aux jugements du Siège Apostolique, dont vous donniez à l’hérésiarque Eutychès, dans votre immortelle Épître, une si belle et si utile leçon, quand vous lui disiez : « Sur toutes choses, nous vous exhortons, honorable frère, de recevoir avec obéissance les choses qui ont été écrites par le bienheureux Pape de la ville de Rome ; car saint Pierre, qui vit et préside toujours sur son propre Siège, y manifeste la vérité de la foi à tous ceux qui la lui demandent. »
Homélie
Il y a trois actes, mes frères, trois actes en lesquels la foi se tient, la piété consiste, la vertu se maintient : la prière, le jeûne, la miséricorde. La prière frappe à la porte, le jeûne obtient, la miséricorde reçoit. Prière, miséricorde, jeûne, les trois ne font qu’un et se donnent mutuellement la vie.
En effet, le jeûne est l’âme de la prière, la miséricorde est la vie du jeûne. Que personne ne les divise : les trois ne peuvent se séparer. Celui qui en pratique seulement un ou deux, celui-là n’a rien. Donc, celui qui prie doit jeûner ; celui qui jeûne doit avoir pitié ; qu’il écoute l’homme qui demande, et qui en demandant souhaite être écouté ; il se fait entendre de Dieu, celui qui ne refuse pas d’entendre lorsqu’on le supplie.
Celui qui pratique le jeûne doit comprendre le jeûne : il doit sympathiser avec l’homme qui a faim, s’il veut que Dieu sympathise avec sa propre faim ; il doit faire miséricorde, celui qui espère obtenir miséricorde ; celui qui veut bénéficier de la bonté doit la pratiquer ; celui qui veut qu’on lui donne doit donner. C’est être un solliciteur insolent, que demander pour soi-même ce qu’on refuse à autrui.
Sois la norme de la miséricorde à ton égard : si tu veux qu’on te fasse miséricorde de telle façon, selon telle mesure, avec telle promptitude, fais toi-même miséricorde aux autres, avec la même promptitude, la même mesure, la même façon.
Donc la prière, la miséricorde, le jeûne doivent former un patronage pour nous recommander à Dieu, doivent former un seul plaidoyer en notre faveur, une seule prière en notre faveur sous cette triple forme.
Ce que nous avons perdu par le mépris, nous devons le conquérir par le jeûne ; immolons nos vies par le jeûne parce qu’il n’est rien que nous puissions offrir à Dieu de plus important, comme le prouve le Prophète lorsqu’il dit : Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; le cœur qui est broyé et abaissé, Dieu ne le méprise pas.
Offre à Dieu ta vie, offre l’oblation du jeûne pour qu’il y ait là une offrande pure, un sacrifice saint, une victime vivante qui insiste en ta faveur et qui soit donnée à Dieu. Celui qui ne lui donnera pas cela n’aura pas d’excuse, parce qu’on a toujours soi-même à offrir.
Mais pour que ces dons soient agréés, il faut que vienne ensuite la miséricorde. Le jeûne ne porte pas de fruit s’il n’est pas arrosé par la miséricorde ; le jeûne se dessèche par la sécheresse de la miséricorde ; ce que la pluie est pour la terre, la miséricorde l’est pour le jeûne. Celui qui jeûne peut bien cultiver son cœur, purifier sa chair, arracher les vices, semer les vertus : s’il n’y verse pas les flots de la miséricorde, il ne recueille pas de fruit.
Toi qui jeûnes, ton champ jeûne aussi, s’il est privé de miséricorde ; toi qui jeûnes, ce que tu répands par ta miséricorde rejaillira dans ta grange. Pour ne pas gaspiller par ton avarice, recueille par tes largesses. En donnant au pauvre, donne à toi-même ; car ce que tu n’abandonnes pas à autrui, tu ne l’auras pas.
Saint François Xavier confesseur mémoire de la férie
Collecte
O Dieu, qui, par la prédication et les miracles du bienheureux François, avez voulu faire entrer dans votre Église les peuples des Indes, accordez-nous, dans votre bonté, la grâce d’imiter les exemples de vertu de celui dont nous honorons les glorieux mérites.
Office
AU DEUXIÈME NOCTURNE.
Quatrième leçon. François, né de parents nobles, à Xavier, dans le diocèse de Pampelune, devint, à Paris, le compagnon et le disciple de saint Ignace. Sous un tel maître, il fit tant de progrès que, lorsqu’il était occupé de la contemplation des choses divines, on le vit plus d’une fois élevé au-dessus de terre ; ce qui lui arriva à diverses reprises, en présence d’une multitude de peuple, pendant qu’il célébrait le divin sacrifice. Ces délices de l’âme, il les méritait par les grands tourments qu’il infligeait à son corps ; car, il s’interdisait non seulement l’usage de la viande et du vin, mais celui du pain de froment, se nourrissant des plus vils aliments, et passant quelquefois deux ou trois jours de suite sans rien prendre. Il se flagellait si rudement avec des disciplines de fer, que souvent le sang coulait avec abondance ; et ne prenait que sur la terre nue un court sommeil.
Cinquième leçon. L’austérité et la sainteté de sa vie l’eurent bientôt mûri pour l’office de l’apostolat. Jean III, roi de Portugal, ayant demandé à Paul III, pour les Indes, quelques membres de la Société naissante, le Pape, de l’avis de saint Ignace, choisit François pour cette grande entreprise et lui confia les pouvoirs de nonce apostolique. Dès son arrivée, il parut aussitôt miraculeusement instruit des dialectes variés et très difficiles de ces différentes nations. Il arriva même plusieurs fois que, parlant en une seule langue à diverses peuplades, chacune d’elles l’entendit parler son idiome. Le saint parcourut, toujours à pied, souvent sans chaussures, d’innombrables provinces. Il importa la foi au Japon et dans six autres contrées, convertit au Christ, dans les Indes, plusieurs centaines de milliers de personnes, et purifia dans la fontaine du baptême de grands princes et plusieurs rois. Tandis qu’il accomplissait pour Dieu de si grandes choses, telle était son humilité, qu’il n’écrivait qu’à genoux à saint Ignace, son supérieur.
Sixième leçon. Cette ardeur de François dans la propagation de l’Évangile, fut soutenue de Dieu par d’éclatants et nombreux miracles. Il rendit la vue à un aveugle. Il changea en eau douce, par un signe de croix, autant d’eau de mer, qu’il en fallut pour subvenir longtemps aux besoins d’un équipage de cinq cents hommes qui mouraient de soif. On porta aussi de cette eau en différents pays, et elle y guérit subitement un grand nombre de malades. Il rappela plusieurs morts à la vie, et parmi ceux-ci un homme enterré depuis la veille, qu’il ordonna de tirer du sépulcre et ressuscita ; et deux autres qu’il prit par la main, tandis qu’on les portait sur une civière au tombeau, furent rendus vivants à leurs parents. Inspiré diverses fois par l’esprit de prophétie, il révéla plusieurs événements qui devaient s’accomplir dans un temps ou dans un lieu éloignés. Enfin, plein de mérites et épuisé de travaux, il mourut dans l’île de Sancian, le second jour de décembre. Sa dépouille mortelle, ensevelie à deux reprises dans de la chaux vive, y demeura de longs mois sans aucune corruption, elle répandit même des parfums et du sang. Transportée à Malacca, son arrivée y mit aussitôt fin à une peste fort violente. De nouveaux et très grands miracles ayant été obtenus dans toutes les parties du monde par l’intercession de François Xavier, Grégoire XV l’inscrivit au nombre des Saints. Pie X l’a choisi et donné pour céleste Patron à la Société et aux œuvres de la Propagation de la Foi.
AU TROISIÈME NOCTURNE.
Homélie de saint Grégoire, Pape..
Septième leçon. Par ces mots : « toute créature, » on peut entendre toutes les nations des Gentils. Car il avait été dit auparavant : « N’allez point vers les Gentils » ; et maintenant on dit : « Prêchez l’Évangile à toute créature », sans doute afin que la prédication, repoussée d’abord par les Juifs, tournât à notre avantage, comme elle devait tourner à la condamnation de ce peuple superbe, qui la rejetait. Quand la Vérité envoie ses disciples prêcher l’Évangile, n’est-ce pas répandre une semence dans le monde ? Elle jette en semence quelques grains, et c’est pour recevoir de notre foi d’abondantes récoltes.
Huitième leçon. Une si grande moisson de fidèles n’aurait pas levé dans le monde, si la main du Seigneur n’eût répandu parmi les hommes, comme sur une terre raisonnable, les grains choisis des prédicateurs. On lit ensuite : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; mais celui qui ne croira pas sera condamné. » Chacun dira peut-être en soi-même : J’ai déjà cru, je serai sauvé. Il dit vrai, si ses œuvres sont conformes à sa foi. La foi véritable est celle dont les actions ne contredisent pas les paroles, c’est pourquoi saint Paul a dit de ces faux chrétiens : « Ils déclarent connaître Dieu, et ils le nient par leurs œuvres. »
Neuvième leçon.« Or voici les prodiges qui accompagneront ceux qui auront cru ; ils chasseront les démons en mon nom ; ils parleront des langues nouvelles ; ils prendront les serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, il ne leur nuira point ; ils imposeront les mains sur les malades, et ils seront guéris. » Quoi, mes frères, est-ce à dire que votre foi est moins réelle parce que vous ne faites pas ces miracles ? Assurément non, mais ils étaient nécessaires au début de l’Église. Pour croître dans la foi, la multitude des croyants avait besoin d’être nourrie par des miracles. Ainsi, quand nous plantons des arbustes, nous les arrosons jusqu’à ce que nous les voyions reprendre dans la terre, et dès qu’ils sont bien enracinés, on cesse de les arroser. C’est pourquoi saint Paul dit : « Les langues sont un signe, non pour les fidèles, mais pour les infidèles. »
Les Apôtres ayant été les hérauts de l’Avènement du Christ, il convenait que le temps de l’Avent ne fût pas privé de la commémoration de quelqu’un d’entre eux. La divine Providence y a pourvu ; car parler de saint André, dont la fête est souvent déjà passée quand s’ouvre la carrière de l’Avent, saint Thomas se rencontre infailliblement chaque année aux approches de Noël. Nous dirons plus loin pourquoi il a obtenu ce poste de préférence aux autres Apôtres ; ici nous voulons seulement insister sur la convenance qui semblait exiger que le Collège Apostolique fournit au moins un de ses membres pour annoncer, dans cette partie du Cycle catholique, la venue du Rédempteur. Mais Dieu n’a pas voulu que le premier apostolat fût le seul qui parût en tète du Calendrier liturgique ; grande est aussi, quoique inférieure, la gloire de ce second Apostolat par lequel l’Épouse de Jésus-Christ multiplie ci ses enfants, dans sa vieillesse féconde, comme parle le Psalmiste. (Psalm. 91, 15.) Il est encore présentement des Gentils à évangéliser ; la venue du Messie est loin d’avoir été annoncée à tous les peuples ; mais, entre les vaillants messagers du Verbe divin qui, dans ces derniers siècles, ont fait éclater leur voix au milieu des nations infidèles, il n’en est point qui ait brillé d’une plus vive splendeur, qui ait opéré plus de prodiges, qui se suit montré plus semblable aux premiers Apôtres, que le récent Apôtre des Indes, saint François Ier. Et certes, la vie et l’apostolat de cet homme merveilleux furent l’objet d’un grand triomphe pour notre Mère la sainte Église catholique au temps où ils éclatèrent. L’hérésie, soutenue en toutes manières par la fausse science, par la politique, par la cupidité et toutes les mauvaises passions du cœur de l’homme, semblait toucher au moment de la victoire. Dans son audacieux langage, elle ne parlait plus qu’avec un profond mépris de cette antique Église appuyée sur les promesses de Jésus-Christ ; elle la dénonçait aux nations, et osait l’appeler la prostituée de Babylone, comme si les vices des enfants pouvaient obscurcir la pureté de leur mère. Dieu se montra enfin, et soudain le sol de l’Église apparut couvert des plus admirables fruits de sainteté. Les héros et les héroïnes se multiplièrent du sein même de cette stérilité qui n’était qu’apparente, et tandis que les prétendus réformateurs se montraient les plus vicieux des hommes, l’Italie et l’Espagne à elles seules brillèrent d’un éclat incomparable par les chefs-d’œuvre de sainteté qui se produisirent dans leur sein.
Aujourd’hui c’est François Xavier ; mais plus d’une fois sur le Cycle nous verrons briller les nobles compagnons, les illustres compagnes, que la grâce divine lui suscita : en sorte que le XVI° siècle n’eut rien à envier aux siècles les plus favorisés des merveilles de la sainteté. Certes, ils ne l’inquiétaient pas beaucoup du salut des infidèles, ces soi-disant réformateurs qui ne songeaient qu’à anéantir le vrai Christianisme sous les ruines de ses temples ; et c’était à ce moment même qu’une société d’apôtres s’offrait au Pontife romain pour aller planter la foi chez les peuples les plus enfoncés dans les ombres de la mort. Mais, de tous ces apôtres, ainsi que nous venons de le dire, nul n’a réalisé le type primitif au même degré que le disciple d’Ignace. Rien ne lui a manqué, ni la vaste étendue des pays sillonnés par son zèle, ni les centaines de milliers d’infidèles qu’il baptisa de son bras infatigable, ni les prodiges de toute sorte qui le montrèrent aux infidèles comme marqué du sceau qu’avaient reçu ceux dont la sainte Liturgie nous dit : « Ce sont ceux-ci qui, vivant encore dans la chair, ont été les planteurs de l’Église. » L’Orient a donc vu, au XVIe siècle, un Apôtre venu de Rome toujours sainte, et dont le caractère et les œuvres rappelaient l’éclat dont brillèrent ceux que Jésus avait envoyés lui-même. Gloire soit donc au divin Époux qui a vengé l’honneur de son Épouse, en suscitant François Xavier, et en nous donnant en lui une idée de ce que furent, au sein du monde païen, les hommes qu’il avait chargés de la promulgation de son Évangile.
Glorieux apôtre de Jésus-Christ qui avez illuminé de sa lumière les nations assises dans les ombres de la mort, nous nous adressons à vous, nous Chrétiens indignes, afin que par cette charité qui vous porta à tout sacrifier pour évangéliser les nations, vous daigniez préparer nos cœurs à recevoir la visite du Sauveur que notre foi attend et que notre amour désire. Vous fûtes le père des nations infidèles ; soyez le protecteur du peuple des croyants, dans les jours où nous sommes. Avant d’avoir encore contemplé de vos yeux le Seigneur Jésus, vous le fîtes connaître à des peuples innombrables ; maintenant que vous le voyez face à face, obtenez que nous le puissions voir, quand il va paraître, avec la foi simple et ardente de ces Mages de l’Orient, prémices glorieuses des nations que vous êtes allé initier à l’admirable lumière. (I Petr. 2, 9.) Souvenez-vous aussi, grand apôtre, de ces mêmes nations que vous avez évangélisées, et chez lesquelles la parole de vie, par un terrible jugement de Dieu, a cessé d’être féconde. Priez pour le vaste empire de la Chine que votre regard saluait en mourant, et auquel il ne fut pas donné d’entendre votre parole. Priez pour le Japon, plantation chérie que le sanglier dont parle le Psalmiste a si horriblement dévastée. Obtenez que le sang des Martyrs, qui y fut répandu comme l’eau, fertilise enfin cette terre. Bénissez aussi, ô Xavier, toutes les Missions que notre Mère la sainte Église a entreprises, dans les contrées où la Croix ne triomphe pas encore. Que les cœurs des infidèles s’ouvrent à la lumineuse simplicité de la foi ; que la semence fructifie au centuple ; que le nombre des nouveaux apôtres, vos successeurs, aille toujours croissant ; que leur zèle et leur charité ne défaillent jamais : que leurs sueurs deviennent fécondes, que la couronne de leur martyre soit non seulement la récompense, mais le complément et la dernière victoire de leur apostolat. Souvenez-vous, devant le Seigneur, des innombrables membres de celle association par laquelle Jésus-Christ est annoncé dans toute la terre, et qui s’est placée sous voire patronage. Enfin priez d’un cœur filial pour la sainte Compagnie dont vous êtes la gloire et l’espérance. Qu’elle fleurisse de plus en plus sous le vent de la tribulation qui ne lui manqua jamais ; qu’elle se multiplie, afin que par elle soient multipliés les enfants de Dieu ; qu’elle ait toujours au service du peuple chrétien de nombreux Apôtres et de vigilants Docteurs ; qu’elle ne porte pas en vain le nom de Jésus.
Considérons l’état misérable du genre humain, au moment où le Christ va paraître. La décroissance des vérités sur la terre est terriblement exprimée par la décadence de la lumière matérielle en ces jours. Les traditions antiques vont de toutes pans s’éteignant ; le Dieu créateur de toutes es est méconnu dans l’œuvre même de ses mains ; tout est devenu Dieu, excepté le Dieu qui a tout fait. Ce hideux Panthéisme dévore la morale publique et privée. Tous les droits, hors celui du plus fort, sont oubliés ; la volupté, la cupidité, le larcin siègent sur les autels et reçoivent l’encens. La famille est anéantie par le divorce et l’infanticide ; l’espèce humaine est dégradée en masse par l’esclavage ; les nations même périssent par les guerres d’extermination. Le genre humain n’en peut plus ; et si la main qui l’a créé ne lui est de nouveau appliquée, il doit infailliblement succomber dans une dissolution honteuse et sanglante. Les justes qu’il contient encore, et qui luttent contre le torrent et la dégradation universelle, ne le sauveront pas ; car ils sont méconnus des hommes, et leurs mérites ne sauraient, aux yeux de Dieu, pallier l’horrible lèpre qui dévore la terre. Plus criminelle encore qu’aux jours du déluge, toute chair a corrompu sa voie ; néanmoins, une seconde extermination ne servirait qu’à manifester la justice de Dieu ; il est temps qu’un déluge miséricordieux s’épanche sur la terre, et que celui qui a fait le genre humain descende pour le guérir. Paraissez donc, ô Fils éternel de Dieu ! Venez ranimer ce cadavre, guérir tant de plaies, laver tant de souillures, rendre surabondante la Grâce, là où le péché abonde ; et quand vous aurez converti le monde à votre sainte loi, c’est alors que vous aurez montré à tous les futurs que c’est vous-même, ô Verbe du Père, qui êtes venu : car si un Dieu a pu seul créer le monde, il n’y avait non plus que la toute-puissance d’un Dieu qui pût, en l’arrachant à Satan et au péché, le rendre à la justice et à la sainteté.
Sainte Bibiane vierge et martyre mémoire de la férie
Collecte
O Dieu, dispensateur de tous les biens, qui avez uni en votre servante Bibiane, la fleur de la virginité à la palme du martyre, daignez, par son intercession, vous unir nos âmes dans la charité, afin que, délivrés de tout péril, nous puissions obtenir les récompenses éternelles.
Office
Quatrième leçon. Bibiane, vierge romaine, illustre par sa naissance, a été plus illustre encore par la foi chrétienne. Son père se nommait Flavien et avait été préfet ; sous Julien l’Apostat, tyran très impie, il se vit marquer de la flétrissure des esclaves et déporter aux Eaux Taurines, où il mourut martyr. Sa mère Dafrosa, qu’on avait d’abord enfermée dans sa maison avec ses filles, pour qu’elles y succombassent à la faim, fut bientôt reléguée hors de Rome et décapitée. Bibiane et sa sœur Démétria ayant été dépouillées de tous leurs biens après la mort de leurs pieux parents, Apronianus, préteur de la ville, homme avide d’argent, persécuta les deux sœurs ; mais celles-ci, entièrement destituées de tout secours humain, furent merveilleusement nourries par le Dieu qui donne à manger à ceux qui ont faim, et le persécuteur ne fut pas peu étonné, en les retrouvant plus fortes et plus florissantes de santé qu’auparavant.
Cinquième leçon. Apronianus voulut néanmoins les persuader d’honorer les dieux des Gentils, promettant de leur faire obtenir, avec les richesses qu’elles avaient perdues, la faveur impériale et d’illustres alliances. Il les menaçait, si elles agissaient autrement, de la prison, des fouets et de la hache. Mais, ni les flatteries ni les menaces ne les détournèrent de la vraie foi, et, prêtes à mourir plutôt que de se souiller par les superstitions païennes, elles repoussèrent constamment avec indignation les offres impies du préteur. C’est pourquoi Démétria, frappée soudain d’un coup mortel, sous les yeux de Bibiane, s’endormit dans le Seigneur ; Bibiane fut livrée à une femme très rusée nommée Rufine, qui s’efforça de la séduire. Mais la Sainte, qui avait appris dès l’enfance à garder la foi chrétienne et à conserver sans tache la fleur de la virginité, s’élevant au-dessus d’elle-même, triompha des embûches de cette femme et déjoua la perfidie du préteur.
Sixième leçon. Ainsi Rufine ne parvint à la détourner de sa sainte résolution, ni par des paroles artificieuses ni par les coups dont elle l’accablait tous les jours. Frustré dans son attente, et enflammé de colère par l’inutilité de ses efforts, le préteur ordonna aux licteurs d’ôter à Bibiane ses vêtements, de l’attacher, les mains liées à une colonne, et de la frapper ainsi à coups de fouets garnis de plomb, jusqu’à ce qu’elle rendît l’esprit. Son saint corps, jeté aux chiens, resta par terre durant deux jours sur la place du Taureau ; mais, divinement préservé, il demeura intact. Un prêtre, nommé Jean, l’ensevelit ensuite pendant la nuit, à côté du tombeau de sa sœur et de sa mère, près du palais de Licinius, où l’on voit encore à présent une église dédiée à Dieu sous le nom de sainte Bibiane. Les corps des saintes Bibiane, Démétria et Dafrosa y ayant été retrouvés, Urbain VIII restaura cette église, et plaça les saints corps sous le grand autel.
Au temps de l’Avent, l’Église célèbre entre autres la mémoire de cinq illustres Vierges. La première, sainte Bibiane, que nous fêtons aujourd’hui, est romaine ; la seconde, sainte Barbe, est l’honneur des Églises de l’Orient ; la troisième, sainte Eulalie de Mérida, est l’une des principales gloires de l’Église d’Espagne ; la quatrième, sainte Lucie, appartient à l’heureuse Sicile ; la cinquième enfin, sainte Odile, est réclamée parla France. Ces cinq Vierges prudentes ont allumé leur lampe et ont veillé, attendant l’arrivée de l’Époux ; et si grande a été leur constance et leur fidélité, que quatre d’entre elles ont versé leur sang pour l’amour de Celui qu’elles attendaient. Fortifions-nous par un si grand exemple ; et puisque, comme parle l’Apôtre, nous n’avons pas encore résisté jusqu’au sang ; n’allons pas plaindre notre peine et nos fatigues durant les veilles du Seigneur, que nous poursuivons dans l’espoir de le voir bientôt.
O vierge très prudente, Bibiane ! Vous avez traversé sans faiblir la longue veille de cette vie ; et l’huile ne manquait pas à votre lampe, quand soudain l’Époux est arrivé. Vous voici maintenant, pour l’éternité, dans le séjour des noces éternelles, où le Bien-Aimé paît au milieu des lis. Du lieu de votre repos, souvenez-vous de ceux qui vivent encore dans l’attente de ce même Époux dont les embrassements éternels vous sont réservés pour les siècles des siècles. Nous attendons la Naissance du Sauveur du monde, qui doit être la fin du péché et le commencement de la justice ; nous attendons la venue de ce Sauveur dans nos âmes, afin qu’il les vivifie et qu’il se les unisse par son amour ; nous attendons enfin le Juge des vivants et des morts. Vierge très sage, fléchissez, par vos tendres prières, ce Sauveur, cet Époux, ce Juge ; afin que sa triple visite, opérée successivement en nous, soit pour nous le principe et la consommation de cette union divine à laquelle nous devons tous aspirer. Priez aussi, Vierge très fidèle, pour l’Église de la terre qui vous a enfantée à l’Église du ciel, et qui garde si religieusement vos précieuses dépouilles Obtenez-lui cette fidélité parfaite qui la rende toujours digne de Celui qui est son Époux aussi bien que le vôtre, et qui, l’ayant enrichie de ses dons les plus magnifiques et fortifiée des promesses les plus inviolables, veut cependant qu’elle demande et que nous demandions pour elle les grâces qui doivent la conduire au terme glorieux vers lequel elle aspire.
Considérons aujourd’hui l’état de la nature dans la saison de l’année où nous sommes arrivés. La terre s’est dépouillée de sa parure accoutumée, les fleurs ont péri, les fruits ne pendent plus aux arbres, le feuillage des forêts est dispersé par les vents, la froidure saisit toute âme vivante ; on dirait que la mort est à la porte. Si du moins le soleil conservait son éclat, et traçait encore dans les airs sa course radieuse ! Mais, de jour en jour, il rétrécit sa marche. Après une longue nuit, les hommes ne l’aperçoivent que pour le voir bientôt retomber au couchant, à l’heure même où naguère ses feux brillaient encore d’un vif éclat ; et chaque jour voit s’accélérer la rapide invasion des ténèbres. Le monde est-il destiné à voir s’éteindre pour jamais son flambeau ? Le genre humain est-il condamné à finir dans la nuit ? Les païens le craignirent ; et c’est pourquoi, comptant avec terreur les jours de cette lutte effrayante de la lumière et des ténèbres, ils consacrèrent au culte du Soleil le vingt-cinquième jour de Décembre, qui était le solstice d’hiver, jour après lequel cet astre, l’échappant des liens qui le retenaient, commence à remonter et reprend graduellement cette ligne triomphante par laquelle naguère il divisait le ciel en deux parts.
Nous chrétiens, illuminés des splendeurs de la foi, nous ne nous arrêterons point à ces terreurs humaines : nous cherchons un Soleil auprès duquel le soleil visible n’est que ténèbres. Avec lui, nous pourrions défier toutes les ombres matérielles ; sans lui, la lumière que nous croirions avoir ne peut que nous égarer et nous perdre. O Jésus ! lumière véritable qui éclairez tout homme venant en ce monde, vous avez choisi, pour naître au milieu de nous, l’instant où le soleil visible est près de s’éteindre, afin de nous faire comprendre, par cette figure si frappante, l’état où nous étions réduits quand vous vîntes nous sauver en nous éclairant. « La lumière du jour baissait, dit saint Bernard dans son premier Sermon de l’Avent ; le Soleil de justice avait presque disparu ; sur la terre, à peine restait-il une faible lueur et une chaleur mourante. Car la lumière de la divine connaissance était presque éteinte ; et par l’abondance de l’iniquité, la ferveur de la charité s’était refroidie. L’Ange n’apparaissait plus ; le Prophète ne se faisait plus entendre. L’un et l’autre étaient comme découragés par la dureté et l’obstination des hommes ; mais, dit le Fils de Dieu, c’est alors que j’ai dit : Me voici. ». Ô Christ ! Ô Soleil de justice ! Donnez-nous de bien sentir ce qu’est le monde sans vous ; ce que sont nos intelligences sans votre lumière, nos cœurs sans votre divine chaleur. Ouvrez les yeux de notre foi ; et pendant que ceux de notre corps seront témoins de la décroissance journalière de la lumière visible, nous songerons aux ténèbres de l’âme que vous seul pouvez éclairer. Alors notre cri, du fond de l’abîme, s’élèvera vers vous qui devez paraître au jour marqué, et dissiper les ombres les plus épaisses, par votre victorieuse splendeur.
Méditation :
J.B. Bossuet Élévations sur les mystères XVIII semaine XVIIIe élévation
Contradictions dans l’Église par les péchés des fidèles, et sur la morale de Jésus-Christ.
Mais la contradiction la plus douloureuse du Sauveur est celle de nos péchés, de nous qui nous disons ses fidèles et qui sommes les enfants de son Église. Le désordre, le dérèglement, la corruption se répand dans tous les états, et toute la face de l’Église paraît infectée. « Depuis la plante des pieds jusqu'à la tête, il n'y a point de santé en elle (Is, 6. — 5 Ibid., XXXVIII, 17.). Voilà, dit-elle, que mon amertume la plus amère est dans la paix : ma première amertume qui m'a été, » disait saint Bernard, «bien amère, a été dans les persécutions des gentils : la seconde amertume encore plus amère, a été dans les schismes et dans l'hérésie : mais dans la paix et quand j'ai été triomphante, mon amertume très-amère est dans les dérèglements des chrétiens catholiques (S. Bern., serm. XXXII, in Cant., n. 19.). »
Que chacun repasse ici ses péchés : il verra par quel endroit Jésus-Christ, durant tout le cours de sa vie et dans son agonie au sacré jardin, a été le plus douloureusement contredit. Les Juifs, qui ont poussé leur dérision jusque parmi les horreurs de sa croix, ne l'ont pas percé de plus de coups, ni n'ont pas été « un peuple plus contredisant envers celui qui étendait ses bras vers eux (Is. LXV, 2 ; Rm. X, 21), » que nous le sommes. Et si le cœur de Jésus pouvait être affligé dans sa gloire, il le serait de ce côté-là plus que par toute autre raison. C'est vous, chrétiens et catholiques, c'est vous « qui faites blasphémer mon nom par toute la terre (Is., LII, 5 ; Rm., II, 24). » On ne peut croire que ma doctrine soit venue du ciel, quand on la voit si mal pratiquée par ceux qui portent le nom de fidèles.
Ils en sont venus jusqu'à vouloir courber la règle, comme les docteurs de la loi et les pharisiens : ils se font des doctrines erronées, de fausses traditions, de fausses probabilités : la cupidité résout les cas de conscience, et sa violence est telle qu'elle contraint les docteurs de la flatter. O malheur ! On ne peut convertir les chrétiens, tant leur dureté est extrême, tant les mauvaises coutumes prévalent : on leur cherche des excuses : la régularité passe pour rigueur : on lui donne un nom de secte : la règle ne peut plus se faire entendre. Pour affaiblir tous les préceptes dans leur source, on a attaqué celui de l'amour de Dieu : on ne peut trouver le moment où l'on soit obligé de le pratiquer ; et à force de reculer l'obligation, on l'éteint tout à fait. O Jésus, je le sais, la vérité triomphera éternellement dans votre Église : suscitez-y des docteurs pleins de vérité et d'efficace, qui fassent taire enfin les contradicteurs : et toujours, en attendant, que chacun de nous fasse taire la contradiction en soi-même.
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