XIIIème Dimanche après la Pentecôte
Introït
Ayez égard à votre alliance, Seigneur, n’abandonnez pas à la fin les âmes de vos pauvres. Levez- vous, Seigneur et jugez votre cause, et n’oubliez pas les appels de ceux qui vous cherchent.Pourquoi, ô Dieu, nous avez-vous rejetés finalement ? Pourquoi votre colère s’est-elle allumée contre les brebis de vos pâturages ?
Collecte
Dieu tout-puissant et éternel, augmentez en nous la foi, l’espérance et la charité ; et pour que nous méritions d’obtenir ce que vous promettez, faites-nous aimer ce que vous commandez.
Épitre Ga. 3, 16-22
Mes frères, les promesses ont été faites à Abraham, et à sa postérité. Il ne dit pas : Et à ses postérités, comme s’il s’agissait de plusieurs ; mais il dit : comme parlant d’un seul : Et à ta postérité, qui est le Christ. Voici ce que je veux dire : Dieu ayant conclu une alliance en bonne forme, la loi, qui a été donnée quatre cent trente ans après, n’a pu la rendre nulle, ni abroger la promesse. Car si c’est par la loi qu’est donné l’héritage, ce n’est donc plus par la promesse. Or, Dieu l’a donné à Abraham par une promesse. Pourquoi donc la loi ? Elle a été établie à cause des transgressions, jusqu’à ce que vînt la postérité à qui la promesse avait été faite ; cette loi a été promulguée par les anges et par l’entremise d’un médiateur. Or un médiateur n’est pas le médiateur d’un seul ; et Dieu est un seul. La loi est-elle donc opposée aux promesses de Dieu ? Loin de là ! Car s’il avait été donné une loi qui pût produire la vie, la justice viendrait véritablement de la loi. Mais l’Écriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse fût réalisée, pour les croyants par la foi en Jésus-Christ.
Évangile Lc. 17, 11-19
En ce temps-là, en se rendant à Jérusalem, Jésus côtoyait la frontière de la Samarie et de la Galilée. Et comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent au-devant de lui ; et, se tenant éloignés, ils élevèrent la voix, en disant : Jésus, maître, ayez pitié de nous. Lorsqu’il les eut vus, il dit : Allez, montrez-vous aux prêtres. Et comme ils y allaient, ils furent guéris. Or l’un d’eux, voyant qu’il était guéri revint, glorifiant Dieu à haute voix. Et il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus, lui rendant grâces ; et celui-là était Samaritain. Alors Jésus, prenant la parole, dit : Est-ce que les dix n’ont pas été guéris ? Où sont donc les neuf autres ? Il ne s’en est pas trouvé qui soit revenu, et qui ait rendu gloire à Dieu, sinon cet étranger. Et il lui dit : Lève-toi, va ; ta foi t’a sauvé.
Offertoire
J’ai espéré en vous, Seigneur, j’ai dit : Vous êtes mon Dieu, mes jours sont entre vos mains.
Secrète
Seigneur, soyez propice à votre peuple et regardez favorablement les dons qu’il vous offre, de sorte qu’apaisé par cette oblation, vous nous accordiez le pardon et nous concédiez ce que nous demandons.
Postcommunion
Ayant reçu ces célestes sacrements, nous vous supplions, Seigneur, de nous faire progresser pour que le fruit de l’éternelle rédemption augmente en nous.
Office
Au troisième nocturne. Lecture du saint Évangile selon saint Luc.
Homélie de saint Augustin, évêque.
Septième leçon. Le Seigneur a purifié dix lépreux et leur a dit : "Allez vous montrer aux prêtres." A ce sujet, on peut se demander pourquoi il les envoya aux prêtres, de telle sorte qu’en cours de route, ils soient purifiés. Hormis les lépreux, nul de ceux qu’il a gratifiés de bienfaits corporels ne se trouve jamais envoyé aux prêtres. C’était aussi de la lèpre qu’il avait purifié celui auquel il a dit : "Va, montre-toi aux prêtres et offre pour toi le sacrifice prescrit par Moïse pour leur servir d’attestation." Il faut donc rechercher la signification de cette lèpre. Ceux qui en sont délivrés ne sont pas dits guéris mais purifiés. La lèpre est à proprement parler une corruption de la couleur plutôt que de la santé ou de l’intégrité des sens et des membres.
Huitième leçon. On peut donc, sans absurdité, penser que les lépreux représentent ceux qui, sans avoir la science de la vraie foi, professent en conséquence les doctrines variées de l’erreur. Loin de cacher leur ignorance, ils la produisent au grand jour comme la science suprême et dans des discours pleins de jactance, ils en font étalage. Or, il n’est si fausse doctrine qui ne soit mêlée de quelque vérité. Dans une seule et même discussion ou récit d’un homme, les vérités s’entremêlent sans ordre aux erreurs comme si elles apparaissaient dans la coloration d’un seul corps. Ainsi en va-t-il de la lèpre, elle altère et flétrit les corps humains, mêlant aux teintes vraies des fausses couleurs.
Neuvième leçon. Que l’Église se garde donc de tels hommes ! Ainsi, s’il se peut, se voyant maintenus à distance ils interpelleront le Christ en une grande clameur, comme ces dix qui s’arrêtèrent à distance puis, élevant la voix, dirent : " Jésus, maître, aie pitié de nous. " Ils l’appellent : " Maître. " Et de ce nom, personne, que je sache, n’a jamais interpellé le Seigneur pour lui demander un remède corporel. C’est assez montrer, je crois, que la fausse doctrine est signifiée par la lèpre dont le bon maître lave la souillure.
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
ÉPÎTRE.
« Regarde le ciel et comptes-en, si tu peux, les étoiles : aussi nombreuse sera ta descendance. » Abraham avait près de cent ans, et la stérilité de Sara lui enlevait tout espoir naturel de postérité, quand le Seigneur lui parla de la sorte. Abraham cependant crut à Dieu, nous dit l’Écriture, et sa foi lui fut imputée à justice. Et quand, plus tard, la même foi lui eut fait offrir sur la montagne le fils de la promesse, son unique espérance, Dieu renouvela sa prophétie, et il ajouta : En ton germe seront bénies toutes les nations de la terre.
Or voici qu’à cette heure la promesse s’accomplit ; l’événement donne raison à la foi d’Abraham. Il crut contre toute espérance, se confiant au Dieu qui donne la vie aux morts et appelle ce qui est comme ce qui n’est pas ; et voici que, selon la parole de Jean-Baptiste, des pierres mêmes de la gentilité surgissent en tous lieux des fils d’Abraham.
Sa foi, en même temps si ferme et si simple, rendit à Dieu la gloire qu’il attend de la créature. L’homme ne peut rien ajouter aux perfections divines ; mais, sur la parole du Seigneur lui-même, quoique ne les voyant point directement ici-bas, il reconnaît ces perfections dans l’adoration et l’amour, il inspire de la foi sa vie entière ; et cet usage qu’il fait librement de ses facultés, cette adhésion spontanée d’un être intelligent, magnifie Dieu par l’extension de sa gloire extérieure.
Sur les traces d’Abraham sont donc venues des multitudes nées pour le ciel de la foi dont il donna le spectacle au monde, vivant d’elle seule, rendant au Seigneur, dans tous leurs actes, l’hommage de la confession et de la louange par Jésus-Christ son Fils, et comme Abraham, recevant en retour la bénédiction d’une justice toujours croissante. Le splendide épanouissement de la sainte Église, qui suscite au père des croyants cette nouvelle descendance, s’est encore accentué depuis la chute d’Israël. Dans les contrées les plus reculées, au sein des villes jadis païennes, voyons ces foules nombreuses d’hommes, de femmes et d’enfants quittant comme Abraham [Gn. XII, 1.[]], à la voix du ciel, sinon leur pays, du moins tout ce qui les rattachait à la terre ; confiants comme lui dans la fidélité de Dieu et sa puissance, ils se sont faits étrangers au milieu de leurs proches et dans leurs maisons mêmes, usant de ce monde comme n’en usant pas. Dans le tumulte des cités comme au désert, au milieu des vains plaisirs de ce monde dont la figure passe, ils n’ont d’autre pensée que celle des réalités invisibles, d’autre souci que de plaire au Seigneur. Ils prennent pour eux la parole qui fut dite à leur père : Marche en ma présence, et sois parfait. C’était bien, en effet, à eux tous qu’elle s’adressait dès lors ; c’était la clause de l’alliance conclue par Dieu pour la suite des âges avec ces hommes fidèles, dans la personne du patriarche leur modèle et leur souche ; et Dieu répond de même à leur foi en d’intimes manifestations, ou par la voix plus sûre encore des Écritures, disant : Ne crains pas, je suis moi-même ta récompense immense !
Véritablement donc la bénédiction d’Abraham s’est répandue sur les nations. Jésus-Christ, vrai fils de la promesse, germe unique du salut, a par la foi dans sa résurrection rassemblé de toute race les hommes de bonne volonté, les faisant un en lui, les rendant comme lui fils d’Abraham et, qui mieux est, fils de Dieu. Car la bénédiction promise au début de l’alliance, c’était l’Esprit-Saint lui-même , l’Esprit d’adoption des enfants descendu dans nos cœurs pour faire de tous les héritiers de Dieu et les cohéritiers du Christ. Puissance merveilleuse de la foi qui brise les anciennes barrières de séparation, unit les peuples, et substitue l’amour et la liberté sainte des fils du Très-Haut à la loi d’esclavage et de défiance !
Pourtant ce spectacle grandiose des nations incorporées à la race élue, et devenant participantes en Jésus-Christ des promesses sacrées, n’agrée pas à tous. Le Juif charnel qui se vante d’avoir Abraham pour père sans se soucier d’imiter ses œuvres, le circoncis qui se glorifie de porter en sa chair les marques d’une foi qui n’est pas dans son cœur, ces hommes qui ont renié le Christ renient maintenant ses membres et voudraient repousser ou tronquer son Église. C’est avec rage qu’ils voient de tous les points de l’horizon ce concours immense que leur jalousie mesquine n’a pu arrêter. Tandis que leur orgueil froissé se tenait à l’écart, les peuples s’asseyaient en foule avec Abraham, Isaac, Jacob et tous les prophètes, au banquet du royaume de Dieu ; les derniers devenaient les premiers. Jusqu’à la fin des temps, Israël, déchu par son obstination de son antique gloire, restera l’ennemi de cette postérité spirituelle d’Abraham qui l’a supplanté ; mais ses persécutions contre les fils de la promesse et l’Épouse légitime n’aboutiront qu’à faire voir en lui, comme dit saint Paul, le fils d’Agar, le fils de l’esclave exclue avec son fruit de l’héritage et du royaume.
Libre à lui de repousser l’affranchissement que lui offrait le Seigneur, plutôt que de reconnaître l’abrogation définitive de sa loi périmée. Sa haine n’amènera point les fils de l’Église, figurée par Sara la femme libre, à rejeter la grâce de leur Dieu pour lui complaire, à délaisser la justice de la foi, les richesses de l’Esprit, la vie dans le Christ, pour retourner au joug de servitude brisé à jamais, quoi qu’en ait le Juif, par la croix qu’il dressa au Calvaire. Jusqu’à la fin la vraie Jérusalem, la cité libre notre mère, l’Épouse jadis stérile, maintenant si féconde, opposera aux prétentions surannées et cependant toujours vivaces de la synagogue, la lecture publique de l’Épître qu’on vient d’entendre. Jusqu’à la fin, Paul, en son nom, traitant de la loi du Sinaï signifiée aux hommes qu’elle concernait par l’intermédiaire de Moïse et des anges, fera ressortir son infériorité relativement à l’alliance conclue par Abraham directement avec Dieu ; chaque année, aussi fortement qu’au premier jour, il redira le caractère transitoire de cette législation venue quatre cent trente ans après une promesse qui ne pouvait changer, pour durer seulement jusqu’au jour où paraîtrait ce fils d’Abraham de qui le monde attendait la bénédiction promise.
Mais que dire de l’impuissance du ministère mosaïque à fortifier l’homme, à le relever de sa chute ? L’Évangile que nous méditions il y a huit jours donnait de l’inutilité de l’ancienne loi sous ce rapport un symbolique et frappant commentaire, en même temps qu’il affirmait la puissance de guérison résidant dans le Christ et transmise par lui aux ministres de la loi nouvelle. Or, n’oublions pas que cet Évangile était autrefois l’Évangile du jour même où nous sommes. « Tout dans l’Office du treizième Dimanche, dit justement l’Abbé Rupert, se rapporte à l’histoire de ce Samaritain dont le nom signifie le gardien divin, notre Seigneur Jésus-Christ, venant par son incarnation au secours de l’homme que l’ancienne loi n’a pu sauver, et le remettant, quand il quitte la terre, aux soins des Apôtres et des hommes apostoliques dans l’hôtellerie de l’Église. La proximité voulue de cet Évangile jette une grande lumière sur notre Épître, ainsi que sur toute la Lettre aux Galates d’où elle est tirée. Le prêtre et le lévite de la parabole, en effet, c’est toute la loi représentée ; et leur passage auprès de l’homme à demi-mort qu’ils voient, sans chercher à le guérir, marque ce qu’a fait la loi. Elle n’allait point à l’encontre des promesses de Dieu, mais par elle-même ne pouvait justifier personne. Quelquefois le médecin qui ne doit pas venir encore envoie au malade un serviteur expert dans la connaissance des causes de maladie, mais inhabile à composer le remède contraire, et pouvant seulement indiquer à l’infirme les aliments, les breuvages dont il doit s’abstenir de crainte que son mal, en s’aggravant, n’amène la mort. Telle fut la loi, établie, nous dit l’Épître, à cause des transgressions, comme simple surveillante, jusqu’à l’arrivée du bon Samaritain, du médecin céleste. L’homme, en effet, tombé dès son entrée dans la vie entre les mains des voleurs, naît dépouillé de ses biens surnaturels et couvert des plaies que lui a faites le péché d’origine ; s’il ne s’abstient des péchés actuels, de ces transgressions pour l’indication desquelles la loi a été établie, il court risque de mourir tout à fait sans retour. »
ÉVANGILE.
Le lépreux Samaritain, guéri de sa hideuse maladie, figure du péché, en compagnie de neuf lépreux de nationalité juive, représente la race décriée des gentils admise d’abord comme à la dérobée, et par surcroît, en communication des grâces destinées aux brebis perdues de la maison d’Israël. La conduite différente que tiennent ces dix hommes, à l’occasion du miracle qui les concerne, répond elle-même à l’attitude des deux peuples dont ils sont l’image, en présence du salut apporté au monde par le Fils de Dieu. Elle démontre une fois de plus le principe posé par l’Apôtre : « Tous ceux-là ne sont pas Israélites qui sont nés d’Israël, tous ceux-là ne sont pas fils d’Abraham qui sont sortis de lui ; mais en Isaac, dit l’Écriture, est établie la race qui portera son nom : c’est-à-dire, ce ne sont pas les enfants nés de la chair qui sont les fils de Dieu, mais bien les fils de la promesse, nés de la foi d’Abraham et formant sa vraie race devant le Seigneur. »
La sainte Église ne se lasse point de revenir sur cette comparaison des deux Testaments et le contraste offert par les deux peuples. C’est pourquoi, avant d’aller plus loin, nous sentons la nécessité de répondre à l’étonnement qu’une telle insistance ne peut manquer d’exciter en certaines âmes déshabituées de la sainte Liturgie. Le genre de spiritualité qui remplace aujourd’hui chez plusieurs l’ancienne vie liturgique de nos pères, ne les dispose en effet que médiocrement à entrer dans cet ordre d’idées. Accoutumés à ne vivre qu’en face d’eux-mêmes et de la vérité telle qu’ils la conçoivent, mettant la perfection dans l’oubli de tout le reste, il n’est pas surprenant que ces chrétiens ne comprennent aucunement ce retour continuel vers un passé fini, croient-ils, depuis des siècles. Mais la vie intérieure, vraiment digne de ce nom, n’est point ce que ces chrétiens s’imaginent ; aucune école de spiritualité, ni maintenant, ni jamais, ne plaça l’idéal de la vertu dans l’oubli des grands faits de l’histoire qui intéressent à ce point l’Église et Dieu même. Aussi qu’advient-il, trop souvent, de ce délaissement de la Mère commune par ses fils ? C’est que, dans l’isolement voulu de leurs prières privées, ils perdent de vue, par une juste punition, le but suprême de l’oraison qui est l’union et l’amour. La méditation dépouille en eux ce caractère de conversation intime avec Dieu, que lui assignent tous les maîtres de la vie spirituelle ; elle n’est bientôt plus qu’un exercice stérile d’analyse et de raisonnement, où l’abstraction domine en souveraine.
Quand Dieu, cependant, voulut manifester son Verbe, en appelant l’homme aux noces divines, il ne recourut point à l’abstraction pour traduire à la terre ce fils de sa substance éternelle que l’homme ne pouvait voir encore directement dans sa divinité. Pareille traduction de l’éternelle Sagesse, où résident dans l’amour toute beauté, toute chaleur et toute vie, eût été plus qu’imparfaite et que froide. Aussi Dieu, selon l’expression de saint Paul, jeta dans la chair ce grand mystère de la piété ; le Verbe fut fait âme vivante ; l’éternelle Vérité prit un corps pour converser avec les hommes et grandit comme l’un d’eux. Et quand ce corps que la Vérité doit garder à jamais fut enlevé dans la gloire, l’Église, Épouse de l’Homme-Dieu, os de ses os, chair de sa chair, continua dans le monde cette manifestation de Dieu par les membres du Christ, ce développement historique du Verbe, qui ne s’arrêtera qu’au dernier jour, qui surpasse tout raisonnement, et révèle aux anges mêmes sous des aspects nouveaux la Sagesse de Dieu. Assurément un respect profond est dû aux axiomes où l’homme renferme dans un ordre logique, indépendant de l’histoire et des faits, les principes de la science ; mais pas plus en Dieu qu’en l’homme même, la vie ne répond à cette immobilité de raison qui ne ressemble en rien, qu’on se garde de le croire, à l’immutabilité toujours féconde, essentiellement active, de la Vérité substantielle. Or donc, dans l’Église comme en Dieu, la vérité est vie et lumière. S’il ne fallait y voir qu’une suite de formules, les accents de son Credo n’éclateraient pas aussi triomphants sous les voûtes de ses temples. S’il force victorieusement les portes du ciel, c’est que tous ses articles ont jusqu’à nous leur sublime histoire : c’est que chaque mot qui le compose se présente au Dieu très haut ruisselant du sang des martyrs ; que de siècle en siècle il rayonne toujours plus de l’éclat des travaux et des luttes glorieuses de tant de saints confesseurs, qui sont l’élite de l’humanité baptisée chargée de compléter le Christ ici-bas.
Il nous faut abréger ces considérations. Disons donc de suite qu’après ce grand fait de l’incarnation du Verbe venu en terre pour manifester Dieu dans la suite des âges par le Christ et ses membres], il n’en est point de plus important, il n’en est point qui ait tenu, qui tienne encore davantage au cœur de Dieu, que l’élection des deux peuples appelés par lui successivement au bénéfice de son alliance. Les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir, nous dit l’Apôtre ; ces Juifs, ennemis aujourd’hui parce qu’ils repoussent l’Évangile, n’en sont pas moins toujours aimés et très aimés, carissimi, à cause de leurs pères. C’est pourquoi aussi un temps viendra, attendu par le monde, où le reniement de Juda étant rétracté, ses iniquités effacées, les promesses reçues par Abraham, Isaac et Jacob auront leur accomplissement littéral. Alors apparaîtra la divine unité des deux Testaments ; les deux peuples eux-mêmes n’en feront plus qu’un sous le Christ leur chef. L’alliance de Dieu avec l’homme étant dès lors pleinement consommée telle qu’il l’avait voulue dans ses desseins éternels, la terre ayant donné son fruit, le monde ayant atteint son but, les tombes rendront leurs morts et l’histoire cessera ici-bas, pour laisser l’humanité glorifiée s’épanouir dans la plénitude de la vie sous le regard éternel.
Rien donc n’est moins suranné que l’ordre d’idées auquel nous ramène de nouveau l’Évangile du jour ; rien n’est plus grand ; et ajoutons, quoi qu’il en puisse sembler à première vue : rien n’est plus pratique, dans cette partie de l’année consacrée aux mystères de la Vie unitive. Qu’est-ce, en effet, que l’union entre Dieu et l’homme, sinon tout d’abord la communauté des sentiments et des vues ? Or, nous venons de le montrer, les vues divines se trouvent résumées tout entières dans l’histoire comparée des deux Testaments et des deux peuples ; le résultat final qui clora l’histoire de ces rapports est l’unique but que poursuivait et que poursuive l’amour infini, au commencement, maintenant et toujours. L’Église donc, loin de se montrer d’un autre âge en revenant continuellement à ces pensées, ne fait que manifester ainsi l’éternelle jeunesse de son cœur d’Épouse à l’unisson toujours de celui de l’Époux.
Reprenons brièvement l’explication littérale de notre Évangile, interrompue par cette longue digression. Ici encore donc le Seigneur veut plutôt nous instruire symboliquement, que montrer sa puissance. C’est pourquoi il ne rend pas d’un mot la santé aux malheureux qui l’invoquent, comme il le fit dans une autre circonstance pour un cas semblable »Je le veux, sois guéri, » dit-il un jour à un de ces infortunés qui implorait son secours dans les débuts de sa vie publique, et la lèpre avait disparu aussitôt. Les lépreux de notre Évangile, qui se rapporte aux derniers temps du Sauveur, sont délivrés seulement en allant se montrer aux prêtres ; Jésus les y renvoie, comme il l’avait fait pour le premier, donnant à tous, depuis le commencement jusqu’au dernier jour de sa vie mortelle, l’exemple du respect dû jusqu’au bout à l’ancienne loi non encore abrogée. Cette loi en effet donnait au fils d’Aaron le pouvoir, non de guérir, mais de discerner la lèpre et de prononcer sur sa guérison.
Le temps est venu cependant d’une loi plus auguste que celle du Sinaï, d’un sacerdoce dont les jugements n’auront plus pour objet de constater l’état des corps, mais d’enlever effectivement, par le prononcé même de leur sentence d’absolution, la lèpre des âmes. La guérison rencontrée par les dix lépreux avant d’être arrivés aux prêtres qu’ils cherchent, devrait suffire à leur montrer dans l’Homme-Dieu la puissance du sacerdoce nouveau qu’annonçaient les prophètes ; le pouvoir qui surpasse pour eux, en la prévenant ainsi, l’autorité du ministère antique, révèle de soi dans celui qui l’exerce une dignité plus grande. Si, du moins, ils apportaient les dispositions convenables aux rites sacrés qui vont s’accomplir dans la cérémonie de leur purification, l’Esprit-Saint, qui régla autrefois, en vue du moment où ils sont, les prophétiques détails de cette fonction mystérieuse, les aiderait à comprendre la signification du passereau expiatoire dont le sang, versé sur les eaux vives, délivre par le bois l’autre passereau son semblable. Le premier, en effet, c’est le Christ, qui se compare dans le psaume au passereau solitaire ; son immolation sur la croix, qui donne à l’eau la vertu de laver les âmes, communique aux autres passereaux ses frères la pureté du sang divin.
Mais le Juif est loin d’être préparé à l’intelligence de ces grands mystères. La loi pourtant lui fut donnée pour le conduire au Christ comme par la main et sans crainte d’erreur : faveur précieuse qu’il ne méritait point, qu’il devait à ses pères, et d’autant plus inestimable qu’au moment où elle lui fut accordée, la notion du sauveur à venir allait se corrompant toujours plus dans l’esprit des peuples. La reconnaissance eût dû s’imposer à Juda ; l’orgueil prit sa place. L’attache au privilège surmonte en lui le désir du Messie. Il refuse de se faire à la pensée qu’un temps viendra où, le Soleil de justice s’étant levé pour la terre entière, l’avantage fait à quelques-uns durant les heures de nuit s’effacera dans les flots surabondants d’une lumière égale pour tous. Il proclame donc sa loi définitive en dépit d’elle-même, affirmant ainsi l’éternité du règne des figures et des ombres. Il pose en dogme qu’aucune intervention divine n’égalera celle du Sinaï dans l’avenir, que tout prophète futur, tout envoyé de Dieu, ne pourra qu’être inférieur à Moïse, que tout salut possible est dans sa loi et que d’elle seule découle toute grâce.
C’est la raison pour laquelle de ces dix hommes guéris par Jésus de la lèpre, il s’en trouve neuf qui ne songent même pas à venir remercier leur libérateur : ceux-là sont juifs, et Jésus n’est pour eux qu’un disciple de Moïse, un instrument des grâces provenant du Sinaï ; la formalité légale de leur purification accomplie, ils se croient quittes envers le ciel. Seul le Samaritain abandonné, le gentil, disposé par sa longue misère à l’humilité qui rend au pécheur la simplicité du regard de l’âme, reconnaît Dieu à ses œuvres et lui rend grâces pour ses bienfaits. Que de siècles d’abandon apparent, d’humiliation et de souffrance, devront passer sur Juda à son tour, pour qu’enfin, reconnaissant lui-même son Dieu et son Roi dans l’adoration, le repentir et l’amour, il entende comme cet étranger tomber de la bouche du Christ les paroles de pardon : Lève-toi et va, ta foi t’a sauvé !
Saint Hyacinte confesseur
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Hyacinthe était Polonais ; il naquit de parents nobles et chrétiens au château de Kamin, dans le diocèse de Breslau. Instruit dès l’enfance dans les lettres, il étudia plus tard la sainte Écriture. Mis au nombre des Chanoines de Cracovie, il brilla plus que tous les autres par l’insigne piété de sa vie et sa profonde érudition. Reçu à Rome dans l’Ordre des Frères Prêcheurs par le fondateur même, saint Dominique, il pratiqua avec la plus grande sainteté, jusqu’à la fin de sa vie, la règle parfaite qu’il en avait reçue. Il conserva une perpétuelle chasteté, fit ses délices de la modestie, de la patience, de l’humilité, de l’abstinence et des autres vertus, comme du patrimoine assuré d’un religieux.
Cinquième leçon. Son brûlant amour pour Dieu le portait souvent à passer des nuits entières à prier et à châtier son corps, auquel il n’accordait d’autre soulagement que l’appui d’une pierre et d’autre couche que la terre nue. Renvoyé dans sa patrie, il fonda à Frisac d’abord, un très grand couvent de son Ordre, puis un second à Cracovie. Après en avoir élevé quatre dans les autres provinces du royaume de Pologne, il y fit d’incroyables fruits de salut par la prédication de la parole divine et la pureté de sa vie. Il ne passa pas de jour sans donner quelque preuve éclatante de sa foi, de sa piété et de sa sainteté.
Sixième leçon. Le zèle de ce très saint homme pour le salut du prochain fut divinement signalé par les plus grands miracles. L’un des plus éclatants eut lieu lorsque, près de Wisgrade, il traversa sans bateau la Vistule débordée et fit passer ses compagnons sur les flots en y étendant son manteau. Ayant persévéré, depuis sa profession, près de quarante années dans un genre de vie admirable et annoncé d’avance à ses frères le jour de sa mort, il rendit son âme à Dieu en la fête même de l’Assomption de la Vierge, après avoir récité les Heures canoniales, et reçu avec le plus profond respect, les sacrements de l’Église. Ce fut en prononçant ces paroles : « Entre vos mains, Seigneur, je remets mon esprit », l’an du salut douze cent cinquante-sept. De nouveaux miracles le rendirent illustre après sa mort, et le Pape Clément VIII le mit au nombre des saints.
Au troisième nocturne. Du Commun.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Homilia 13 in Evang.
Septième leçon. Mes très chers frères, le sens de la lecture du saint Évangile que vous venez d’entendre est très clair. Mais de crainte qu’elle ne paraisse, à cause de sa simplicité même, trop élevée à quelques-uns, nous la parcourrons brièvement, afin d’en exposer la signification à ceux qui l’ignorent, sans cependant être à charge à ceux qui la connaissent. Le Seigneur dit : « Que vos reins soient ceints ». Nous ceignons nos reins lorsque nous réprimons les penchants de la chair par la continence. Mais parce que c’est peu de chose de s’abstenir du mal, si l’on ne s’applique également, et par des efforts assidus, à faire du bien, notre Seigneur ajoute aussitôt : « Ayez en vos mains des lampes allumées ». Nous tenons en nos mains des lampes allumées, lorsque nous donnons à notre prochain, par nos bonnes œuvres, des exemples qui l’éclairent. Le Maître désigne assurément ces œuvres-là, quand il dit : « Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ».
Huitième leçon. Voilà donc les deux choses commandées : ceindre ses reins, et tenir des lampes ; ce qui signifie que la chasteté doit parer notre corps, et la lumière de la vérité briller dans nos œuvres. L’une de ces vertus n’est nullement capable de plaire à notre Rédempteur si l’autre ne l’accompagne. Celui qui fait des bonnes actions ne peut lui être agréable s’il n’a renoncé à se souiller par la luxure, ni celui qui garde une chasteté parfaite, s’il ne s’exerce à la pratique des bonnes œuvres. La chasteté n’est donc point une grande vertu sans les bonnes œuvres, et les bonnes œuvres ne sont rien sans la chasteté. Mais si quelqu’un observe les deux préceptes, il lui reste le devoir de tendre par l’espérance à la patrie céleste, et de prendre garde qu’en s’éloignant des vices, il ne le fasse pour l’honneur de ce monde.
Neuvième leçon. « Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces, afin que lorsqu’il viendra et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt ». Le Seigneur vient en effet quand il se prépare à nous juger ; et il frappe à la porte, lorsque, par les peines de la maladie, il nous annonce une mort prochaine. Nous lui ouvrons aussitôt, si nous l’accueillons avec amour. Il ne veut pas ouvrir à son juge lorsqu’il frappe, celui qui tremble de quitter son corps, et redoute de voir ce juge qu’il se souvient avoir méprisé ; mais celui qui se sent rassuré, et par son espérance et par ses œuvres, ouvre aussitôt au Seigneur lorsqu’il frappe à la porte, car il reçoit son Juge avec joie. Et quand le moment de la mort arrive, sa joie redouble à la pensée d’une glorieuse récompense.
Un des plus beaux lis du champ des Prêcheurs vient s’épanouir au pied du trône où s’est assise la Reine des cieux. Hyacinthe représente, au Cycle sacré, la légion d’intrépides missionnaires qui, dans les XIIIe et XIVe siècles, s’élancèrent au-devant de la barbarie tartare et musulmane menaçant l’Occident. Des Alpes aux frontières septentrionales de l’empire chinois, des îles de l’Archipel aux terres arctiques, il propagea son Ordre et accrut le royaume de Dieu. Dans les steppes où le schisme de Byzance disputait ses stériles conquêtes à l’idolâtrie des envahisseurs du Nord, on le vit, quarante années durant, semer les prodiges, confondre l’hérésie, dissiper les ténèbres de l’infidélité.
Pas plus qu’au premier apostolat ne devait manquer à celui-ci la consécration du martyre. Que d’admirables épisodes, où les Anges du ciel semblèrent vouloir illuminer de leur sourire les rudes combats de leurs frères de la terre ! Au couvent fondé par Hyacinthe à Sandomir sur la Vistule, quarante-huit Frères Prêcheurs étaient rassemblés sous la conduite du Bienheureux Sadoc ; un jour, le lecteur du Martyrologe, proclamant la fête du lendemain, lit cette formule qui se déroule sous ses yeux en lettres d’or : A SANDOMIR, LE QUATRE DES NONES DE JUIN, LA PASSION DE QUARANTE-NEUF MARTYRS. Surpris d’abord, les Frères ont vite compris l’annonce inusitée : dans l’allégresse de leurs âmes, ils se disposent à cueillir la palme qu’une irruption de Tartares leur procure au jour dit ; c’est au chant du Salve Regina que, réunis au chœur à l’heure fortunée, ils teignent de leur sang le pavé du temple.
Hyacinthe ne terminera pas sous le glaive des bourreaux sa carrière glorieuse. Jean, le disciple bien-aimé, avait dû demeurer ici-bas jusqu’à ce que vint le Seigneur ; c’est la venue au-devant de lui de la Mère du Seigneur qu’attend notre Saint.
Ni le labeur toutefois, ni les souffrances les plus extrêmes, ni davantage les plus merveilleuses interventions d’en haut ne manquent à sa vie toute céleste. Kiev, la ville sainte des Russies, a résisté cinq ans au zèle de l’apôtre ; les Tartares passent sur elle comme la justice du Tout-Puissant. Tout est à sac dans l’indocile cité. L’universelle dévastation atteint les portes du sanctuaire où l’homme de Dieu achève à peine l’auguste Sacrifice. Revêtu comme il l’est des ornements sacrés, il prend d’une main le divin Sacrement, de l’autre la statue de Marie qui lui demande de ne pas la laisser aux barbares ; et sain et sauf avec ses Frères, il traverse les hordes païennes enivrées de carnage, les rues en flammes, le Dniepr enfin, l’ancien Borysthène, dont les flots rapides, affermis sous ses pieds, garderont la trace de ses pas. Trois siècles plus tard, les témoins entendus au procès de canonisation attestèrent, sous la foi du serment, que le prodige persévérait encore ; on donnait dans le pays le nom de chemin de saint Hyacinthe à ces vestiges toujours visibles sur les eaux d’une rive à l’autre.
Cependant le Saint, poursuivant sa retraite miraculeuse jusque dans Cracovie, y déposa au couvent de la Trinité son précieux fardeau. Légère comme un roseau tant qu’il l’avait portée, la statue de Marie reprit son poids naturel, trop considérable pour qu’un seul homme pût l’ébranler. C’est près d’elle qu’après bien d’autres travaux, Hyacinthe reviendra mourir.
Une première fois, au même lieu, dans les débuts de sa vie apostolique, la divine Mère était vers lui descendue : « Aie bon courage et sois joyeux ; disait-elle, mon fils Hyacinthe ! Tout ce que tu demanderas en mon nom te sera accordé ». C’était en la Vigile de la glorieuse Assomption qu’avait eu lieu l’ineffable entrevue Le bienheureux y puisa la confiance surhumaine du thaumaturge que nul obstacle n’arrêta jamais ; il en avait surtout gardé le parfum virginal qui embauma toute sa vie, le rayonnement de beauté surnaturelle qui fit de lui l’image de son père Dominique.
Les années ont passé ; centre privilégié des travaux d’Hyacinthe, l’héroïque Pologne est prête désormais à soutenir sous l’égide de Marie son rôle de boulevard de la chrétienté. Au prix de quels sacrifices, c’est ce qu’Hedwige, la contemporaine de notre Saint, la bienheureuse mère du héros de Liegnitza, doit nous dire en octobre, En attendant, comme saint Stanislas qui le précéda au labeur, c’est à Cracovie, la capitale du noble royaume aux plus beaux temps de ses luttes immortelles, que le fils de Dominique doit son dernier soupir et le trésor de sa dépouille sacrée. Non plus en la vigile, mais au jour même de son triomphe, le 15 août 1267, dans l’église de la Très Sainte Trinité Notre-Dame est redescendue ; les Anges lui font une escorte brillante, les Vierges forment sa cour. « Oh ! qui êtes-vous ? » s’écrie une sainte âme de la terre, pour qui l’extase a déchiré les voiles de la mortalité. « Je suis, répond Marie, la Mère de la miséricorde ; et celui-ci, qui a sa main dans la mienne, est frère Hyacinthe, mon très dévot fils, que j’emmène aux noces éternelles ». Puis Notre-Dame entonne elle-même de sa douce voix : Je m’en vais aux collines du Liban ; et Anges et Vierges poursuivant dans un ineffable concert le chant du ciel, le cortège fortuné disparaît vers les sommets resplendissants de la patrie.
Votre privilège fut grand, ô fils de Dominique, associé à Marie de si près que le jour de son triomphe vous vit vous-même entrer dans la gloire ! Occupant si belle place dans le cortège qui la conduit aux cieux, dites-nous ses grandeurs, sa beauté, son amour pour les pauvres humains qu’elle voudrait faire tous participer comme vous à son bonheur.
Par elle vous fûtes puissant dans la vallée d’exil, en attendant d’être près d’elle bienheureux et glorieux. Longtemps après les Adalbert et les Anschaire, les Cyrille et les Méthodius, vous parcourûtes à nouveau les ingrats sentiers de ce septentrion où renaissent si promptement les épines et les ronces, où ces peuples que l’Église eut déjà tant de peine à délivrer du joug païen, se reprennent sans cesse dans les filets du schisme, dans les pièges de l’hérésie. Sur ce domaine de sa prédilection le prince des ténèbres éprouva de nouvelles défaites, une multitude infinie brisa ses chaînes, et la lumière du salut brilla plus loin qu’aucun de vos prédécesseurs ne l’avait portée. Conquête définitive pour l’Église, la Pologne devint son rempart, jusqu’aux jours de trahison qui marquèrent la fin de l’Europe chrétienne.
O Hyacinthe, gardez la foi au cœur des fils du noble peuple, en attendant le jour de la résurrection. Implorez grâce pour les régions du Nord, un instant échauffées au souffle ardent de votre parole. Rien de ce que vous demanderez par Marie ne saurait vous être refusé ; c’est la promesse de cette Mère de la miséricorde.
Maintenez le zèle de l’apostolat dans votre Ordre illustre. Puisse s’y multiplier le nombre de vos frères, trop au-dessous des besoins de nos temps.
Au pouvoir qui vous fut donné sur les flots se rattache celui que la confiance des fidèles, justifiée par tant de prodiges, vous attribue de rappeler à la vie les malheureux noyés. Maintes fois aussi les mères chrétiennes ont éprouvé votre puissance allant jusqu’au miracle, pour amener à la fontaine du salut les fruits de leur sein qu’un enfantement laborieux menaçait de priver du baptême. Montrez à vos dévots clients que la bonté de Dieu est toujours la même, que le crédit de ses élus n’est point amoindri.
Saint Joachim père de la Très Sainte Vierge Marie
Collecte
Dieu, de préférence à tous vos saints, vous avez choisi le bienheureux Joachim pour qu’il fût le père de la Mère de votre Fils : accordez-nous, s’il vous plaît, la grâce d’être constamment protégés par celui dont nous célébrons la fête.
Office
Au deuxième nocturne.
Sermon de saint Épiphane, Évêque. Oratio de Laud. Virg., sub init.
Quatrième leçon. De la racine de Jessé est sorti le roi David, et de la tribu royale de David est née la Vierge sainte : sainte, dis-je, et fille de saints ancêtres. Ses parents furent Joachim et Anne, qui attirèrent sur eux, par leur vie irréprochable, les divines complaisances, et qui méritèrent d’avoir un si beau fruit de leur union, la sainte Vierge Marie, temple et Mère de Dieu. Joachim, Anne et Marie offraient manifestement à eux trois un sacrifice de louange à la Trinité. Le nom de Joachim signifie : préparation du Seigneur. N’est-ce pas lui, en effet, qui prépara le Temple du Seigneur, la Vierge ? Le nom d’Anne, à son tour, signifie : grâce. Joachim et Anne obtinrent, à l’aide de leurs prières, la grâce de produire le fruit qui leur fut accordé, la sainte Vierge ; Joachim priait sur la montagne, et Anne, dans son jardin.
Sermon de saint Jean Damascène. Oratio I de Virg. Mariæ Nativit., circa principium
Cinquième leçon. Parce que la Vierge, Mère de Dieu, devait naître d’Anne, la nature n’osa rien produire avant le rejeton de la grâce, mais attendit que la grâce eût donné son fruit. Il fallait bien que Marie fût la première enfant à qui sa mère donnât le jour, elle qui devait enfanter le premier-né de toutes créatures, celui en qui toutes choses ont été faites ! O bienheureux couple de Joachim et d’Anne ! Toute la création vous est redevable. C’est en effet par vous qu’elle a pu offrir au Créateur un présent au-dessus de tous les présents, la chaste mère, qui seule était digne de ce Créateur.
Sixième leçon. Réjouis-toi, Joachim, car un Fils nous est né de ta fille, et on l’appelle l’Ange du grand conseil, c’est-à-dire, l’Ange du salut de l’univers. Que Nestorius soit accablé de honte, et qu’il cache de sa main son visage ! Cet enfant est Dieu. Comment donc ne serait-elle point Mère de Dieu, celle qui l’a mis au monde ? Si quelqu’un ne rend point hommage à la sainte Mère de Dieu, il est repoussé par la Divinité. Cette doctrine que j’enseigne n’est pas seulement la mienne : je l’ai reçue comme un très précieux héritage de mon père, Grégoire le Théologien. O bienheureux couple de Joachim et d’Anne ! L’on reconnaît certes votre pureté au fruit de vos entrailles, selon ce que le Christ a dit quelque part : « C’est à leurs fruits que vous les connaîtrez. » Vous avez réglé votre manière de vivre comme il était agréable à Dieu et digne de celle qui devait naître de vous ; c’est chastement et saintement appliqués à vos devoirs, que vous avez produit un trésor de virginité.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Jean Damascène. Lib. 4 de Fide orthodoxa, cap. 15 de Domini genealogia et sanctæ Dei Genetricis
Septième leçon. Que Joseph ait eu David pour ancêtre, les très saints Évangélistes Matthieu et Luc l’ont clairement démontré. Mais la divergence entre eux est que saint Matthieu le fait descendre de David par Salomon, et saint Luc par Nathan. Tous deux cependant passent sous silence la généalogie de la Sainte Vierge. Il est donc utile de savoir que, ni chez les Hébreux ni dans l’Écriture sacrée, ne fut établi l’usage de dresser la généalogie des femmes ; mais il était réglé par la loi qu’aucun homme ne prendrait d’épouse dans une autre tribu. En conséquence, Joseph, qui était de la famille de David, et qui pratiquait la justice (car le divin Évangile lui a donné cet éloge), n’aurait donc certainement pas épousé la sainte Vierge, contrairement aux prescriptions de la loi, si elle n’eût pas tiré son origine de la même souche royale. Et c’est pour cela qu’il suffisait à l’Évangéliste de marquer d’où Joseph était issu.
Huitième leçon. De la souche donc de Nathan, fils de David, Lévi engendra Melchi et Panther. Panther engendra Barpanther (c’est ainsi qu’on l’appelait). Barpanther engendra Joachim, qui fut père de la sainte Mère de Dieu. Revenons en arrière : de la souche de Salomon, fils de David, Mathan eut de son épouse Jacob, et à la mort de Mathan, Melchi, issu de Nathan, fils de Lévi et frère de Panther, épousa la veuve de ce même Mathan, laquelle était mère de Jacob ; de son second mariage naquit Héli. Jacob et Héli étaient donc frères utérins ; le premier était de la lignée de Salomon, le second, de celle de Nathan.
Neuvième leçon. Or Héli, qui était de la descendance de Nathan, mourut sans enfants ; ce qui fit que Jacob, de la lignée de Salomon, épousa la veuve de son frère et en eut un fils nommé Joseph. Selon la nature, Joseph était fils de Jacob et tirait son origine de Salomon, mais aux yeux de la loi, son père était Héli, et sa race, celle de Nathan. Les choses étant ainsi, Joachim s’unit par le mariage, Anne, femme supérieure et digne des plus hauts éloges. Semblable à cette Anne d’autrefois, qui, affligée par l’épreuve de la stérilité, dut à sa prière et à son vœu de donner naissance à Samuel, celle-ci obtint du ciel, par des supplications et des promesses, de mettre au monde la Mère de Dieu ; en cela donc aussi elle ne le cède à aucune des mères illustres. Ainsi donc c’est la grâce, (telle est la signification du nom d’Anne) qui engendra la Souveraine (c’est ce que signifie le nom de Marie). Elle est, en effet, devenue la souveraine de toute la création, quand elle fut élevée à la dignité de Mère du Créateur.
C’est au lendemain de la Nativité de Marie que les Grecs célèbrent, de temps immémorial, la fête de saint Joachim. Les Maronites la fixèrent au lendemain de la Présentation en novembre, les Arméniens au mardi après l’Octave de l’Assomption de la Mère de Dieu. Chez les Latins, qui ne l’admirent que plus tard, il y eut d’abord partage pour sa célébration entre le lendemain de l’Octave de la Nativité, 16 septembre, et le lendemain de la Conception delà Bienheureuse Vierge, 9 décembre. L’Orient et l’Occident s’accordaient, pour honorer le père, a le rapprocher de son illustre fille.
Vers l’an 1510, Jules II statua que l’aïeul du Messie prendrait place au calendrier romain sous le rit double-majeur ; toujours au souvenir de ces liens d’une famille où l’ordre de la nature et celui de la grâce se rencontrent en si pleine harmonie, il fixa la fête de Joachim au 20 mars, lendemain de celle de son gendre Joseph. On eût dit que le glorieux patriarche dût après sa mort continuer, sur le Cycle sacré, les pérégrinations de ces premiers pères du peuple hébreu dont sa noble vie retraça les mœurs. Cinquante années s’étaient à peine écoulées depuis le pontificat de Jules II, que la critique du temps ramenait l’ombre sur son histoire et faisait disparaître son nom du Bréviaire romain. Grégoire XV l’y rétablissait en 1622 sous le rit double, et sa fête restait désormais acquise à l’Église. La piété à l’égard du père de Marie s’accrut même à ce point que des instances eurent lieu pour qu’elle fût rangée parmi les solennités de précepte, comme l’était déjà celle de son épouse sainte Anne. Ce fut afin de répondre à cette dévotion populaire sans augmenter pourtant le nombre des jours chômés, que Clément XII (1738) transféra la fête de saint Joachim au dimanche après l’Assomption de la Bienheureuse Vierge sa fille ; il lui rendait en même temps le degré de double-majeur.
Le Souverain Pontife Léon XIII, honoré au baptême du nom de Joachim, devait, le 1er août 1879, élever au rang des doubles de seconde classe la solennité de son auguste patron et celle de sainte Anne.
« L’Ecclésiastique enseigne qu’il faut louer ceux dont une descendance glorieuse est issue, dit le décret notifiant cette décision dernière à la Ville et au monde ; on doit donc rendre l’honneur d’une vénération toute particulière aux saints Joachim et Anne, puisque, ayant engendré l’Immaculée Vierge Mère de Dieu, ils sont dès lors glorieux par-dessus tous. On vous connaît à votre fruit, leur dit Damascène : vous avez mis au monde une fille supérieure aux Anges, et maintenant leur reine...Or, la divine miséricorde ayant fait qu’en nos temps malheureux, les honneurs rendus à la Bienheureuse Vierge et son culte prissent des accroissements en rapport avec les besoins grandissants du peuple chrétien, il fallait que cette splendeur et cette gloire nouvelle, dont leur bienheureuse fille est environnée, rejaillît sur les fortunés parents. Puisse leur culte ainsi accru faire éprouver plus puissamment leur secours à l’Église ! »
Assomption de la Très Sainte Vierge Marie
Introït
Il parut dans le ciel un grand signe : une femme revêtue du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur sa tête. Chantez au Seigneur un cantique nouveau : car il a fait des merveilles.
Collecte
Dieu éternel et tout-puissant, vous avez élevé, en son corps et en son âme, à la gloire du ciel, Marie, la Vierge immaculée, mère de votre Fils : faites, nous vous en prions, que, sans cesse tendus vers les choses d’en-haut, nous méritions d’avoir part à sa gloire.
Lecture Jdt. 13, 22-25 ; 15, 10
Le Seigneur t’a bénie dans sa force, car par toi il a réduit à néant tous nos ennemis. Ma fille, tu es bénie par le Seigneur, le Dieu très haut, plus que toutes les femmes qui sont sur la terre. Béni soit le Seigneur, créateur du ciel et de la terre, qui a conduit ta main pour trancher la tête au plus grand de nos ennemis ! Il a rendu aujourd’hui ton nom si glorieux, que ta louange ne disparaîtra pas de la bouche des hommes, qui se souviendront éternellement de la puissance du Seigneur ; car, en leur faveur, tu n’as pas épargné ta vie en voyant les souffrances et la détresse de ta race, mais tu nous as sauvés de la ruine en marchant dans la droiture en présence de notre Dieu. Tu es la gloire de Jérusalem ; tu es la joie d’Israël ; tu es l’honneur de notre peuple.
Évangile Lc. 1, 41-50
En ce temps-là : Élisabeth fut remplie du Saint-Esprit et elle s’écria à haute voix, disant : « Vous êtes bénie entre les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. Et d’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne à moi ? Car votre voix, lorsque vous m’avez saluée, n’a pas plus tôt frappé mes oreilles, que l’enfant a tressailli de joie dans mon sein. Heureuse vous qui avez cru ! Car elles seront accomplies les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur ! ». Et Marie dit : « Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu, mon Sauveur, parce qu’il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante. Voici, en effet, que désormais toutes les générations me diront bienheureuse, parce que le Puissant a fait pour moi de grandes choses. Et son nom est saint, et sa miséricorde d’âge en âge pour ceux qui le craignent ».
Secrète
Que cette offrande de notre dévotion monte jusqu’à vous, Seigneur, et que par l’intercession de la très bienheureuse Vierge Marie, élevée au ciel, nos cœurs, brûlants du feu de la charité, soient constamment tendus vers vous.
Postcommunion
Ayant reçu le sacrement du salut, nous supplions, Seigneur, par les mérites et l’intercession de la bienheureuse Marie, élevée au ciel, de nous faire parvenir à la gloire de la résurrection.
Office
4e leçon
Sermon de saint Jean Damascène
L’arche sainte et animée du Dieu vivant, qui conçut et renferma en elle son Créateur, repose aujourd’hui dans le temple du Seigneur, qui n’a été bâti par aucune main. David, son aïeul, a des transports de joie ; avec lui les Anges chantent des hymnes, les Archanges la célèbrent, les Vertus la glorifient, les Principautés tressaillent, les Puissances se réjouissent à l’envi, les Dominations font éclater leur allégresse, les Trônes lui font fête, les Chérubins répètent ses louanges et les Séraphins publient sa gloire. Aujourd’hui le céleste Éden reçoit le paradis animé du nouvel Adam, où notre condamnation a été révoquée, l’arbre de vie planté, notre nudité couverte.
5e leçon
Aujourd’hui la Vierge immaculée, étrangère à toutes les affections terrestres et habituée aux pensées du ciel, n’est pas retournée en terre ; mais comme elle était un ciel vivant, elle a été placée dans les célestes tabernacles. Car, étant la source d’où la vraie vie s’est épanchée pour tous les hommes, comment aurait-elle connu les ignominies de la mort ? Il est vrai, elle fut assujettie à la loi portée par celui qu’elle engendra, et comme fille du vieil Adam, elle dut subir l’ancien arrêt. Car son Fils, lui qui est la vie par essence, ne l’a pas même évité ; mais sa qualité de Mère du Dieu vivant lui a justement valu d’être élevée jusqu’auprès de lui.
6e leçon
Des Actes du pape Pie XII
L’Église universelle a, tout au long des siècles, manifesté sa foi dans l’assomption corporelle de la bienheureuse vierge Marie et les évêques du monde entier ont demandé, dans un accord presque unanime, que soit définie comme dogme de la foi divine et catholique cette vérité basée sur les saintes Écritures, profondément enracinée dans le cœur des fidèles et en parfaite harmonie avec les autres vérités révélées. Aussi, le Souverain Pontife Pie XII, accédant aux vœux de l’Église entière, a décidé de proclamer solennellement ce privilège de la bienheureuse vierge Marie. C’est pourquoi le 1er novembre de l’année du grand jubilé 1950, à Rome, sur la place Saint-Pierre, entouré d’une assemblée nombreuse de cardinaux de la sainte Église romaine, et d’évêques venus même de régions lointaines, en présence d’une multitude immense de fidèles, aux applaudissements du monde catholique tout entier, il proclama de sa parole infaillible l’assomption corporelle de la bienheureuse vierge Marie au ciel en ces termes : « Après avoir maintes fois adressé à Dieu nos prières suppliantes, après avoir invoqué la lumière de l’Esprit de vérité, pour la gloire du Dieu tout puissant qui a daigné accorder à la vierge Marie les largesses de sa particulière bienveillance, pour l’honneur de son Fils, roi immortel des siècles et vainqueur du péché et de la mort, pour augmenter la gloire de son auguste Mère et pour la joie et l’allégresse de toute l’Église, par l’autorité de notre Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et par la Nôtre, Nous le proclamons, déclarons et définissons : l’assomption en corps et en âme dans la gloire céleste de l’immaculée Mère de Dieu, toujours vierge, Marie, à la fin du cours de sa vie terrestre, est un dogme divinement révélé ».
7e leçon
Homélie de saint Pierre Canisius, prêtre
Les jours consacrés à la Mère de Dieu, l’Église les célèbre avec autant de fréquence que de vénération car elle comprend sans hésiter qu’il est agréable à Dieu et digne des chrétiens ce devoir de rendre très souvent et à des moments déterminés de l’année un culte public à la plus sainte de tous les saints et saintes, la Mère de notre Seigneur et Dieu. Parmi tous ces jours qui, depuis des siècles et jusqu’à présent, sont religieusement respectés, la fête de l’Assomption jouit de la plus grande notoriété et tient le premier rang. Assurément aucun jour n’est pour Marie plus joyeux et plus heureux si nous considérons comme il convient la félicité inouïe qui lui fut conférée en ce jour tant pour l’âme que pour le corps. C’est pourquoi, maintenant surtout, comme jamais auparavant, son esprit, son âme et son corps exultent de façon merveilleuse dans le Dieu vivant et Marie peut dire très justement : « Il s’est penché sur son humble servante et désormais tous les âges me diront bienheureuse ; le Puissant a fait pour moi des merveilles. »
8e leçon
C’est pourquoi, Mère trois fois bienheureuse et vraiment auguste, nous aussi qui t’aimons, toi et ton fils, nous ne pouvons nous empêcher de réjouir nos cœurs de ton admirable et incomparable bonheur, puisque toutes les choses qui te furent dites sur toi-même de la part du Seigneur s’achèvent par une si belle mort et se trouvent en tous points accomplies. Heureuse, toi qui non seulement as cru, mais qui, aujourd’hui, as obtenu le fruit et le terme de la foi et de toute vertu, toi qui as mérité de jouir enfin maintenant de la vision - suprême joie de celui que tu as tant aimé et désiré. Hôtesse, tu as accueilli l’Emmanuel venant comme un hôte dans la bourgade de ce monde ; aujourd’hui en retour, tu est accueillie dans son palais royal, et c’est d’abord en tant que mère digne d’un tel Salomon que tu est entourée d’honneurs magnifiques.
9e leçon
Heureux le jour qui a fait passer du désert de ce monde un don aussi précieux et l’a conduit jusqu’à la cité sainte et éternelle : une joie commune incroyable et une non moins grande admiration naissent pour tous les habitants du ciel. Heureux le jour qui a comblé les désirs aussi ardents que prolongés de l’épouse languissante : elle trouve ce qu’elle cherchait, elle reçoit ce qu’elle désirait, elle possède en toute sûreté ce qu’elle attendait, elle goûte définitivement le repos dans la parfaite vision et jouissance de l’éternel bien suprême. Heureux le jour qui a emporté et élevé si haut la très humble servante du Seigneur : elle est devenue l’incomparable reine du ciel et la maîtresse du monde : monter plus haut, elle ne le peut car, élevée au trône de la royauté, elle siège glorifiée, après le Christ. Heureux et tout à fait vénérable ce jour qui a placé et confirmé dans le Royaume de Dieu cette reine et cette mère à la fois si puissante et si clémente pour nous : nous avons comme mère de miséricorde sans cesse prête à nous combler, à intercéder auprès du Christ, à veiller fidèlement aux intérêts de notre salut, celle-là même qui demeure toujours la mère du Juge.
Vigile de l’Assomption mémoire de Saint Eusèbe Confesseur
Collecte
Dieu, vous avez daigné choisir le palais virginal de la bienheureuse Vierge Marie pour y habiter : faites, nous vous en prions, qu’à l’abri de sa protection, nous puissions avec joie prendre part à sa fête.
Lecture Eccli. 24, 23-31
Comme la vigne j’ai poussé des fleurs d’une agréable odeur, et mes fleurs donnent des fruits de gloire et d’abondance. Je suis la mère du bel amour, de la crainte, de la science et de la sainte espérance. En moi est toute la grâce de la voie et de la vérité ; en moi est toute l’espérance de la vie et de la vertu. Venez à moi, vous tous qui me désirez, et rassasiez-vous de mes fruits ; car mon esprit est plus doux que le miel, et mon héritage plus suave que le rayon de miel. Ma mémoire passera dans la suite des siècles. Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif. Celui qui m’écoute ne sera pas confondu, et ceux qui agissent par moi ne pécheront point. Ceux qui me mettent en lumière auront la vie éternelle.
Quelle aurore fait pâlir au Cycle sacré l’éclat des plus nobles constellations ? Laurent, qui brillait au ciel d’août comme un astre incomparable, s’efface lui-même et n’est plus que l’humble satellite de la Reine des Saints, dont le triomphe s’apprête par delà l’empyrée.
Demeurée sur terre après l’Ascension pour donner le jour à l’Église de son Fils, Marie ne pouvait voir éterniser son exil ; elle ne devait cependant gagner à son tour les cieux, que lorsque ce nouveau fruit de sa maternité aurait pris d’elle la croissance et l’affermissement qui relèvent d’une mère. Dépendance d’ineffable suavité pour l’Église, et dont le divin Chef, en en faisant sa propre loi, avait assuré le bienheureux privilège à ses membres ! Comme nous vîmes, au temps de Noël, le Dieu fait homme porté le premier dans les bras de celle qui l’avait mis au monde, puisant ses forces, alimentant sa vie au sein virginal : ainsi donc le corps mystique de cet Homme-Dieu, la sainte Église, fut pour Marie dans ses premières années l’objet des mêmes soins dont elle avait entouré l’enfance de l’Emmanuel.
Comme autrefois Joseph à Nazareth, Pierre maintenant gouvernait la maison de Dieu ; mais Notre-Dame n’en était pas moins pour l’assemblée fidèle la source de la vie dans l’ordre du salut, comme jadis elle l’était pour Jésus dans son être humain. Au jour de la Pentecôte féconde, nul don de l’Esprit-Saint qui, comme l’Esprit lui-même, ne se fût reposé en elle premièrement et dans la plénitude ; nulle grâce communiquée aux privilégiés du cénacle, qui ne demeurât plus éminente, plus abondante au béni réservoir. Le fleuve sacré inonde comme un torrent la cité de Dieu ; mais c’est que le Très-Haut a d’abord sanctifié celle qui fut son temple, et qu’il en a fait le puits des eaux vives qui coulent avec impétuosité du Liban.
Elle-même, en effet, l’éternelle Sagesse se compare dans l’Écriture aux eaux débordantes ; à cette heure, la voix de ses messagers parcourt le monde pleine de magnificence comme la voix du Seigneur sur les grandes eaux, comme le tonnerre qui révèle sa force et sa majesté : déluge nouveau renversant les remparts de la fausse science, réduisant toute hauteur qui s’élève contre Dieu, fertilisant le désert. O fontaine des jardins, qui dans le même temps vous cachez en Sion si calme et si pure, le silence qui vous garde ignorée des profanes voile à leurs yeux souillés la dérivation de ces flots portant le salut aux plus lointaines plages de la gentilité. A vous pourtant, comme à la Sagesse sortie de vous elle-même, s’applique l’oracle où elle dit : C’est de moi que sortent les fleuves. A vous s’abreuve l’Église naissante, altérée du Verbe. Fontaine et soleil, disait l’Esprit-Saint parlant d’Esther votre figure, fleuve qui se transforme en lumière sans cesser de répandre ses eaux ! les Apôtres, à l’âme inondée de la divine science, reconnaissent en vous la source plus riche qu’eux tous, qui, ayant donné une fois au monde le Seigneur Dieu, continue d’être pour eux-mêmes le canal de sa grâce et de sa vérité.
Comme une montagne élargit sa base en raison de l’altitude où se perd son sommet, l’incomparable dignité de Marie s’élevait sur une humilité chaque jour croissante. Ne croyons pas pourtant que le rôle d’intermédiaire silencieux des faveurs du ciel fût le seul alors de cette mère des Églises. L’heure était venue pour elle de communiquer aux amis de l’Époux les ineffables secrets que son âme virginale avait seule connus ; et quant aux faits publics de l’histoire du Sauveur, quelle mémoire plus sûre, plus complète que la sienne, quelle intelligence plus profonde des mystères du salut, pouvait fournir aux évangélistes du Dieu fait chair l’inspiration et la trame de leurs sublimes récits ? Comment au reste, en toute entreprise, les chefs du peuple chrétien n’eussent-ils point consulté la céleste prudence de celle dont nulle erreur ne pouvait obscurcir le jugement, pas plus qu’aucune faute n’en pouvait ternir l’âme ? Aussi, bien que sa douce voix ne retentît jamais au dehors, bien qu’elle se complût dans l’ombre de la dernière place aux assemblées, Marie fut-elle vraiment dès lors, ainsi qu’observent les docteurs, le fléau de l’hérésie, la maîtresse des Apôtres et leur inspiratrice aimée.
« Si l’Esprit instruisait les Apôtres, on ne doit pas en conclure qu’ils n’eussent point à recourir au très suave magistère de Marie, dit Rupert. Bien plutôt, déclare-t-il, sa parole était pour eux la parole de l’Esprit lui-même ; elle complétait et confirmait les inspirations reçues par chacun de Celui qui divise ses dons comme il veut ». Et l’illustre évêque de Milan, saint Ambroise, rappelant le privilège du disciple bien-aimé à la Cène, n’hésite pas à reconnaître aussi dans l’intimité plus persévérante de Jean avec Notre-Dame, qui lui fut confiée, la raison de l’élévation plus grande de ses enseignements : « Ce bien-aimé du Seigneur, qui sur sa poitrine avait puisé aux profondeurs de la Sagesse, je ne m’étonne pas qu’il se soit expliqué des mystères divins mieux que tous autres, lui pour qui demeurait toujours ouvert en Marie le trésor des secrets célestes ».
Heureux les fidèles admis à contempler dans ces temps l’arche de l’alliance où, mieux que sur des tables de pierre, résidait et vivait la plénitude de la loi d’amour ! Tandis que la verge du nouvel Aaron, le sceptre de Simon Pierre, gardait près d’elle sa force verdoyante, à son ombre aussi la vraie manne des cieux restait accessible aux élus du désert de ce monde. Denys d’Athènes, Hiérothée, que nous retrouverons bientôt de compagnie près de l’arche sainte, combien d’autres, venaient aux pieds de Marie se reposer du chemin, s’affermir en l’amour, consulter le propitiatoire auguste où la Divinité s’était reposée ! Des lèvres de la divine Mère ils recueillaient ces oracles plus doux que le lait et le miel, pacifiant l’âme, ordonnant toute vie, rassasiant leurs très nobles intelligences des clartés des cieux. C’est bien à ces privilégiés du premier âge, que s’applique la parole de l’Époux achevant dans ces années bénies la moisson du jardin fermé qui fut Notre-Dame : J’ai moissonné ma myrrhe et mes parfums, j ’ai mangé le miel avec son rayon, j’ai bu le vin avec le lait ; mangez, mes amis, et buvez ; enivrez-vous, mes très chers.
Comment s’étonner que Jérusalem, favorisée d’une si auguste présence, ait vu l’assemblée des premiers fidèles s’élever unanimement par delà l’observation des préceptes à la perfection des conseils ? Ils persévéraient d’une seule âme en la prière, louant Dieu en toute simplicité de cœur et allégresse, aimables à tous. Communauté fortunée, qui ne pouvait que présenter l’image du ciel sur la terre, ayant pour membre la Reine des cieux ; le spectacle de sa vie, son intercession toute-puissante, ses mérites plus vastes que tous les trésors réunis des saintetés créées, étaient la part de contribution que Marie apportait à cette famille bénie où tout était commun à tous, dit l’Esprit-Saint. De la colline de Sion, cependant, l’Église a étendu ses rameaux sur toute montagne et sur toute mer ; la vigne du Roi pacifique est en plein rapport au milieu des nations : l’heure est venue de la laisser pour la durée des siècles aux vignerons qui doivent la garder pour l’Époux. Instant solennel, où va s’ouvrir une nouvelle phase dans l’histoire du salut. O vous qui habitez dans les jardins, les amis en suspens prêtent l’oreille ; faites-moi entendre votre voix]. C’est l’Époux, c’est l’Église de la terre et celle des cieux, attendant de la céleste jardinière à qui la vigne doit d’avoir affermi ses racines un signal semblable à celui qui autrefois fit descendre l’Époux. Mais les cieux vont l’emporter aujourd’hui sur la terre. Fuyez, mon bien-aimé ; c’est la voix de Marie qui va suivre les traces embaumées du Seigneur son Fils, pour gagner les montagnes éternelles où l’ont précédée ses propres parfums.
Entrons dans les sentiments de la sainte Église, qui se dispose, par l’abstinence et le jeûne de ce jour de Vigile, à célébrer le triomphe de Marie. L’homme ne peut trouver quelque assurance à s’unir d’ici-bas aux joies de la patrie, qu’en se rappelant d’abord qu’il est pécheur et débiteur à la justice de Dieu. La tâche bien légère qui nous est imposée aujourd’hui le paraîtra plus encore, si nous la rapprochons du Carême par lequel les Grecs se préparent depuis le premier de ce mois à fêter Notre-Dame.
Sainte Radegonde reine veuve mémoire des Saints Hippolyte et Cassien Martyrs
Collecte
Dieu, vous avez, par votre grâce, amené la bienheureuse Radegonde à échanger les délices de la cour pour l’austérité de la vie monastique : faites qu’éclairés par ses exemples et soutenus par le suffrage de ses mérites, nous ne goûtions pas les biens terrestres mais aimions ceux du ciel.
Office
Cinquième leçon. Radegonde était fille de Berthaire, roi des Thuringiens. A dix ans, elle fut emmenée captive par les Francs dont les rois se la disputèrent pour son insigne et royale beauté. Le sort la donna à Clotaire de Soissons qui confia son éducation à d’excellents maîtres. Plus que toutes sciences l’enfant reçut avidement les notions de la foi chrétienne, et abjurant le culte des fausses divinités qu’elle avait reçu de ses pères, elle résolut d’observer non seulement les préceptes de l’Évangile, mais aussi ses conseils. Lorsqu’elle eut grandi, Clotaire, dont c’était depuis longtemps l’intention, la voulut pour épouse. Malgré son refus, malgré ses tentatives de fuite, elle fut donc aux applaudissements de tous proclamée reine. Élevée aux honneurs du trône, la dignité royale dut se plier à ses charités, à ses continuelles oraisons, à ses veilles fréquentes, à ses jeûnes, à ses autres macérations, si bien que, par dérision pour une telle piété, les courtisans disaient d’elle que c’était, non une reine, mais une nonne que le roi avait épousée.
Sixième leçon. Les dures épreuves, les chagrins de plus d’une sorte que lui infligeait le prince, firent briller grandement sa patience. Mais ayant un jour appris que son frère germain venait d’être par ordre de Clotaire injustement mis à mort, elle quitta aussitôt la cour, du consentement du roi lui-même, et se rendant auprès du bienheureux évêque Médard, elle le supplia instamment de la consacrer au Seigneur. Or les grands s’opposaient vivement à ce que le pontife donnât le voile à celle que le roi s’était solennellement unie. Elle donc aussitôt pénétrant dans la sacristie, se revêt elle-même du vêtement monastique, et de là se rendant à l’autel interpelle ainsi l’évêque : « Si vous différez de me consacrer, craignant plus un homme que Dieu, il y aura quelqu’un pour vous demander compte de mon âme ». Médard, ému de ces paroles, mit le voile sacré sur la tête de la reine, et par l’imposition de la main la consacra diaconesse. Elle alla ensuite à Poitiers, où elle fonda un monastère de vierges qui fut plus tard appelé de Sainte-Croix. L’éclat de ses vertus éminentes y attira, pour embrasser la vie de la sainte religion, des vierges presque innombrables. A cause des témoignages singuliers de la divine grâce qui était en elle, le désir de toutes la mettait à la tête ; mais elle aimait mieux servir que commander.
Septième leçon. Bien que la multitude de ses miracles, eût répandu au loin sa renommée, cependant oublieuse de la première dignité, elle ambitionnait les plus vils et les plus abjects offices. Le soin des malades, des pauvres, des lépreux surtout, faisait ses principales délices ; souvent ils étaient miraculeusement guéris par elle. Telle était sa piété envers le divin sacrifice de l’autel, qu’elle faisait de ses mains les pains à consacrer, et en fournissait diverses églises. Mais si parmi les délices royales elle s’était toute adonnée à mortifier sa chair, si dès son adolescence elle avait brûlé du désir du martyre : maintenant qu’elle menait la vie monastique, de quelles rigueurs ne devait-elle pas affliger son corps ? Ceignant ses reins de chaînes de fer, elle allait jusqu’à poser ses membres sur des charbons ardents pour les mieux tourmenter, à fixer intrépidement sur sa chair des lames incandescentes, pour qu’ainsi cette chair elle-même fût à sa manière embrasée par l’amour du Christ. Clotaire ayant résolu de la reprendre et de l’enlever à son cloître, étant même déjà en marche pour venir à Sainte-Croix, elle sut si bien l’en détourner par des lettres adressées à saint Germain évêque de Paris, que le prince, prosterné aux pieds du saint prélat, le supplia d’implorer de la pieuse reine pardon pour son roi et son époux.
Huitième leçon. Elle enrichit son monastère de reliques saintes apportées de divers pays. Ayant même envoyé dans ce but des clercs à l’empereur Justin, elle en obtint une partie insigne du bois de la Croix du Seigneur, qui fut reçue en grande solennité par la ville de Poitiers, le clergé et le peuple entier tressaillant d’allégresse. On chanta en cette occasion les hymnes composées à la louange de la Croix auguste par Venance Fortunat, qui fut depuis évêque, et jouissait alors de l’intimité sainte de Radegonde, dont il administrait le monastère. Enfin la très sainte reine étant mûre pour le ciel, peu de jours avant qu’elle ne sortit de cette vie, le Seigneur daigna lui apparaître sous les traits d’un jeune homme éclatant de beauté, et elle mérita d’entendre de sa bouche ces mots : « Pourquoi ce désir insatiable de jouir ? Pourquoi te répandre en tant de gémissements et de larmes ? Pourquoi ces supplications répétées à mes autels ? Pourquoi sous tant de travaux briser ton pauvre corps ? Quand je te suis uni toujours ! Ma noble perle, sache qu’entre les pierres sans prix du diadème de ma tête tu es une des premières ». L’année donc 587, elle exhala son âme très pure dans le sein du céleste Époux qu’elle avait uniquement aimé. Elle fut ensevelie, selon son désir, dans la basilique de la bienheureuse Marie par saint Grégoire de Tours.
Jamais butin n’égala celui que l’expédition de Thuringe valut, vers l’an 530, aux fils de Clovis. Recevez cette bénédiction des dépouilles de l’ennemi, pouvaient-ils dire en présentant aux Francs l’orpheline recueillie à la cour du prince fratricide qu’ils venaient de châtier. Radegonde voyait Dieu se hâter de mûrir son âme. Après la mort tragique des siens, était venue pour son pays l’heure de la ruine ; longtemps après, la mémoire en restait toute vive au cœur de l’enfant d’alors, suscitant chez la reine et la sainte des retours d’exilée que l’amour seul du Christ-Roi pouvait dompter : « J’ai vu les morts couvrir la plaine, et l’incendie ravager les palais ; j’ai vu les femmes, l’œil sec d’effroi, mener le deuil de la Thuringe tombée ; moi seule ai survécu pour pleurer pour tous ».
Près des rois francs, dont la licence sauvage rappelait trop celle de ses pères, la captive rencontra cependant le christianisme qu’elle ne connaissait point encore. La foi eut pour cette âme que la souffrance avait creusée de quoi remplir ses abîmes. En la donnant à Dieu, le baptême consacra sans les briser les élans de sa fière nature. Affamée du Christ, elle eût voulu aller à lui par le martyre, elle le cherchait sur la croix de tous les renoncements, elle le trouvait dans ses membres souffrants et pauvres ; du visage des lépreux, qui était pour elle la face défigurée de son Sauveur, elle s’élevait à l’ardente contemplation de l’Époux triomphant dont la face glorieuse illumine l’assemblée des Saints.
Quelle répulsion quand, lui offrant les honneurs de reine, le destructeur de sa patrie prétendit partager avec Dieu la possession d’un cœur que le ciel seul avait pu consoler et combler ! La fuite d’abord, le refus de plier ses mœurs aux convenances d’une cour où tout heurtait pour elle aspirations et souvenirs, l’empressement à briser au premier jour des liens que la violence avait seule noués, montrèrent bien si l’épreuve avait eu d’autre effet, comme dit sa Vie, que de tendre son âme toujours plus à l’objet de son unique amour.
Cependant, près du tombeau de Martin, une autre reine, la mère du royaume très chrétien, Clotilde allait mourir. Malheur aux temps où les personnages de la droite du Très-Haut, disparaissant, ne sont pas remplacés sur la terre, où le Psalmiste s’écrie dans son juste effroi : Sauvez-moi, à Dieu, parce qu’il n’y a plus de Saint ! Car si au ciel les élus prient toujours, ils ne fournissent plus dans leur chair le supplément qui manque aux souffrances du Seigneur pour son corps qui est l’Église. La tâche commencée au baptistère de Reims n’était pas achevée ; l’Évangile, qui régnait par la foi sur notre nation, était loin d’avoir encore assoupli ses mœurs. A la prière suprême de celle qu’il nous avait donnée pour mère, le Christ qui aime les Francs ne refusa point la consolation de savoir qu’elle allait se survivre ; Radegonde, délivrée juste à temps pour ne point laisser vaquer l’œuvre laborieuse de former à l’Église sa fille aînée, reprenait avec Dieu dans la solitude la lutte de prière et d’expiation commencée par la veuve de Clovis.
La joie d’avoir rompu un joug odieux rendit le pardon facile à sa grande âme ; dans son monastère de Poitiers, elle manifesta pour ces rois qu’elle tenait à distance un dévouement qui ne devait plus leur faire un seul jour défaut. C’est qu’à leur sort était lié celui de la France, cette patrie de sa vie surnaturelle où l’Homme-Dieu s’était révélé à son cœur, et qu’à ce titre elle aimait d’une partie de l’amour qu’elle portait au ciel, l’éternelle patrie. La paix, la prospérité de cette terre natale de son âme occupaient jour et nuit sa pensée. Survenait-il quelque amertume entre les princes, disent les récits contemporains, on la voyait trembler de tous ses membres a la seule crainte des dangers du pays. Elle écrivait selon leurs dispositions diverses à tous et chacun des rois, les adjurant de songer au salut de la nation ; à ses démarches pour écarter la guerre elle intéressait les principaux leudes. Elle imposait à sa communauté des veilles assidues, l’exhortant avec larmes à prier sans trêve ; quant à elle-même, les tourments qu’elle s’infligeait dans ce but sont inexprimables.
L’unique victoire ambitionnée de Radegonde était donc la paix entre les rois de la terre ; quand elle l’avait remportée dans sa lutte avec le Roi du ciel, son allégresse redoublait au service du Seigneur, et la tendresse qu’elle ressentait pour ses auxiliaires dévouées, les moniales de Sainte-Croix, trouvait à peine d’expression suffisante : « Vous les filles de mon choix, répétait-elle, mes yeux, ma vie, mon doux repos, ma félicité, vivez avec moi de telle sorte en ce siècle, que nous nous retrouvions dans le bonheur de l’autre ». Mais combien cet amour lui était rendu !
« Par le Dieu du ciel, c’est la vérité que tout en elle reflétait la splendeur de l’âme ». Cri spontané et plein de grâce de sa fille Baudonivie, auquel fait écho la voix plus grave de l’évêque historien, Grégoire de Tours, attestant la permanence jusque dans le trépas de la surnaturelle beauté de la sainte ; éclat d’en haut qui purifiait autant qu’il retenait les cœurs, qui fixait l’inconstance voyageuse de l’italien Venance Fortunat appelait sur son propre front l’auréole des Saints avec l’onction des Pontifes, et lui inspirait ses plus beaux chants.
Comment n’eût-elle pas réfléchi la lumière de Dieu, celle qui, tournée vers lui dans une contemplation ininterrompue, redoublait de désirs à mesure que la fin de l’exil approchait ? Ni les reliques des Saints, qu’elle avait tant recherchées parce qu’elles lui parlaient de la vraie patrie, ni son plus cher trésor, la Croix du Seigneur, ne lui suffisaient plus : c’était le Seigneur même qu’elle eût voulu ravir au trône de sa majesté, pour le faire habiter visiblement ici-bas.
Faisait-elle diversion à ses soupirs sans fin, c’était pour exciter dans les autres les mêmes aspirations, le même besoin du rayon céleste. Elle exhortait ses filles à ne rien négliger des divines connaissances, leur expliquant avec sa science profonde et son amour de mère les difficultés des Écritures. Comme elle multipliait dans le même but pour la communauté les lectures saintes : « Si vous ne comprenez pas, disait-elle, interrogez ; que craignez-vous de chercher la lumière de vos âmes ? » Puis, insistant : « Moissonnez, moissonnez le froment du Seigneur ; car, je vous le dis en vérité , vous n’aurez plus longtemps à le faire : moissonnez , car l’heure approche où vous voudrez rappeler à vous ces jours qui vous sont donnés présentement, et vos regrets ne les ramèneront pas ».
Et la pieuse narratrice à qui nous devons ces détails d’une intimité si vivante et si suave, poursuit en effet : « Il est venu trop tôt ce temps dont notre indolence d’alors écoutait si tièdement l’annonce. L’oracle s’est réalisé pour nous, qui dit : Je vous enverrai la famine sur la terre, famine non du pain ni de l’eau, mais de la divine parole. Car bien qu’on nous lise encore ses conférences d’autrefois, elle s’est tue cette voix qui ne cessait pas, elles sont fermées ces lèvres toujours prêtes aux sages conseils, aux douces effusions. Quelle expression, quels traits, ô Dieu très bon, quelle attitude vous lui aviez donnés ! Non, personne ne pourra jamais le décrire. Vrai supplice, que ce souvenir ! Cet enseignement, cette grâce, ce visage, ce maintien, cette science, cette piété, cette bonté, cette douceur, où les chercher maintenant ? »
Douleur touchante, toute à l’honneur des enfants et de la mère, mais qui ne pouvait retarder pour celle-ci la récompense. Le matin des ides d’août de l’année 587, au milieu des lamentations qui s’élevaient de Sainte-Croix, un ange avait été entendu, disant à d’autres dans les hauteurs : « Laissez-la encore, car les pleurs de ses filles sont montés jusqu’à Dieu ». Mais ceux qui portaient Radegonde avaient répondu : « Il est trop tard, elle est déjà en paradis ».
L’exil a pris fin ; l’éternelle possession succède au désir ; le ciel entier resplendit des feux de la pierre précieuse qui vient d’enrichir le diadème de l’Époux. O Radegonde, la Sagesse de Dieu, qui récompense vos travaux à cette heure, vous a conduite par des voies admirables. Votre héritage devenu, selon l’expression du prophète, comme le lion de la forêt semant autour de vous la mort, votre captivité bientôt loin du sol natal : qu’était-ce que les moyens de l’amour vous retirant des cavernes des lions, des retraites des léopards, où les faux dieux avaient retenu vos premiers ans ? L’épreuve devait vous suivre aussi sur la terre étrangère ; mais la lumière d’en haut, révélée à votre âme, l’avait stabilisée. En vain un roi puissant voulut vous faire partager avec lui son trône ; vous fûtes reine, mais pour le Christ dont la bonté daignait confier à votre maternité ce royaume de France qui est à lui avant d’être à nul prince. Pour lui vous l’avez aimée, cette terre devenue vôtre par le droit de l’Épouse à qui le sceptre de l’Époux appartient ; pour lui cette nation, sur laquelle vous présagiez ses desseins glorieux, a eu sans compter vos travaux, vos indicibles macérations, vos prières et vos larmes.
O vous qui, comme le Christ est toujours notre Roi, restez aussi toujours notre Reine, ramenez à lui le cœur des Francs que de néfastes errements ont découronné de leur gloire, en faisant que leur glaive ne soit plus celui du soldat de Dieu. Gardez entre toutes votre ville de Poitiers, qui vous honore d’un culte si spécial en la compagnie de son grand Hilaire. Bénissez vos filles de Sainte-Croix, toujours fidèles à vos grands souvenirs, toujours prouvant la puissance de la tige féconde qui, par delà tant de siècles et de ruines, n’a point cessé de produire ses fleurs et ses fruits. Montrez-nous à chercher le Seigneur, à le rencontrer dans son Sacrement, dans les reliques de ses Saints, dans ses membres souffrants sur terre ; que tout chrétien apprenne de vous à aimer.
Sainte Claire vierge
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. La vierge Claire naquit d’une famille illustre, à Assise, en Ombrie. A l’exemple de saint François, qui était de la même ville, elle distribua et convertit tous ses biens en aumônes et secours aux pauvres. Fuyant le tumulte du siècle, elle se rendit dans l’église de la Portioncule, où le même Saint lui coupa les cheveux. Ses parents firent tous leurs efforts pour la ramener dans le monde ; mais elle y opposa une ferme résistance. Conduite par saint François à l’église de Saint-Damien, elle s’associa plusieurs compagnes et institua ainsi elle-même une communauté de religieuses consacrées à Dieu, dont elle n’accepta le gouvernement que pour céder aux saintes importunités du Bienheureux. Elle exerça pendant quarante-deux ans la charge de supérieure, et se montra admirable par sa sollicitude, sa prudence et le soin qu’elle prit de maintenir dans sa communauté la parfaite observance des règles et des statuts de l’Ordre. Sa vie, en effet, était pour ses sœurs un enseignement et un exemple, d’où elles apprirent à régler leur vie.
Cinquième leçon. Afin de fortifier l’esprit en soumettant la chair, elle avait pour lit la terre nue ou des sarments, et pour oreiller un dur morceau de bois. Une seule tunique et un manteau d’étoffe rude et grossière lui suffisaient ; un âpre cilice ne quittait point sa chair. Telle était son abstinence que, pendant un temps assez long, elle ne goûta aucun aliment corporel, trois jours par semaine ; se restreignant les autres jours à une si petite quantité de nourriture, que ses sœurs s’étonnaient qu’elle pût subsister. Avant de tomber malade, elle s’imposait deux carêmes chaque année, sa seule réfection consistant alors en du pain et de l’eau. Adonnée aux veilles et assidue à l’oraison, elle passait dans ce saint exercice la plupart des jours et des nuits. Quand, éprouvée par de longues infirmités, elle ne pouvait se lever d’elle-même pour se livrer au labeur matériel, Claire se soulevait avec l’aide de ses sœurs, puis, le dos appuyé, travaillait des mains pour ne pas demeurer oisive, même dans ses maladies. Son amour passionné de la pauvreté lui fit constamment refuser les biens que Grégoire IX lui offrait pour le soutien de sa communauté.
Sixième leçon. Des miracles nombreux et variés répandirent l’éclat de sa sainteté. A l’une des sœurs de son monastère, elle rendit l’usage de la parole, guérit une seconde de sa surdité, et en délivra d’autres de la fièvre, d’une enflure d’hydropisie, d’une fistule douloureuse et de diverses maladies qui les accablaient. Un frère de l’Ordre des Mineurs lui dut de recouvrer la raison. L’huile étant venue à manquer totalement dans le monastère, Claire prit une cruche, la lava, et tout à coup ce vase se trouva rempli d’huile par un miracle de la divine bonté. Elle multiplia la moitié d’un pain, de manière à ce qu’il y en eût assez pour cinquante sœurs. Les Sarrasins, assiégeant Assise, s’efforçaient d’envahir le couvent de Claire : la Sainte, toute malade qu’elle était, se fit porter à l’entrée de la maison, tenant elle-même le vase où était renfermé le très saint sacrement de l’Eucharistie ; là, elle adressa à Dieu cette prière : « Seigneur, ne livrez pas aux bêtes féroces des âmes qui vous louent ; protégez vos servantes, que vous avez rachetées de votre sang précieux. » Pendant qu’elle priait, on entendit cette parole : « Moi, je vous garderai toujours. » En effet, une partie des Sarrasins prit la fuite, et ceux d’entre eux qui étaient déjà montés sur les murailles furent aveuglés et tombèrent à la renverse. Enfin cette Vierge, à ses derniers moments, fut visitée par un chœur de bienheureuses Vierges vêtues de blanc parmi lesquelles s’en distinguait une surpassant en beauté toutes les autres. Alors, munie de la sainte Eucharistie et enrichie par Innocent IV de l’indulgence plénière, elle rendit son âme à Dieu, la veille des ides d’août. Les nombreux miracles qui la glorifièrent après sa mort, déterminèrent le Pape Alexandre IV à la mettre au nombre des saintes Vierges.
Au troisième nocturne. Du Commun.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Homilia 12 in Evang.
Septième leçon. Je vous recommande souvent, mes très chers frères, de fuir le mal et de vous préserver de la corruption du monde ; mais aujourd’hui la lecture du saint Évangile m’oblige à vous dire de veiller avec beaucoup de soin à ne pas perdre le mérite de vos bonnes actions. Prenez garde que vous ne recherchiez dans le bien que vous faites, la faveur ou l’estime des hommes, qu’il ne s’y glisse un désir d’être loué, et que ce qui paraît au dehors ne recouvre un fond vide de mérite et peu digne de récompense. Voici que notre Rédempteur nous parle de dix vierges, il les nomme toutes vierges et cependant toutes ne méritèrent pas d’être admises au séjour de la béatitude, car tandis qu’elles espéraient recueillir de leur virginité une gloire extérieure, elles négligèrent de mettre de l’huile dans leurs vases.
Huitième leçon. Il nous faut d’abord examiner ce qu’est le royaume des cieux, ou pourquoi il est comparé à dix vierges, et encore quelles sont les vierges prudentes et les vierges folles. Puisqu’il est certain qu’aucun réprouvé n’entrera dans le royaume des cieux, pourquoi nous dit-on qu’il est semblable à des vierges parmi lesquelles il y en a de folles ? Mais nous devons savoir que l’Église du temps présent est souvent désignée dans le langage sacré sous le nom de royaume des cieux ; d’où vient que le Seigneur dit en un autre endroit : « Le Fils de l’homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son royaume tous les scandales ». Certes, ils ne pourraient trouver aucun scandale à enlever, dans ce royaume de la béatitude, où se trouve la plénitude de la paix.
Neuvième leçon. L’âme humaine subsiste dans un corps doué de cinq sens. Le nombre cinq, multiplié par deux, donne celui de dix. Et parce que la multitude des fidèles comprend l’un et l’autre sexe, la sainte Église est comparée à dix vierges. Comme, dans cette Église, les méchants se trouvent mêlés avec les bons et ceux qui seront réprouvés avec les élus, ce n’est pas sans raison qu’on la dit semblable à des vierges, dont les unes sont sages et les autres insensées. Il y a en effet, beaucoup de personnes chastes qui veillent sur leurs passions quant aux choses extérieures et sont portées par l’espérance vers les biens intérieurs ; elles mortifient leur chair et aspirent de toute l’ardeur de leur désir vers la patrie d’en haut ; elles recherchent les récompenses éternelles, et ne veulent pas recevoir pour leurs travaux de louanges humaines : celles-ci ne mettent assurément pas leur gloire dans les paroles des hommes, mais la cachent au fond de leur conscience. Et il en est aussi plusieurs qui affligent leur corps par l’abstinence, mais attendent de cette abstinence même des applaudissements humains.
L’année même où, préalablement à tout projet de réunir des fils, saint Dominique fondait le premier établissement des Sœurs de son Ordre, le compagnon destiné du ciel au père des Prêcheurs recevait du Crucifix de Saint-Damien sa mission par ces mots : « Va, François, réparer ma maison qui tombe en ruines ». Et le nouveau patriarche inaugurait son œuvre en préparant, comme Dominique, à ses futures filles l’asile sacré où leur immolation obtiendrait toute grâce à l’Ordre puissant qu’il devait fonder. Sainte-Marie de la Portioncule, berceau des Mineurs, ne devait qu’après Saint-Damien, maison des Pauvres-Dames, occuper la pensée du séraphin d’Assise. Ainsi une deuxième fois dans ce mois], l’éternelle Sagesse veut-elle nous montrer que tout fruit de salut, qu’il semble provenir de la parole ou de l’action, procède premièrement de la contemplation silencieuse.
Claire fut pour François l’aide semblable à lui-même dont la maternité engendra au Seigneur cette multitude d’héroïques vierges, d’illustres pénitentes, que l’Ordre séraphique compta bientôt sous toutes les latitudes, venant à lui des plus humbles conditions comme des marches du trône.
Dans la nouvelle chevalerie du Christ, la Pauvreté, que le père des Mineurs avait choisie pour Dame, était aussi la souveraine de celle que Dieu lui avait donnée pour émule et pour fille. Suivant jusqu’aux dernières extrémités l’Homme-Dieu humilié et dénué pour nous, elle-même pourtant déjà se sentait reine avec ses sœurs au royaume des cieux. Dans le petit nid de son dénuement, répétait-elle avec amour, quel joyau d’épouse égalerait jamais la conformité avec le Dieu sans nul bien que la plus pauvre des mères enserra tout petit de vils langes en une crèche étroite ! Aussi la vit-on défendre intrépidement, contre les plus hautes interventions, ce privilège de la pauvreté absolue dont la demande avait fait tressaillir le grand Pape Innocent III, dont la confirmation définitive, obtenue l’avant-veille de la mort delà sainte, apparut comme la récompense ambitionnée de quarante années de prières et de souffrances pour l’Église de Dieu.
La noble fille d’Assise avait justifié la prophétie qui, soixante ans plus tôt, l’annonçait à sa pieuse mère Hortulana comme devant éclairer le monde ; bien inspiré avait été le choix du nom qu’on lui donnait à sa naissance « Oh ! comme puissante fut cette clarté de la vierge, s’écrie dans la bulle de sa canonisation le Pontife suprême ! comme pénétrants furent ses rayons ! Elle se cachait au plus profond du cloître, et son éclat, transperçant tout, remplissait la maison de Dieu ». De sa pauvre solitude qu’elle ne quitta jamais, le nom seul de Claire semblait porter partout la grâce avec la lumière, et fécondait au loin pour Dieu et son père saint François les cités.
Vaste comme le monde, où se multipliait l’admirable lignée de sa virginité, son cœur de mère débordait d’ineffable tendresse pour ces filles qu’elle n’avait jamais vues. A ceux qui croient que l’austérité embrassée pour Dieu dessèche l’âme, citons ces lignes de sa correspondance avec la Bienheureuse Agnès de Bohême. Fille d’Ottocare Ier, Agnès avait répudié pour la bure d’impériales fiançailles et renouvelait à Prague les merveilles de Saint-Damien : « O ma Mère et ma fille, lui disait notre sainte, si je ne vous ai pas écrit aussi souvent que l’eût désiré mon âme et la vôtre, n’en soyez point surprise : comme vous aimaient les entrailles de votre mère, ainsi je vous chéris ; mais rares sont les messagers, grands les périls des routes. Aujourd’hui que l’occasion m’en est présentée, mon allégresse est entière, et je me conjouis avec vous dans la joie du Saint-Esprit. Comme la première Agnès s’unit à l’Agneau immaculé, ainsi donc vous est-il donné, ô fortunée, de jouir de cette union, étonnement des cieux, avec Celui dont le désir ravit toute âme, dont la bonté est toute douceur, dont la vision fait les bienheureux, lui la lumière de l’éternelle lumière, le miroir sans nulle tache ! Regardez-vous dans ce miroir, ô Reine, ô Épouse ! Sans cesse, à son reflet, relevez vos charmes ; au dehors, au dedans, ornez-vous des vertus, parez comme il convient la fille et l’épouse du Roi suprême : ô bien-aimée, les yeux sur ce miroir, de quelles délices il vous sera donné de jouir en la divine grâce !... Souvenez-vous cependant de votre pauvre Mère, et sachez que pour moi j’ai gravé à jamais votre bienheureux souvenir en mon cœur ». La famille franciscaine n’était pas seule à bénéficier d’une charité qui s’étendait à tous les nobles intérêts de ce monde. Assise, délivrée des lieutenants de Frédéric II et de la horde sarrasine à la solde de l’excommunié, comprenait quel rempart est une sainte pour sa patrie de la terre. Mais c’étaient surtout les princes de la sainte Église, c’était le Vicaire du Christ, que le ciel aimait à voir éprouver la puissance toute d’humilité, l’ascendant mystérieux dont il plaisait au Seigneur de douer son élue. François, le premier, ne lui avait-il pas, dans un jour de crise comme en connaissent les saints, demandé direction et lumière pour son âme séraphique ? De la part des anciens d’Israël arrivaient à la vierge, qui n’avait pas trente ans alors, des messages de cette sorte : « A sa très chère sœur en Jésus-Christ, à sa mère, Dame Claire servante du Christ, Hugolin d’Ostie, évêque indigne et pécheur. Depuis l’heure où il a fallu me priver de vos saints entretiens, m’arracher à cette joie du ciel, une telle amertume de cœur fait couler mes larmes que, si je ne trouvais aux pieds de Jésus la consolation que ne refuse jamais son amour, mon esprit en arriverait à défaillir et mon âme à se fondre. Où est la glorieuse allégresse de cette Pâque célébrée en votre compagnie et en celle des autres servantes du Christ ?... Je me savais pécheur ; mais au souvenir de la suréminence de votre vertu, ma misère m’accable, et je me crois indigne de retrouver jamais cette conversation des saints, si vos larmes et vos prières n’obtiennent grâce pour mes péchés. Je vous remets donc mon âme ; à vous je confie mon esprit, pour que vous m’en répondiez au jour du jugement. Le Seigneur Pape doit venir prochainement à Assise ; puissé-je l’accompagner et vous revoir ! Saluez ma sœur Agnès (c’était la sœur même de Claire et sa première fille en Dieu) ; saluez toutes vos sœurs dans le Christ ».
Le grand cardinal Hugolin, âgé de plus de quatre-vingts ans, devenait peu après Grégoire IX. Durant son pontificat de quatorze années, qui fut l’un des plus glorieux et des plus laborieux du XIIIe siècle, il ne cessa point d’intéresser Claire aux périls de l’Église et aux immenses soucis dont la charge menaçait d’écraser sa faiblesse. Car, dit l’historien contemporain de notre sainte, « il savait pertinemment ce que peut l’amour, et que l’accès du palais sacré est toujours libre aux vierges : à qui le Roi des cieux se donne lui-même, quelle demande pourrait être refusée ? »
L’exil, qui après la mort de François s’était prolongé vingt-sept ans pour la sainte, devait pourtant finir enfin. Des ailes de feu, aperçues par ses filles au-dessus de sa tête et couvrant ses épaules, indiquaient qu’en elle aussi la formation séraphique était à son terme. A la nouvelle de l’imminence d’un tel départ intéressant toute l’Église, le Souverain Pontife d’alors, Innocent IV, était venu de Pérouse avec les cardinaux de sa suite. Il imposa une dernière épreuve à l’humilité de la sainte, en lui ordonnant de bénir devant lui les pains qu’on avait présentés à la bénédiction du Pontife suprême) ; le ciel, ratifiant l’invitation du Pontife et l’obéissance de Claire au sujet de ces pains, fit qu’à la bénédiction de la vierge, ils parurent tous marqués d’une croix.
La prédiction que Claire ne devait pas mourir sans avoir reçu la visite du Seigneur entouré de ses disciples, était accomplie. Le Vicaire de Jésus-Christ présida les solennelles funérailles qu’Assise voulut faire à celle qui était sa seconde gloire devant les hommes et devant Dieu. Déjà on commençait les chants ordinaires pour les morts, lorsqu’Innocent voulut prescrire qu’on substituât à l’Office des défunts celui des saintes vierges ; sur l’observation cependant qu’une canonisation semblable, avant que le corps n’eût même été confié à la terre, courrait risque de sembler prématurée, le Pontife laissa reprendre les chants accoutumés. L’insertion de la vierge au catalogue des Saints ne fut au reste différée que de deux ans.
O Claire, le reflet de l’Époux dont l’Église se pare en ce monde ne vous suffit plus ; c’est directement que vous vient la lumière. La clarté du Seigneur se joue avec délices dans le cristal de votre âme si pure, accroissant l’allégresse du ciel, donnant joie en ce jour à la vallée d’exil. Céleste phare dont l’éclat est si doux, éclairez nos ténèbres. Puissions nous avec vous, par la netteté du cœur, parla droiture de la pensée, par la simplicité du regard, affermir sur nous le rayon divin qui vacille dans l’âme hésitante et s’obscurcit de nos troubles, qu’écarte ou brise la duplicité d’une vie partagée entre Dieu et la terre.
Votre vie, ô vierge, ne fut pas ainsi divisée. La très haute pauvreté, que vous eûtes pour maîtresse et pour guide, préservait votre esprit de cette fascination de la frivolité qui ternit l’éclat des vrais biens pour nous mortels. Le détachement de tout ce qui passe maintenait votre œil fixé vers les éternelles réalités ; il ouvrait votre âme aux ardeurs séraphiques qui devaient achever de faire de vous l’émule de François votre père. Aussi, comme celle des Séraphins qui n’ont que pour Dieu de regards, votre action sur terre était immense ; et Saint-Damien, tandis que vous vécûtes, fut une des fermes bases sur lesquelles le monde vieilli put étayer ses ruines.
Daignez nous continuer votre secours. Multipliez vos filles, et maintenez-les fidèles à suivre les exemples qui feront d’elles, comme de leur mère, le soutien puissant de l’Église. Que la famille franciscaine en ses diverses branches s’échauffe toujours à vos rayons ; que tout l’Ordre religieux s’illumine à leur suave clarté. Brillez enfin sur tous, ô Claire, pour nous montrer ce que valent cette vie qui passe et l’autre qui ne doit pas finir.
IIIª q. 8 a. 1
Quaestio 8
Articulus 1
IIIª q. 8 a. 1 arg. 1 Ad primum sic proceditur. Videtur quod Christo, secundum quod est homo, non competat esse caput Ecclesiae. Caput enim influit sensum et motum in membra. Sensus autem et motus spiritualis, qui est per gratiam, non influitur nobis a Christo homine, quia, sicut dicit Augustinus, in XV de Trin., nec etiam Christus, secundum quod est homo, dat Spiritum Sanctum, sed solum inquantum est Deus. Ergo ei, secundum quod est homo, non competit esse caput Ecclesiae.
IIIª q. 8 a. 1 arg. 2 Praeterea, capitis non videtur esse aliud caput. Sed Christi, secundum quod est homo, caput est Deus, secundum illud I Cor. XI, caput Christi Deus. Ergo ipse Christus non est caput.
IIIª q. 8 a. 1 arg. 3 Praeterea, caput in homine est quoddam particulare membrum influentiam recipiens a corde. Sed Christus est universale principium totius Ecclesiae. Ergo non est Ecclesiae caput.
IIIª q. 8 a. 1 s. c. Sed contra est quod dicitur Ep. I, ipsum dedit caput super omnem Ecclesiam.
IIIª q. 8 a. 1 co. Respondeo dicendum quod, sicut tota Ecclesia dicitur unum corpus mysticum per similitudinem ad naturale corpus hominis, quod secundum diversa membra habet diversos actus, ut apostolus docet, Rm. XII et I Cor. XII; ita Christus dicitur caput Ecclesiae secundum similitudinem humani capitis. In quo tria possumus considerare, scilicet ordinem, perfectionem et virtutem. Ordinem, quia caput est prima pars hominis, incipiendo a superiori. Et inde est quod omne principium consuevit vocari caput, secundum illud Jr. II, ad omne caput viae posuisti lupanar tibi. Perfectionem autem, quia in capite vigent omnes sensus et interiores et exteriores, cum in ceteris membris sit solus tactus. Et inde est quod dicitur Is IX, senex et honorabilis ipse est caput. Virtutem vero, quia virtus et motus ceterorum membrorum, et gubernatio eorum in suis actibus, est a capite, propter vim sensitivam et motivam ibi dominantem. Unde et rector dicitur caput populi, secundum illud I R. XV, cum esses parvulus in oculis tuis, caput in tribubus Israel factus es. Haec autem tria competunt Christo spiritualiter. Primo enim, secundum propinquitatem ad Deum gratia eius altior et prior est, etsi non tempore, quia omnes alii acceperunt gratiam per respectum ad gratiam ipsius, secundum illud Rm. VIII, quos praescivit, hos et praedestinavit conformes fieri imaginis filii sui, ut sit ipse primogenitus in multis fratribus. Secundo vero, perfectionem habet quantum ad plenitudinem omnium gratiarum, secundum illud Jn. I, vidimus eum plenum gratiae et veritatis, ut supra ostensum est. Tertio, virtutem habuit influendi gratiam in omnia membra Ecclesiae, secundum illud Jn. I, de plenitudine eius omnes accepimus. Et sic patet quod convenienter dicitur Christus caput Ecclesiae.
IIIª q. 8 a. 1 ad 1 Ad primum ergo dicendum quod dare gratiam aut Spiritum Sanctum convenit Christo secundum quod Deus, auctoritative, sed instrumentaliter ei convenit secundum quod est homo, inquantum scilicet eius humanitas fuit instrumentum divinitatis eius. Et ita actiones ipsius ex virtute divinitatis fuerunt nobis salutiferae, utpote gratiam in nobis causantes, et per meritum et per efficientiam quandam. Augustinus autem negat Christum, secundum quod est homo, dare Spiritum Sanctum per auctoritatem. Instrumentaliter autem, sive ministerialiter, etiam alii sancti dicuntur dare Spiritum Sanctum, secundum illud Ga. III, qui tribuit vobis Spiritum Sanctum, et cetera.
IIIª q. 8 a. 1 ad 2 Ad secundum dicendum quod in metaphoricis locutionibus non oportet attendi similitudinem quantum ad omnia, sic enim non esset similitudo, sed rei veritas. Capitis igitur naturalis non est caput aliud, quia corpus humanum non est pars alterius corporis. Sed corpus similitudinarie dictum, idest aliqua multitudo ordinata, est pars alterius multitudinis, sicut multitudo domestica est pars multitudinis civilis. Et ideo paterfamilias, qui est caput multitudinis domesticae, habet super se caput rectorem civitatis. Et per hunc modum nihil prohibet caput Christi esse Deum, cum tamen ipse sit caput Ecclesiae.
IIIª q. 8 a. 1 ad 3 Ad tertium dicendum quod caput habet manifestam eminentiam respectu exteriorum membrorum, sed cor habet quandam influentiam occultam. Et ideo cordi comparatur Spiritus Sanctus, qui invisibiliter Ecclesiam vivificat et unit, capiti comparatur Christus, secundum visibilem naturam, qua homo hominibus praefertur.
Articulus 2
IIIª q. 8 a. 2 arg. 1 Ad secundum sic proceditur. Videtur quod Christus non sit caput hominum quantum ad corpora. Christus enim dicitur caput Ecclesiae inquantum influit spiritualem sensum et motum gratiae in Ecclesiam. Sed huius spiritualis sensus et motus capax non est corpus. Ergo non est caput hominum secundum corpora.
IIIª q. 8 a. 2 arg. 2 Praeterea, secundum corpora communicamus cum brutis. Si ergo Christus esset caput hominum quantum ad corpora, sequeretur quod etiam esset caput brutorum animalium. Quod est inconveniens.
IIIª q. 8 a. 2 arg. 3 Praeterea, Christus corpus suum ab aliis hominibus traxit, ut patet Mt. I et Lc. III. Sed caput est primum inter cetera membra, ut dictum est. Ergo Christus non est caput Ecclesiae quantum ad corpora.
IIIª q. 8 a. 2 s. c. Sed contra est quod dicitur Ph. III, reformabit corpus humilitatis nostrae, configuratum corpori claritatis suae.
IIIª q. 8 a. 2 co. Respondeo dicendum quod corpus humanum habet naturalem ordinem ad animam rationalem, quae est propria forma eius et motor. Et inquantum quidem est forma eius, recipit ab anima vitam et ceteras proprietates convenientes humano corpori secundum suam speciem. Inquantum vero anima est motor corporis, corpus instrumentaliter servit animae. Sic ergo dicendum quod habet vim influendi Christi humanitas inquantum est coniuncta Dei verbo, cui corpus unitur per animam, ut supra dictum est. Unde tota Christi humanitas, secundum scilicet animam et corpus, influit in homines et quantum ad animam et quantum ad corpus, sed principaliter quantum ad animam; secundario quantum ad corpus. Uno modo, inquantum membra corporis exhibentur arma iustitiae in anima existenti per Christum, ut apostolus dicit, Rm. VI. Alio modo, inquantum vita gloriae ab anima derivatur ad corpus, secundum illud Rm. VIII, qui suscitavit Iesum a mortuis, vivificabit et mortalia corpora vestra, propter inhabitantem Spiritum eius in vobis.
IIIª q. 8 a. 2 ad 1 Ad primum ergo dicendum quod sensus spiritualis gratiae non pervenit quidem ad corpus primo et principaliter, sed secundario et instrumentaliter, ut dictum est.
IIIª q. 8 a. 2 ad 2 Ad secundum dicendum quod corpus animalis bruti nullam habitudinem habet ad animam rationalem, sicut habet corpus humanum. Et ideo non est simile.
IIIª q. 8 a. 2 ad 3 Ad tertium dicendum quod, licet Christus traxerit materiam corporis ab aliis hominibus, vitam tamen immortalem corporis omnes homines trahunt ab ipso, secundum illud I Cor. XV, sicut in Adam omnes moriuntur, ita in Christo omnes vivificabuntur.
Articulus 3
IIIª q. 8 a. 3 arg. 1 Ad tertium sic proceditur. Videtur quod Christus non sit caput omnium hominum. Caput enim non habet relationem nisi ad membra sui corporis. Infideles autem nullo modo sunt membra Ecclesiae, quae est corpus Christi, ut dicitur Ep. I. Ergo Christus non est caput omnium hominum.
IIIª q. 8 a. 3 arg. 2 Praeterea, apostolus dicit, Ep. V, quod Christus tradidit semetipsum pro Ecclesia, ut ipse sibi exhiberet Ecclesiam gloriosam, non habentem maculam aut rugam aut aliquid huiusmodi. Sed multi sunt, etiam fideles, in quibus invenitur macula aut ruga peccati. Ergo nec erit omnium fidelium Christus caput.
IIIª q. 8 a. 3 arg. 3 Praeterea, sacramenta veteris legis comparantur ad Christum sicut umbra ad corpus, ut dicitur Col. II. Sed patres veteris testamenti sacramentis illis suo tempore serviebant, secundum illud He. VIII, exemplari et umbrae deserviunt caelestium. Non ergo pertinebant ad corpus Christi. Et ita Christus non est caput omnium hominum.
IIIª q. 8 a. 3 s. c. Sed contra est quod dicitur I Tm. IV, salvator omnium est, et maxime fidelium. Et I Jn. II, ipse est propitiatio pro peccatis nostris, non autem pro nostris tantum, sed etiam pro totius mundi. Salvare autem homines, aut propitiatorem esse pro peccatis eorum, competit Christo secundum quod est caput. Ergo Christus est caput omnium hominum.
IIIª q. 8 a. 3 co. Respondeo dicendum quod haec est differentia inter corpus hominis naturale et corpus Ecclesiae mysticum, quod membra corporis naturalis sunt omnia simul, membra autem corporis mystici non sunt omnia simul, neque quantum ad esse naturae, quia corpus Ecclesiae constituitur ex hominibus qui fuerunt a principio mundi usque ad finem ipsius; neque etiam quantum ad esse gratiae, quia eorum etiam qui sunt in uno tempore, quidam gratia carent postmodum habituri, aliis eam iam habentibus. Sic igitur membra corporis mystici non solum accipiuntur secundum quod sunt in actu, sed etiam secundum quod sunt in potentia. Quaedam tamen sunt in potentia quae nunquam reducuntur ad actum, quaedam vero quae quandoque reducuntur ad actum, secundum hunc triplicem gradum, quorum unus est per fidem, secundus per caritatem viae, tertius per fruitionem patriae. Sic ergo dicendum est quod, accipiendo generaliter secundum totum tempus mundi, Christus est caput omnium hominum, sed secundum diversos gradus. Primo enim et principaliter est caput eorum qui actu uniuntur sibi per gloriam. Secundo, eorum qui actu uniuntur sibi per caritatem. Tertio, eorum qui actu uniuntur sibi per fidem. Quarto vero, eorum qui sibi uniuntur solum potentia nondum ad actum reducta, quae tamen est ad actum reducenda, secundum divinam praedestinationem. Quinto vero, eorum qui in potentia sibi sunt uniti quae nunquam reducetur ad actum, sicut homines in hoc mundo viventes qui non sunt praedestinati. Qui tamen, ex hoc mundo recedentes, totaliter desinunt esse membra Christi, quia iam nec sunt in potentia ut Christo uniantur.
IIIª q. 8 a. 3 ad 1 Ad primum ergo dicendum quod illi qui sunt infideles, etsi actu non sint de Ecclesia, sunt tamen in potentia. Quae quidem potentia in duobus fundatur, primo quidem et principaliter, in virtute Christi, quae sufficiens est ad salutem totius humani generis; secundario, in arbitrii libertate.
IIIª q. 8 a. 3 ad 2 Ad secundum dicendum quod esse Ecclesiam gloriosam, non habentem maculam neque rugam, est ultimus finis, ad quem perducimur per passionem Christi. Unde hoc erit in statu patriae, non autem in statu viae, in quo, si dixerimus quia peccatum non habemus, nosmetipsos seducimus, ut dicitur I Jn. I. Sunt tamen quaedam, scilicet mortalia, quibus carent illi qui sunt membra Christi per actualem unionem caritatis. Qui vero his peccatis subduntur, non sunt membra Christi actualiter, sed potentialiter, nisi forte imperfecte, per fidem informem, quae unit Christo secundum quid et non simpliciter ut scilicet per Christum homo assequatur vitam gratiae; fides enim sine operibus mortua est, ut dicitur Jc. II. Percipiunt tamen tales a Christo quendam actum vitae, qui est credere, sicut si membrum mortificatum moveatur aliqualiter ab homine.
IIIª q. 8 a. 3 ad 3 Ad tertium dicendum quod sancti patres non insistebant sacramentis legalibus tanquam quibusdam rebus, sed sicut imaginibus et umbris futurorum. Idem autem est motus in imaginem, inquantum est imago, et in rem, ut patet per philosophum, in libro de memoria et reminiscentia. Et ideo antiqui patres, servando legalia sacramenta, ferebantur in Christum per fidem et dilectionem eandem qua et nos in ipsum ferimur. Et ita patres antiqui pertinebant ad idem corpus Ecclesiae ad quod nos pertinemus.
XIIème Dimanche après la Pentecôte
Introït
O Dieu, venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir : que mes ennemis, ceux qui cherchent à m’ôter la vie, soient confondus et couverts de honte. Qu’ils soient contraints de retourner en arrière et réduits à rougir, ceux qui méditent de me faire du mal.
Collecte
Dieu tout-puissant et miséricordieux, de la grâce de qui vient que vos fidèles vous servent comme il convient et d’une façon digne de louange ; accordez-nous, selon notre prière, de courir sans broncher dans la voie qui conduit aux biens que vous avez promis. Par notre Seigneur.
Épitre 2. Cor. 3, 4-9
Mes Frères, la confiance qui nous possède, c’est par Jésus-Christ que nous l’avons devant Dieu : non que nous soyons capables d’avoir une pensée par nous-mêmes comme de nous-mêmes, mais c’est Dieu qui nous en rend capables. C’est lui qui nous a rendus aptes à être les ministres de la nouvelle alliance selon l’Esprit et non la lettre ; car la lettre tue, mais l’Esprit vivifie. Que si le ministère de mort gravé en lettres sur la pierre a été accompagné d’une telle gloire que les fils d’Israël ne pouvaient regarder le visage de Moïse à cause de la gloire dont il rayonnait, laquelle néanmoins devait passer : combien le ministère de l’Esprit ne devra-t-il pas être plus glorieux ? Car si le ministère de la condamnation est entouré de gloire, le ministère qui justifie en aura bien davantage.
Évangile Lc. 10, 23-37
En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car je vous déclare que beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez et ne l’ont pas entendu. Et voilà qu’un docteur de la loi se leva pour le tenter, disant : Maître, que me faut-il faire pour posséder la vie éternelle ? Jésus lui dit : Qu’y a-t-il d’écrit dans la loi ? Comment lisez-vous ? Il répondit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces et de tout votre esprit ; et votre prochain comme vous-même. Jésus lui dit : Vous avez bien répondu ; faites cela, et vous vivrez. Mais lui, voulant faire paraître qu’il était juste, dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? Or Jésus, prenant la parole, dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba entre les mains des voleurs qui le dépouillèrent, et s’en allèrent après l’avoir couvert de coups, le laissant à demi mort. Or il arriva qu’un prêtre descendait par le même chemin, et l’ayant vu il passa outre. De même un lévite étant venu près du lieu, et le voyant, passa outre. Mais un Samaritain qui voyageait arriva près de lui, et, le voyant, fut ému de compassion. S’approchant donc, il banda ses blessures, versant dessus de l’huile et du vin ; et l’ayant mis sur son cheval, il le conduisit dans une hôtellerie où il prit soin de lui. Le lendemain il tira deux deniers qu’il donna à l’hôtelier en disant : Ayez soin de lui, et tout ce que vous dépenserez de plus, je vous le rendrai à mon retour. Lequel de ces trois vous parait avoir été le prochain de celui qui est tombé entre les mains des voleurs ? Le docteur répondit : Celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Allez donc, lui dit Jésus, et faites de même.
Offertoire
Moïse pria en présence du Seigneur, son Dieu, et il dit : Pourquoi Seigneur, vous irriter contre votre peuple ? Laissez fléchir votre colère ; souvenez-vous d’Abraham, d’Isaac et de Jacob à qui vous avez juré de donner une terre où coulent le lait et le miel. Et le Seigneur apaisé ne fit point à son peuple le mal dont il avait parlé.
Secrète
Regardez favorablement, nous vous en prions, Seigneur, l’offrande que nous vous présentons sur les sacrés autels ; qu’en nous obtenant l’indulgence, elle rende honneur à votre Nom.
Postcommunion
Regardez favorablement, nous vous en prions, Seigneur, l’offrande que nous vous présentons sur les sacrés autels ; qu’en nous obtenant l’indulgence, elle rende honneur à votre Nom.
ÉPITRE
Les promesses vers lesquelles la dernière partie de la Collecte élevait nos pensées se dessinent dans l’Épître. Les quelques lignes qu’on vient d’entendre paraissent, il est vrai, s’appliquer seulement à la gloire du ministère apostolique. Mais la gloire des apôtres est celle de celui qu’ils annoncent ; et cette gloire unique, qui est la sienne, le Christ chef la communique dans l’unité à tous ses membres. Le rayonnement divin comme la vie divine s’échappent à la fois de cette tête sacrée par tous les canaux de la sainte Église ; s’ils arrivent aux chrétiens dans des proportions différentes, la différence ne vient pas de la nature diverse de ce rayonnement et de cette vie pour les uns ou les autres. Chaque membre de l’Homme-Dieu, dans son corps mystique, est appelé à se faire à lui-même son degré de capacité pour la gloire : non sans doute, comme le dit l’Apôtre, que nous soyons capables d’avoir, de notre fonds, même une pensée ; mais quelle diversité ne se rencontre pas dans la manière dont les hommes savent faire valoir en eux le fonds divin constitué par la grâce !
Oh ! si nous connaissions le don de Dieu ! si nous comprenions la dignité suréminente réservée, sous la loi d’amour, à tout homme de bonne volonté ! peut-être nos lâchetés céderaient enfin ; peut-être nos âmes s’éprendraient-elles de la noble ambition qui fait les saints. Du moins saurions-nous que l’humilité chrétienne, dont on nous parlait dans les dimanches précédents, n’est point l’abaissement vulgaire d’une âme dégénérée, mais l’entrée glorieuse dans la voie qui conduit par l’union divine au seul anoblissement véritable. Funeste inconséquence des hommes, qui, passionnés à bon droit pour la gloire, rétrécissent eux-mêmes leurs horizons dans les fumées de l’orgueil, et se laissent détourner par les hochets de la vanité de la recherche des honneurs que leur réservait dès ce monde, sous l’œil de Dieu et de ses saints, la Sagesse éternelle !
Au nom donc de nos intérêts les plus chers, les mieux entendus, écoutons l’Apôtre et laissons-nous gagner par son céleste enthousiasme. Nous pénétrerons sa pensée davantage, en la suivant au delà du passage choisi pour Épître en ce Dimanche. Comme toujours, l’Église n’a pas de plus grand désir que de voir ses enfants continuer eux-mêmes, en dehors de la sainte Liturgie, les lectures forcément abrégées dans l’assemblée commune ; cette réflexion s’applique d’autant mieux aujourd’hui, que la seconde lettre aux Corinthiens s’offre à nous pour la première et la dernière fois dans cette partie de l’année.
Quelle est donc cette gloire du Testament nouveau dont la grandeur fait tressaillir l’Apôtre, et près de laquelle celle de l’ancien s’éclipse tellement à ses yeux ? Certes, pourtant, l’alliance du Sinaï ne fut pas sans splendeur. Jamais la majesté, la toute-puissance et la sainteté du Très-Haut ne s’étaient manifestées à la fois comme au jour où, rassemblant au pied de cette montagne fameuse les descendants des douze fils de Jacob devenus un peuple immense, il renouvela miséricordieusement avec eux tous le pacte conclu avec leurs pères et leur donna sa loi dans l’appareil redoutable décrit au livre de l’Exode. Mais cette loi, gravée par le doigt de Dieu sur la pierre, ne l’était point pour cela dans les cœurs ; et sa sainteté n’empêchait pas le péché qu’elle condamnait de régner au fond des âmes Moïse, qui l’apportait, descendait de l’auguste montagne resplendissant des rayons mêmes de la Divinité ; mais le rayonnement qui s’échappait du front du chef d’Israël, ne devait pas se communiquer au peuple qu’il avait à conduire ; il lui restait personnel, non moins que la faveur qu’il avait eue de traiter face à face avec Dieu ; il disparut avec lui, marquant par sa durée transitoire le caractère de ce ministère qui devait cesser à l’avènement du Messie, comme la lumière empruntée qui brille durant la nuit s’efface d’elle-même à l’arrivée du jour. Et comme pour mieux marquer que le temps n’était pas venu encore où Dieu manifesterait directement sa gloire, la vue des Juifs du Sinaï se trouvant impuissante à porter l’éclat de la face de Moïse, celui ci dut désormais voiler son visage, quand il voulut parler à son peuple. C’est qu’en effet, tout emprunté qu’il fût, l’éclat de son front représentait la gloire de l’alliance future dont les splendeurs étaient appelées à rayonner, non plus sans doute extérieurement, mais dans nos cœurs à tous, en nous montrant la lumière même de Dieu sur la face du Christ Jésus] : lumière vivante et vivifiante qui n’est autre que le Verbe divin, la Sagesse du Père, et que l’énergie des sacrements, aidée de la contemplation et de l’amour, fait passer de l’humanité de notre Chef adoré au plus intime des âmes.
Ce Dimanche, nous le verrons, doit ramener encore le souvenir de Moïse ; mais là est bien pour le chef hébreu le secret de sa vraie et de sa durable grandeur. De même qu’Abraham fut plus grand dans la postérité spirituelle issue de sa foi que dans sa race selon la chair, la gloire de Moïse est moins d’être resté quarante années durant à la tête du peuple ancien, que d’avoir représenté pleinement dans sa personne le rôle du Christ-Roi et les prérogatives du nouveau peuple. Le gentil est délivré de la loi de la crainte et du péché par la loi de la grâce qui non seulement déclare, mais donne la justice ; le gentil, devenu l’enfant de Dieu, traite avec lui dans la liberté qui vient de l’Esprit d’amour. Mais il n’a pas de type plus parfait, sous l’ancienne alliance, que le législateur même d’Israël trouvant grâce devant le Seigneur au point d’être admis à la contemplation de sa gloire, et s’entretenant avec lui familièrement dans les sentiments d’une admirable confiance, comme l’ami fait avec son ami. De même que le Seigneur se montrait à lui directement, autant qu’il se peut pour un homme ici-bas, et sans intermédiaire de représentations figurées, Moïse, quand il allait vers Dieu, découvrait son visage voilé dans les autres temps comme nous avons dit. Même aujourd’hui, le juif s’obstine à garder entre lui et le Christ ce voile qui est tombé pour le reste du monde ; mais le chrétien, possédé de la sainte audace dont parle l’Apôtre, écarte aussi pour aller à son Dieu les intermédiaires, et rejette loin de lui tous les voiles des figures. Aussi, dit saint Paul, contemplant à découvert la gloire du Seigneur dans le miroir de son Christ, nous sommes transformés de clarté en clarté par son Esprit-Saint dans la même image, devenant d’autres christs, semblables comme Jésus-Christ à Dieu son Père.
Ainsi est accomplie la volonté de ce Père souverain pour la sanctification des élus. Dieu se retrouve en ces prédestinés devenus conformes, dans la belle lumière divine, à l’image de son Fils. Il peut redire pour chacun d’eux la parole du Jourdain et du Thabor : Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui j’ai mis mes complaisances. Il fait d’eux son vrai temple], réalisant la parole qu’il avait dite autrefois : « J’habiterai en eux et je marcherai dans leur compagnie. De l’Orient et de l’Occident, de l’Aquilon et du Midi ils viendront à moi, et je les recevrai ; je serai leur père, et ils seront mes fils et mes filles ».
Telles sont les promesses dont l’accomplissement doit nous exciter, dit l’Apôtre, à parfaire l’œuvre de notre sanctification dans la plus exacte pureté du corps et de l’âme, dans la crainte et l’amour. Telle est cette gloire du Testament nouveau, cette gloire de l’Église et de toute âme chrétienne, qui dépasse immensément les splendeurs de l’ancienne alliance et le rayonnement de la face de Moïse. Quoique ayant ce trésor ici-bas en des vases d’argile, nous ne devons pas pour cela défaillir, mais bien plutôt nous réjouir de cette faiblesse qui relève en nous la vertu de Dieu, et mettre à profit nos misères et la mort même pour manifester davantage la vie du Seigneur Jésus dans notre chair mortelle. Qu’importe à notre foi et à nos espérances, si en nous l’homme extérieur s’en va et tombe en ruines, quand l’intérieur se renouvelle de jour en jour ? La souffrance légère et passagère du moment produit en nous un poids éternel de gloire. Contemplons donc, non ce qui se voit, mais l’invisible ; car ce qui se voit passe, mais l’invisible est éternel.
ÉVANGILE.
Le Docteur des nations exaltait la gloire du Testament nouveau dans l’Épître. Celui dont Paul n’était que le serviteur, l’Homme-Dieu, nous révèle dans l’Évangile la perfection de cette loi glorieuse qu’il est venu donner au monde. Et comme pour renouer en quelque sorte les enseignements de sa bouche divine à la parole de son Apôtre, et justifier l’enthousiasme de celui-ci, c’est dans le tressaillement de son âme très sainte elle-même qu’après avoir remercié de ces grandes choses le Père souverain, il s’écrie en se tournant vers ses disciples : Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez !
C’était la pensée que devait exprimer à son tour le chef du collège apostolique, en parlant de la joie inénarrable et glorieuse qu’apportait cette alliance nouvelle où la réalité remplaçait les figures. Dans sa première Épître aux élus de l’Esprit-Saint dispersés par le monde, Pierre redit de même, après Celui qui l’a établi le vicaire de son amour, les aspirations -non satisfaites des justes de l’ancienne alliance, de ces hommes si grands dans la foi dont Paul, son frère, décrit ailleurs les héroïques combats et les sublimes vertus. Il célèbre en accents inspirés ces prédestinés de l’Église de l’attente, l’âme remplie de la pensée des grâces futures, supputant les années, scrutant les temps dans la longue nuit, bien qu’ils sussent que la vue tant désirée des mystères du salut n’était point pour eux, et que leur mission fût d’annoncer pour d’autres, dans leurs prophéties, les gloires de l’avenir.
Mais quels sont ces rois dont les désirs s’unirent alors, d’après l’Évangile, aux aspirations des prophètes ? Sans parler des saints personnages à qui les honneurs d’un trône terrestre ne purent faire perdre de vue l’objet des espérances du monde, n’étaient-ils pas rois en toute vérité, comme l’observent les Pères, ceux que saint Paul nous montre, en ces mêmes temps, vainqueurs des royaumes par la foi, plus forts que les armées, maîtres des lions, des éléments et d’eux-mêmes ? Supérieurs aux moqueries comme aux persécutions d’un monde qui n’était pas digne d’eux, on les vit, ces athlètes de la foi, promener dans les solitudes ou abriter dans les cavernes des montagnes l’amour indompté de leurs cœurs, et des espérances qui devaient, ils le savaient, n’être satisfaites qu’après leur mort et des siècles sans nombre.
Nous donc leurs fils, qu’ils attendaient pour entrer en part des biens que préparaient leurs angoisses et leurs aspirations, comprenons le bienfait du Seigneur ! Nous si petits par la vertu en face des pères de notre foi, et que pourtant l’avènement de l’Esprit d’amour a plus éclairés que ne le furent jamais les prophètes, en nous donnant la possession des mystères mêmes qu’ils annonçaient : comment ne sentirions-nous pas l’obligation qui s’impose à nous de reconnaître par la sainteté de toute notre vie, par un amour ardent et généreux, les faveurs de celui qui nous a gratuitement appelés des ténèbres à son admirable lumière ? Ayant sur nos têtes une telle nuée de pareils témoins, laissons enfin là fardeaux et entraves, dégageons-nous, pour courir résolument dans la carrière, les yeux fixés sur l’auteur et le consommateur de la foi. Jésus-Christ aux délices qu’il pouvait choisir a préféré la croix, méprisant la honte, et, maintenant, il est assis à la droite de Dieu. Nous le savons plus sûrement que nous ne voyons les événements qui se passent sous nos veux ; car lui-même il est en nous sans cesse, par son Esprit, nous incorporant ses mystères.
L’illumination du saint baptême a produit dans nos âmes cette révélation du Seigneur Jésus qui pose le principe de la vie chrétienne, et dont l’Homme-Dieu félicitait ses disciples. Car c’était d’elle qu’il parlait, bien plus que de la vue extérieure de sa nature humaine commune aux Juifs ennemis et aux Apôtres. Le Docteur des nations le déclare suffisamment, quand il dit, écrivant après la transformation opérée dans ces derniers par l’Esprit sanctificateur : Si nous avons connu le Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant de cette sorte. C’est en nous en effet, et non plus dans les villes de Judée, qu’est maintenant le royaume de Dieu. La foi nous découvre le Christ habitant dans nos cœurs pour nous fonder dans la charité, pour croître en nous, en nous transformant dans lui-même, et nous remplir de la plénitude de Dieu. C’est l’œil fixé sur l’image divine rayonnant silencieusement dans son âme baptisée, que l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour, comme nous le disions, par la contemplation incessante, l’amour croissant, l’imitation persévérante, et parfaite à la fin, de son Créateur et Sauveur.
Combien il importe donc que nous laissions en nous libre expansion à la lumière surnaturelle de la foi, qu’aucun de nos actes, aucune pensée, aucun repli de nos cœurs n’échappe à son influence, à sa direction souveraine ! Dans les âmes fidèles, l’Esprit Paraclet fait sur ce point des prodiges ; l’épanouissement non contrarié des dons supérieurs de Sagesse et d’Intelligence arrive, dans les saints, à faire prédominer tellement la divine lumière, qu’auprès d’elle pour eux l’éclat du soleil est sans force. Quelquefois même l’Esprit dépasse, dans sa liberté toute-puissante, le développement régulier de ces dons communs à tous : l’âme, entraînée dans des régions supérieures aux voies ordinaires de la vie chrétienne, se voit plongée dans l’inscrutable abîme de la Sagesse ; elle s’y unit avec délices aux rayons qui descendent des sommets éternels, et, dans leur calme et radieuse simplicité embrassant tout, elle sent qu’elle possède le secret de toutes choses. En de certains moments, soulevée plus haut encore, bien au-dessus de la région des sens et du domaine de la raison, par delà tout intelligible, ainsi que s’exprime Denys l’Aréopagite, elle arrive à toucher de son aile éperdue le sommet même où réside dans son essence la lumière incréée, le faîte trois fois saint d’où elle s’échappe, pour se jouer jusqu’aux dernières limites de la création, par mille détours et mille traductions de sa divine splendeur. C’est alors qu’agissant miséricordieusement avec l’âme impuissante encore à porter directement sa gloire, l’éternelle Trinité l’enveloppe de ces ténèbres mystérieuses qu’ont signalées les Saints au point le plus élevé des ascensions mystiques : ténèbres augustes, retraite dernière de la Divinité pour les mortels, obscurité plus pénétrante que la lumière, nuit sacrée au silence éloquent ; sanctuaire où l’adoration absorbe l’âme, d’où sont bannies également la vision et la science, et dans lequel cependant l’intelligence et l’amour, agissant de concert par un mode ineffable, prennent possession des plus sublimes mystères de la théologie dans la simplicité, l’absolu et l’immuable qui les caractérisent en Dieu !
Sans doute, de telles faveurs ne sont connues que d’un petit nombre ; et la vertu la mieux établie, la fidélité la plus méritante ne donnent à personne le droit d’y prétendre. La perfection d’ailleurs n’y est point attachée. La foi qui dirige le juste suffit à lui faire apprécier la vie extérieure des sens pour ce qu’elle est, misérable et obscure ; et c’est facilement qu’avec le secours de la grâce ordinaire, il vit tout entier dans cette retraite intime de l’âme où il sait, sur la parole de son Dieu, que réside la Trinité sainte. Son cœur est un ciel où, caché en Dieu avec le Christ à qui vont toutes ses pensées, il donne sans cesse au Bien-Aimé la seule preuve d’amour qui ne trompe pas, la seule qu’ait réclamée le Seigneur : l’observation des commandements. C’est sans impatience et sans trouble, malgré ses désirs et l’ardeur de son espérance, qu’il attend cette révélation suprême du Christ sa vie qui le fera, au dernier jour, apparaître lui-même avec l’Homme-Dieu dans la gloire ; car sans le voir il sait qu’il l’aime, parce que sans le voir il croit en lui. Le développement toujours croissant des vertus dont il donne le spectacle au monde, montre mieux la puissance de la foi que ne peuvent faire les manifestations merveilleuses dont nous parlions, et dans lesquelles l’âme, domptée passivement, se trouve à peine libre de refuser l’amour.
Aussi n’est-ce pas sans motif et sans lien que le récit de notre Évangile passe immédiatement, des premières lignes que nous avons commentées, à la promulgation nouvelle du grand commandement qui renferme toute la Loi et les Prophètes. C’est appuyé sur les données sublimes de la foi, éclairé par elle, que l’homme peut et doit, ici-bas, aimer le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces et de tout son esprit, et le prochain comme lui-même. L’Église, dans l’Homélie qu’elle propose aujourd’hui comme de coutume à ses fils sur le texte sacré, n’étend pas son interprétation au delà de l’interrogation du docteur de la loi : c’est assez faire voir que, dans sa pensée, la dernière partie de l’Évangile, quoique plus longue de beaucoup, n’est que la conclusion pratique de la première, selon cette parole de l’Apôtre : La foi opère par la charité. Et en effet la parabole du bon Samaritain, qui, par ailleurs, se prête à tant d’applications du plus haut symbolisme, n’est amenée, dans le sens littéral, sur les lèvres du Sauveur que pour détruire péremptoirement les restrictions apportées par les Juifs au grand précepte de l’amour.
Si toute perfection est renfermée dans l’amour, si sans lui nulle vertu ne produit de fruit pour le ciel, l’amour n’est vrai qu’autant qu’il s’étend au prochain ; et c’est même surtout dans ce dernier sens, remarque saint Paul, que l’amour accomplit toute la loi, qu’il en est la plénitude. Car c’est le prochain qu’ont en vue directement la plupart des préceptes du Décalogue, et la charité envers Dieu n’est complète, elle aussi, qu’en aimant avec Dieu ce qu’il aime, ce qu’il a fait à son image. En sorte que l’Apôtre, ne distinguant même pas, comme le fait l’Évangile, entre les deux préceptes de l’amour, ose bien dire : « Toute la loi est contenue dans cette seule parole : Vous aimerez votre prochain comme vous-même ».
Mais plus est grande l’importance d’un tel amour, plus l’est aussi la nécessité de ne pas se méprendre sur la signification et l’étendue de ce terme de prochain. Les Juifs n’y comprenaient que ceux de leur race, suivant en cela les mœurs des nations païennes pour qui l’étranger n’était qu’un ennemi. Mais voici qu’interpellé par un représentant de cette loi diminuée, le Verbe divin, auteur de la loi, la rétablit dans sa plénitude. Il ne s’entoure point de nouveau pour cela des tonnerres et des flammes du Sinaï. Homme conversant avec les hommes, il leur révèle sous une forme accessible à tous la portée du précepte éternel qui conduit à la vie. Dans une similitude, où plusieurs ont vu le récit d’un fait réel connu de ceux à qui s’adressait le Sauveur, Jésus met en scène un homme sorti de la ville sainte et un Samaritain, de tous ces étrangers ennemis dont il était question tout à l’heure le plus méprisé et le plus odieux pour un habitant de Jérusalem. Et cependant, de l’aveu du docteur qui l’interroge, comme sans nul doute de tous ceux qui l’entendent, le prochain, pour l’infortuné tombé entre les mains des voleurs, c’est ici beaucoup moins le prêtre ou le lévite de sa race, que l’étranger Samaritain qui, oubliant leurs rancunes nationales devant sa misère, ne voit en .lui qu’un homme son semblable. C’était bien dire que nulle exception ne pouvait prévaloir contre la loi souveraine de l’amour, ici-bas comme au ciel ; et Jésus fut compris.
Saint Laurent martyr
Collecte
Nous vous prions, Seigneur, d’éteindre en nous l’ardeur de nos vices, vous qui avez donné au bienheureux Laurent la force de surmonter les flammes de ses tourments.
Office
4e leçon
Sermon de saint Léon, Pape
Alors que les puissances publiques des Gentils poursuivaient dans leur fureur l’élite des membres du Christ, et s’attaquaient de préférence à l’ordre sacerdotal, l’impie persécuteur s’enflamma contre le Diacre Laurent, préposé non seulement au sacré ministère, mais aussi à l’administration du bien de l’Église. Il se promettait une double proie par la prise d’un seul homme, et s’il le faisait traditeur du trésor sacré, il le ferait en même temps apostat de la vraie religion. Cet homme, avide de richesses et ennemi de la vérité, est armé comme de deux torches ardentes : son avarice, pour lui prendre l’or de l’Église ; son impiété, pour lui ravir le Christ. Il demande à ce gardien sans tache du sanctuaire de lui livrer les richesses de l’Église, auxquelles aspire son avidité. Le Diacre très chaste, lui montrant alors le dépôt qu’il en a fait, lui présente les troupes nombreuses des pauvres serviteurs de Dieu. Dans leur nourriture et leur vêtement, il avait comme enseveli ces richesses désormais inamissibles : d’autant mieux à l’abri de toute atteinte, que le saint emploi en avait été plus assuré.
5e leçon
Le magistrat frémit, voleur frustré dans son dessein de rapine, et, dans la haine ardente d’une religion qui a institué un tel emploi des richesses, n’ayant rien trouvé en Laurent des biens terrestres, il entreprend de lui enlever un trésor plus excellent et de lui ravir le dépôt qui était pour lui la plus sacrée des richesses. Il lui ordonne de renoncer au Christ, et il se dispose à attaquer le courage intrépide de ce cœur de Diacre par de cruels supplices. A l’impuissance des premiers, il en fait succéder de plus violents. Il commande que ces membres déchirés et ces chairs où les coups ont ouvert tant de plaies, soient placés sur un feu qui les rôtisse ; sur un gril de fer, qui lui-même a emprunté longuement au feu la vertu de brûler, changeant tour à tour la situation de ce corps que retournent les bourreaux, il veut tout ensemble augmenter la douleur des tortures et prolonger le supplice.
6e leçon
Tu ne peux rien, tu ne gagnes rien, sauvage cruauté. L’élément mortel se dérobe à la fin à tes tortures : Laurent monte au ciel et te laisse tes flammes impuissantes. Les flammes n’ont pu vaincre la charité du Christ : et ce feu qui brûlait au dehors a été plus faible que celui qui, au dedans, embrasait le cœur du Martyr. Tu as exercé, ô persécuteur, ta cruauté sur ce Martyr, tu lui as donné libre cours et tu as grandi la gloire de ses palmes en accumulant les supplices. Toutes tes inventions ne servent-elles pas à glorifier sa victoire, alors que les instruments de son supplice deviennent l’honneur de son triomphe ? Réjouissons-nous donc, mes frères bien-aimés, d’une joie spirituelle : et dans la mort bienheureuse de cet illustre héros, glorifions le Seigneur, qui est admirable dans ses saints, et nous donne en eux tout ensemble le secours et l’exemple : il a fait éclater sa gloire d’une extrémité à l’autre de l’univers, alors que de l’orient jusqu’à l’occident resplendissent les flambeaux du diaconat, et que Rome est autant illustrée par Laurent, que Jérusalem l’a été par Étienne.
7e leçon
Homélie de saint Augustin, Évêque
Le Seigneur Jésus était lui-même ce grain qui devait mourir et se multiplier : mourir victime de l’infidélité des Juifs, se multiplier par la foi des peuples. Or, exhortant déjà à suivre les traces de sa passion : « Celui, dit-il, qui aime son âme, la perdra ». Ces paroles peuvent s’entendre de deux manières. « Celui qui l’aime, la perdra », c’est-à-dire : Si tu l’aimes, perds-la. Si tu désires conserver la vie dans le Christ, ne crains pas de mourir pour le Christ. On peut les entendre également d’une autre façon : « Celui qui aime son âme, la perdra » ; ne l’aime pas, de peur que tu ne la perdes ; ne l’aime pas en cette vie, pour ne pas la perdre dans la vie éternelle.
8e leçon
La dernière explication que j’ai donnée semble être davantage le sens de l’Évangile. Car on y lit ensuite : « Et celui qui hait son âme en ce monde, la conserve pour la vie éternelle ». Donc, quand il est dit plus haut : « Celui qui aime son âme », il faut sous-entendre : en ce monde, celui-là la perdra assurément. Mais celui qui hait son âme en ce monde, celui-là la garde pour la vie éternelle. Grande et étonnante sentence : d’où il ressort que l’homme a pour son âme un amour qui cause sa perte, et une haine qui l’empêche de périr. Si vous l’aimez mal, vous la haïssez ; si vous la haïssez bien, vous l’aimez. Heureux ceux qui haïssent pour conserver, de crainte de perdre en aimant.
9e leçon
Mais veille à ce que ne s’insinue pas dans ton esprit la pensée de vouloir te tuer, en comprenant ainsi le devoir de haïr ton âme en ce monde ; de là vient que certains hommes méchants et pervers, cruels et impies, homicides d’eux-mêmes, se livrent aux flammes, se noient, se jettent dans les précipices, et périssent. Ce n’est pas là ce que le Christ a enseigné : au contraire, il a même répondu au diable qui lui suggérait de se précipiter du haut du temple : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu ». De même le Seigneur dit à Pierre, « indiquant par quelle mort il devait glorifier Dieu : Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même, et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudras pas ». Paroles qui nous enseignent assez clairement que celui qui marche à la suite de Jésus-Christ doit, non point se donner la mort, mais la recevoir d’un autre.
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