VIIIème dimanche après la Pentecôte
Introït
Nous avons reçu, ô Dieu, votre miséricorde au milieu de votre temple : comme votre nom, ô Dieu, votre louange s’étend jusqu’aux extrémités de la terre, votre droite est pleine de justice. Le Seigneur est grand et très digne de louange : dans la cité de notre Dieu, sur sa sainte montagne.
Collecte
Nous vous en prions, Seigneur, accordez-nous, dans votre bonté, la grâce de penser et d’agir toujours selon la justice : afin que, ne pouvant exister sans vous, nous puissions conformer notre vie à votre volonté.
Épitre Rm. 8, 12-17
Mes frères : nous ne sommes point redevables à la chair pour vivre selon la chair. Car si vous vivez, selon la chair, vous mourrez ; mais si, par l’Esprit, vous faites mourir les œuvres du corps, vous vivrez ; car tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. En effet, vous n’avez point reçu un Esprit de servitude, pour être encore dans la crainte ; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, en qui nous crions : Abba ! Père ! Cet Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ.
Évangile Lc. 16, 1-9.
En ce temps-là : Jésus dit à ses disciples cette parabole : Il était un homme riche qui avait un intendant ; celui-ci lui fut dénoncé comme dissipant ses biens. Il l’appela et lui dit : "Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ton intendance, car tu ne pourras plus être intendant." Or l’intendant se dit en lui-même : "Que ferai-je, puisque mon maître me retire l’intendance ? Bêcher, je n’en ai pas la force ; mendier, j’en ai honte. Je sais ce que je ferai pour que, quand je serai destitué de l’intendance, (il y ait des gens) qui me reçoivent chez eux." Ayant convoqué chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier : "Combien dois-tu à mon maître ?" Il dit : "Cent mesures d’huile." Et il lui dit : "Prends ton billet, assieds-toi vite et écris : cinquante." Ensuite il dit à un autre : "Et toi, combien dois-tu ?" Il dit : "Cent mesures de froment." Et il lui dit : "Prends ton billet et écris : quatre-vingts." Et le maître loua l’intendant malhonnête d’avoir agi d’une façon avisée. C’est que les enfants de ce siècle sont plus avisés à l’égard de ceux de leur espèce que les enfants de la lumière. Et moi je vous dis : « Faites-vous des amis avec la richesse malhonnête, afin que, lorsqu’elle viendra à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ».
Secrète
Recevez, nous vous en supplions, Seigneur, les biens que nous vous offrons après les avoir reçus de votre largesse, afin que par la vertu et l’opération de votre grâce, ces mystères sacro-saints nous sanctifient dans la conduite de la vie présente et nous fassent parvenir aux joies éternelles.
Postcommunion
Que ce céleste mystère nous soit, ô Seigneur, une cause de renouvellement spirituel et corporel, en sorte qu’en le célébrant, nous en ressentions les effets.
Office
4e leçon
Du livre La Cité de Dieu, de saint Augustin, évêque.
Une certaine image de l’avenir se voit aussi en Salomon, car il bâtit le temple, il vécut en paix, selon le présage de son nom, - Salomon en effet signifie Pacifique - et, au début de son règne, il fut au-dessus de toute louange. Sa personne, comme une ombre de l’avenir, précède et annonce le Christ notre Seigneur, sans le montrer en toute clarté. Plusieurs épisodes écrits à propos de Salomon semblent prédits du Christ lui-même. L’Écriture sainte dans ses récits du passé prophétise, elle esquisse, pour ainsi dire, la figure des évènements futurs.
5e leçon
Car, outre les livres historiques inspirés qui racontent le règne de Salomon, le psaume 71 porte son nom en titre. Tant de passages de ce psaume ne sauraient nullement convenir à Salomon, ils conviennent cependant au Seigneur Christ avec une transparente clarté. Aussi apparaît-il à l’évidence qu’en Salomon une figure imprécise se voile d’ombre, tandis que dans le Christ, la vérité elle-même se découvre.
6e leçon
On sait, en effet, quelles limites bornaient le royaume de Salomon, et cependant, pour ne rien dire d’autre, on lit dans ce psaume : « Il étendra sa seigneurie de la mer à la mer, du Fleuve jusqu’au bout de la terre ». Or, nous voyons ces paroles réalisées dans le Christ. Sa seigneurie prit son départ du fleuve, où il est baptisé par Jean qui le désigne. Ses disciples commencent à le reconnaître ; ils l’appellent non seulement Maître, mais Seigneur.
7e leçon
Homélie de saint Jérôme, prêtre.
L’intendant de richesses malhonnêtes reçoit un éloge de la bouche de son maître pour s’être préparé une sorte de justice avec le fruit même de sa malhonnêteté, et le maître lésé loue la prudence de l’intendant parce qu’en portant préjudice à son maître, il a, dans son intérêt personnel, agi prudemment. Le Christ ne peut subir aucun dommage et toujours incline à la clémence. Combien plus ne louera-t-il pas ses disciples s’ils ont exercé la miséricorde à l’égard de ceux qui croiront en lui ?
8e leçon
Après la parabole, le Seigneur ajoute : « Et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec le mammon malhonnête ! » Ce n’est pas l’hébreu, mais le syriaque qui appelle « mammon » malhonnête les richesses parce qu’elles s’amassent par des procédés malhonnêtes. Si donc un bien mal acquis, mais adroitement distribué, peut se changer en justice, la parole divine qui, elle, n’a rien de malhonnête et qui a été confiée aux Apôtres, n’élèvera-t-elle pas jusqu’au ciel ceux qui l’administrent, pourvu que ce soit à bon escient ?
9e leçon
On comprend la suite : Celui qui est fidèle pour très peu de chose, ce qui veut dire pour le plan charnel, sera fidèle aussi pour beaucoup, ce qui veut dire pour le plan spirituel. Mais celui qui est malhonnête pour très peu qui ne met pas au service de ses frères ce que Dieu a créé pour tous, celui-là sera malhonnête aussi dans le partage des richesses spirituelles, car il ne dispensera pas la doctrine selon les besoins, mais selon les personnes. « Or, dit le Seigneur, si vous ne dispensez pas bien les richesses matérielles et caduques, qui donc vous confiera les vraies et éternelles richesses de la doctrine divine ? »
Ce Dimanche était appelé, au moyen âge, le sixième et dernier dimanche après le Natal des Apôtres ou la fête de saint Pierre, dans les années où Pâques atteignait son dernier terme en avril. Il n’était au contraire que le premier de la série dominicale ainsi dénommée, lorsque Pâques suivait immédiatement l’équinoxe du printemps.
Nous avons vu qu’en raison du même mouvement si variable imprimé à toute la dernière partie du cycle liturgique par la date de la Solennité des solennités, cette semaine pouvait être déjà la deuxième de la lecture des livres Sapientiaux, quoique le plus souvent on doive y continuer encore celle des livres des Rois. Dans ce dernier cas, c’est l’ancien temple élevé par Salomon le Pacifique à la gloire de Jéhovah qui attire aujourd’hui l’attention de la sainte Église ; et les chants de la Messe sont alors, comme nous le verrons, en parfaite harmonie avec les lectures de l’Office de la nuit.
Saluons donc une dernière fois avant sa chute le splendide monument de l’ancienne alliance. A la veille des événements qui se préparent, l’Église veut rendre cet hommage au glorieux et divin passé qui l’a précédée. Entrons avec elle dans les sentiments des chrétiens de Juda ses premiers-nés, lorsqu’instruits du prochain accomplissement des prophéties, ils quittèrent Jérusalem par l’ordre d’en haut. Ce fut un moment solennel que celui où la petite troupe d’élus, en qui seule survivait la foi d’Abraham et l’intelligence des destinées du peuple hébreu, se retourna sur le chemin de l’émigration pour contempler, dans un long regard d’adieu, la cité de ses pères. Prenant à l’Orient la route du Jourdain, au delà duquel l’attendait le refuge préparé par Dieu aux restes d’Israël, elle dut s’arrêter sur la pente du mont des Oliviers qui, dominant la ville, allait bientôt la dérober à ses yeux. Moins de quarante ans auparavant, au même endroit, l’Homme-Dieu s’était assis[Marc, XIII, 1-3.[]], promenant une dernière fois, lui aussi, son regard divin sur la ville et le temple. De cette place devenue sacrée, que vénèrent encore aujourd’hui les pèlerins, Jérusalem apparaissait dans sa magnificence. Relevée depuis longtemps de ses anciennes ruines, les princes de la race d’Hérode, favoris des Romains, l’avaient encore agrandie ; elle se montrait aux yeux de nos fugitifs plus complète et plus belle qu’elle ne l’avait jamais été dans les périodes antérieures de son histoire. Rien au dehors n’annonçait encore la cité maudite. Toujours assise comme une reine forte et puissante au milieu des montagnes que le Psalmiste avait chantées, couronnée de tours et pleine de palais, elle enchâssait dignement dans la triple enceinte de ses murailles achevée par les derniers rois, les plus nobles cimes des monts de Judée comme de l’univers : Sion et ses augustes souvenirs ; le Golgotha, colline obscure et pauvre que n’illuminait point encore la gloire du saint tombeau, mais dont déjà, à cette heure même, l’attraction puissante et vengeresse jetait une première fois sur cette terre les légions d’Occident ; Moriah enfin, la montagne sacrée du vieux monde, servant de base au temple sans rival dont la possession faisait de Jérusalem la plus illustre des villes de tout l’Orient pour les gentils eux-mêmes.
« Au lever du soleil, lorsque de loin sur la sainte montagne apparaissait le sanctuaire dominant de plus de cent coudées les deux rangées de portiques qui formaient sa double enceinte ; quand le jour versait ses premiers feux sur cette façade d’or et de marbre blanc ; quand scintillaient les mille aiguilles dorées qui surmontaient son faîte : il semblait, dit Josèphe, que ce fût une montagne de neige, s’illuminant peu à peu et s’embrasant aux feux rougeâtres du matin. L’œil était ébloui, l’âme surprise, la piété éveillée ; le païen même se prosternait ». Venu en conquérant ou comme curieux, c’était en pèlerin qu’en des temps meilleurs il reprenait sa route. Il gravissait plein d’une religieuse émotion la pente de Moriah, et pénétrait par la porte d’or dans les galeries somptueuses qui formaient l’enceinte extérieure du temple. Mêlé dans le parvis des gentils à des hommes de toute race, l’âme absorbée par la sainteté de ce lieu où l’on sentait que vivaient toujours pures les antiques traditions de l’humanité, il assistait de loin, lui profane, aux pompes divinement ordonnées du culte hébreu. La blanche colonne de la fumée des victimes s’élevait devant lui comme l’hommage de la terre au Dieu créateur et sauveur ; des parvis intérieurs arrivait à son oreille l’harmonie des chants sacrés, portant jusqu’au ciel l’ardente prière des siècles de l’attente et l’expression inspirée des espérances du monde ; et lorsque, du milieu des chœurs lévitiques et des phalanges sacerdotales vaquant au ministère du sacrifice et de la louange, le pontife au front duquel brillait la lame d’or s’avançait, portant l’encensoir, et s’engageait seul au delà des voiles mystérieux qui fermaient le sanctuaire : l’étranger qui entrevoyait quelque chose de ces symboliques splendeurs s’avouait vaincu, et il reconnaissait la grandeur incomparable de ce Dieu sans image dont la majesté dépassait tellement les vaines idoles des nations. Les princes d’Asie, les plus grands rois, tenaient à honneur de subvenir par leurs dons personnels et aux frais du trésor de leurs empires à la dépense du lieu saint. On vit les généraux romains et les césars eux-mêmes continuer sur ce point les traditions de Cyrus et d’Alexandre. Auguste voulut que, chaque jour, un taureau et deux agneaux fussent offerts en son nom aux prêtres juifs et immolés sur l’autel de Jéhovah pour le salut de l’empire ; ses successeurs avaient maintenu la fondation ; et le refus que firent les sacrificateurs de recevoir désormais les offrandes impériales marqua, dit Josèphe, le début de la guerre.
Mais si jusqu’à la fin la majesté du temple en imposa tellement aux profanes eux-mêmes, il était des émotions que le juif fidèle pouvait seul ressentir à son aspect, en ces derniers jours de l’existence de la nation. Héritier de la foi soumise des patriarches, il n’ignorait pas assurément que les privilèges prophétiques de sa patrie n’étaient que l’annonce pour le monde entier de grandeurs plus réelles et plus stables ; il comprenait sans nul doute que l’heure était venue, pour les enfants de Dieu, de ne plus confiner leurs hommages dans les limites resserrées d’une montagne ou d’une ville ; il savait que le vrai temple de Dieu s’élevait à l’heure même sur toutes les collines de la gentilité, embrassant dans son immensité les multiples rivages de cette terre qu’avait pénétrée de ses flots le sang parti du Calvaire. Et toutefois, qui ne comprendrait les angoisses de son patriotisme au moment où Dieu s’apprête à consommer, au milieu de la terre épouvantée, le retranchement terrible du peuple ingrat qui fut la part de son héritage ? Qui ne s’associerait à la douleur de Jacob en ces justes, pareils dans leur petit nombre aux épis échappés à la faux du moissonneur, et quittant la ville sainte devenue la cité maudite ? Certes, elles étaient bien légitimes les larmes qui tombaient des yeux de ces vrais Israélites abandonnant pour toujours à la dévastation et à la ruine leurs foyers, leur patrie, ce temple surtout qui, si longtemps, avait consacré la gloire d’Israël et formé le titre authentique de la noblesse de Juda parmi les nations.
Indépendamment de sa prééminence au temps des prescriptions figuratives, Jérusalem n’avait-elle pas été d’ailleurs le théâtre des plus augustes mystères de la loi de la grâce ? Et n’était-ce pas en son temple que Dieu, selon l’expression des prophètes, avait manifesté l’ange de l’alliance et donné la paix ? L’honneur de ce temple n’est plus l’exclusif apanage d’un peuple isolé, depuis que le désiré de toutes les nations l’a rempli par son arrivée de plus de gloire que n’avaient fait tous les siècles de l’attente et de la prophétie. C’est à son ombre que Marie, le trône futur de la Sagesse éternelle, prépara dans son âme et sa chair au Verbe divin un plus auguste sanctuaire que celui dont les murailles lambrissées de cèdre et chargées d’or abritaient son enfance. C’est là qu’à l’âge de trois ans, elle franchit joyeuse les quinze degrés qui séparaient le parvis des femmes de la porte orientale, offrant à Dieu l’hommage si pur de son cœur immaculé. Ici donc, sur la cime de Moriah, commença dans leur reine ce long défilé des vierges consacrées, qui, jusqu’à la fin des temps, viendront après elle offrir au Roi leur amour. Là encore, le sacerdoce nouveau prit son point de départ et son modèle en la divine Mère présentant au Très-Haut la victime du monde, fruit nouveau-né de ses chastes entrailles. Dans cette demeure faite de mains d’hommes, dans ces salles où siègent les docteurs, la Sagesse s’est assise sous les traits de l’enfance, instruisant les dépositaires de la Loi par ses questions sublimes et ses divines réponses. Partout, dans ces parvis, le Verbe incarné répandit des trésors de bonté, de puissance, de céleste doctrine. Tel de ces portiques fut le lieu préféré des promenades du fils de l’homme, et l’Église naissante en fit le rendez-vous de ses premières assemblées.
Véritablement donc ce lieu est saint d’une sainteté non pareille, saint pour le juif du Sinaï, saint plus encore pour le chrétien, juif ou gentil, qui trouve ici la fin de la Loi dans l’accomplissement des figures. L’Église rappelait à bon droit, celte nuit, la parole du Seigneur disant à Salomon : « J’ai sanctifié cette maison que vous avez bâtie, pour y établir mon Nom à jamais ; mes yeux et mon cœur y seront attachés dans toute la suite des jours ».
Comment donc de sinistres présages viennent-ils jeter aujourd’hui l’effroi parmi les gardiens de la sainte montagne ? Des apparitions étranges, des bruits effrayants, ont banni de l’édifice sacré le calme et la paix qui conviennent à la maison du Seigneur. A la fête de la Pentecôte, les prêtres remplissant leur ministère ont entendu dans le saint lieu comme l’agitation d’une grande multitude et des voix nombreuses s’écriant toutes ensemble : « Sortons d’ici ! » Une autre fois, au milieu de la nuit, la porte d’airain massif qui fermait le sanctuaire du côté de l’Orient, et que vingt hommes à peine peuvent ébranler, s’est ouverte d’elle-même. O temple, ô temple, dirons-nous avec les témoins de ces menaçants prodiges pourquoi t’agiter ainsi ? Pourquoi te détruire toi-même ? Hélas ! Ton sort nous est connu ; Zacharie l’a prédit, lorsqu’il disait : « Liban, ouvre tes portes, et que le feu dévore tes cèdres ! »
Dieu, à coup sûr, n’a point oublié les engagements de sa bonté toute-puissante. Mais n’oublions pas davantage le terrible et juste avertissement qui suivait sa promesse au fils de David : « Si vous abandonnez mes voies, vous et vos fils, j’exterminerai Israël de la terre que je lui ai donnée ; je rejetterai de ma face ce temple que je m’étais consacré, et Israël sera le proverbe et la fable de tous les peuples ; cette maison passera en exemple, elle sera l’objet de la stupéfaction et des sifflets de quiconque la verra! ».
Âme chrétienne, devenue pour Dieu par la grâce un temple plus magnifique, plus saint, plus aimé que celui de Jérusalem, instruisez-vous à la lumière des divines vengeances, et méditez la parole de ce Dieu Très-Haut dans Ézéchiel : « La justice du juste ne le sauvera point, du jour qu’il aura fait le mal. Quand bien même je lui aurais promis la vie, si, confiant dans sa justice, il opère l’iniquité, toutes ses justices seront oubliées, et il mourra dans le péché qu’il a commis
ÉPÎTRE.
Le Docteur des nations continue de former à la vie chrétienne les nouvelles recrues que sa voix puissante et celle de ses collègues dans l’apostolat, dispersés par le monde, amène chaque jour plus nombreuses aux fontaines du salut. Bien que se maintenant attentive aux événements qui se précipitent dans la Judée, l’Église, en effet, n’en réserve pas moins toujours ses sollicitudes les plus maternelles pour le grand œuvre de l’éducation des enfants qu’elle engendre à l’Époux. C’est ainsi que, pendant qu’Israël suit jusqu’au bout la voie fatale du reniement, une autre famille se forme et grandit qui prend sa place devant Dieu, et dédommage le Seigneur, par sa docilité, des amertumes dont l’abreuvèrent ses premiers fils. Les prétentions jalouses du peuple ancien, ces contradictions dont le Christ se plaint dans le Psaume, n’ont point pris fin encore, et déjà l’Homme-Dieu, grâce à l’Église, est devenu la tête des nations.
Rien n’égale la fécondité de l’Épouse, sinon la puissance de sanctification qu’elle déploie, au milieu d’éléments si divers, pour présenter dès les premiers jours à son Seigneur et roi un empire affermi dans l’unité de l’amour, une génération toute céleste et toute pure dans l’intelligence et la pratique parfaite des vertus. Assurément l’Esprit sanctificateur agit lui-même directement sur les âmes des nouveaux baptisés ; néanmoins, ineffable harmonie du plan divin ! Depuis que le Verbe s’est fait chair et qu’il s’est associé dans l’œuvre du salut des hommes une Épouse toujours visible ici-bas, l’opération invisible de l’Esprit qui procède du Verbe n’arrive point à son terme normal sans la coopération et l’intervention extérieure de cette Épouse de l’Homme-Dieu. Non seulement l’Église est la dépositaire des formules toutes-puissantes et des rites mystérieux qui font du cœur de l’homme une terre renouvelée, dégagée des ronces et prête à fructifier au centuple ; c’est elle encore qui, sous les mille formes de son enseignement, distribue la semence dans les sillons du Père de famille. S’il revient à l’Esprit une admirable part dans cette fécondité et cette vie sociale de l’Église, son rôle près des élus considérés individuellement consiste surtout à faire valoir en eux les énergies divines des sacrements qu’elle confère, et à développer les germes de salut que sa parole dépose en leurs âmes.
Aussi sera-ce, dans tous les siècles, une mission importante et sublime que celle de ces hommes, chefs des églises particulières, docteurs privés ou directeurs des âmes, qui représenteront, près des fidèles isoles, la Mère commune ; ils fourniront véritablement pour elle à l’Esprit divin les éléments sur lesquels doit porter son action toute-puissante. Mais aussi, malheur au temps dans lequel les dispensateurs de la parole sainte ne laisseraient plus tomber sur les âmes, avec des principes diminués ou faussés, qu’une semence atrophiée ! L’Esprit n’est point tenu de suppléer par lui-même à leur insuffisance ; et il ne le fera pas d’ordinaire, respectueux qu’il est de l’ordre établi par l’Homme-Dieu pour la sanctification des membres de son Église.
La Mère commune vient d’ailleurs magnifiquement à l’aide de ces délaissés dans sa Liturgie, qui renferme toujours, soutenues de la force même du Sacrifice et vivifiées par les grâces du Sacrement d’amour, la règle très sûre des mœurs et les plus sublimes leçons des vertus. Mais pour cela faut-il encore que ces pauvres âmes, trop habituées souvent à regarder comme la voie royale de la perfection la vie chétive qu’elles se sont faite, comprennent quelle place il convient de laisser au pain sans force et à l’eau appauvrie dont elles se nourrissent, en présence des intarissables et authentiques trésors du sein maternel. « O vous tous qui avez soif, dirait le prophète, venez donc à la source vive. Pourquoi dépenser vos richesses à ce qui ne peut vous nourrir, et vos sueurs à ce qui ne peut vous rassasier ? Bien plutôt, sans argent ni dépense, sans échange d’aucune sorte, achetez et mangez, abreuvez-vous de vin et de lait : en m’écoutant, nourrissez-vous de la bonne nourriture, et que votre âme se délecte et s’engraisse ». S’il est une remarque, en effet, qui doive attirer l’attention non moins que la reconnaissance du chrétien en quête de lumières au sujet de la voie qui conduit au ciel, c’est bien assurément que l’Église ait pris soin de choisir elle-même, au milieu du trésor des Écritures, et de rassembler dans le plus usuel de tous les livres les passages pratiques qu’elle sait mieux que personne sans doute convenir à ses fils. A cette école de la sainte Liturgie, de son livre de Messe, le fidèle humblement et pieusement attentif ne sera point exposé à voir s’affaiblir ou vaciller jamais la lumière. « C’est ici le chemin, lui dira son guide avec autorité ; prenez-le sans crainte, et ne vous écartez ni à droite, ni à gauche ». L’Église, faut-il s’en étonner ? l’emportera toujours, dans la conduite des âmes, sur les plus profonds des docteurs et les plus saints mêmes de ses fils.
Qu’on réunisse les quelques lignes empruntées comme Épîtres, dans ces trois derniers dimanches, à la lettre de saint Paul aux Romains ; et qu’on dise si, indépendamment de leur infaillible vérité garantie par l’Esprit-Saint lui-même, il est possible de trouver ailleurs une aussi admirable exposition des bases de la morale révélée. La clarté, la simplicité d’expression, la véhémence chaleureuse de l’exhortation apostolique, le disputent, dans ce peu de paroles, à l’ampleur de la doctrine et à la portée des considérations que l’on y voit empruntées aux plus sublimes aspects du dogme chrétien. Jésus-Christ, fondement du salut, sa mort et son glorieux tombeau devenus dans le baptême le point de départ de l’homme régénéré, sa vie en Dieu modèle de la nôtre ; la honte passée de nos corps asservis, la fécondité sanctifiante des vertus remplaçant dans nos membres la désastreuse germination des vices ; aujourd’hui enfin les droits de l’esprit sur la chair, et ses devoirs contre elle s’il tient à garder sa juste prééminence, si l’homme veut maintenir la liberté qu’il a recouvrée par la grâce de l’Esprit d’amour et se montrer, comme il l’est en toute vérité, le fils de Dieu, le cohéritier du Christ : telles sont les splendides réalités illuminant pour nous désormais de leurs célestes rayons la loi de la vie dont on vit par L’Esprit-Saint dans le Christ Jésus ; tels se produisent, en face du monde, les axiomes de la science du salut qui doit remplacer à la fois les impuissances de la loi juive et la stérile morale de la philosophie.
Car c’est une vérité qu’il convient de retenir aussi, comme étant l’idée-mère de toute cette sublime épître aux Romains : l’impuissance, la stérilité pour la justice complète et le bien absolu, sont la part trop certaine de l’humanité non relevée par la grâce. L’expérience l’a prouvé, saint Paul le déclare, les Pères bientôt l’affirmeront unanimement, et l’Église le définira dans ses conciles. L’homme peut arriver, il est vrai, par les seules forces de sa nature tombée, à la possession de certaines vérités et à la pratique de quelque bien ; mais il ne parviendra jamais, sans la grâce, à connaître et moins encore à observer les préceptes de la loi simplement naturelle dans leur ensemble.
De Jésus donc, de Jésus seul vient toute justice. Non seulement la justice surnaturelle, qui suppose l’infusion de la grâce sanctifiante dans l’âme du pécheur, est de lui tout entière ; mais encore cette justice naturelle dont les hommes se parent si volontiers, et qu’ils prétendent leur tenir lieu de tout le reste, échappe à quiconque n’adhère point au Christ par la foi et l’amour. Que les adeptes de l’indépendance de l’esprit humain exaltent leur morale et vantent leurs vertus ; nous chrétiens, nous ne savons qu’une chose que nous tenons de notre mère l’Église : l’honnête homme, c’est-à-dire l’homme véritablement en règle avec tous les devoirs que lui impose sa nature, ne se trouve point ici-bas sans le secours très spécial de l’Homme-Dieu rédempteur et sauveur. Avec saint Paul, soyons donc fiers de l’Évangile ; car il est bien la vertu de Dieu, non seulement pour sauver l’homme et justifier l’impie, mais encore pour donner la justice agissante et parfaite aux âmes avides de droiture. Le juste vit de la foi, dit l’Apôtre, et sa justice croît avec elle ; sans la foi en Jésus, la prétention d’arriver par soi et ses œuvres à la consommation de tout bien n’engendre que la stérilité de l’orgueil et n’attire que des maux. Les Juifs en font aujourd’hui la triste expérience. Fiers de leur loi qui leur donnait une lumière plus grande qu’aux nations, et voulant établir sur elle seule leur propre justice, ils ont méconnu celui qui était la fin de la loi, la source de toute justice véritable ; ils ont repoussé le Christ qui leur apportait, avec la délivrance du mal antérieur, la connaissance du précepte et la force de l’accomplir ; ils sont restés dans leur iniquité, ajoutant faute sur faute au péché d’origine, thésaurisant pour le jour de colère. Or voilà qu’à cette heure même s’accomplit la prédiction d’Isaïe, mettant les paroles suivantes dans la bouche des restes d’Israël que nous accompagnons aujourd’hui dans leur fuite : « Si le Seigneur des armées n’eût réservé quelques rejetons de notre race, nous aurions été comme Sodome et Gomorrhe ».
« Que dirons-nous donc, s’écrie l’Apôtre ? sinon que les nations, qui ne cherchaient point la justice, ont trouvé et saisi la justice, mais la justice qui vient de la foi ; Israël au contraire, « poursuivant la loi de la justice, ne l’a point rencontrée. Pourquoi, cela ? parce qu’il n’a point voulu la tenir de la foi, et s’est conduit comme s’il pouvait l’obtenir par les œuvres. Ils ont bronché contre la pierre d’achoppement, selon qu’il est écrit : Voici que je pose en Sion une pierre d’achoppement et de scandale, et quiconque croira en celui qui est cette pierre ne sera point confondu ».
ÉVANGILE.
Les divers termes de la parabole qui nous est proposée sont faciles à saisir, et renferment une doctrine profonde. Dieu seul est riche par nature, parce qu’à lui seul appartient en propre le domaine direct et absolu sur toutes choses : elles sont à lui, parce qu’il les a faites. Mais en envoyant son Fils dans le monde sous une forme créée, il l’a constitué par cette mission dans le temps l’héritier des ouvrages sortis de ses mains, comme il l’était déjà des trésors mêmes de la nature divine par le fait de sa génération éternelle. L’homme riche de notre Évangile, c’est donc le Seigneur Jésus portant dans son humanité unie au Verbe le titre d’hérédité universelle qui l’établit sur tous les biens, créés ou non, finis ou infinis, du Dieu très-haut. C’est à lui qu’appartiennent les cieux chantant sa gloire et fiers de former pour un temps son vêtement de lumière, l’océan qui proclame sa puissance au sein des tempêtes et abat docile à ses pieds la fureur de ses flots, la terre enfin lui présentant l’hommage de sa plénitude. L’herbe et les fleurs de la prairie, les fruits variés, la fertile beauté des champs, les oiseaux du ciel comme les poissons qui peuplent les fleuves ou parcourent les sentiers des mers, les grands troupeaux comme l’insecte ignoré, comme la bête fauve qui se dérobe dans la profondeur des forêts ou sur les montagnes : tout est sien, tout est soumis à son empire. A lui aussi appartiennent en pleine possession l’argent et l’or, et l’homme même, qui ne serait que son esclave à jamais, s’il n’avait daigné miséricordieusement le diviniser et l’appeler en part de ses biens éternels. Au lieu d’esclaves, il a voulu avoir en nous des frères ; et, retournant de ce monde à son Père devenu le nôtre par sa grâce, il nous a envoyé l’Esprit-Saint comme le témoin de la filiation divine en nos âmes, comme le gage de l’hérédité sacrée qui nous assure le ciel. Biens ineffables du siècle futur, héritage sans pareil, dont la grandeur fait tressaillir l’Homme-Dieu lui-même dans le psaume célébrant sa résurrection glorieuse ! Nous ses membres et ses cohéritiers, nous avons le droit de dire avec lui : « Le cordeau du partage est tombé pour moi sur une part merveilleuse. Splendide est en effet mon héritage ; car c’est Dieu même qui m’est échu en possession. Béni soit le Seigneur qui m’a donné de le comprendre ! »
Toutefois, pour arriver à la jouissance des richesses éternelles, une épreuve nous est imposée : il faut que nous fassions valoir ici-bas le domaine visible du Christ. Notre fidélité dans la gestion de ces biens inférieurs, confiés en des proportions si variées aux soins des fils d’Adam pendant les jours de leur exil, marquera la mesure des récompenses sans fin qui nous attendent. Divine convention, ineffable accord de justice et d’amour ! de ses biens l’Homme-Dieu a fait deux parts : il nous assure la pleine propriété de la part éternelle, seule vraiment grande, seule capable de satisfaire nos aspirations infinies ; pour l’autre, qui en elle-même ne mériterait point d’attirer le regard d’êtres appelés à contempler la divine essence, il dédaigne d’y attacher nos âmes et se refuse à nous communiquer sur elle les droits d’un domaine absolu. La vraie propriété des biens du temps reste donc à lui seul ; la possession qu’il octroie des richesses de la terre d’épreuve aux futurs cohéritiers de son éternité, demeure soumise à mille restrictions durant leur vie, et révèle à la mort son caractère essentiellement précaire : elle ne suit point les hommes au delà du tombeau.
Un jour vient pour l’insensé, comme pour le sage, où l’on doit lui redemander son âme, où le riche, traduit comme le pauvre dans la nudité du jour de sa naissance en présence du seul Maître, entendra la parole : Rendez-moi compte de votre administration. La règle du jugement, à cette heure terrible, sera celle-là même que nous a révélée le Seigneur en personne, lorsqu’il disait dans les jours de sa vie mortelle : « Il sera réclamé beaucoup à qui l’on a donné beaucoup ; et il sera demandé plus à qui l’on aura confié davantage ». Malheur alors au serviteur qui s’était cru maître, à l’économe qui, méconnaissant son mandat, s’est plu à dissiper vainement des biens dont il n’était que le dispensateur ! Il comprend, à la lumière de l’éternité, l’erreur de son fol orgueil ; il pénètre l’injustice souveraine d’une vie, honnête peut-être selon le monde, mais passée tout entière sans tenir compte des intentions de celui qui lui confia ces richesses dont il était si fier. Dépossédé sans retour, il ne peut réparer ses torts par une administration plus conforme à l’avenir aux volontés du maître du monde. S’il pouvait du moins se reformer laborieusement un héritage, ou trouver assistance près de ceux qui vécurent avec lui sur terre ! Mais au delà du temps le travail cesse ; et ses mains vides, devenues impuissantes, ne recueilleraient que la honte en s’ouvrant pour demander l’aumône, au pied du tribunal redoutable où chacun craint à bon droit de ne pouvoir se suffire à lui-même.
Heureux donc si, dès ce monde, la voix des menaces divines qui retentit en mille manière parvient à réveiller sa conscience ; si, comme l’économe de notre Évangile, il profite du temps qui lui reste, et se dit avec Job : Que ferai-je, quand Dieu se lèvera pour le jugement ? Lorsqu’il m’interrogera, que lui répondrai-je ?
Celui même qui doit être son juge lui indique miséricordieusement, aujourd’hui, le moyen de parer la peine qu’ont encourue ses malversations. Qu’il imite l’habileté de l’économe infidèle, et il sera loué pleinement : non seulement, comme lui, à cause de sa prudence ; mais parce qu’en disposant ainsi pour les serviteurs de Dieu des richesses mises en ses mains, loin de frustrer le Seigneur de toutes choses, il ne fait que rentrer dans ses intentions. Quel est en effet l’économe fidèle autant que prudent, établi par le Seigneur sur sa famille, sinon celui qui pourvoie les membres de cette famille, en temps opportun, de froment et d’huile ? Corporelle ou spirituelle, l’aumône nous assure des amitiés puissantes pour l’heure du grand dénuement, au jour où la terre doit manquer à notre vie défaillante ; car c’est aux pauvres qu’appartient le royaume des cieux ; si nous employons les richesses de la vie présente à abriter et soulager leur misère ici-bas, ils ne manqueront pas de nous recevoir à leur tour dans leurs maisons, qui sont les tabernacles éternels.
Tel est le sens direct et obvie de la parabole qui nous est proposée. Mais si nous voulons pénétrer complètement l’intention pour laquelle l’Église choisit aujourd’hui ce passage de l’Évangile, il nous faut recourir à saint Jérôme qui s’en est fait l’interprète officiel dans l’Homélie de l’Office de la nuit. Poursuivons avec lui la lecture évangélique : Celui qui est fidèle dans les petites choses, continue le texte sacré, c’est aussi dans les grandes, et celui qui est injuste dans les petites choses le sera dans les grandes ; si donc vous n’avez pas été fidèles dans les richesses iniques et trompeuses, qui vous confiera les biens véritables ? Or Jésus parlait ainsi, observe saint Jérôme, devant les scribes et les pharisiens qui le tournaient en dérision, voyant bien que la parabole était contre eux. L’infidèle dans les petites choses, c’est en effet le Juif jaloux, qui, dans le domaine restreint de la vie présente, refuse à ses frères l’usage des biens créés pour tous. Si donc, est-il dit à ces scribes avares, vous êtes convaincus de malversation dans la gestion de richesses fragiles et passagères, qui pourrait vous confier les vraies, les éternelles richesses de la parole divine et de l’enseignement des nations] ? Demande redoutable, que le Seigneur laisse aujourd’hui en suspens sur la tête des infidèles dépositaires de la loi des figures. Mais combien, dans peu, la réponse sera terrifiante !
Sainte Marie-Madeleine pénitente
Collecte
Nous vous prions, Seigneur, par les suffrages de la bienheureuse Marie-Madeleine, de venir à notre aide : vous qui, fléchi par ses prières, avez ressuscité vivant des enfers son frère Lazare, mort depuis quatre jours.
Office
4e leçon
Sermon de saint Grégoire, Pape
Marie-Madeleine, qui avait été « connue dans la ville comme pécheresse », a lavé de ses larmes les taches de sa vie criminelle en aimant la vérité, et cette parole de la Vérité s’est accomplie : « Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu’elle a beaucoup aimé ». Madeleine, qui auparavant était demeurée dans la froideur en péchant, était dans la suite embrasée d’ardeur dans son amour. Elle ne quittait point le sépulcre du Seigneur, alors même que les disciples s’en éloignaient. Elle chercha avec soin celui qu’elle n’avait point trouvé d’abord. Elle pleurait en le cherchant, et embrasée du feu de son amour, elle brûlait de retrouver celui qu’elle croyait enlevé ! Aussi arriva-t-il que Madeleine seule le vit alors, elle qui était restée pour le chercher ; c’est qu’en effet toute bonne œuvre a son mérite dans la persévérance.
5e leçon
Elle le chercha donc d’abord sans le trouver ; mais en continuant sa recherche, elle réussit enfin à le trouver. Il se fit que le retard augmenta ses désirs, et que ses désirs devenus plus vifs rencontrèrent ce qu’ils voulaient trouver. C’est ce qui fait dire à l’Épouse mystique, l’Église, parlant de cela dans le Cantique des cantiques : « Sur ma couche, pendant les nuits, j’ai cherché celui que chérit mon âme ». Le bien-aimé, nous le cherchons, couchés sur notre lit, lorsque, dans le peu de repos que laisse la vie présente, le désir de voir notre Sauveur nous fait soupirer après lui. Nous le cherchons pendant la nuit ; car, si déjà notre esprit veille en pensant à lui, l’obscurité pèse encore sur notre vue.
6e leçon
Mais que celui qui ne trouve pas son bien-aimé se lève à la fin et fasse le tour de la ville ; c’est-à-dire, qu’il porte dans la sainte Église des élus les investigations de son esprit ; qu’il cherche par les rues et les places : c’est-à-dire qu’il observe ceux qui suivent les chemins étroits et ceux qui fréquentent les routes plus larges, pour voir s’il ne découvre pas quelques traces de Celui qu’il aime : car il y a des personnes, jusque dans la vie du siècle, qui offrent quelque chose à imiter pour la pratique de la vertu. Mais au milieu de nos recherches, nous voici rencontrés par les sentinelles de la ville : je veux dire que les saints Pères, qui veillent à la sécurité de l’Église, viennent au-devant de nos bons desseins, pour nous instruire et par leurs discours et par leurs écrits. Et c’est après les avoir un peu dépassés, que nous trouvons l’objet de notre amour. Car si notre humble Sauveur s’est fait l’égal des hommes par son humanité, il les a toujours surpassés par sa divinité.
7e leçon
Homélie de saint Augustin, Évêque.
Vous avez écouté très attentivement l’Évangile qu’on vient de lire, et le fait qu’il rapporte a été soigneusement retracé aux yeux de votre esprit. Vous avez vu, non des yeux du corps mais de ceux de l’âme, notre Seigneur Jésus-Christ s’asseoir à table chez un Pharisien dont il n’avait pas dédaigné l’invitation. Vous avez vu aussi une femme, célèbre dans la ville par sa mauvaise réputation, pénétrant dans la salle, sans avoir été conviée au repas offert au médecin de son âme, et osant, par une sainte hardiesse, lui demander sa guérison. Sa présence est importune pour un festin, mais très opportune par rapport au bienfait qu’elle attend. Madeleine connaissait, en effet, la gravité de son mal, et elle savait que celui qu’elle était venue trouver était capable de la guérir.
8e leçon
Elle vint donc tout près du Seigneur, non à sa tête, mais à ses pieds, cherchant des traces de vertu, après avoir longtemps erré dans le vice. D’abord elle fait couler de son cœur un ruisseau de larmes, et en lave les pieds du divin Maître par l’humble aveu de ses fautes. Et les ayant essuyés avec ses cheveux, elle les baise et y répand une profusion de parfums. Son silence était tout un langage ; pas un mot ne sortait de sa bouche, mais elle faisait voir sa dévotion. La voyant donc toucher le Sauveur, voyant qu’elle arrose de larmes ses pieds, qu’elle les essuie, les couvre de baisers et les parfume, le Pharisien qui avait invité notre Seigneur Jésus-Christ, et qui était un de ces hommes superbes désignés par le Prophète Isaïe : « Qui disent : Retire-toi de moi, ne m’approche pas, parce que je suis pur », ce Pharisien supposa que le Seigneur ne savait pas ce qu’était cette femme.
9e leçon
O Pharisien, qui invites le Seigneur et qui souris à son sujet, tu le nourris, et tu ne comprends point que c’est lui qui doit te nourrir ! D’où sais-tu qu’il ignore ce qu’a été cette femme, sinon parce que tu vois qu’il s’est laissé approcher, qu’elle lui baise les pieds, qu’elle les essuie et les parfume ? Apparemment il ne fallait point permettre à une femme impure de toucher des pieds si purs. Et si pareille femme fût venue aux pieds du Pharisien, il n’aurait pas manqué de lui dire ce qu’Isaïe met dans la bouche de ces orgueilleux : « Retire-toi de moi, et ne me touche pas, parce que je suis pur ». Celle-ci, au contraire, eut accès auprès du Seigneur ; elle s’approcha souillée, pour s’en aller purifiée ; elle s’approcha malade, pour s’en aller guérie ; elle s’approcha en confessant ses fautes pour s’en aller ayant professé sa foi.
« Trois Saints, dit à Brigitte de Suède le Fils de Dieu, m’ont agréé pardessus tous les autres : Marie ma mère, Jean-Baptiste, et Marie Madeleine ». Figure, nous disent les Pères, de l’Église des Gentils appelée des abîmes du péché à la justice parfaite, Marie Madeleine plus qu’aucune autre, en effet, personnifia les égarements et l’amour de cette humanité que le Verbe avait épousée. Comme les plus illustres personnages de la loi de grâce, elle se préexista dans les siècles. Suivons dans l’histoire de la grande pénitente la marche tracée par la voix unanimement concordante de la tradition : Madeleine, on le verra, n’en sera point diminuée.
Lorsqu’avant tous les temps Dieu décréta de manifester sa gloire, il voulut régner sur un monde tiré du néant ; et la bonté en lui égalant la puissance, il fit du triomphe de l’amour souverain la loi de ce royaume que l’Évangile nous montre semblable à un roi qui fait les noces de son fils.
C’était jusqu’aux limites extrêmes de la création, que l’immortel Fils du Roi des siècles arrêta de venir contracter l’alliance résolue au sommet des collines éternelles. Bien au-dessous de l’ineffable simplicité du premier Être, plus loin que les pures intelligences dont la divine lumière parcourt en se jouant les neuf chœurs, l’humaine nature apparaissait, esprit et corps, faite elle aussi pour connaître Dieu, mais le cherchant avec labeur, nourrissant d’incomplets échos sa soif d’harmonies, glanant les derniers reflets de l’infinie beauté sur l’inerte matière. Elle pouvait mieux, dans son infirmité, manifester la condescendance suprême ; elle fixa le choix de Celui qui s’annonçait comme l’Époux.
Parce que l’homme est chair et sang, lui donc aussi se ferait chair ; il n’aurait point les Anges pour frères, et serait fils d’Adam. Splendeur du Père dans les deux, le plus beau de sa race ici-bas, il captiverait l’humanité dans les liens qui l’attirent. Au premier jour du monde, en élevant par la grâce l’être humain jusqu’à Dieu, en le plaçant au paradis de l’attente, l’acte même de création scella les fiançailles.
Hélas ! Sous les ombrages de l’Éden, l’humanité ne sut attendre l’Époux. Chassée du jardin de délices, elle se jeta dans tous les bois sacrés des nations et prostitua aux idoles vaines ce qui lui restait de sa gloire. Car grands encore étaient ses attraits ; mais ces dons de nature, quoiqu’elle l’eût oublié, restaient les présents profanés de l’Époux : « Cette beauté qui te rendait parfaite aux yeux, c’était la mienne que j’avais mise en toi, dit le Seigneur Dieu ».
L’amour n’avouait pas sa défaite ; la Sagesse, suave et forte, entreprenait de redresser les sentiers des humains. Dans l’universelle conspiration, laissant les nations mener jusqu’au bout leur folle expérience, elle se choisit un peuple issu de souche sainte, en qui la promesse faite à tous serait gardée. Quand Israël sortit d’Égypte, et la maison de Jacob du milieu d’un peuple barbare, la nation juive fut consacrée à Dieu, Israël devint son domaine. En la personne du fils de Béor, la gentilité vit passer au désert ce peuple nouveau, et elle le bénit dans l’admiration des magnificences du Seigneur habitant avec lui sous la tente, et cette vue fit battre en elle un instant le cœur de l’Épouse. « Je le verrai, s’écria-t-elle en son transport, mais non maintenant ; je le contemplerai, mais plus tard ! » Du sommet des collines sauvages d’où l’Époux l’appellera un jour, elle salua l’étoile qui devait se lever de Jacob, et redescendit prédisant la ruine à ces Hébreux qui l’avaient pour un temps supplantée.
Extase sublime, suivie bientôt de plus coupables égarements ! Jusques à quand, fille vagabonde, t’épuiseras-tu dans ces délices fausses ? Comprends qu’il t’a été mauvais d’abandonner ton Dieu. Les siècles ont passé ; la nuit tombe ; l’étoile a paru, signe de l’Époux conviant les nations. Laisse-toi ramener au désert ; écoute Celui qui parle à ton cœur. Ta rivale d’autrefois n’a point su rester reine ; l’alliance du Sinaï n’a produit qu’une esclave. L’Époux attend toujours l’Épouse.
Quelle attente, ô Dieu, que celle qui vous fait franchir au-devant de l’infidèle humanité les collines et les monts ! A quel point donc peuvent s’abaisser les cieux, que devenu péché pour l’homme pécheur, vous portiez vos conquêtes au delà du néant, et triomphiez de préférence au fond des abîmes ? Quelle est cette table où votre Évangéliste nous montre le Fils de l’Éternel, inconnu sous la servile livrée des hommes mortels, assis sans gloire dans la maison du pharisien superbe ? L’heure a sonné où l’altière synagogue qui n’a su ni jeûner avec Jean, ni se réjouir avec Celui dont il préparait les sentiers, va voir enfin Dieu justifier les délais de son miséricordieux amour. « Ne méprisons pas comme des pharisiens les conseils de Dieu, s’écrie saint Ambroise à cet endroit du livre sacré. Voici que chantent les fils de la Sagesse ; écoute leurs voix, entends leurs danses : c’est l’heure des noces. Ainsi chantait le Prophète, quand il disait : Viens ici du Liban, mon Épouse, viens ici du Liban ».
Et voici qu’une femme, qui était pécheresse dans la ville, quand elle apprit qu’il était assis à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum ; et se tenant derrière lui à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et les essuyant avec ses cheveux, elle les baisait, et y répandait le parfum. « Quelle est cette femme ? L’Église sans nul doute, répond saint Pierre Chrysologue : l’Église sous le poids des souillures de ses péchés passés dans la cité de ce monde. A la nouvelle que le Christ a paru dans la Judée, qu’il s’est montré au banquet de la Pâque, où il livre ses mystères, où il révèle le Sacrement divin, où il manifeste le secret du salut : soudain, se précipitant, elle dédaigne les contradictions des scribes qui lui ferment l’entrée, elle brave les princes de la synagogue ; et ardente, toute de désirs, elle pénètre au sanctuaire, où elle trouve Celui qu’elle cherche trahi par la fourberie judaïque au banquet de l’amour, sans que la passion, la croix, le sépulcre, arrêtent sa foi et l’empêchent de porter au Christ ses parfums ».
Et quelle autre que l’Église, disent à leur tour ensemble Paulin de Noie et Ambroise de Milan, a le secret de ce parfum ? Elle dont les fleurs sans nombre ont tous les arômes, qui, odorante des sucs variés de la céleste grâce, exhale suavement à Dieu les multiples senteurs des vertus provenant de nations diverses et les prières des saints, comme autant d’essences s’élevant sous l’action de l’Esprit de coupes embrasées. De ce parfum de sa conversion, qu’elle mêle aux pleurs de son repentir, elle arrose les pieds du Seigneur, honorant en eux son humanité. Sa foi qui l’a justifiée croit de pair avec son amour ; bientôt la tête même de l’Époux, sa divinité, reçoit d’elle l’hommage de la pleine mesure de nard précieux et sans mélange signifiant la justice consommée, dont l’héroïsme va jusqu’à briser le vase de la chair mortelle qui le contenait dans le martyre de l’amour ou des tourments.
Mais alors même qu’elle est parvenue au sommet du mystère, elle n’oublie pas les pieds sacrés dont le contact l’a délivrée des sept démons représentant tous les vices ; car à jamais pour le cœur de l’Épouse, comme désormais au sein du Père, l’Homme-Dieu reste inséparable en sa double nature. A la différence donc du Juif qui, ne voulant du Christ ni pour fondement ni pour chef, n’a trouvé, comme Jésus l’observe ni pour sa tête l’huile odorante, ni l’eau même pour ses pieds, elle verse sur les deux son parfum de grand prix ; et tandis que l’odeur suave de sa foi si complète remplit la terre devenue par la victoire de cette foi la maison du Seigneur, elle continue, comme au temps où elle y répandait ses larmes, d’essuyer de ses longs cheveux les pieds du Maître. Mystique chevelure, gloire de l’Épouse : où les saints voient ses œuvres innombrables et ses prières sans fin ; dont la croissance réclame tous ses soins d’ici-bas ; dont l’abondance et la beauté seront divinement exaltées dans les cieux par Celui qui comptera jalousement, sans négliger aucune, sans laisser perdre une seule, toutes les œuvres de l’Église. C’est alors que de sa tête, comme de celle de l’Époux, le divin parfum qui est l’Esprit-Saint se répandra éternellement, comme une huile d’allégresse, jusqu’aux extrémités de la cité sainte.
En attendant, ô pharisien qui méprises la pauvresse dont l’amour pleure aux pieds de ton hôte divin méconnu, j’aime mieux, s’écrie le solitaire de Nole, me trouver lié dans ses cheveux aux pieds du Christ, que d’être assis près du Christ avec toi sans le Christ. Heureuse pécheresse que celle qui mérita de figurer l’Église, au point d’avoir été directement prévue et annoncée par les Prophètes, comme le fut l’Église même ! C’est ce qu’enseignent saint Jérôme et saint Cyrille d’Alexandrie, pour sa vie de grâce comme pour son existence de péché. Et résumant à son ordinaire la tradition qui l’a précédé, Bède le Vénérable ne craint pas d’affirmer qu’en effet « ce que Madeleine a fait une fois, reste le type de ce que fait toute l’Église, de ce que chaque âme parfaite doit toujours faire ».
Qui ne comprendrait la prédilection de l’Homme-Dieu pour cette âme dont le retour, en raison même de la misère plus profonde où elle était tombée, manifesta dès l’abord et si pleinement le succès de sa venue, la défaite de Satan, le triomphe de cet amour souverain posé à l’origine comme l’unique loi de ce monde ! Lorsque Israël n’attendait du Messie que des biens périssables, quand les Apôtres eux-mêmes et jusqu’à Jean le bien-aimé ne rêvaient près de lui que préséances et honneurs, la première elle vient à Jésus pour lui seul et non pour ses dons. Avide uniquement de purification et d’amour, elle ne veut pour partage que les pieds augustes fatigués à la recherche de la brebis égarée : autel béni, où elle trouve le moyen d’offrir à son libérateur autant d’holocaustes d’elle-même, dit saint Grégoire, qu’elle avait eu de vains objets de complaisance. Désormais ses biens comme sa personne sont à Jésus, dont elle n’aura plus d’occupation que de contempler les mystères et la vie, dont elle recueillera chaque parole, dont elle suivra tous les pas dans la prédication du royaume de Dieu. S’asseoir à ses pieds est pour elle l’unique bien, le voir l’unique joie, l’entendre le seul intérêt de ce monde. Combien vite, dans la lumière de son humble confiance, elle a dépassé la synagogue et les justes eux-mêmes ! Le pharisien s’indigne, sa sœur se plaint, les disciples murmurent : partout Marie se tait, mais Jésus parle pour elle ; on sent que son Cœur sacré est atteint de la moindre appréciation défavorable à rencontre. A la mort de Lazare, le Maître doit l’appeler du repos mystérieux où même alors, remarque saint Jean, elle restait assise; sa présence au tombeau fait plus que celle du collège entier des Apôtres et de la tourbe des Juifs ; un seul mot d’elle, déjà dit par Marthe accourue la première, est plus puissant que tous les discours de celle-ci ; ses pleurs enfin font pleurer l’Homme-Dieu, et suscitent en lui le frémissement sacré, précurseur du rappel à la vie de ce mort de quatre jours, le trouble divin qui montre Dieu conquis à sa créature. Bien véritablement donc, pour les siens comme pour elle-même, pour le monde comme pour Dieu, Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée].
En ce qui précède, nous n’avons fait, pour ainsi dire, que coudre l’un à l’autre les témoignages bien incomplets d’une vénération qui se retrouve la même, toujours et partout, chez les dépositaires de la doctrine et les maîtres de la science. Cependant les hommages réunis des Docteurs n’équivalent point, pour l’humble Madeleine, à celui que lui rend l’Église même, lorsqu’au jour de la glorieuse Assomption de Notre-Dame, elle n’hésite pas à rapprocher l’incomparable souveraine du monde et la pécheresse justifiée, au point d’appliquer à la première en son triomphe l’éloge évangélique qui regarde celle-ci. Ne devançons point les lumières que le Cycle nous réserve en ses développements ; mais entendons Albert le Grand nous attester pour sûr que, dans le monde de la grâce aussi bien que dans celui de la création matérielle], Dieu a fait deux grands astres, à savoir deux Maries, la Mère du Seigneur et la sœur de Lazare : le plus grand, qui est la Vierge bienheureuse, pour présider au jour de l’innocence ; le plus petit, qui est Marie la pénitente sous les pieds de cette bienheureuse Vierge, pour présider à la nuit en éclairant les pécheurs qui viennent comme elle à repentir. Comme la lune par ses phases marque les jours de fête à la terre, ainsi sans doute Madeleine, au ciel, donne le signal de la joie qui éclate parmi les Anges de Dieu sur tout pécheur faisant pénitence. N’est-elle donc pas également, par son nom de Marie et en participation de l’Immaculée, l’Étoile de la mer, ainsi que le chantaient autrefois nos Églises des Gaules, lorsqu’elles rappelaient qu’en pleine subordination servante et reine avaient été toutes deux principe d’allégresse en l’Église : l’une engendrant le salut, l’autre annonçant la Pâque !
Nous ne reviendrons point sur les inoubliables récits de ce jour, le plus grand des jours, où Madeleine, comme l’étoile du matin, marcha en avant de l’astre vainqueur inaugurant l’éternité sans couchant. Glorieuse aurore, où la divine rosée, s’élevant de la terre, effaça du fatal décret la déchéance prononcée contre Ève ! Femme, pourquoi pleures-tu ? Tu ne te trompes pas : c’est bien le divin jardinier qui te parle, celui qui, hélas ! au commencement avait planté le paradis. Mais trêve aux pleurs ; dans cet autre jardin, dont le centre est un tombeau vide, le paradis t’est rendu : vois les Anges, qui n’en ferment plus l’entrée ; vois l’arbre de vie qui, depuis trois jours, a donné son fruit. Ce fruit que tu réclames pour t’en saisir encore et l’emporter comme aux premiers jours, il t’appartient en effet pour jamais ; car ton nom maintenant n’est plus Ève, mais Marie. S’il se refuse à tes empressements, situ ne peux le toucher encore, c’est que de même qu’autrefois tu ne voulus point goûter seule le fruit de la mort, tu ne dois pas non plus jouir de l’autre aujourd’hui, sans ramener préalablement l’homme qui par toi fut perdu.
O profondeurs en notre Dieu de la sagesse et de la miséricorde ! voici donc que, réhabilitée, la femme retrouve des honneurs plus grands qu’avant la chute même, n’étant plus seulement la compagne de l’homme, mais son guide à la lumière. Madeleine, à qui toute femme doit cette revanche glorieuse, conquiert en ce moment la place à part que lui assigne l’Église dans ses Litanies en tête des vierges elles-mêmes, comme Jean-Baptiste précède l’armée entière des Saints par le privilège qui fit de lui le premier témoin du salut. Le témoignage de la pécheresse complète celui du Précurseur : sur la foi de Jean, l’Église a reconnu l’Agneau qui efface les péchés du monde ; sur la foi de Madeleine, elle acclame l’Époux triomphateur de la mort : et constatant que, par ce dernier témoignage, le cycle entier des mystères est désormais pleinement acquis à la croyance catholique, elle entonne aujourd’hui l’immortel Symbole dont les accents lui paraissaient prématurés encore en la solennité du fils de Zacharie.
O Marie, combien grande vous apparûtes aux regards des cieux dans l’instant solennel où, la terre ignorant encore le triomphe de la vie, il vous fut dit par l’Emmanuel vainqueur : « Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ! » Vous étiez bien toujours alors notre représentante, à nous Gentils, qui ne devions entrer en possession du Seigneur par la foi qu’après son Ascension par delà les nues. Ces frères vers qui vous envoyait l’Homme-Dieu, c’étaient sans doute les privilégiés que lui-même durant sa vie mortelle avait appelés à le connaître, et auxquels vous deviez, ô Apôtre des Apôtres, manifester ainsi le mystère complet de la Pâque ; toutefois déjà la miséricordieuse bonté du Maître projetait de se montrer le jour même à plusieurs, et tous devaient être comme vous bientôt les témoins de son Ascension triomphante. Qu’est-ce à dire, sinon que, tout en s’adressant aux disciples immédiats du Sauveur, votre mission, ô Madeleine, s’étendait bien plus dans l’espace et les temps ?
Pour l’œil du vainqueur de la mort à cette heure de son entrée dans la vie sans fin, ils remplissaient en effet la terre et les siècles ces frères en Adam comme en Dieu qu’il amenait à la gloire, selon l’expression du Docteur futur de la gentilité. C’est d’eux qu’il avait dit dans le Psaume : « J’annoncerai votre Nom à mes frères ; je vous louerai dans la grande assemblée des nations, au sein du peuple encore à naître qui doit appartenir au Seigneur ». C’est d’eux, c’est de nous tous composant cette génération à venir à laquelle le Seigneur devait être annoncé, qu’il vous disait alors : « Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». Et au loin comme auprès vous êtes venue, vous venez sans cesse, remplir votre mission près des disciples et leur dire : « J’ai vu le Seigneur, et il m’a dit ces choses ».
Vous êtes venue, ô Marie, lorsque notre Occident vous vit sur ses montagnes foulant de vos pieds apostoliques, dont Cyrille d’Alexandrie salue la beauté, les rochers de Provence. Sept fois le jour, enlevée vers l’Époux sur l’aile des Anges, vous montriez à l’Église, plus éloquemment que n’eût fait tout discours, la voie qu’il avait suivie, qu’elle devait suivre elle-même par ses aspirations, en attendant de le rejoindre enfin pour jamais.
Ineffable démonstration que l’apostolat lui-même, en son mérite le plus élevé, n’est point dépendant de la parole effective ! Au ciel, les Séraphins, les Chérubins, les Trônes fixent sans cesse l’éternelle Trinité, sans jamais abaisser leurs yeux vers ce monde de néant ; et cependant par eux passent la force, la lumière et l’amour dont les augustes messagers des hiérarchies subordonnées sont les distributeurs à la terre. Ainsi, ô Madeleine, vous ne quittez plus les pieds sacrés rendus maintenant à votre amour ; et pourtant, de ce sanctuaire où votre vie reste absorbée sans nulle réserve avec le Christ en Dieu qui mieux que vous nous redit à toute heure : « Si vous êtes ressuscites avec le Christ, cherchez ce qui est en haut, là où le Christ est assis à la droite de Dieu ; goûtez ce qui est en haut, non ce qui est sur la terre ! »
O vous, dont le choix si hautement approuvé du Seigneur a révélé au monde la meilleure part, faites qu’elle demeure toujours appréciée comme telle en l’Église, cette part de la divine contemplation qui prélude ici-bas à la vie du ciel, et reste en son repos fécond la source des grâces que le ministère actif répand par le monde. La mort même, qui la fait s’épanouir en la pleine et directe vision, ne l’enlève pas, mais la confirme à qui la possède. Puisse nul de ceux qui l’ont reçue de la gratuite et souveraine bonté, ne travailler à s’en déposséder lui-même ! Fortunée maison, bienheureuse assemblée, dit le dévot saint Bernard, où Marthe se plaint de Marie ! Mais l’indignité serait grande de voir Marie jalouser Marthe. Saint Jude nous l’apprend : malheur aux anges qui ne gardent point leur principauté, qui, familiers du Très-Haut, veulent abandonner sa cour ! Maintenez au cœur des familles religieuses établies par leurs pères sur les sommets avoisinant les cieux, le sentiment de leur noblesse native : elles ne sont point faites pour la poussière et le bruit de la plaine ; elles ne sauraient s’en rapprocher qu’au grand détriment de l’Église et d’elles-mêmes. Pas plus que vous, ô Madeleine, elles ne se désintéressent pour cela des brebis perdues, mais prennent en restant ce qu’elles sont le plus sûr moyen d’assainir la terre et d’élever les âmes.
Ainsi même vous fut-il donné un jour, à Vézelay, de soulever l’Occident dans ce grand mouvement des croisades dont le moindre mérite ne fut pas de surnaturaliser en l’âme des chevaliers chrétiens, armés pour la défense du saint tombeau qui avait vu vos pleurs et votre ravissement, les sentiments qui sont l’honneur de l’humanité.
Et n’était-ce pas encore une leçon de ce genre que le Dieu par qui seul règnent les rois, et qui se rit des projets de leur vanité, voulut donner dans les premières années de ce siècle au guerrier fameux dont l’orgueil dictait ses lois aux empires ? Dans l’ivresse de sa puissance, on le vit prétendre élever à lui-même et à son armée ce qu’il appelait le Temple de la gloire. Mais bientôt, emportant le guerrier, passait la tempête ; et continué par d’autres constructeurs, le noble édifice s’achevait, portant comme dédicace à son fronton le nom de Madeleine.
O Marie, bénissez ce dernier hommage de notre France que vous avez tant aimée, et dont le peuple et les princes entourèrent toujours d’une vénération si profonde votre retraite bénie de la Sainte-Baume et votre église de Saint-Maximin, où reposent les restes mille fois précieux de celle qui sut rendre amour pour amour. En retour, apprenez-nous que la seule vraie et durable gloire est de suivre comme vous, dans ses ascensions, Celui qui vous envoya vers nous autrefois, disant : « Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ! »
La sainte Église qui, dans les diverses saisons liturgiques, insère en leur lieu comme autant de perles de grand prix les divers passages de l’Évangile ayant rapport à sainte Marie Madeleine, renvoie également à la fête de sainte Marthe, que nous célébrerons dans huit jours, les particularités concernant la vie de son illustre sœur après l’Ascension. Aux pièces liturgiques déjà insérées dans cet ouvrage à sa louange, nous ajouterons cette antique Séquence, bien connue des Églises de l’Allemagne, et que nous ferons suivre d’un Répons et de l’Oraison de la fête au Bréviaire Romain.
Saint Laurent de Brindes confesseur et docteur mémoire de Sainte Praxède Vierge
Collecte
Dieu, pour travailler avec ardeur à la gloire de votre nom et au salut des âmes, vous avez accordé au bienheureux Laurent, votre Confesseur et Docteur, l’esprit de sagesse et de force : donnez-nous, dans ce même esprit, de connaître ce que nous devons faire, et une fois que nous le connaîtrons, la force de l’accomplir, avec le secours de son intercession.
Office
Laurent, né à Brindes (Brindisi) dans les Pouilles (1559), entré dès son adolescence dans l’Ordre des Frères Mineurs Capucins (1575), apprit à fond la philosophie et la théologie et posséda plusieurs langues anciennes et modernes. Ordonné prêtre, il se vit confier le ministère de la prédication, dont il s’acquitta inlassablement dans presque toute l’Italie et dans d’autres pays d’Europe. Favorisé d’une sagesse singulière et du don de conseil, il fut chargé du gouvernement de son Ordre tout entier et les Souverains Pontifes eurent souvent recours à lui pour des missions très importantes. C’est surtout grâce à ses efforts que les princes chrétiens associèrent leurs forces contre les hordes envahissantes des Turcs : l’armée chrétienne les affronta en Hongrie, Laurent marchant en tête avec la croix et exhortant les soldats et les chefs, et elle remporta une éclatante victoire. Cependant, parmi tant d’affaires si importantes, il pratiqua de manière héroïque les vertus d’un religieux. Il donnait à l’oraison tout le temps dont il pouvait disposer et il sut unir d’une façon admirable la vie intérieure avec l’activité extérieure. Enfin, à Lisbonne, où le peuple napolitain l’avait envoyé comme représentant auprès du roi d’Espagne, ce vaillant défenseur de la liberté chrétienne et de la justice succomba comme sur un champ de bataille, en 1619. Il laissa de nombreux écrits consacrés à la défense de la foi contre les hérésies et à l’explication des Saintes Écritures. Le Pape Léon XIII le mit au nombre des saints (1881) et le Pape Jean XXIII le déclara Docteur de l’Église universelle (1959).
Super Heb., cap. 11
Caput 11
Lectio 1
Super Heb., cap. 11 l. 1 Supra apostolus multipliciter ostendit excellentiam Christi, praeferens ipsum Angelis, Moysi et Aaron, et monuit fideles debere coniungi ipsi Christo, quae coniunctio, quia praecipue et inchoative fit per fidem, Ep. III, 17: habitare Christum per fidem in cordibus vestris, ideo apostolus procedit ad commendationem fidei. Et circa hoc facit tria: primo enim describit fidem; secundo ponit exempla diversa de ipsa, ibi in hac enim; tertio hortatur ad ea quae sunt fidei, XII cap., ibi ideoque vos tantam. Cap., ibi ideoque vos tantam. Diffinitionem fidei ponit complete quidem, sed obscure. Unde sciendum est, quod volens perfecte diffinire virtutem aliquam, oportet quod tangat materiam eius propriam, circa quam est, et finem eius, quia habitus cognoscitur per actum et actus per obiectum. Et ideo oportet tangere actum et ordinem ad obiectum et finem. Sicut volens diffinire fortitudinem, oportet tangere propriam eius materiam circa quam est, scilicet timores et audacias, et finem, scilicet bonum reipublicae, ut dicatur quod fortitudo est virtus moderativa illorum, propter bonum reipublicae. Cum autem fides virtus theologica habeat idem pro obiecto et fine, scilicet Deum: primo ergo ponit ordinem et finem; secundo materiam propriam, ibi argumentum non apparentium. Sciendum vero est, quod actus fidei est credere, qui est actus intellectus determinati ad unum, ex imperio voluntatis. Unde credere est cum assensu aliquid cogitare, ut dicit Augustinus in libro de praedestinatione sanctorum. Et ideo obiectum fidei et finis voluntatis oportet sibi correspondere. Veritas autem prima est obiectum fidei, in quo quidem consistit finis voluntatis, scilicet beatitudo, quae differenter est in via et in patria, quia in via veritas prima non est habita et per consequens nec visa, quia in his, quae sunt supra animam, idem est videre et habere, ut dicit Augustinus, LXXIII quaest., sed tantum est sperata. Rm. VIII, quaest., sed tantum est sperata. Rm. VIII, 25, 24: quod enim non videmus speramus. Quod enim videt quis, quid sperat? Ergo veritas prima non visa, sed sperata est finis voluntatis in via, et per consequens obiectum fidei, quia idem est sibi pro fine et obiecto. Finis autem ultimus simpliciter ipsius fidei in patria, quem intendimus ex fide, est beatitudo, quae in aperta visione Dei consistit. Jn. XVII, 3: haec est vita aeterna, ut cognoscant te solum verum Deum, et cetera. Et XX, 29: beati qui non viderunt et crediderunt. Huiusmodi autem est spes fidelium. I P. I, 3: regeneravit nos in spem vivam. Finis ergo fidei in via est assecutio rei speratae, scilicet beatitudinis aeternae. Et ideo dicit sperandarum rerum. Sed quaeritur hic quare cum fides sit prior quam spes, diffinitur per ipsam: quia posterius debet diffiniri per prius, et non e converso. Respondeo. Dicendum est, quod ex iam dictis patet solutio, quia dictum est, quod idem est obiectum et finis fidei. Cum ergo assecutio rei speratae sit finis eius, oportet quod etiam sit obiectum ipsius. Dicebatur autem supra, quod omnis habitus debet diffiniri per ordinem actus ad obiectum. Verum autem et bonum etsi in se considerata convertantur quantum ad supposita, tamen inquantum differunt ratione, diverso ordine se habent ad invicem, quia et verum est quoddam bonum, et bonum est quoddam verum. Et similiter intellectus et voluntas, quae distinguuntur penes distinctionem veri et boni, habent inter se diversum ordinem. Inquantum enim intellectus apprehendit veritatem et quidquid in ipsa continetur, sic verum est quoddam bonum, et sic est bonum sub vero. Sed inquantum voluntas movet, sic verum est sub bono. In ordine ergo cognoscendi, intellectus est prior, sed in ordine movendi voluntas est prior. Quia ergo intellectus movetur ad actum fidei ex imperio voluntatis, ut dictum est, in ordine movendi voluntas est prior. Ideo non diffinitur prius per posterius, quia, ut dictum est, in diffinitione fidei oportet ponere ordinem actus ad obiectum, quod idem est quod finis. Finis autem et bonum idem sunt, ut habetur II physicorum. In ordine autem ad bonum voluntas, cuius est spes sicut subiecti, est prior. Quare autem non dicit diligendarum, sed sperandarum? Ratio est, quia charitas est praesentium et absentium. Quia ergo finis non habitus, est obiectum fidei, ideo dicit sperandarum rerum. Nec obstat, quod res speranda est obiectum spei. Quia oportet, quod fides sicut ad finem ordinetur ad obiectum illarum virtutum quibus perficitur voluntas, cum fides pertineat ad intellectum secundum quod imperatur a voluntate. Sed cum fides sit una, quia ab unitate obiecti dicitur habitus unus, quare non dicitur rei sperandae, sed rerum sperandarum? Respondeo. Dicendum est, quod beatitudo, quae in se essentialiter est una, quia consistit in Dei visione, quae in se est una, est principium et radix ex qua multa bona derivantur, quae sub ipsa continentur: sicut dotes corporis, societas sanctorum, et multa alia. Ut ergo ostendat omnia ista pertinere ad fidem, loquitur in plurali. Illud autem, quod dicitur, substantia, potest multipliciter exponi. Uno modo causaliter, et tunc habet duplicem sensum. Unum quod est substantia, id est, faciens in nobis substare res sperandas, quod facit duobus modis. Uno modo quasi merendo. Ex hoc enim, quod captivat et submittit intellectum suum his quae sunt fidei, meretur quod aliquando perveniat ad videndum hoc quod sperat. Visio enim est merces fidei. Alio modo quasi per suam proprietatem praesentialiter faciat, quod id quod creditur futurum in re, aliquo modo iam habeatur dummodo credat in Deum. Alio modo exponi potest substantia essentialiter, quasi fides sit substantia, id est, essentia rerum sperandarum. Unde in Graeco habetur hypostasis rerum sperandarum. Essentia enim beatitudinis nihil aliud est, quam visio Dei. Jn. XVII, 3: haec est vita aeterna ut cognoscant te solum verum Deum, et cetera. Unde de Trinit. cap. X, dicit Augustinus: haec contemplatio promittitur nobis actionum omnium finis, et cetera. Ipsa ergo plena visio Dei est essentia beatitudinis. Hoc autem videmus in scientiis liberalibus, quod si quis aliquam velit addiscere, oportet eum primo accipere principia ipsius, quae oportet credere cum sibi traduntur a magistro. Oportet enim credere eum qui discit, ut habetur I Poster. Et in illis principiis quodammodo continetur tota scientia, sicut conclusiones in praemissis, et effectus in causa. Qui ergo habet principia illius scientiae, habet substantiam eius, puta geometriae. Et si geometria esset essentia beatitudinis, qui haberet principia geometriae, haberet quodammodo substantiam beatitudinis. Fides autem nostra est, ut credamus quod beati videbunt et fruentur Deo. Et ideo si volumus ad hoc pervenire, oportet ut credamus principia istius cognitionis. Et haec sunt articuli fidei qui continent totam summam huius scientiae, quia beatos nos facit visio Dei trini et unius. Et hic est unus articulus. Unde hoc credimus, et ideo dicit substantia rerum sperandarum. I Cor. XIII, 12: videmus nunc per speculum et in aenigmate, tunc autem facie ad faciem; quasi dicat: tunc erimus beati quando videbimus facie ad faciem illud quod nunc videmus in speculo et in aenigmate. In his ergo verbis ostenditur ordo actus fidei ad finem, quia fides ordinatur ad res sperandas quasi quoddam inchoativum, in quo totum quasi essentialiter continetur, sicut conclusiones in principiis. Consequenter cum dicit argumentum non apparentium, tangit actum fidei circa propriam eius materiam. Actus autem proprius fidei, etsi sit in ordine ad voluntatem, ut dictum est, tamen est in intellectu sicut in subiecto, quia obiectum eius est verum, quod proprie pertinet ad intellectum. In actibus autem intellectus differentia est. Quidam enim sunt habitus intellectus, qui important omnimodam certitudinem ad completam visionem eius quod intelligitur, sicut patet de intellectu, qui est habitus primorum principiorum, quia, qui intelligit quod omne totum est maius sua parte, videt hoc, et est certus. Hoc etiam facit habitus scientiae, et sic talis habitus intellectus et scientia, faciunt certitudinem et visionem. Quaedam vero alia sunt, quae neutrum faciunt, scilicet dubitatio et opinio. Fides vero tenet medium inter ista, quia dictum est quod fides facit assensum in intellectu, quod potest esse dupliciter. Uno modo quia intellectus movetur ad assentiendum ex evidentia obiecti, quod est per se cognoscibile, sicut in habitu principiorum, vel cognitum per aliud quod est per se cognoscibile, sicut patet in scientia astronomiae. Alio modo assentit alicui non propter evidentiam obiecti a quo non movetur sufficienter; unde non est certus, sed vel dubitat, scilicet quando non plus habet rationem ad unam partem, quam ad aliam, vel opinatur, si habet quidem rationem ad unam partem, non omnino quietantem ipsum, sed cum formidine ad oppositum. Fides autem neutrum horum dicit simpliciter, quia nec cum primis est sibi evidens, nec cum duobus ultimis dubitat, sed determinatur ad alteram partem, cum quadam certitudine et firma adhaesione per quamdam electionem voluntariam. Hanc autem electionem facit divina auctoritas, per quam electionem determinatur intellectus, ut firmiter inhaereat his quae sunt fidei, et eis certissime assentiatur. Et ideo credere est cum assensu cognoscere. Propria ergo materia habitus fidei sunt non apparentia. Apparentia enim agnitionem habent, non autem fidem, ut dicit Gregorius. Actus autem fidei est certa adhaesio, quam vocat apostolus argumentum, accipiens causam pro effectu, quia argumentum facit fidem de re dubia. Est enim argumentum ratio rei dubiae faciens fidem ut dicit Boetius. Vel si sequamur etymologiam nominis qua dicitur argumentum, quasi arguens mentem, tunc accipit effectum pro causa, quia ex certitudine rei provenit, quod mens cogatur ad assentiendum. Unde argumentum dicitur non apparentium, id est, certa apprehensio eorum quae non videt. Quod si quis velit verba ista ad debitam formam reducere, posset dicere, quod fides est habitus mentis qua inchoatur vita aeterna in nobis, faciens intellectum assentire non apparentibus. Ubi enim nos argumentum habemus, habet alia littera convictio quia per auctoritatem divinam convincitur intellectus ad assentiendum his quae non videt. Patet ergo quod apostolus complete diffinit fidem, licet obscure. Per istam enim diffinitionem distinguitur fides ab omnibus quae pertinent ad intellectum. Per hoc enim quod dicitur argumentum, distinguitur fides ab opinione, dubitatione et suspicione, quia per ista non habetur firma adhaesio intellectus ad aliquid. Per hoc autem quod dicitur non apparentium, distinguitur ab habitu principiorum et scientia. Et per hoc quod dicitur rerum sperandarum, distinguitur a fide communiter sumpta, quae non ordinatur ad beatitudinem. Nam per propriam diffinitionem unumquodque innotescit, et distinguitur a quolibet alio, sicut est hic. Unde et ad istam omnes aliae reducuntur. Sed videtur quod male dicat, non apparentium, quia, ut dicitur Jn. XX, 28: Thomas vidit et credidit. Item credimus esse Deum unum, quod tamen demonstratur a philosophis. Respondeo. Dicendum est quod fides dupliciter accipitur. Uno modo proprie, et sic est non visorum et non scitorum, ut patet ex praedictis. Et propterea, quod non potest maior certitudo haberi de conclusione, quam de principio a quo elicitur, quia semper principia sunt notiora conclusionibus, ideo cum principia fidei non habeant evidentiam, nec per consequens conclusiones. Et ideo intellectus non assentitur conclusionibus tamquam scitis nec tamquam visis. Alio modo communiter, et sic excludit omnem certam cognitionem, et sic loquitur Augustinus in quaest. Evangelii, quod fides est de quibusdam quae videntur. Apostolus autem loquitur de prima. Et quidem de Thoma dicendum est, quod, sicut dicit Gregorius, aliud vidit, aliud credidit, quia vidit humanitatem, et credidit divinitatem. Ad istud de demonstratione, dicendum est quod nihil prohibet aliquid esse visum uni quod est creditum alteri, sicut patet in diversis statibus. Quod enim non est visum in via, videtur in patria. Unde quod ego credo, Angelus videt. Similiter quod est visum a prophetis, ut quod Deus est unus incorporeus, hoc est credendum ab idiotis, sicut idiota credit eclipsim, quam astrologus videt. Et de talibus est fides secundum quid tantum. Quaedam autem sunt, quae simpliciter excedunt statum praesentis viae, et de talibus est fides simpliciter.
Lectio 2
Super Heb., cap. 11 l. 2 Supra posuit descriptionem fidei, hic ostendit eam per exemplum. Et circa hoc facit duo. Primo enim in generali manifestat propositum suum; secundo in speciali, ibi fide intelligimus. Quantum ad primum sic continuatur: sic ergo describo et commendo fidem, nec hoc est de novo, in hac enim, scilicet fide, senes, id est sancti patres, testimonium consecuti sunt, id est, crediderunt, et per fidem instituti sunt. Gn. XV, 6: credidit Abraham Deo, et reputatum est illi ad iustitiam. Ps. CXV, 1: credidi propter quod locutus sum. Inter omnes autem patres veteris testamenti, illi duo specialiter, scilicet David et Abraham, habent testimonium fidei. Fide intelligimus, et cetera. In speciali declarat per exempla antiquorum. Et primo quantum ad id quod crediderunt et docuerunt; secundo quantum ad id quod fecerunt, ibi fide Abel; tertio quantum ad id quod passi sunt, ibi alii autem distenti sunt. Doctrina autem in veteri testamento duplex fuit. Una aperte posita; alia vero sub velamine figurarum et mysteriorum velata fuit. Prima de unitate Dei et creatione mundi; secunda de mysterio incarnationis et reparationis. Unde sicut ipsi in memoriam creationis colebant sabbata, ita nos in memoriam resurrectionis servamus dominicam. Quantum ergo ad doctrinam de mundi creatione, dicit fide intelligimus, et cetera. Quod potest dupliciter legi: uno modo, quod verbo Dei sit ablativi casus. Et est sensus: nos sicut antiqui, fide, id est per doctrinam fidei, scilicet veteris testamenti Gn. I, 3: dixit Deus: fiat, etc., Ps. XXXII, 9: ipse dixit, et facta sunt, intelligimus saecula esse aptata, id est disposita, verbo Dei, id est, per imperium Dei. Hoc autem pertinet ad fidem, quod scilicet hoc intelligimus, quia cum fides sit de invisibilibus, etiam saecula facta sunt de invisibilibus, scilicet de materia prima, quae nuda et privata omni forma invisibilis est, et omni specie et dispositione carens. Ideo dicit ut ex invisibilibus visibilia fierent. Sed hoc est satis ruditer dictum, licet sit verum. Secundo modo, quod verbo sit dativi casus. Et tunc est sensus: intelligimus per fidem ut prius saecula essent aptata, id est, convenientia et correspondentia verbo, ut ex invisibilibus, et cetera. Propter quod sciendum est, quod verbum Dei est ipse conceptus Dei, quo seipsum et alia intelligit. Deus autem comparatur ad creaturam, sicut artifex ad opus suum. Hoc autem videmus quod artifex, illud quod producit extra, producit in similitudinem conceptus sui. Unde facit domum in materia ad similitudinem domus, quam in mente sua formavit; quod si domus extra conveniat domui praeconceptae, est opus debito modo ordinatum; si non, non. Quia vero tota creatura optime disposita est, utpote producta ab artifice, in quo non potest cadere error, vel aliquis defectus, ideo plenissime secundum modum suum convenit divino conceptui. Unde Boetius de consolatione: pulchrum pulcherrimus ipse mundum mente gerens, similique imagine formans. Ideo dicit intelligimus fide saecula, id est, totam universitatem creaturae, aptata, id est, convenienter respondentia, verbo, id est conceptui Dei, sicut artificiatum arti suae. Eccli. I, 10: effudit illam, scilicet sapientiam suam, super omnia opera sua. Sequitur ut ex invisibilibus, et cetera. Sed quia apud antiquos communis animi conceptus erat, quod ex nihilo nihil fit, II physicorum, ideo quando videbant aliquod novum opus, dicebant quod esset factum ex aliquibus invisibilibus. Unde vel ponebant quodlibet esse in quolibet, sicut Empedocles et Anaxagoras: de quo nihil ad praesens; alii vero latitationem formarum, sicut ipse Anaxagoras; alii ab ideis, sicut Plato; alii ab intelligentia, sicut Avicenna. Unde secundum omnes istos visibilia facta sunt ex invisibilibus rationibus idealibus. Nos autem dicimus secundum modum praedictum, quod ex invisibilibus rationibus idealibus in verbo Dei, per quod omnia facta sunt, res visibiles sunt productae. Quae rationes, et si realiter idem sunt, tamen per diversos respectus connotatos respectu creaturae differunt secundum rationem. Unde alia ratione conditus est homo, et alia equus, ut dicit Augustinus in libro LXXXIII quaestionum. Quaestionum. Sic ergo saecula aptata sunt verbo Dei, ut ex invisibilibus rationibus idealibus in verbo Dei, visibilia, id est omnis creatura, fierent. Omnia autem ista verba expresse sunt contra Manichaeos. Ipsi enim dicunt, quod non est curandum quid homo credat, sed tantum quid faciat. Sed apostolus principium omnis operis ponit fidem; unde dicit, quod est substantia, id est fundamentum. Sine fide ergo frustra sunt opera. Item dicunt, quod non est credendum nisi unde habetur ratio. Contra quod dicit non apparentium. Item damnant vetus testamentum, dicentes quod a malo principio, scilicet a Diabolo, conditum sit. Contra quod dicit, quod in hac fide testimonium consecuti sunt senes. Deinde cum dicit fide Abel, etc., ostendit quid patres antiqui fecerunt. Et primo hoc ostendit de patribus qui fuerunt ante diluvium; secundo de patribus, qui fuerunt ante legem, ibi fide qui vocatur Abraham; tertio de his, qui fuerunt sub lege, ibi fide Moyses. Ante diluvium fuerunt tres specialiter Deo accepti, scilicet Abel, Enoch, Noe. Primo ergo ponit fidem Abel; secundo fidem Enoch, ibi fide Enoch; tertio fidem Noe, ibi fide Noe. De Abel autem ostendit quid per fidem fecerit, et quid inde consecutus sit. Per fidem Abel obtulit sacrificium. Unde sicut confessio est testimonium fidei interioris, ita ex cultu exteriori in sacrificio commendatur fides eius. Et ex eo quod obtulit sacrificium electum, quia de primo genitis gregis et de adipibus eorum, ostenditur electa fides eius. Optimum enim sacrificium signum fuit electae fidei et probatae. Ml. I, 14: maledictus fraudulentus, qui habet in grege suo masculum, et votum faciens immolat debile domino. De sacrificio autem Cain nulla fit mentio quantum ad excellentiam, sed solum, quod obtulit de fructibus terrae. Dicit ergo, quod Abel fide obtulit plurimam hostiam, non quantitate, sed pretiositate, quam Cain, id est, meliorem hostiam obtulit quam Cain, scilicet Deo, quia ad honorem Dei. Aliter enim non placuisset Deo. Glossa dicit fide plurima, sed hoc non habetur in Graeco, quia plurima est ibi accusativi casus; quod patet ex modo loquendi, qui est comparativus, nisi dicatur: fide plurima, id est, meliore et praestantiore quam Cain obtulisse, quia ut dictum est, sacrificium exterius signum fuit fidei interioris. Ex fide autem duo consequuntur, unum in vita, scilicet testimonium iustitiae. Unde dicit consecutus est testimonium esse iustus, scilicet per fidem. Mt. XXIII, 35: a sanguine Abel iusti, et cetera. Tamen non propter hoc testimonium Christi dicit ipsum consecutum fuisse testimonium iustitiae, quia non intendit hic introducere nisi auctoritates veteris testamenti, scilicet propter id quod dicitur Gn. IV, 4: respexit Dominus ad Abel et ad munera eius; quia respectus Domini est specialiter super iustos. Ps. XXXIII, 15: oculi Domini super iustos. Et hoc, testimonium perhibente Deo muneribus eius. Quod forte fuit, quia igne caelesti incendebantur munera. Et hoc fuit respectus Dei. Prius tamen respexit ipsum offerentem, quam oblationem eius, quia ex bonitate offerentis acceptatur oblatio, quae non est sacramentalis, quia sacramentalem bonitatem non immutat malitia ministri: quantum autem ad offerentem, ut sibi prosit oblatio, requiritur bonitas in ipso. Aliud testimonium consecutus est post mortem. Unde dicit et per illam defunctus adhuc loquitur, quia, ut dicit Glossa, post mortem adhuc commendatur fides eius, quia datur nobis materia loquendi de ipso, ut de fide eius, et patientia, demus exempla ad exhortandum alios ad patientiam. Sed haec non est intentio apostoli, quia omnia, quae accepit hic sumit ex Scripturis. Unde intelligitur de eo quod dicitur Gn. IV, 10: vos sanguinis fratris tui clamat ad me de terra. Infra XII, 24: melius loquentem quam Abel. Hoc enim accepit per illam, id est, per meritum fidei, quod defunctus, id est, sanguis defuncti, clamet ad Deum et loquatur Deo. Deinde cum dicit fide Enoch, etc., commendat Enoch. Et primo ponit intentum suum; secundo probat, ibi et non inveniebatur. Non facit autem apostolus mentionem de operibus eius, quia Scriptura modicum loquitur de hoc, sed tantum ostendit quid ei fecerit Deus, quia fide, id est, per meritum fidei, translatus a conversatione huius vitae, in alia conservatur a morte. Unde dicit ne videret mortem. Gn. V, 24: non apparuit, quia tulit eum Deus. Et verum est, quod nondum est mortuus, sed tamen quandoque morietur, quia sententia, quam Dominus primis parentibus peccantibus inflixit quocumque die comederis, etc., in omnes qui quocumque modo nascuntur ex Adam permanebit, sicut etiam in Christo. Ps. LXXXVIII, 49: quis est homo, qui vivet et non videbit mortem? Mors autem duorum dilata est, scilicet Enoch et Eliae. Et ratio est, quia doctrina veteris testamenti ordinatur ad promissa novi testamenti, in quo nobis spes vitae aeternae promittitur. Mt. IV, 17: poenitentiam agite, appropinquavit enim regnum caelorum. Et ideo data sententia mortis voluit Dominus ducere homines in spem vitae; quod fecit in patribus utriusque status, scilicet naturae, legis et gratiae. Unde in primo statu dedit spem evadendi necessitatem mortis, et hoc in Enoch; in lege, in Elia; in tempore gratiae, in Christo, per quem datur nobis effectus huius promissionis. Et ideo alii morientur, sed Christus resurgens ex mortuis iam non moritur. Sed duo primi morientur per Antichristum. Sic ergo translatus est ne videret mortem, non solum ut non sentiret mortem, et hoc in illa generatione. Deinde cum dicit et non inveniebatur, etc., probat quod hoc habuit per meritum fidei et primo probat quod translatus est; secundo quod hoc propter fidem habuit, ibi ante translationem enim. Et primum probat per auctoritatem Gn. V, 24, quam sub aliis verbis ponit, quia ibi dicitur non apparuit, quia tulit eum Deus, hic autem dicit et non inveniebatur, quia transtulit eum Deus. Et idem est sensus. Sg. IV, 10: placens Deo factus est dilectus, et vivens inter peccatores translatus est. Sicut enim conveniens fuit quod homo propter peccatum expelleretur de Paradiso, ita quod iustus introduceretur. Iste enim per Seth septimus ab Adam optimus fuit, sic Lamech per Cain septimus ab Adam pessimus fuit, utpote qui contra naturam primus introduxit bigamiam. Deinde cum dicit ante translationem, probat quod propter meritum fidei fuerat translatus, quia antequam transferretur, dicit de ipso Scriptura, quod ambulavit cum Deo, quod est consentire et placere Deo, propter hoc autem tulit eum Deus; sed sine fide impossibile est ambulare cum Deo, et Deo placere, ergo, et cetera. Totam istam rationem quantum ad praemissas ponit. Et primo maiorem, quia habuit testimonium ante translationem placuisse Deo, et ideo, transtulit eum Deus. Eccli. XLIV, 16: Enoch enim placuit Deo et translatus est in Paradisum, ut det gentibus sapientiam. Quod autem placuerit ostendit Scriptura, quae dicit quod ambulavit cum Deo. Ml. II, 6: in pace et aequitate ambulavit mecum. Ps. 6: ambulans in via immaculata, hic mihi ministrabat. Minorem subdit, dicens sine fide autem impossibile est placere Deo. Eccli. I, 34 s.: bene placitum est illi fide. Rm. III, 28: arbitramur iustificari hominem per fidem. Probat autem minorem cum dicit accedentem ad Deum oportet credere. Nullus enim potest Deo placere, nisi accedat ad ipsum. Jc. IV, 8: appropinquate Deo, et appropinquabit vobis. Ps. XXXIII, 6: accedite ad eum et illuminamini. Sed nullus accedit ad Deum nisi per fidem, quia fides est lumen intellectus. Ergo nullus potest Deo placere nisi per fidem. Accedentem autem per fidem oportet credere Domino. Sicut enim videmus in quolibet motu naturali, quod oportet quod mobile ex motu duo intendat ne motus sit frustra, scilicet aliquem certum terminum et certam causam, quare moveatur, prius autem est terminus, quam effectus motus consequatur, sic etiam in motu quo aliquis accedit ad Deum, terminus motus est ipse Deus. Unde dicit oportet credere accedentem, quia est. Quod dicit propter eius aeternitatem. Ex. III, 14: qui est, misit me. Secundo quod sciat, quod Deus habeat providentiam de rebus. Aliter enim nullus iret ad ipsum, si non speraret aliquam remunerationem ad ipso. Unde dicit et inquirentibus se remunerator sit. Is. XL, 10: ecce Dominus veniet, ecce merces eius cum eo. Merces autem est illud quod homo quaerit in labore. Mt. XX, 8: voca operarios, et redde illis mercedem. Quae merces nihil est aliud quam Deus, quia nihil extra ipsum debet homo quaerere. Gn. XV, 1: ego protector tuus sum et merces tua magna nimis. Deus enim nihil aliud dat nisi seipsum. Ps. XV, 5: Dominus pars haereditatis meae et calicis mei. Thren. III, 24: pars mea Dominus, dixit anima mea, et cetera. Et ideo dicit remunerator est inquirentibus eum. Non aliud. Ps. CIV, 4: quaerite Dominum et confirmamini, quaerite faciem eius semper. Sed numquid duo haec sufficiunt ad salutem? Respondeo. Dicendum est quod post peccatum primi parentis, nemo potuit salvari a reatu culpae originalis, nisi per fidem mediatoris; sed ista fides diversificata est quantum ad modum credendi secundum diversitatem temporum et statuum. Nos autem quibus est tantum beneficium exhibitum, magis tenemur credere, quam illi qui fuerunt ante adventum Christi: tunc etiam aliqui magis explicite, sicut maiores, et illi quibus facta fuit aliquando revelatio specialis. Illi etiam, qui sub lege, magis explicite quam ante legem, quia data fuerunt eis aliqua sacramenta, quibus quasi per figuram repraesentabatur Christus; sed gentiles, qui fuerunt salvati, sufficiebat eis, quod crederent Deum esse remuneratorem, quae remuneratio non fit nisi per Christum. Unde implicite credebant in mediatorem. Contra autem illud quod dicit, quod oportet credere quod Deus est, instatur, quia dictum est supra, quod creditum non potest esse scitum, nec visum, Deum autem esse, est demonstratum. Respondeo. Dicendum est, quod de Deo potest multipliciter haberi notitia. Uno modo per Christum, inquantum scilicet est Pater unigeniti et consubstantialis, et alia quae specialiter Christus de Deo Patre et Filio et Spiritu Sancto docuit, quantum ad unitatem essentiae, et Trinitatem personarum. Et hoc tantum est creditum, nec in veteri testamento fuit explicite creditum nisi a maioribus tantum. Secundo modo, quod solus Deus colendus est, et sic etiam erat creditum a Iudaeis. Tertio modo, quod est unus Deus, et hoc notum est etiam ipsis philosophis, et non cadit sub fide. Deinde cum dicit fide Noe, ostendit quid Noe fecit per fidem et quid inde consecutus est, ibi et iustitiae. De ipso autem narrat quinque, quae fecit. Primo quod dictis Dei credidit de futuro iudicio, quod tamen nondum videbatur. Unde dicit fide Noe responso accepto de his quae adhuc non videbantur, supple: crediderat. Secundo ex fide timuit. Fides enim est principium timoris. Eccli. XXV, 16: timor Dei initium dilectionis eius, fidei autem initium agglutinandum est ei, scilicet timori. Et ideo dicit metuens, scilicet diluvium promissum, quod tamen non videbatur. Ergo fides est de invisibilibus. Tertio mandatum Dei implevit, faciendo arcam. Unde dicit aptavit arcam, id est, secundum dispositionem Dei convenientem fecit. Quarto a Deo salutem speravit. Unde dicit in salutem domus suae, id est, familiae suae, quia illi soli salvi facti sunt. I P. III, 20: pauci, id est octo animae salvae factae sunt per aquam. Quinto ex hoc quod propter fidem praedictam fecit, damnavit mundum, id est, mundanos damnabiles ostendit. Revelatio autem sibi de fabricanda arca, responsum fuit desiderio eius et iustitiae, quae est per fidem. Deinde cum dicit et iustitiae quae, ostendit quid per fidem consecutus est. Sicut enim post mortem alicuius aliquis succedit in haereditatem eius, sic etiam quia a principio mundi non totaliter defecerat iustitia in mundo, quia adhuc durabat mundus, sed in diluvio quasi totus periit mundus, ideo ipse Noe quasi haeres factus est propter fidem suam, vel iustitiae, quae habetur per fidem; vel sicut patres sui iustificati fuerunt per fidem, ita ipse factus haeres est iustitiae per fidem, scilicet imitator per fidem paternae iustitiae.
Saint Jérôme Emilien confesseur mémoire de Sainte Marguerite Vierge et Martyre
Collecte
Dieu, Père des miséricordes, par les mérites et l’intercession du bienheureux Jérôme, que vous avez donné pour soutien et pour père aux orphelins : faites-nous la grâce de conserver fidèlement cet esprit d’adoption en vertu duquel nous sommes appelés vos fils et le devenons réellement.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Jérôme, né à Venise de la famille patricienne des Emiliani, fut initié au métier des armes dès sa première adolescence, et préposé, en des temps très difficiles pour la république, à la défense de Castelnovo, près de Quero, dans les monts de Trévise. Ses ennemis s’emparèrent de la citadelle ; et lui-même, jeté dans une horrible prison, eut les pieds et les mains chargés de fers. Privé de tout secours humain, il eut recours à la très sainte Vierge qui exauça ses prières. Elle lui apparut, brisa ses liens et le conduisit sain et sauf en vue de Trévise, le faisant passer au milieu des ennemis qui occupaient toutes les routes. Une fois entré dans la ville, il suspendit à l’autel de la Mère de Dieu, à laquelle il s’était voué, les menottes, les entraves et les chaînes qu’il avait emportées avec lui. De retour à Venise, il se donna tout entier au service de Dieu, se dépensa d’une façon admirable pour les pauvres, et eut surtout compassion des enfants orphelins qui erraient dans la ville, dénués de tout et dans un état pitoyable. Louant des salles pour les recueillir, il les nourrissait de ses propres ressources et les formait aux mœurs chrétiennes.
Cinquième leçon. A cette époque abordèrent à Venise le bienheureux Gaétan et Pierre Caraffa, qui devint plus tard Paul IV : goûtant l’esprit dont Jérôme était animé, et approuvant le nouvel institut destiné à recueillir les orphelins, ils l’amenèrent à l’hôpital des incurables, dans lequel, tout en élevant les orphelins, il devait servir les malades avec une égale charité. Sur leur conseil, il partit pour le continent voisin, et érigea des orphelinats, à Brescia d’abord, puis à Bergame et à Côme ; ce fut surtout à Bergame qu’il déploya son zèle. Outre deux orphelinats, l’un pour les garçons, l’autre pour les filles, il ouvrit un établissement pour recevoir les femmes de mauvaise vie qui se convertissaient. Enfin, dans un humble village du territoire de Bergame, à Somasque, sur les limites des possessions vénitiennes, il fonda une résidence pour lui et les siens ; il y organisa sa congrégation qui a pris, de ce lieu, le nom de Somasque. Elle s’est développée et répandue dans la suite, et, ne se bornant plus à l’éducation des orphelins et au service des églises, elle s’appliqua pour le plus grand bien de la société chrétienne, à initier les jeunes gens aux lettres et aux bonnes mœurs, dans les collèges, les académies et les séminaires. C’est pour cela que saint Pie V l’a mise au rang des Ordres religieux, et que d’autres Pontifes lui ont accordé des privilèges.
Sixième leçon. Ne pensant qu’aux orphelins à recueillir, Jérôme se dirige sur Milan et Pavie ; dans ces villes, grâce à la faveur de nobles personnages, il procure providentiellement à une multitude d’enfants, un gîte, des provisions, des vêtements et des maîtres. Revenu à Somasque, il se fait tout à tous ; aucun labeur ne le rebutait quand il prévoyait que sa peine profiterait au prochain. Il abordait les cultivateurs dispersés dans les champs, leur venait en aide au temps de la moisson, et leur expliquait les mystères de la foi. Il nettoyait les enfants atteints de maladies à la tête, les soignait patiemment, et pansait si bien les pauvres gens qui avaient des plaies dégoûtantes, qu’on l’eût dit doué de la grâce des guérisons. Ayant découvert une caverne sur la montagne dominant Somasque, il s’y retira, et là, se frappant à coups de fouet, restant à jeun des jours entiers, faisant oraison la plus grande partie de la nuit, ne prenant qu’un peu de sommeil sur la pierre nue, il pleurait ses péchés et ceux des autres. Au fond de cette grotte, une source d’eau jaillit du roc même. Une constante tradition l’attribue aux prières du Saint ; elle n’a point cessé de couler jusqu’à ce jour, et cette eau, portée en divers pays, rend la santé à beaucoup de malades. Enfin, une peste étant venue à sévir dans la vallée, Jérôme en fut atteint pendant qu’il se dévouait auprès des pestiférés et qu’il portait les cadavres sur ses épaules au lieu de la sépulture. Sa mort précieuse, qu’il avait prédite quelque temps auparavant, arriva l’an mil cinq cent trente-sept : les nombreux miracles qu’il opéra pendant sa vie et après sa mort le rendirent illustre ; Benoît XIV le béatifia et Clément XIII l’inscrivit solennellement aux fastes des Saints.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Jean Chrysostome. Homilia 62 in Matthæum
Septième leçon. Pourquoi les disciples éloignaient-ils de Jésus les enfants ? Par égard pour sa dignité. Alors que fait-il ? Afin d’inculquer aux Apôtres des sentiments modestes et de leur apprendre à fouler aux pieds le faste mondain, il accueille ces enfants, les prend dans ses bras, et promet à ceux qui leur ressemblent le royaume des cieux, ce qu’il avait déjà fait précédemment. Voulons-nous donc avoir part, nous aussi, à l’héritage céleste, appliquons-nous avec grand soin à cette vertu ; car c’est le plus haut degré de la philosophie, que d’être simple avec prudence, c’est la vie angélique. Un tout petit enfant n’a aucun vice dans son âme ; il ne garde point le souvenir des injures, il va droit à ceux qui lui en font, de même qu’à des amis, comme si de rien n’était. Sa mère a beau le châtier, il la cherche toujours, et la met bien au-dessus de toute autre personne.
Huitième leçon. Montrez-lui une reine parée du diadème : il ne la préfère point à sa mère couverte de haillons ; et la vue de sa mère dans la livrée de la pauvreté lui est plus douce que la vue d’une princesse magnifiquement vêtue. Car c’est l’amour, et non la pauvreté et la richesse, qui lui fait discerner les siens d’avec les étrangers. Il se contente du nécessaire ; et aussitôt qu’il s’est rassasié de lait, il laisse le sein maternel. Il n’éprouve pas les mêmes chagrins que nous éprouvons, soit pour une perte d’argent, soit pour des choses de ce genre. Il ne se réjouit pas des mêmes vanités que nous, et il n’admire pas la beauté corporelle. Aussi le Sauveur disait-il : « Le royaume des cieux appartient à ceux qui leur ressemblent », afin que par un effort de notre volonté, nous pratiquions ces vertus qui semblent naturelles aux enfants.
Neuvième leçon. Comme les Pharisiens n’avaient d’autres mobiles de leurs actes que la malice et l’arrogance, notre Seigneur ne cesse d’exhorter ses disciples à être simples ; et il le leur recommande au moment même où il les institue. Car rien n’engendre l’orgueil, comme l’exercice du pouvoir et le privilège d’occuper les premières places. Sachant donc qu’ils obtiendraient de par le monde beaucoup d’honneur, il prémunit leurs esprits, il ne veut pas qu’ils souffrent en eux rien d’humain, ni la recherche de la popularité, ni l’envie de s’élever au-dessus des autres. Ces choses qui paraissent petites, occasionnent pourtant de grands maux. C’est en effet pour avoir eu ces convoitises que les Pharisiens arrivèrent au dernier degré du mal. En recherchant les salutations, les premiers rangs et les places d’honneur, ils tombèrent dans un amour effréné de la gloire, et de là dans un abîme d’impiété.
Issu de cette puissante aristocratie qui valut à la reine de l’Adriatique douze siècles de splendeurs, Jérôme vint au monde à l’époque où Venise atteignait l’apogée de sa gloire. A quinze ans soldat, il fut un des héros de la lutte formidable où sa patrie soutint l’effort de l’Europe presque entière coalisée contre elle dans la ligue de Cambrai. La cité d’or, écrasée un instant et rétablie bientôt dans son ancienne fortune, offrait ses honneurs au défenseur de Castelnovo, tombé vaillamment et relevé comme elle. Mais Notre-Dame de Trévise, en délivrant le prisonnier des chaînes allemandes, l’avait fait son captif ; elle le rendait à saint Marc pour une mission plus haute que celles que la fière république aurait pu lui donner. Le descendant des Aemiliani, conquis par l’éternelle beauté comme un siècle plus tôt Laurent Justinien, n’allait plus vivre que pour l’humilité qui conduit au ciel et les hauts faits de la charité. Somasque, obscur village devenu le camp retranché d’une milice nouvelle recrutée par ses soins, éclipsera pour lui tous les titres de la terre ; et ses victoires seront maintenant d’amener à Dieu les petits enfants. Les patriciens, dont naguère il marchait l’égal, ne le verront plus dans leurs palais ; car sa noblesse est plus élevée : ils servent le monde, et lui le : cieux ; les Anges sont les émules de sa gloire leur ambition, comme la sienne, est de garder au Père l’hommage immaculé de ces âmes innocentes dont le plus grand au royaume des cieux doit porter la ressemblance.
« En effet, nous dit aujourd’hui l’Église par la bouche si pleine de charmes de saint Jean Chrysostome, l’âme de l’enfant est pure de toutes passions. Il ne garde point rancune à ceux qui l’offensent, mais, comme si de rien n’eût été, les revient trouver en amis. Si souvent que sa mère le frappe, il la cherche toujours et la préfère à tout. Montrez-lui une reine avec sa couronne : il ne la met point au-dessus de sa mère en haillons, et il aime mieux la vue de celle-ci dans sa pauvreté que le spectacle de la reine en sa magnificence. Car il juge de ce qui l’intéresse ou ne le touche point, non sur la richesse ou la pénurie, mais sur l’amour. Le nécessaire et rien plus est tout son désir ; gorgé du lait qu’il aime, il laisse en repos le sein où il puise. L’enfant n’a pas nos chagrins : ni perte de biens, ni rien de pareil ne saurait le troubler ; il ne goûte pas nos plaisirs : ni la beauté des corps, ni tout ce périssable qui nous séduit, ne peut l’émouvoir. C’est pourquoi le Seigneur disait : Le royaume des cieux est pour qui leur ressemble, nous exhortant à pratiquer par choix ce que les enfants font par nature ».
Leurs célestes gardiens plongeant la vue dans ces êtres si purs, c’est encore la parole du Seigneur, ne sont point distraits delà contemplation du Père qui est au ciel ; car il réside en eux comme sur les ailes des Chérubins, depuis le baptême qui en a fait ses fils. Heureux notre Saint d’avoir été choisi par Dieu pour partager les soucis des Anges ici-bas, en attendant d’être associé à leur félicité dans les cieux !
Avec Vincent de Paul et Camille de Lellis, ô Jérôme Émilien, vous constituez sur le Cycle en ces jours le triumvirat de la charité. Ainsi l’Esprit divin, dont le règne se poursuit, trouve-t-il ses complaisances à marquer l’empreinte de la Trinité sur les temps ; ainsi veut-il manifester que l’amour du Seigneur Dieu, qu’il apporte au monde, ne va point sans celui des frères. Dans le temps même où il fournissait par vous cette démonstration à la terre, l’esprit du mal faisait de son côté la preuve que l’amour vrai de nos semblables disparaît d’où s’en va celui du Seigneur, lequel lui-même s’éteint là où la foi n’est plus : entre les ruines de la prétendue réforme et la fécondité toujours nouvelle de l’Esprit de sainteté, l’humanité put choisir. Son choix, hélas ! fut loin d’être partout conforme à ses intérêts du temps et de l’éternité. Combien plus que vous n’aurions-nous pas raison de répéter la prière que vous enseigniez aux petits orphelins : « Notre doux-Père, Seigneur Jésus-Christ, nous vous en supplions par votre bonté infinie, relevez la chrétienté, ramenez-la toute à cette droiture de la sainteté qui fleurit au temps de vos Apôtres ».
Vous avez travaillé largement pour votre part à cette œuvre immense de restauration. La Mère de la divine grâce, en brisant vos chaînes dans la prison, rendait à votre âme plus cruellement captive l’essor du baptême et de vos premiers ans ; votre jeunesse, comme celle de l’aigle, était renouvelée ; décuplée au service du prince très puissant chanté dans le Psaume, la valeur qui vous avait illustré dans les armées d’ici-bas, multiplia vos conquêtes sur la mort et l’enfer. Qui jamais, dans cette arène nouvelle, pourrait nombrer vos prises ? Jésus, le Roi de la guerre du salut, vous communiqua ses prédilections pour les petits enfants : qui comptera ceux que vous sûtes garder à ses caresses divines en leur innocence, ceux qui déjà périssaient et vous devront leur couronne au ciel ! Du trône où vous entourent déjà leurs gracieuses phalanges, multipliez vos fils, soutenez tous ceux qui continuent votre œuvre sur la terre ; que votre esprit se répande toujours plus dans un temps où l’odieuse jalousie de Satan dispute plus que jamais le jeune âge au Seigneur. Heureux, à l’heure dernière, ceux qui auront accompli l’œuvre de miséricorde par excellence en nos jours : sauvé la foi des enfants, préservé leur baptême ! Eussent-ils comme vous autrefois mérité la colère, ils pourront redire avec confiance ces mots que vous affectionniez : « O très doux Jésus, soyez-moi sauveur et non juge ! »
Super Psalmo 35
Super Psalmo 35
Super Psalmo 35 n. 1 In praecedenti Psalmo Psalmista imploravit Dei auxilium contra persecutiones peccatorum; hic autem describit peccatorum nequitiam. Titulus, in finem servo Dei. Et est novum hoc quod dicit, servo Dei. Ille est fidelis servus, qui bona Domini sui non usurpat sibi, et mala sua non retorquet in Dominum. Quidam enim sunt, qui peccata sua in Deum retorquent, dicentes quod necessitate peccant: et bona sua sibi vindicant, dicentes quod habent ea ex virtute propria. E contrario facit David: et circa hoc duo facit. Primo facit mentionem de malis quae sunt in nobis ex nobis. Secundo de bonis quae sunt in nobis a Deo, ibi, Domine in caelo. Circa primum duo facit. Primo ponit radicem mali. Secundo ponit processum mali ex illa radice, ibi, verba oris. Radix mali est propositum. Primo ergo proponitur malum propositum. Secundo ponit causam, ibi, non est timor. Tertio probat, ibi, quoniam dolose. Sicut dicit philosophus in 3 Ethic., hic aliquis facit injustum, et non injustificat; aliquis facit et injustificat, sed non est injustus: aliquis facit et injustificat, et est injustus. Primum facit ille qui retinet rem alterius quam credit suam. Secundum facit ille qui non secundum habitum, sed ex passione facit injustum, qua passione cessante reddit rem alienam. Tertium facit ille qui ex proposito facit injustum; et ideo dicit, dixit injustus, idest ex proposito deliberavit, ut delinquat in semetipso: quia in ejus potestate est ut proponat peccare, non in fato stellarum: Eccl. 15: Deus ab initio constituit hominem, et reliquit eum in manu consilii sui; sed processus irrefraenatus peccandi est ex eo quod removetur impedimentum peccati. Dicitur autem quod peccatum in Spiritum Sanctum est, quando ex certa malitia peccatur; et hoc quando removetur impedimentum. Hoc ergo impedimentum removet timor Domini: Pr. 16: in timore Domini declinatur a malo: Jb 15: quantum in te est evacuasti timorem, et tulisti preces et cetera. Et ideo dicit, non est timor Dei ante oculos eorum. Timor est in affectu; sed causa timoris est in oculis, ex hoc quod non considerant judicium Dei: Dn. 13: averterunt oculos suos, ne viderent caelum: sed causa est, quoniam dolose egit. Quando aliquis in oculis regis facit aliquid regi odiosum, signum est quod non timet eum; sic peccator quando facit peccatum coram Deo, qui omnia videt, signum est quod non timet Deum, quia in conspectu suo, scilicet Dei, egit dolose, idest fecit dolum: He. 4: omnia nuda et aperta sunt oculis ejus. Et dicit, dolose, quia aliud profert extra, aliud simulat: Ps. 5: virum sanguinum et dolosum abominabitur dominus: Jb 36: simulatores et callidi provocant iram Dei. Et ideo, inveniatur iniquitas ejus ad odium, idest talis sit iniquitas ejus quod Deus habeat eam odio. Et hoc est signum quod Deus tales simulatores odit, quia in Evangeliis multum invehitur Deus contra simulatores. Alia littera habet, in conspectu suo, ut videret iniquitatem suam, et odisset. Contingit quod aliquis discutit conscientiam suam ut inveniat iniquitatem suam et odiat. Frequenter in hoc fraudulenter agit, quia non discutit bene, sed gravia leviat, et levia aggravat. Et ideo dicit, dolose egit in conspectu suo, idest in conscientia; quia si fideliter suam odisset iniquitatem, discussisset. Vel secundum eumdem sensum, in conspectu suo, scilicet Dei, idest in sacra Scriptura, quam non attendunt secundum veritatem suam, et Spiritus Sancti, sed agunt dolose; et hoc ideo, quia non inveniunt iniquitatem. Consequenter ponit processum radicis. Et primo ponit peccata oris. Secundo cordis et operis. Homo committit peccatum ore dupliciter: vel per apertam malitiam, cum aperte mentitur; et hoc est quod dicit, verba oris ejus iniquitas: Jb 6: non invenietis in ore meo iniquitatem. Vel per occultam fraudulentiam; et hoc est dolus: Hier. 9: sagitta vulnerans lingua eorum dolum locuta est. In corde peccat quis dupliciter: per contemptum boni, et per studium mali. Contingit, quod aliquis peccat per infirmitatem, aliquis ex ignorantia. Sed quando est ignorantia. Affectata, tunc est grave peccatum: Jb 21: scientiam viarum tuarum nolumus. Et ideo dicit, noluit intelligere ut bene ageret, unde voluit intelligere curiosa, et non ut bene operaretur: Hier. 4: sapientes sunt, ut faciant mala: bona facere nescierunt. Item aliquando facit homo peccatum ex studio malitiae; unde dicit, iniquitatem meditatus est in cubili suo, idest in corde suo. Vel in cubili, idest quando stat in secreto: Pr. 24: cogitatio stulti peccatum est et abominatio. Astitit. Hic ponit quod committitur opere. Et primo ponit coadjuvationem ad malum. Secundo, quod non impedit malum. Quantum ad primum dicit, astitit omni viae non bonae, idest vivit et favit omni malae viae, vel malae operationi: Ps. 2: astiterunt reges terrae. Quantum ad secundum dicit, malitiam autem non odivit: Ps. 51: dilexisti malitiam super benignitatem, iniquitatem et cetera. Jb 20: cum dulce fuerit in ore ejus malum, abscondit illud sub lingua sua.
Super Psalmo 35 n. 2 Domine. Hic ostendit quae recepit a Deo. Et primo numerat ipsa bona. Secundo petit ea sibi dari, ibi, praetende. Circa primum duo facit. Primo proponit causam bonorum quae recepit a Deo. Secundo enumerat ipsa bona, ibi, homines et jumenta. Et primo ponit commendationem causae. Secundo proponit profunditatem effectuum, ibi, judicia tua. Quidquid Deus facit in nobis, vel est ex justitia, vel ex misericordia, vel ex veritate. Ex justitia, quando reddit pro meritis. Ex veritate, quando reddit quod promisit. Ex misericordia, quando excedit merita et promissa. Probemus haec tria. Justitia Dei alta est, quia nullus tantum meretur quin Deus plus reddat. Veritas est altior, quia Deus promittit et solvit quae nunquam meruimus, sicut incarnationem, et alia quae pertinent ad mysterium redemptionis. Sed misericordia est altissima: quia ea quae cogitare non possumus, largitur: 1 Cor. 2: oculus non vidit et cetera. Et ideo justitiam comparat montibus, veritatem nubibus, quae altiores sunt, misericordiam caelis, qui sunt super omnia. Dicit, Domine, in caelo misericordia tua, quae est causa omnium bonorum meorum est in caelo: Ps. 144: miserationes ejus super omnia et cetera. Is. 63: miserationum Domini recordabor. Et veritas tua usque ad nubes. Justitia tua sicut montes Dei. Haec omnia dicuntur secundum effectus, quia secundum essentiam idem sunt. Mystice per haec tria intelliguntur justi, quia in ipsis justis inveniuntur justitia, veritas et misericordia. Justi signantur per caelum propter retributionem et caritatem: Mt. 5: merces vestra copiosa est in caelis. Item in illis maxime relucet misericordia, quia omnino sunt ab omni tribulatione liberati. Nos autem sumus adhuc in calamitatibus. Per nubes intelliguntur doctores: Is. 5: mandabo nubibus meis, ne pluant super eam imbrem. Et in eis relucet veritas quam manifestant. Per montes intelliguntur sancti viri. Et quid sequitur ex omnibus istis? Quod haec judicia sunt abyssus multa, idest incomprehensibilia: Rm. 2: quam incomprehensibilia sunt judicia ejus et cetera.
Super Psalmo 35 n. 3 Homines. Supra commendavit Psalmista Dei justitiam, veritatem et misericordiam, et judicia, ex quibus nobis bona proveniunt; hic autem enumerat illa bona: et circa hoc duo facit. Primo commemorat bona quae communiter largitur omni creaturae. Secundo bona propria quae confert rationali creaturae, ibi, filii autem hominum. Circa primum duo facit. Primo commemorat quae communiter proveniunt a Deo. Secundo consurgit in admirationem divinae misericordiae, ibi, quemadmodum multiplicasti. Dico ergo, quod misericordia tua est magna, et ex hac salvas homines et jumenta, idest rationales et irrationales creaturas. Vel per homines intelliguntur justi, per jumenta ipsi peccatores, qui temporali salute salvantur a Deo: Mt. 5: pluit super justos et injustos: Ps. 48: homo cum in honore esset non intellexit et cetera. Et haec salus communis est omnibus in duobus: scilicet in salute corporis: Eccl. 30: non est census super censum salutis corporis: et in rerum provisione: 4 R. 6: salva me rex. Qui ait, non te salvet Dominus. Unde salvare te possum? De arca, an de torculari? Consequenter admiratur divinam misericordiam, ibi, quemadmodum multiplicasti. Scilicet quam multum multiplicasti misericordiam tuam, scilicet quod salvas non solum homines, sed et jumenta. Vel quod est tibi curae non solum de justis, sed etiam de peccatoribus, quantum ad bona temporalia quae in eis multiplicas: Hieronymus habet, quam pretiosa et cetera. Magna est enim misericordia Dei, quod omnes salvat: magna etiam, quia unicuique plus dat quam meruit: Ps. 85: misericordia tua magna est super me.
Super Psalmo 35 n. 4 Filii autem. Hic ponit bona spiritualia, quae sunt tria: fiducia, spiritualis refectio, et intelligibilis cognitio: et haec respondent gradibus entium. Entium quaedam sunt tantum, quaedam sunt et vivunt, quaedam cum hoc etiam intelligunt; et inter entia rationalis creatura quamdam aeternitatem participat, quia anima rationalis non perit. Et ideo dicit, filii hominum, idest filii Dei Christi: vel filii hominum generaliter omnes homines intelliguntur. Sperabunt in tegmine alarum tuarum. Et loquitur metaphorice. Gallina protegit pullos suos alis ne occidantur; ita ipse Deus spirituali protectione protegit rationalem creaturam ne deficiat specialiter in anima: Mt. 23: quoties volui congregare filios tuos et cetera. Is. 49: sub tegumento manus suae protexit me. Vel, in tegmine, idest in protectione spirituali. Et sic duae alae sunt doctrina novi et veteris testamenti. Item quae hic inferius vivunt, speciali cibantur refectione. Et primo ponit ipsam refectionem. Secundo ponit ejus causam, ibi, apud te. Refectio spiritualis in duobus consistit: scilicet in donis Dei, et in ejus dulcedine. Quantum ad primum dicit, inebriabuntur ab ubertate domus tuae. Domus est Ecclesia: 1 Tm. 3: ut scias quomodo oporteat te conversari in domo Dei. Et haec domus, quae modo est in terris, quandoque transferetur in caelos: Ps. 121: in domum Domini laetantes ibimus. In utraque est ubertas donorum Dei; sed in hac Ecclesia est imperfecta, sed in alia est perfectissima abundantia omnium bonorum, et hac satiantur spirituales viri: Ps. 64: replebimur in bonis domus tuae. Et quod plus est, inebriantur, inquantum supra omnem mensuram meriti desideria implentur: ebrietas enim excessus quidam est: Is. 64: quod oculus non vidit et cetera. Ct. 5: inebriamini carissimi. Et qui sunt ebrii, non in se sunt, sed extra se. Sic qui repleti sunt spiritualibus charismatibus, tota eorum intentio fertur in Deum: Ph. 3: nostra conversatio in caelis est. Et non solum donis reficientur, sed etiam dilectione Dei: Jb 22: tunc super omnipotentem deliciis afflues, et elevabis ad Deum faciem tuam. Et ideo dicit quantum ad secundum, et torrente voluptatis tuae potabis eos. Hic est amor Spiritus Sancti, qui facit impetum in anima, sicut torrens: Is. 59: quasi fluvius violentus, quem Spiritus Domini cogit. Et videtur voluptatis, quia voluptatem et dulcedinem in anima facit: Sg. 12: o quam bonus et suavis est Spiritus tuus Domine in nobis. Et hoc potu potantur boni: 1 Cor. 10: eundem potum spiritualem biberunt. Vel torrente voluptatis tuae, scilicet Dei, quae dicitur torrens: Pr. 18: torrens redundans, fons sapientiae: quia voluntas ejus sic efficax est, ut ei resisti non possit, sic nec torrenti: Rm. 9: voluntati ejus quis resistit? Materia autem talis refectionis est, quia conjunguntur fonti: et sicut qui tenerent os suum ad fontem vini, inebriarentur; sic qui tenent os suum, idest desiderium, ad fontem vitae et dulcedinis, inebriantur: 1 Cor. 2: alius autem ebrius est. Et sic inebriantur, quia apud te est fons vitae. Si referatur ad Christum, sic est sensus, apud te etc. idest tu es fons vitae. Si autem referatur ad Patrem, sic est sensus, apud te est fons vitae, idest verbum tuum vivificans omnia. Est apud te. Jn. 1: verbum erat apud Deum: Jr. 2: me dereliquerunt fontem aquae vivae et cetera. Qui vere est fons vitae, idest spiritualium bonorum, ex quibus omnia vivificantur. Secundum est cognitio intelligibilis, quam homines, sive rationales creaturae participant. Ideo dicit.
Super Psalmo 35 n. 5 Et in lumine. Duo sunt privilegia rationalis creaturae. Unum, quod rationalis creatura videt in lumine Dei, et quia alia animalia non vident in lumine Dei, ideo dicit, in lumine tuo. Non intelligitur de lumine creato a Deo, quia sic intelligitur illud quod dicitur Gn. 1: fiat lux. Sed in lumine tuo, quo scilicet tu luces, quod est similitudo substantiae tuae. Istud lumen non participant animalia bruta; sed rationalis creatura primo participat illud in cognitione naturali: nihil enim est aliud ratio naturalis hominis, nisi refulgentia divinae claritatis in anima: propter quam claritatem est ad imaginem Dei: Ps. 4: signatum est super nos lumen vultus tui Domine. Secundum est lumen gratiae; Ep. 5: exurge qui dormis et cetera. Tertium est lumen gloriae: Is. 60: surge, illuminare Jerusalem, quia venit lumen tuum et cetera. Vel, in lumine tuo, idest in Christo, qui est lumen de lumine: et sic est lumen quod est verus Deus. Est ergo lumen Christus, inquantum procedit a Patre: est fons vitae, inquantum est principium Spiritus vivificantis. Aliud privilegium est, quia sola creatura rationalis videt hoc lumen: unde dicit, videbimus lumen. Hoc lumen vel est veritas creata, idest Christus, secundum quod homo; vel est veritas increata, qua aliqua vera cognoscimus. Lumen enim spirituale veritas est: quia sicut per lumen aliquid cognoscitur inquantum lucidum; ita cognoscitur, inquantum est verum. Animalia bruta bene cognoscunt aliqua vera, puta hoc dulce: sed non veritatem hujus propositionis hoc est verum: quia hoc consistit in adaequatione hujus intellectus ad rem, quod non possunt facere bruta. Ergo bruta non habent lumen creatum. Similiter nec lumen increatum, quia solus homo factus est ad videndum Deum per fidem et per spem: et sicut nunc videmus per fidem in lumine, sic videbimus eum in specie, quando erimus in patria.
Super Psalmo 35 n. 6 Praetende misericordiam. Hic convertit se ad orationem, et petit misericordiam Dei. Et primo petit petitionem quantum ad alios. Secundo quantum ad se, ibi, non veniat mihi. Duo petit, secundum duo genera hominum, qui conversantur in domo Domini: quidam enim cognoscunt Deum per fidem; quidam etiam justificati inhaerent ei. Qui ergo non cognoscunt Deum, non sunt in ejus domo; sed qui habent fidem, possunt subjacere peccato, et ideo petit eis misericordiam: ideo dicit, o Domine scientibus te, per fidem scilicet, et vocat cognitionem scientiam propter certam inhaesionem: his praetende, idest amplia, extende ad eos misericordiam tuam miserando peccatis eorum: Is. 27: non est populus sapiens: Jr. 9: in hoc glorietur qui gloriatur, scire et nosse me. Sed, his qui recto sunt corde, idest qui habent rectum cor et sunt confirmati tibi per caritatem, praetende eis, idest amplia justitiam, idest coronam quam meruerunt, quia isti jam merentur coronam: 2 Tm. 4: in reliquo reposita est mihi corona justitiae et cetera. Et ideo petit eis justa. Pro se duo petit. Primo petit conservari a peccato, et hoc, removendo duas causas peccati. Una est interior: et haec est superbia, quae est initium omnis peccati; unde dicit: non veniat mihi pes superbiae, idest affectus superbiendi removeatur a me; Eccl. 23: extollentiam oculorum meorum ne dederis mihi. Alia causa est exterior, quando incitatur ab aliquo ad peccandum: Ps. 18: et ab alienis parce servo tuo. Et ideo dicit, manus peccatoris non moveat me, idest inductiones et promissiones et blandimenta non inducant me ad peccandum.
Super Psalmo 35 n. 7 Ibi ceciderunt. Hic ponitur petitionis ratio: et est duplex. Primo, quia ex hoc pede est casus: sicut quando quis cadit propter pedem quem habet malum: et ideo dicit, ibi, idest in pede superbiae. Ceciderunt. Ecce initium omnis peccati superbia, Eccl. 10. Homo enim ex hoc peccat, pro eo quod non continetur sub regula legis divinae. Sed ex superbia exit arrogantia: 1 Cor. 10: qui se existimat stare, idest per superbiam, videat ne cadat. Et dicit, qui operantur, non qui operati sunt, quia aliquis aliquando ex infirmitate peccat, vel ignorantia, et iste non permanet; sed qui peccat ex superbia, hic persistit: quia Pr. 2: laetantur cum male fecerint, et exultant in rebus pessimis. Item alia causa est alieni impulsus; unde dicit, expulsi sunt, idest impulsi dum inaniter se efferunt, sicut Lucifer de caelo, et homo per superbiam de Paradiso expulsi sunt. Nec potuerunt stare: Jb 18: expellet eum de luce in tenebras et cetera. Sed humilitas facit stare: Ps. 121: stantes erant pedes nostri et cetera.
Saint Vincent de Paul confesseur
Collecte
Dieu, vous avez fortifié le bienheureux Vincent par un courage apostolique pour évangéliser les pauvres et augmenter la gloire de l’ordre ecclésiastique : faites, s’il vous plaît, qu’en honorant sa piété et ses mérites, l’exemple de ses vertus nous instruise.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Vincent de Paul, français de nation, naquit à Pouy, non loin de Dax, en Aquitaine, et manifesta dès son enfance une grande charité pour les pauvres. Étant passé de la garde du troupeau paternel à la culture des lettres il étudia la littérature à Aix, et la théologie à Toulouse et à Saragosse. Ordonné Prêtre et reçu bachelier en théologie, il tomba aux mains des Turcs qui l’emmenèrent captif en Afrique. Pendant sa captivité, il gagna son maître lui-même à Jésus-Christ ; grâce au secours de la Mère de Dieu, il put s’échapper avec lui de ces pays barbares, et prit le chemin de Rome. De retour en France, il gouverna très saintement les paroisses de Clichy et de Châtillon. Nommé par le roi grand aumônier des galères de France, il apporta dans cette fonction un zèle merveilleux pour le salut des officiers et des rameurs ; saint François de Sales le donna comme supérieur aux religieuses de la Visitation, et, pendant près de quarante ans, il remplit cette charge avec tant de prudence, qu’il justifia de tout point le jugement du saint Prélat, qui déclarait ne pas connaître de Prêtre plus digne que Vincent.
Cinquième leçon. Il s’appliqua avec une ardeur infatigable jusqu’à un âge très avancé à évangéliser les pauvres, et surtout les paysans, et astreignit spécialement à cette œuvre apostolique, par un vœu perpétuel que le Saint-Siège a confirmé, et lui-même et les membres de la congrégation qu’il avait instituée, sous le titre de Prêtres séculiers de la Mission. Combien Vincent eut à cœur de favoriser la discipline ecclésiastique, on en a la preuve par les séminaires qu’il érigea pour les Clercs aspirant aux Ordres, par le soin qu’il mit à rendre fréquentes les réunions où les Prêtres conféraient entre eux sur les sciences sacrées, et à faire précéder la sainte ordination d’exercices préparatoires. Pour ces exercices et ces réunions, comme aussi pour les retraites des laïques, il voulut que les maisons de son institut s’ouvrissent facilement. De plus, afin de développer la foi et la piété, il envoya des ouvriers évangéliques, non seulement dans les provinces de la France, mais en Italie, en Pologne, en Écosse, en Irlande, et même chez les Barbares et les Indiens. Quant à lui, après avoir assisté Louis XIII à ses derniers moments, il fut appelé par la reine Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, à faire partie d’un conseil ecclésiastique. Il apporta tout son zèle à ne laisser placer que les plus dignes à la tête des Églises et des monastères, à mettre fin aux discordes civiles, aux duels, aux erreurs naissantes, aussitôt détestées de lui que découvertes ; enfin, à ce que les jugements apostoliques fussent reçus de tous avec l’obéissance qui leur est due.
Sixième leçon. Il n’y avait aucun genre d’infortune qu’il ne secourût paternellement. Les Chrétiens gémissant sous le joug des Turcs, les enfants abandonnés, les jeunes gens indisciplinés, les jeunes filles dont la vertu était exposée, les religieuses dispersées, les femmes tombées, les hommes condamnés aux galères, les étrangers malades, les artisans invalides, les fous même et d’innombrables mendiants, furent secourus par lui, reçus et charitablement soignés dans des établissements hospitaliers qui subsistent encore. Il vint largement en aide à la Lorraine et à la Champagne, à la Picardie et à d’autres régions ravagées par la peste, la famine et la guerre. Pour rechercher et soulager les malheureux, il fonda plusieurs congrégations, entre autres celles des Dames et des Filles de la Charité, que l’on connaît et qui sont répandues partout ; il institua aussi les Filles de la Croix, de la Providence, de sainte Geneviève, pour l’éducation des jeunes filles. Au milieu de ces importantes affaires et d’autres encore il était continuellement occupé de Dieu, affable envers tous, toujours semblable à lui-même, simple, droit et humble : son éloignement pour les honneurs, les richesses, les plaisirs, ne se démentit jamais, et on l’a entendu dire que rien ne lui plaisait, si ce n’est dans le Christ Jésus, qu’il s’étudiait à imiter en toutes choses. Enfin, âgé de quatre vingt-cinq ans et usé par les mortifications, les fatigues et la vieillesse, il s’endormit paisiblement, le vingt-septième jour de septembre, l’an du salut mil six cent soixante. C’est à Paris qu’il mourut, dans la maison de Saint-Lazare, qui est la maison-mère de la congrégation de la Mission. L’éclat de ses vertus, de ses mérites et de ses miracles ont porté Clément XII à le mettre au nombre des Saints, en fixant sa Fête annuelle au dix-neuvième jour du mois de juillet. Sur les instances de plusieurs Évêques, Léon XIII a déclaré et constitué cet illustre héros de la divine charité, qui a si bien mérité de tout le genre humain, le patron spécial auprès de Dieu de toutes les associations de charité existant dans l’univers catholique et lui devant en quelque manière leur origine.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Homilía 17 in Evangelia
Septième leçon. Notre Seigneur et Sauveur nous instruit, mes bien-aimés frères, tantôt par ses paroles, et tantôt par ses œuvres. Ses œuvres elles-mêmes sont des préceptes, et quand il agit, même sans rien dire, il nous apprend ce que nous avons à faire. Voilà donc que le Seigneur envoie ses disciples prêcher ; il les envoie deux à deux, parce qu’il y a deux préceptes de la charité : l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et qu’il faut être au moins deux pour qu’il y ait lieu de pratiquer la charité. Car, à proprement parler, on n’exerce pas la chanté envers soi-même ; mais l’amour, pour devenir charité, doit avoir pour objet une autre personne.
Huitième leçon. Voilà donc que le Seigneur envoie ses disciples deux à deux pour prêcher ; il nous fait ainsi tacitement comprendre que celui qui n’a point de charité envers le prochain ne doit en aucune manière se charger du ministère de la prédication. C’est avec raison que le Seigneur dit qu’il a envoyé ses disciples devant lui, dans toutes les villes et tous les lieux où il devait venir lui-même. Le Seigneur suit ceux qui l’annoncent. La prédication a lieu d’abord ; et le Seigneur vient établir sa demeure dans nos âmes, quand les paroles de ceux qui nous exhortent l’ont devancé, et qu’ainsi la vérité a été reçue par notre esprit.
Neuvième leçon. Voilà pourquoi Isaïe a dit aux mêmes prédicateurs : « Préparez la voie du Seigneur ; rendez droits les sentiers de notre Dieu ». A son tour le Psalmiste dit aux enfants de Dieu : « Faites un chemin à celui qui monte au-dessus du couchant ». Le Seigneur est en effet monté au-dessus du couchant ; car plus il s’est abaissé dans sa passion, plus il a manifesté sa gloire en sa résurrection. Il est vraiment monté au-dessus du couchant : car, en ressuscitant, il a foulé aux pieds la mort qu’il avait endurée. Nous préparons donc le chemin à Celui qui est monté au-dessus du couchant quand nous vous prêchons sa gloire, afin que lui-même, venant ensuite, éclaire vos âmes par sa présence et son amour.
Vincent fut l’homme de la foi qui opère par la charité. Venu au monde sur la fin du siècle où naquit Calvin, il trouvait l’Église en deuil de nombreuses nations que l’erreur avait récemment séparées de la catholicité. Sur toutes les côtes de la Méditerranée, le Turc, ennemi perpétuel du nom chrétien, redoublait ses brigandages. La France, épuisée par quarante années de guerres religieuses, n’échappait à la domination de l’hérésie au dedans que pour bientôt lui prêter main forte à l’extérieur par le contraste d’une politique insensée. Sur ses frontières de l’Est et du Nord d’effroyables dévastations promenaient la ruine, et gagnaient jusqu’aux provinces de l’Ouest et du Centre à la faveur des luttes intestines qu’entretenait l’anarchie. Plus lamentable que toute situation matérielle était dans cette confusion l’état des âmes. Les villes seules gardaient encore, avec un reste de tranquillité précaire, quelque loisir de prier Dieu. Le peuple des campagnes, oublié, sacrifié, disputant sa vie à tous les fléaux, n’avait pour le relever dans tant de misères qu’un clergé le plus souvent abandonné comme lui de ses chefs, indigne en trop de lieux, rivalisant presque toujours avec lui d’ignorance.
Ce fut alors que pour conjurer ces maux et, du même coup, mille autres anciens et nouveaux, l’Esprit-Saint suscita Vincent dans une immense simplicité de foi, fondement unique d’une charité que le monde, ignorant du rôle de la foi, ne saurait comprendre. Le monde admire les œuvres qui remplirent la vie de l’ancien pâtre de Buglose ; mais le ressort secret de cette vie lui échappe. Il voudrait lui aussi reproduire ces œuvres ; et comme les enfants qui s’évertuent dans leurs jeux à élever des palais, il s’étonne de trouver en ruines au matin les constructions de la veille : le ciment de sa philanthropie ne vaut pas l’eau bourbeuse dont les enfants s’essaient à lier les matériaux de leurs maisons d’un jour ; et l’édifice qu’il prétendait remplacer est toujours debout, défiant la sape, répondant seul aux multiples besoins de l’humanité souffrante. C’est que la foi connaît seule en effet le mystère de la souffrance, que seule elle peut sonder ces profondeurs sacrées dont le Fils de Dieu même a parcouru les abîmes, qu’elle seule encore, associant l’homme aux conseils du Très-Haut, l’associe tout ensemble à sa force et à son amour. De là viennent aux œuvres bienfaisantes qui procèdent de la foi leur puissance et leur durée. La solidarité tant prônée de nos utopistes modernes n’a point ce secret ; et pourtant elle descend aussi de Dieu, quoi qu’ils veuillent ; mais elle enchaîne plus qu’elle ne lie : elle regarde plus la justice que l’amour ; et à ce titre, dans l’opposition qu’on en fait à la divine charité venue du ciel, elle semble une lugubre ironie montant du séjour des châtiments.
Vincent aima les pauvres d’un amour de prédilection, parce qu’il aimait Dieu et que la foi lui révélait en eux le Seigneur. « O Dieu, disait-il, qu’il fait beau voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l’estime que Jésus-Christ en a faite ! Bien souvent ils n’ont pas presque la figure ni l’esprit de personnes raisonnables, tant ils sont grossiers et terrestres. Mais tournez la médaille, et vous verrez, par les lumières de la foi, que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est représenté par ces pauvres ; qu’il n’avait presque pas la figure d’un homme en sa passion, et qu’il passait pour fou dans l’esprit des Gentils, et pour pierre de scandale dans celui des Juifs ; et avec tout cela il se qualifie l’évangéliste des pauvres, evangelizare pauperibus misit me ».
Ce titre d’évangéliste des pauvres est l’unique que Vincent ambitionna pour lui-même, le point de départ, l’explication de tout ce qu’il accomplit dans l’Église. Assurer le ciel aux malheureux, travailler au salut des abandonnés de ce monde, en commençant par les pauvres gens des champs si délaissés : tout le reste pour lui, déclarait-il, « n’était qu’accessoire ». Et il ajoutait, parlant à ses fils de Saint-Lazare : « Nous n’eussions jamais travaillé aux ordinands ni aux séminaires des ecclésiastiques, si nous n’eussions jugé qu’il était nécessaire, pour maintenir les peuples en bon état, et conserver les fruits des missions, de faire en sorte qu’il y eût de bons ecclésiastiques parmi eux ». C’est afin de lui donner l’occasion d’affermir son œuvre à tous les degrés, que Dieu conduisit l’apôtre des humbles au conseil royal de conscience, où Anne d’Autriche remettait en ses mains l’extirpation des abus du haut clergé et le choix des chefs des Églises de France. Pour mettre un terme aux maux causés par le délaissement si funeste des peuples, il fallait à la tête du troupeau des pasteurs qui entendissent reprendre pour eux la parole du chef divin : « Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent ».
Nous ne pourrions, on le comprend, raconter dans ces pages l’histoire de l’homme en qui la plus universelle charité fut comme personnifiée. Mais du reste, il n’eut point non plus d’autre inspiration que celle de l’apostolat dans ces immortelles campagnes où, depuis le bagne de Tunis où il fut esclave jusqu’aux provinces ruinées pour lesquelles il trouva des millions, on le vit s’attaquer à tous les aspects de la souffrance physique et faire reculer sur tous les points la misère ; il voulait, par les soins donnés aux corps, arriver à conquérir l’âme de ceux pour lesquels le Christ a voulu lui aussi embrasser l’amertume et l’angoisse. On ne peut que sourire de l’effort par lequel, dans un temps où l’on rejetait l’Évangile en retenant ses bienfaits, certains sages prétendirent faire honneur de pareilles entreprises à la philosophie de leur auteur. Les camps aujourd’hui sont plus tranchés ; et l’on ne craint plus de renier parfois jusqu’à l’œuvre, pour renier logiquement l’ouvrier. Mais aux tenants d’un philosophisme attardé, s’il en est encore, il sera bon de méditer ces mots, où celui dont ils font un chef d’école déduisait les principes qui devaient gouverner les actes de ses disciples et leurs pensées : « Ce qui se fait pour la charité se fait pour Dieu. Il ne nous suffit pas d’aimer Dieu, si notre prochain ne l’aime aussi ; et nous ne saurions aimer notre prochain comme nous-mêmes, si nous ne lui procurons le bien que nous sommes obligés de nous vouloir a nous-mêmes, c’est à savoir, l’amour divin, qui nous unit à celui qui est notre souverain bien. Nous devons aimer notre prochain comme l’image de Dieu et l’objet de son amour, et faire en sorte que réciproquement les hommes aiment leur très aimable Créateur, et qu’ils s’entr’aiment les uns les autres d’une charité mutuelle pour l’amour de Dieu, qui les a tant aimés que de livrer son propre Fils à la mort pour eux. Mais regardons, je vous prie, ce divin Sauveur comme le parfait exemplaire de la charité que nous devons avoir pour notre prochain ».
On le voit : pas plus que la philosophie déiste ou athée, la théophilanthropie qui apporta plus tard à la déraison du siècle dernier l’appoint de ses fêtes burlesques, n’eut de titre à ranger Vincent, comme elle fit, parmi les grands hommes de son calendrier. Ce n’est point la nature, ni aucune des vaines divinités de la fausse science, mais le Dieu des chrétiens, le Dieu fait homme pour nous sauver en prenant sur lui nos misères, qui fut l’unique guide du plus grand des bienfaiteurs de l’humanité dans nos temps. Rien ne me plaît qu’en Jésus-Christ, aimait-il à dire. Non seulement, fidèle comme tous les Saints à l’ordre de la divine charité, il voulait voir régner en lui ce Maître adoré avant de songer à le faire régner dans les autres ; mais, plutôt que de rien entreprendre de lui-même par les données de la seule raison, il se fût réfugié à tout jamais dans le secret de la face du Seigneur, pour ne laisser de lui qu’un nom ignoré.
« Honorons, écrivait-il, l’état inconnu du Fils de Dieu. C’est là notre centre, et c’est ce qu’il demande de nous pour le présent et pour l’avenir, et pour toujours, si sa divine majesté ne nous fait connaître, en sa manière qui ne peut tromper, qu’il veuille autre chose de nous. Honorons particulièrement ce divin Maître dans la modération de son agir. Il n’a pas voulu faire toujours tout ce qu’il a pu, pour nous apprendre à nous contenter, lorsqu’il n’est pas expédient de faire tout ce que nous pourrions faire, mais seulement ce qui est convenable à la charité, et conforme, aux ordres de la divine volonté... Que ceux-là honorent souverainement notre Seigneur qui suivent la sainte Providence, et qui n’enjambent pas sur elle ! N’est-il pas vrai que vous voulez, comme il est bien raisonnable, que votre serviteur n’entreprenne rien sans vous et sans votre ordre ? Et si cela est raisonnable d’un homme à un autre, à combien plus forte raison du Créateur à la créature ? »
Vincent s’attachait donc, selon son expression, à côtoyer la Providence, n’ayant point de plus grand souci que de ne jamais la devancer. Ainsi fut-il sept années avant d’accepter pour lui les avances de la Générale de Gondi et de fonder son établissement de la Mission. Ainsi éprouva-t-il longuement sa fidèle coadjutrice, Mademoiselle Le Gras, quand elle se crut appelée à se dévouer au service spirituel des premières Filles de la Charité, sans lien entre elles jusque-là ni vie commune, simples aides suppléantes des dames de condition que l’homme de Dieu avait assemblées dans ses Confréries. « Quant à cet emploi, lui mandait-il après instances réitérées de sa part, je vous prie une fois pour toutes de n’y point penser, jusqu’à ce que notre Seigneur fasse paraître ce qu’il veut. Vous cherchez à devenir la servante de ces pauvres filles, et Dieu veut que vous soyez la sienne. Pour Dieu, Mademoiselle, que votre cœur honore la tranquillité de celui de notre Seigneur, et il sera en état de le servir. Le royaume de Dieu est la paix au Saint-Esprit ; il régnera en vous, si vous êtes en paix. Soyez-y donc, s’il vous plaît, et honorez souverainement le Dieu de paix et de dilection ».
Grande leçon donnée au zèle fiévreux d’un siècle comme le nôtre par cet homme dont la vie fut si pleine ! Que de fois, dans ce qu’on nomme aujourd’hui les œuvres, l’humaine prétention stérilise la grâce en froissant l’Esprit-Saint ! Tandis que, « pauvre ver rampant sur la terre et ne sachant où il va, cherchant seulement à se cacher en vous, ô mon Dieu ! Qui êtes tout son désir », Vincent de Paul voit l’inertie apparente de son humilité fécondée plus que l’initiative de mille autres, sans que pour ainsi dire il en ait conscience. « C’est la sainte Providence qui a mis votre Compagnie sur le pied où elle est, disait-il vers la fin de son long pèlerinage à ses filles. Car qui a-ce été, je vous supplie ? Je ne saurais me le représenter. Nous n’en eûmes jamais le dessein. J’y pensais encore aujourd’hui, et je me disais : Est-ce toi qui as pensé à faire une Compagnie de Filles de la Charité ? Oh ! Nenni. Est-ce Mademoiselle Le Gras ? Aussi peu. Oh ! Mes filles, je n’y pensais pas, votre sœur servante n’y pensait pas, aussi peu Monsieur Portail (le premier et plus fidèle compagnon de Vincent dans les missions) : c’est donc Dieu qui y pensait pour vous ; c’est donc lui que nous pouvons dire être l’auteur de votre Compagnie, puisque véritablement nous ne saurions en reconnaître un autre ».
Mais autant son incomparable délicatesse à l’égard de Dieu lui faisait un devoir de ne le jamais prévenir plus qu’un instrument ne le fait pour la main qui le porte ; autant, l’impulsion divine une fois donnée, il ne pouvait supporter qu’on hésitât à la suivre, ou qu’il y eût place dans l’âme pour un autre sentiment que celui de la plus absolue confiance. Il écrivait encore, avec sa simplicité si pleine de charmes, à la coopératrice que Dieu lui avait donnée : « Je vous vois toujours un peu dans les sentiments humains, pensant que tout est perdu dès lors que vous me voyez malade. O femme de peu de foi, que n’avez-vous plus de confiance et d’acquiescement à la conduite et à l’exemple de Jésus-Christ ! Ce Sauveur du monde se rapportait à Dieu son Père pour l’état de toute l’Église ; et vous, pour une poignée de filles que sa Providence a notoirement suscitées et assemblées, vous pensez qu’il vous manquera ! Allez, Mademoiselle, humiliez-vous beaucoup devant Dieu ».
Faut-il s’étonner que la foi, seule inspiratrice d’une telle vie, inébranlable fondement de ce qu’il était pour le prochain et pour lui-même, fût aux yeux de Vincent de Paul le premier des trésors ? Lui qu’aucune souffrance même méritée ne laissait indifférent, qu’on vit un jour par une fraude héroïque remplacer un forçat dans ses fers, devenait impitoyable en face de l’hérésie, et n’avait de repos qu’il n’eût obtenu le bannissement des sectaires ou leur châtiment. C’est le témoignage que lui rend dans la bulle de sa canonisation Clément XII, parlant de cette funeste erreur du jansénisme que notre saint dénonça des premiers et poursuivit plus que personne. Jamais peut-être autant qu’en cette rencontre, ne se vérifia le mot des saints Livres : La simplicité des justes les guidera sûrement, et l’astuce des méchants sera leur perte. La secte qui, plus tard, affectait un si profond dédain pour Monsieur Vincent, n’en avait pas jugé toujours de même. « Je suis, déclarait-il dans l’intimité, obligé très particulièrement de bénir Dieu et de le remercier de ce qu’il n’a pas permis que les premiers et les plus considérables d’entre ceux qui professent cette doctrine, que j’ai connus particulièrement, et qui étaient de mes amis, aient pu me persuader leurs sentiments. Je ne vous saurais exprimer la peine qu’ils y ont prise, et les raisons qu’ils m’ont proposées pour cela ; mais je leur opposais entre autres choses l’autorité du concile de Trente, qui leur est manifestement contraire ; et voyant qu’ils continuaient toujours, au lieu de leur répondre je récitais tout bas mon Credo : et voilà comme je suis demeuré ferme en la créance catholique ».
L’année 1883, cinquantième anniversaire de la fondation des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul à Paris, voyait notre Saint proclamé le Patron de toutes les sociétés de charité de France ; ce patronage fut, deux ans plus tard, étendu aux sociétés de charité de l’Église entière.
Quelle gerbe, ô Vincent, vous emportez au ciel ! Quelles bénédictions vous accompagnent, montant de cette terre à la vraie patrie ! O le plus simple des hommes qui furent en un siècle tant célébré pour ses grandeurs, vous dépassez maintenant les renommées dont l’éclat bruyant fascinait vos contemporains. La vraie gloire de ce siècle, la seule qui restera de lui quand le temps ne sera plus, est d’avoir eu dans sa première partie des saints d’une pareille puissance de loi et d’amour, arrêtant les triomphes de Satan, rendant au sol de France stérilisé par l’hérésie la fécondité des beaux jours. Et voici que deux siècles et plus après vos travaux, la moisson qui n’a point cessé continue par les soins de vos fils et de vos filles, aidés d’auxiliaires nouveaux qui vous reconnaissent eux aussi pour leur inspirateur et leur père. Dans ce royaume du ciel qui ne connaît plus la souffrance et les larmes, chaque jour pourtant comme autrefois voit monter vers vous l’action de grâces de ceux qui souffrent et qui pleurent.
Reconnaissez par des bienfaits nouveaux la confiance de la terre. Il n’est point de nom qui impose autant que le vôtre le respect de l’Église, en nos temps de blasphème. Et pourtant déjà les négateurs du Christ en viennent, par haine de sa divine domination, à vouloir étouffer le témoignage que le pauvre à cause de vous lui rendait toujours. Contre ces hommes en qui s’est incarné l’enfer, usez du glaive à deux tranchants remis aux saints pour venger Dieu au milieu des nations : comme jadis les hérétiques en votre présence, qu’ils méritent le pardon ou connaissent la colère ; qu’ils changent, ou soient réduits d’en haut à l’impuissance de nuire. Gardez surtout les malheureux que leur rage satanique s’applaudit de priver du secours suprême au moment du trépas ; eussent-ils un pied déjà dans les flammes, ces infortunés, vous pouvez les sauver encore. Élevez vos filles à la hauteur des circonstances douloureuses où l’on voudrait que leur dévouement reniât son origine céleste ou dissimulât sa divine livrée ; si la force brutale des ennemis du pauvre arrache de son chevet le signe du salut, il n’est règlements ni lois, puissance de ce monde ou de l’autre, qui puissent expulser Jésus de l’âme d’une Fille de chanté, ou l’empêcher de passer de son cœur à ses lèvres : ni la mort, ni l’enfer, ni le feu, ni le débordement des grandes eaux, dit le Cantique, ne sauraient l’arrêter.
Vos fils aussi poursuivent votre œuvre d’évangélisation ; jusqu’en nos temps leur apostolat se voit couronné du diadème de la sainteté et du martyre. Maintenez leur zèle ; développez en eux votre esprit d’inaltérable dévouement à l’Église et de soumission au Pasteur suprême. Assistez toutes ces œuvres nouvelles de charité qui sont nées de vous dans nos jours, et dont, pour cette cause, Rome vous défère le patronage et l’honneur ; qu’elles s’alimentent toujours à l’authentique foyer que vous avez ravivé sur la terre ; qu’elles cherchent avant tout le royaume de Dieu et sa justice], ne se départant jamais, pour le choix des moyens, du principe que vous leur donnez de « juger, parler et opérer, comme la Sagesse éternelle de Dieu, revêtue de notre faible chair, a jugé, parlé et opéré ».
Saint Camille de Lellis confesseur mémoire de Symphorose et ses sept Fils Martyrs
Collecte
Dieu, vous avez fait don à Saint Camille d’une charité extraordinaire pour aider les âmes dans la lutte suprême de l’agonie : nous vous supplions, par ses mérites, de répandre en nous l’esprit de votre charité ; afin que nous puissions, à l’heure du trépas, vaincre l’ennemi et parvenir à la céleste couronne.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Camille naquit à Bucchianico au diocèse de Chieti, de la noble famille des Lellis et d’une mère sexagénaire qui, tandis qu’elle le portait encore dans son sein, crut voir, durant son sommeil, qu’elle avait donné le jour à un petit enfant, muni du signe de la croix sur la poitrine et précédant une troupe d’enfants qui portaient le même signe. Camille ayant embrassé dans son adolescence la carrière militaire, se laissa pendant quelque temps gagner par les vices du siècle. Mais dans sa vingt-cinquième année, il fut soudain éclairé d’une telle lumière surnaturelle et saisi d’une si profonde douleur d’avoir offensé Dieu, qu’ayant versé des larmes abondantes, il prit la ferme résolution d’effacer sans retard les souillures de sa vie passée et de revêtir l’homme nouveau. Le jour même où ceci arriva, c’est-à-dire en la fête de la Purification de la très sainte Vierge, il s’empressa d’aller trouver les Frères Mineurs, appelés Capucins, et les pria très instamment de l’admettre parmi eux. On lui accorda ce qu’il désirait, une première fois, puis une deuxième, mais un horrible ulcère, dont il avait autrefois souffert à la jambe, s’étant ouvert de nouveau, Camille, humblement soumis à la divine Providence qui le réservait pour de plus grandes choses, et vainqueur de lui-même, quitta deux fois l’habit de cet Ordre, qu’à deux reprises il avait sollicité et reçu.
Cinquième leçon. Il partit pour Rome et fut admis dans l’hôpital dit des incurables, dont on lui confia l’administration, à cause de sa vertu éprouvée. Il s’acquitta de cette charge avec la plus grande intégrité et une sollicitude vraiment paternelle. Se regardant comme le serviteur de tous les malades, il avait coutume de préparer leurs lits, de nettoyer les salles, de panser les ulcères, de secourir les mourants à l’heure du suprême combat, par de pieuses prières et des exhortations, et il donna dans ces fonctions, des exemples d’admirable patience, de force invincible et d’héroïque charité. Mais ayant compris que la connaissance des lettres l’aiderait beaucoup à atteindre son but unique qui était de venir en aide aux âmes des agonisants, il ne rougit pas, à l’âge de trente-deux ans, de se mêler aux enfants pour étudier les premiers éléments de la grammaire. Initié dans la suite au sacerdoce, il jeta, de concert avec quelques amis associés à lui pour cette œuvre, les fondements de la congrégation des Clercs réguliers consacrés au service des infirmes ; et cela, malgré l’opposition et les efforts irrités de l’ennemi du genre humain. Miraculeusement encouragé par une voix céleste partant d’une mage du Christ en croix, qui, par un prodige admirable, tendait vers lui ses mains détachées du bois, Camille obtint du Siège apostolique l’approbation de son Ordre, où, par un quatrième vœu très méritoire, les religieux s’engagent à assister les malades, même atteints de la peste. Il parut que cet institut était singulièrement agréable à Dieu et profitable au salut des âmes ; car saint Philippe de Néri, confesseur de Camille, attesta avoir assez souvent vu les Anges suggérer des paroles aux disciples de ce dernier, lorsqu’ils portaient secours aux mourants.
Sixième leçon. Attaché par des liens si étroits au service des malades, et s’y dévouant jour et nuit jusqu’à son dernier soupir, Camille déploya un zèle admirable à veiller à tous leurs besoins, sans se laisser rebuter par aucune fatigue, sans s’alarmer du péril que courait sa vie. Il se faisait tout à tous et embrassait les fonctions les plus basses d’un cœur joyeux et résolu, avec la plus humble condescendance ; le plus souvent il les remplissait à genoux, considérant Jésus-Christ lui-même dans la personne des infirmes. Afin de se trouver prêt à secourir toutes les misères, il abandonna de lui-même le gouvernement général de son Ordre et renonça aux délices célestes dont il était inondé dans la contemplation. Son amour paternel à l’égard des pauvres éclata surtout pendant que les habitants de Rome eurent à souffrir d’une maladie contagieuse, puis d’une extrême famine, et aussi lorsqu’une peste affreuse ravagea Nole en Campanie. Enfin il brûlait d’une si grande charité pour Dieu et pour le prochain, qu’il mérita d’être appelé un ange et d’être secouru par des Anges au milieu des dangers divers courus dans ses voyages. Il était doué du don de prophétie et de guérison, et découvrait les secrets des cœurs grâce à ses prières, tantôt les vivres se multipliaient, tantôt l’eau se changeait en vin. Épuisé par les veilles, les jeûnes, les fatigues continuelles, et semblant ne plus avoir que la peau et les os, il supporta courageusement cinq maladies longues et fâcheuses, qu’il appelait des miséricordes du Seigneur. A l’âge de soixante cinq ans, au moment où il prononçait les noms si suaves de Jésus et de Marie, et ces paroles : « Que le visage du Christ Jésus t’apparaisse doux et joyeux » il s’endormit dans le Seigneur, muni des sacrements de l’Église, à Rome, à l’heure qu’il avait prédite, la veille des ides de juillet, l’an du salut mil six cent quatorze. De nombreux miracles l’ont rendu illustre, et Benoît XIV l’a inscrit solennellement dans les fastes des Saints. Léon XIII, se rendant au vœu des saints Évêques de l’Univers catholique, après avoir consulté la Congrégation des rites, l’a déclaré le céleste Patron de tous les hospitaliers et des malades du monde entier, et il a ordonné que l’on invoquât son nom dans les Litanies des agonisants.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Augustin, Évêque. Tract. 83 in Joannem
Septième leçon. Que pensons-nous, mes frères ? Est-ce que le précepte qui veut qu’on s’entr’aime est le seul ? Et n’y en a-t-il pas un autre plus grand, celui d’aimer Dieu ? Ou plutôt Dieu ne nous a-t-il rien commandé de plus que la dilection, en sorte que nous n’ayons aucun souci du reste ? Évidemment l’Apôtre recommande trois choses, quand il dit : « La foi, l’espérance, la charité demeurent ; elles sont trois, mais la plus grande des trois, c’est la charité ». Et si la charité ou dilection, parce qu’elle renferme ces deux préceptes, est donnée comme étant plus grande, elle n’est pas donnée comme étant seule. Ainsi au sujet de la foi, quel nombre de commandements y a-t-il ? Quel nombre aussi en ce qui touche l’espérance ? Qui peut les rassembler tous ? Qui peut suffire à les énumérer ? Mais étudions cette parole du même Apôtre : « La charité est la plénitude de la loi ».
Huitième leçon. Là où se trouve la charité, que peut-il donc manquer ? et où elle n’existe pas, que peut-il y avoir de profitable ? Le démon croit, mais il n’aime pas, l’homme qui ne croit pas, n’aime pas non plus. De même l’homme qui n’aime pas, quoique l’espérance du pardon ne lui soit pas enlevée, l’espère en vain ; mais celui qui aime, ne peut désespérer. Ainsi où est la dilection, se trouvent la foi et l’espérance ; et là où est l’amour du prochain se trouve nécessairement aussi l’amour de Dieu. En effet, comment celui qui n’aime pas Dieu aimerait-il le prochain comme lui-même ; puisqu’il ne s’aime pas soi-même, impie qu’il est et ami de l’iniquité ? Or celui qui aime l’iniquité, celui-là, à coup sûr, n’aime pas son âme, il la hait au contraire.
Neuvième leçon. Observons donc le précepte d’aimer le Seigneur afin de nous entr’aimer, et par là nous accomplirons tout le reste, puisque tout le reste y est compris. Car l’amour de Dieu se distingue de l’amour du prochain, et le Sauveur a marqué cette distinction en ajoutant : « Comme je vous ai aimés » ; or à quelle fin le Christ nous aime-t-il, si ce n’est pour que nous puissions régner avec lui ? Aimons-nous donc les uns les autres de manière à nous distinguer du reste des hommes, qui ne peuvent aimer les autres, par la raison qu’ils ne s’aiment pas eux-mêmes. Quant à ceux qui s’aiment en vue de posséder Dieu, ils s’aiment véritablement. Ainsi donc, qu’ils aiment Dieu pour s’aimer. Un tel amour n’existe pas chez tous les hommes ; il en est peu qui s’aiment afin que Dieu soit tout en tous.
Ne croyons pas que l’Esprit-Saint, dans son désir d’élever nos âmes au-dessus de la terre, n’ait que mépris pour les corps. C’est l’homme tout entier qu’il a reçu mission de conduire à l’éternité bienheureuse, comme tout entier l’homme est sa créature et son temple. Dans l’ordre de la création matérielle, le corps de l’Homme-Dieu fut son chef d’œuvre ; et la divine complaisance qu’il prend dans ce corps très parfait du chef de notre race, rejaillit sur les nôtres dont ce même corps, formé par lui au sein de la Vierge toute pure, a été dès le commencement le modèle. Dans l’ordre de réhabilitation qui suivit la chute, le corps de l’Homme-Dieu fournit la rançon du monde ; et telle est l’économie du salut, que la vertu du sang rédempteur n’arrive à l’âme de chacun de nous qu’en passant par nos corps avec les divins sacrements, qui tous s’adressent aux sens pour leur demander l’entrée. Admirable harmonie de la nature et de la grâce, qui fait qu’elle-même celle-ci honore l’élément matériel de notre être au point de ne vouloir élever l’âme qu’avec lui vers la lumière et les cieux ! Car dans cet insondable mystère de la sanctification, les sens ne sont point seulement un passage : eux-mêmes éprouvent l’énergie du sacrement, comme les facultés supérieures dont ils sont les avenues ; et l’âme sanctifiée voit dès ce monde l’humble compagnon de son pèlerinage associé à cette dignité de la filiation divine, dont l’éclat de nos corps après la résurrection ne sera que l’épanouissement.
C’est la raison qui élève à la divine noblesse de la sainte chargé les soins donnés au prochain dans son corps ; car, inspirés par ce motif, ils ne sont autres que l’entrée en participation de l’amour dont le Père souverain entoure ces membres, qui sont pour lui les membres d’autant de fils bien-aimés. J’ai été malade et vous m’avez visité dira le Seigneur au dernier des jours, montrant bien qu’en effet, dans les infirmités mêmes de la déchéance et de l’exil, le corps de ceux qu’il daigne appeler ses frères participe de la propre dignité du Fils unique engendré au sein du Père avant tous les âges. Aussi l’Esprit, chargé de rappeler les paroles du Sauveur à l’Église, n’a-t-il eu garde d’oublier celle-ci ; tombée dans la bonne terre des âmes d’élite elle a produit cent pour un en fruits de grâce et d’héroïque dévouement. Camille de Lellis l’a recueillie avec amour ; et par ses soins la divine semence est devenue un grand arbre offrant son ombre aux oiseaux fatigués qu’arrête plus ou moins longuement la souffrance, ou pour lesquels l’heure du dernier repos va sonner. L’Ordre des Clercs réguliers Ministres des infirmes, ou du bien mourir, mérite la reconnaissance de la terre ; depuis longtemps celle des cieux lui est acquise, et les Anges sont ses associés, comme on l’a vu plus d’une fois au chevet des mourants.
Ange de la charité, quelles voies ont été les vôtres sous la conduite du divin Esprit ! Il fallut un long temps avant que la vision de votre pieuse mère, quand elle vous portait, se réalisât : avant de paraître orné du signe de la Croix et d’enrôler des compagnons sous cette marque sacrée, vous connûtes la tyrannie du maître odieux qui ne veut que des esclaves sous son étendard, et la passion du jeu faillit vous perdre. O Camille, à la pensée du péril encouru alors, ayez pitié des malheureux que domine l’impérieuse passion, arrachez-les à la fureur funeste qui jette en proie au hasard capricieux leurs biens, leur honneur, leur repos de ce monde et de l’autre. Votre histoire montre qu’il n’est point de liens que la grâce ne brise, point d’habitude invétérée qu’elle ne transforme : puissent-ils comme vous retourner vers Dieu leurs penchants, et oublier pour les hasards de la sainte charité ceux qui plaisent à l’enfer ! Car, elle aussi, la charité a ses risques, périls glorieux qui vont jusqu’à exposer sa vie comme le Seigneur a donné pour nous la sienne : jeu sublime, dans lequel vous fûtes maître, et auquel plus d’une fois applaudirent les Anges. Mais qu’est-ce donc que l’enjeu de cette vie terrestre, auprès du prix réservé au vainqueur ?
Selon la recommandation de l’Évangile que l’Église nous fait lire aujourd’hui en votre honneur, puissions-nous tous à votre exemple aimer nos frères comme le Christ nous a aimés ! Bien peu, dit saint Augustin, ont aujourd’hui cet amour qui accomplit toute la loi ; car bien peu s’aiment pour que Dieu soit tout en tous. Vous l’avez eu cet amour, ô Camille ; et de préférence vous l’avez exercé à l’égard des membres souffrants du corps mystique de l’Homme-Dieu, en qui le Seigneur se révélait plus à vous, en qui son règne aussi approchait davantage. A cause de cela, l’Église reconnaissante vous a choisi pour veiller, de concert avec Jean de Dieu, sur ces asiles de la souffrance qu’elle a fondés avec les soins que seule une mère sait déployer pour ses fils malades. Faites honneur à la confiance de la Mère commune. Protégez les Hôtels-Dieu contre l’entreprise d’une laïcisation inepte et odieuse qui sacrifie jusqu’au bien-être des corps à la rage de perdre les âmes des malheureux livrés aux soins d’une philanthropie de l’enfer. Pour satisfaire à nos misères croissantes, multipliez vos fils ; qu’ils soient toujours dignes d’être assistés des Anges. Qu’en quelque lieu de cette vallée d’exil vienne à sonner pour nous l’heure du dernier combat, vous usiez de la précieuse prérogative qu’exalte aujourd’hui la Liturgie sacrée, nous aidant par l’esprit de la sainte dilection à vaincre l’ennemi et à saisir la couronne céleste
VIIème dimanche après la Pentecôte
Introït
Nations, frappez toutes des mains ; célébrez Dieu par des cris d’allégresse. Car le Seigneur est très haut et terrible, roi suprême sur toute la terre.
Collecte
Dieu, votre providence ne se trompe jamais dans ce qu’elle dispose : nous vous prions en suppliant ; détournez de nous tout ce qui nous serait nuisible, et accordez-nous tout ce qui doit nous être avantageux.
Épitre Rm. 6, 19-23
Mes frères : Je parle à la manière des hommes, à cause de la faiblesse de votre chair. Car de même que vous avez livré vos membres comme esclaves à l’impureté et à l’injustice, pour arriver à l’injustice, de même livrez maintenant vos membres comme esclaves à la justice, pour arriver à la sainteté. Car, lorsque vous étiez les esclaves du péché, vous étiez libres à l’égard de la justice. Quel fruit aviez-vous alors des choses dont vous rougissez aujourd’hui ? Car la fin de ces choses, c’est la mort. Mais maintenant, affranchis du péché et devenus les esclaves de Dieu, vous avez pour fruit la sainteté, et pour fin la vie éternelle. Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don de Dieu c’est la vie éternelle en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Évangile Mt. 7, 15-21
En ce temps-là : Jésus dit à ses disciples : Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, mais au dedans sont des loups rapaces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez : cueille-t-on du raisin sur les épines, ou des figues sur les ronces ? Ainsi tout arbre bon porte de bons fruits, et tout arbre mauvais porte de mauvais fruits. Un arbre bon ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre mauvais porter de bons fruits. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits, on le coupe et on le jette au feu. Donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Ce n’est pas celui qui m’aura dit : « Seigneur, Seigneur ! » qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui aura fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux.
Secrète
Dieu, vous avez sanctionné les divers sacrifices offerts sous la loi par la perfection d’un sacrifice unique : recevez ce sacrifice que vous présentent vos dévots serviteurs, et sanctifiez-le au moyen d’une bénédiction pareille à celle qu’obtinrent les donc d’Abel ; afin que ce que chacun de nous a offert en l’honneur de votre majesté, profite à tous pour le salut.
Postcommunion
Que votre action qui guérit, ô Seigneur, nous délivre doucement des tendances perverses, et nous conduise à ce qu’il y a de bien et de droit.
Office
4e leçon
De la Lettre du prêtre saint Jérôme à Népotien
David était septuagénaire ; il avait connu l’ardeur belliqueuse, mais en vieillissant, il était accablé par le froid et ne parvenait plus à se réchauffer. On chercha donc dans tout le territoire d’Israël une jeune fille, Abisag la Sunamite pour dormir avec le roi et réchauffer son corps sénile. Quelle est cette Sunamite, épouse et vierge, dont l’ardeur peut réchauffer celui qui est accablé par le froid, dont la sainteté peut garder de toute passion celui qu’elle réchauffe ? Que Salomon le très sage nous explique les délices de son père ; que le Pacifique nous raconte les embrassements du guerrier ! « Acquiers la sagesse, acquiers l’entendement, ne l’oublie pas et ne t’écarte pas des paroles de ma bouche ; ne l’abandonne pas, elle te gardera ; chéris-là et elle veillera sur toi. Principe de la sagesse : acquiers la sagesse ; au prix de tout ce que tu possèdes, acquiers l’entendement. Étreins-la et elle t’élèvera ; exalte-la, elle t’embrassera et sur ta tête elle posera un diadème de grâce. Elle te couvrira d’une couronne de délices »
5e leçon
Presque toutes les énergies du corps s’affaiblissent chez les vieillards ; la sagesse seule se fortifie, le reste diminue : jeûnes, veilles, ‘chameunies’, c’est-à-dire repos sur la dure, démarches multipliées, hospitalité rendue aux voyageurs, défense des pauvres, assiduité et persévérance dans la prière, visite des malades, travail manuel qui produit l’aumône. En un mot, toutes les œuvres que le corps accomplit perdent de leur importance à mesure que les forces s’usent.
6e leçon
Je ne veux pas dire que la sagesse soit de glace chez les jeunes gens et chez ceux qui sont dans la force de l’âge, quand ils se sont acquis la science par leur ardeur et leur zèle au travail, par leur vie pure et l’assiduité de leurs prière à Dieu alors que cette sagesse se ramollit par l’âge chez beaucoup de vieillards. Mais la jeunesse soutient de nombreux combats corporels, et la sagesse est ainsi étouffée au milieu de tout ce qui enflamme les vices et excite la chair : comme le feu dans du bois vert, elle ne parvient pas à faire briller sa flamme. Pourtant ceux-là encore qui ont appliqué leur jeunesse aux arts libéraux, qui ont médité jour et nuit sur la loi du Seigneur lorsqu’ils parviennent à la vieillesse, acquièrent avec l’âge plus de connaissance, avec l’expérience, plus d’habileté, avec le temps plus de sagesse et recueillent les fruits très savoureux des efforts de jadis.
7e leçon
Homélie de saint Hilaire, évêque
Le Seigneur nous recommande d’évaluer aux fruits des œuvres les paroles de flatterie et les apparences de douceur et de n’apprécier personne tel qu’il se dépeint en paroles, mais bien tel qu’il se présente par ses actes ; car la rage du loup se couvre chez plus d’un de la peau du mouton. Les épines ne produisent, pas de raisins, ni les chardons des figues, et les arbres mauvais ne donnent pas de bons fruits : le Seigneur nous enseigne par là que la réalité des bonnes œuvres ne consiste pas en de telles apparences, et qu’il faut donc reconnaître chacun à ses fruits. Car ce n’est pas uniquement le zèle en paroles qui obtiendra le Royaume des Cieux et ce n’est pas celui qui dit : « Seigneur, Seigneur » qui en recueillera l’héritage.
8e leçon
Quel mérite y a-t-il en effet à dire « Seigneur, Seigneur » au Seigneur ? Ne serait-il pas Seigneur si nous ne l’appelions ainsi ? Et quelle marque de sainteté y a-t-il à lui donner ce nom ? C’est en obéissant à la volonté de Dieu bien plus qu’en lui décernant un titre qu’on trouvera l’accès au Royaume des Cieux. « Beaucoup me diront en ce jour-là : “Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ?”« Ici encore, c’est la fourberie des faux prophètes que le Seigneur condamne ainsi que les artifices des hypocrites qui tirent présomptueusement gloire de la vertu de leurs paroles, de la prédication de la doctrine, de la mise en fuite des démons et d’autres prodiges semblables.
9e leçon
Et ils se promettent ainsi le Royaume des Cieux, comme s’ils tenaient d’eux-mêmes ce qu’ils disent et réalisent, et comme si tout bien ne procédait pas de la puissance de Dieu qu’ils ont invoquée : car la science de la doctrine se tire de la lecture et le nom du Christ met en fuite les démons. L’éternité bienheureuse requiert donc notre effort, il nous faut nous dépenser un peu nous-mêmes : nous attacher au bien, éviter tout mal, obéir de tout cœur aux préceptes divins, et en accomplissant semblables devoirs, nous serons connus de Dieu. Faisons ce qu’il veut au lieu de tirer gloire de ce qu’il peut, lui qui rejette et repousse ceux dont les œuvres sont impies : il ne les connaît pas.
Le cycle dominical du Temps après la Pentecôte complète aujourd’hui son premier septénaire. Avant la translation générale qu’eurent à subir les lectures évangéliques dans cette partie de l’année, l’Évangile de la multiplication des sept pains donnait son nom au septième Dimanche, et le mystère qu’il renferme inspire encore en plus d’un point la liturgie de ce jour.
Or nous avons vu que ce mystère était celui de la consommation des parfaits dans le repos de Dieu, dans la paix féconde de l’union divine. Salomon, le Pacifique par excellence, le chantre auguste et autorisé de l’épithalame sacré du Cantique, est donc bienvenu pour exalter aujourd’hui la Sagesse divine, et révéler ses voies aux fils des hommes. Dans les années où la Pâque atteint son plus haut terme en avril, le septième Dimanche après la Pentecôte est en effet le premier du mois d’août, et l’Église y commence, à l’Office de la nuit, la lecture des livres Sapientiaux. Autrement elle continue, il est vrai, celle des livres historiques, qui peut se poursuivre ainsi cinq semaines encore ; mais alors même la Sagesse éternelle garde ses droits sur ce Dimanche que le nombre septénaire lui consacrait déjà d’une façon si spéciale. Car au défaut des instructions inspirées du livre des Proverbes, nous voyons Salomon en personne prêcher d’exemple au troisième livre des Rois, préférer la Sagesse à tous les trésors, et la faire asseoir avec lui comme son inspiratrice et sa très noble Épouse sur le trône de David son père.
David lui aussi, nous dit saint Jérôme interprétant l’Écriture de ce jour au.nom de l’Église elle-même, David, sur la fin de sa vie guerrière et tourmentée, connut les charmes de cette incomparable Épouse des pacifiques ; et ses chastes caresses, qui n’allument point les feux de la concupiscence, triomphèrent en lui divinement des glaces de l’âge.
« Qu’elle soit donc mienne aussi, reprend un peu plus loin le solitaire de Bethléem ; qu’elle repose en mon sein cette Sagesse toujours pure. Sans vieillir jamais, féconde à toute heure en son éternelle virginité, c’est aux ardeurs de sa flamme divine que s’allume dans le chrétien la ferveur de l’esprit demandée par l’Apôtre ; c’est par l’amoindrissement de son empire qu’à la fin des temps se refroidira la charité de plusieurs. »
A LA MESSE
L’Église, laissant la synagogue dans ses villes condamnées à périr, a suivi Jésus au désert. Pendant que les fils du royaume assistent sans voir à cette transmigration pour eux si fatale, la tige de Jessé, devenue l’étendard des nations, convoque les peuples et les amène par rangs pressés sur les traces de l’Église. De l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, ils arrivent et prennent place avec Abraham, Isaac et Jacob au banquet du royaume des cieux. Mêlons nos voix, dans l’Introït, à leurs chants d’allégresse.
Il n’est point de contradiction qui puisse empêcher la Sagesse d’arriver à ses fins. Le peuple juif renie son roi ; mais la gentilité s’est levée pour acclamer le fils de David. Comme nous le chantions dans l’Introït, son règne s’étend déjà sur toute la terre. L’Église demande, dans la Collecte, l’éloignement des maux et l’abondance des biens qui doivent affermir dans la paix la puissance du vrai Salomon.
ÉPÎTRE.
« Considérez-vous comme morts au péché et vivant pour Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur. » Le Docteur des nations entre aujourd’hui dans le développement de cette formule par excellence de la vie chrétienne. L’Épître de Dimanche dernier n’avait eu d’autre but que d’en établir les termes ; elle nous l’a montrée ressortant de la notion du baptême qui nous unit au Christ sous les eaux.
Là, comme dans un tombeau, la mort de Jésus devient nôtre et nous délivre du péché. Vendus au péché par nos premiers parents avant même que d’avoir vu le jour, marqués en naissant de son stigmate ignominieux, notre vie entière appartenait à ce tyran cruel ; maître avide, il nous faisait sentir son droit de tout instant sur les membres flétris d’un corps esclave. Mais si la vie de l’esclave est de droit à son maître, la mort au moins délivre son âme, et la sépulture dérobe son corps même aux revendications de l’exacteur. Or sur la croix de l’Homme-Dieu, sur la croix de Jésus devenu péché pour nos crimes, l’humanité coupable a suivi, au regard d’une miséricordieuse justice, le sort de son chef innocent. Le vieil homme, issu d’Adam pécheur, a été crucifié ; il est mort dans le Christ ; et l’esclave de naissance, affranchi par cette bienheureuse mort, a vu ensevelir sous les eaux le corps de péché qui portait dans sa chair le titre de sa servitude.
Le corps du péché, c’était en effet notre chair, non l’innocente sortie toute pure à l’origine des mains du Créateur, mais la chair souillée de génération en génération par la transmission d’un honteux héritage. Dans le secret du mystérieux tombeau, l’onde dissolvante a détruit la souillure de ce corps avili ; elle a disjoint du même coup ces membres du péché qui sont les passions mauvaises, tristes puissances du mal qui déformaient en nous et tournaient au crime les facultés et les organes reçus de Dieu pour accomplir toute justice. En un moment, le fort armé a perdu le titre de sa possession ; la mort lui a ravi son esclave. Le péché donc étant détruit, la triple concupiscence décapitée s’agite en vain ; aidé de la grâce, l’homme délivré saura toujours empêcher, s’il le veut, ces hideux tronçons du serpent de se rejoindre et de retrouver leur chef.
Car telle est l’action multiple et une du saint baptême : en un clin d’œil, et par sa seule puissance, il extirpe le péché et réduit à néant tous ses droits acquis ; mais l’homme doit ensuite prêter son concours à la grâce du sacrement, pour surveiller en lui les penchants complices du mal toujours prêt à renaître, et continuer sans fin sur ses rejetons impurs l’œuvre d’extermination salutaire du premier jour. A la mort du péché, résultat tout divin dans sa plénitude et sa rapidité foudroyante pour l’ancien ennemi, succède pour l’esclave affranchi le long travail de la mortification de l’esprit et des sens. Mais c’est toujours la vertu du premier sacrement qui poursuit alors dans le chrétien son œuvre vengeresse ; c’est le saint baptême qui, ayant opéré seul dans le malheureux captif du péché ce que Dieu seul en effet pouvait faire, l’appelle, maintenant que ses chaînes sont tombées, à mener de concert la lutte glorieuse de son indépendance, et le convie à partager l’honneur de la victoire divine sur Satan et ses œuvres.
La répression de la chair apparaîtra de nouveau, Dimanche prochain, comme le vrai monument de notre liberté sur terre, comme la preuve authentique de la noblesse des fils de Dieu. « Que du moins, dirons-nous dès maintenant avec l’Apôtre, que du moins le péché ne règne plus dans votre corps mortel ; n’obéissez plus à ses désirs honteux. Ne faites plus de vos membres des armes d’injustice au service du mal ; de morts que vous étiez, soyez vraiment vivants pour Dieu ; faites de vos membres des armes de justice à sa gloire. Car le péché n’est plus votre maître, et sa tyrannie sur vous a pris fin par la grâce. Lui obéissant de nouveau, vous redeviendriez son esclave ; ne lui rendez pas contre vous ce titre de mort. Mais louez Dieu qui a brisé vos fers, et souvenez-vous qu’affranchis du péché, vous êtes devenus les serviteurs de la justice. »
Ferons-nous moins pour elle qu’on ne fait partout pour le péché son ennemi ? Certes, la justice mérite plus d’efforts de notre part que l’odieux tyran qui n’a pour ses esclaves que la honte et la mort. Et pourtant, admirable condescendance du ciel pour notre faiblesse ! saint Paul le déclare au nom du Saint-Esprit, dans l’Épître du jour : servons la justice comme nous avons servi le péché, et nous serons saints, et nous aurons la vie éternelle.
Humilions-nous, hélas ! et sondons nos misères. Qu’est devenue pour plusieurs, dans la voie du salut, cette ardeur dévorante avec laquelle on les voyait courir les mille sentiers du mal ? La vraie conversion cependant n’a point pour résultat l’engourdissement des facultés ; elle tourne à Dieu l’activité humaine, et l’augmente en lui rendant son but légitime, ou tout au moins ne la diminue pas, ce qui serait une injure à la grâce.
Quelles leçons donc ne nous donnent point les fils du siècle, à la poursuite de l’ambition, de l’intérêt ou du plaisir ! Que d’activité, d’industrie et de persévérance, que de souffrances souvent, que d’abnégation en tous genres et d’héroïsme à faux, pour satisfaire à la fois les sept têtes de la bête, et gagner d’être admis à tremper ses lèvres un instant dans la coupe fangeuse de Babylone ! Il en est, sous les voûtes infernales, qui ont plus peiné et pâti, pour se damner, que n’ont fait les martyrs : et que de fois sans même avoir atteint la compensation prétendue qu’ils rêvaient ici-bas ! Car le troupeau de Satan n’arrive pas toujours à lui complaire au point de mériter, même un jour, les viles récompenses de ses esclaves. La justice en use autrement avec les siens ; elle n’abaisse point, elle ne trompe point ceux qui la servent. Elle affermit leurs pas dans la paix, augmente sans fin le trésor de leurs mérites, et les conduit sûrement à la perfection de l’amour. La vie de l’union divine s’épanouit alors comme spontanément à ce faîte de la justice, et s’appuie sur elle comme la fleur sur sa tige. « Celui qui est affermi dans la justice possédera la Sagesse, dit l’Esprit-Saint ; c’est en lui qu’elle prendra ses délices d’Épouse. »
Pourrions-nous donc compter avec des travaux qui préparent le ciel, et devancent ici-bas les mystères de la patrie ? La vie présente, quelque longue qu’elle puisse être, paraît peu de chose à l’âme fidèle heureuse de pouvoir y prouver son amour. « Jacob, dit saint Augustin, servit deux fois sept ans pour Rachel, dont le nom signifie la vision du principe, ou le Verbe, la Sagesse qui révèle Dieu. C’est elle qu’aime en effet tout homme vertueux en ce monde ; c’est pour elle qu’il travaille et souffre, en servant la justice. Comme Jacob, ce qu’il recherche dans ses labeurs, ce n’est point assurément la fatigue pour elle-même, mais la possession qu’elle doit lui valoir de Rachel en sa beauté, le repos dans le Verbe où l’on voit le principe qui est Dieu. Est-il un vrai serviteur de Dieu qui puisse avoir d’autre pensée sous l’empire de la grâce ? Que veut l’homme, quand il se convertit ? que médite-t-il, que porte-t-il en son cœur, qu’aime-t-il et désire-t-il ainsi passionnément, sinon la science de la Sagesse ? L’homme sans doute voudrait, s’il était possible, écarter le travail et la peine, pour arriver de suite aux délices de la toute belle et parfaite Sagesse ; mais cela ne se peut dans la terre des mourants. L’Écriture nous l’apprend, quand elle dit : Tu désires la Sagesse ? garde les commandements, et le Seigneur te la donnera. Les commandements dont il est ici parlé regardent les œuvres de la justice, de cette justice qui vient de la foi, qui vit au milieu de l’incertitude des tentations et sous les ombres, afin qu’en croyant pieusement ce qu’elle ne comprend pas encore, elle arrive à mériter l’intelligence. « Il ne faut donc point blâmer l’ardeur de ceux qu’embrase le désir de posséder la vérité sans voiles, mais ramener leur amour à l’ordre qui est de commencer par la foi, et de s’efforcer d’arriver par l’exercice des bonnes mœurs où il tend. Dans le chemin, c’est le labeur de la vertu ; mais au terme convoité brille la Sagesse. Aime et désire dès le commencement et au-dessus de toute chose un objet si digne ; mais que l’ardeur qui te domine ait pour premier résultat, de te faire embrasser la fatigue de la route qui conduit au but où te porte l’amour. Une fois arrivé même, tu ne posséderas point dans le temps la belle vérité, sans avoir à cultiver toujours de compagnie la laborieuse justice. Quelque pénétrante et pure que puisse devenir en effet pour des mortels la vue du bien immuable, le corps qui se corrompt alourdit l’âme, et cette demeure terrestre abat toujours l’esprit sous le poids de mille soins. La Sagesse est l'unique but auquel on doit tendre ; mais il faut supporter beaucoup pour l’atteindre. »
L’Église, dans le Graduel, continue d’exprimer la pensée qui domine ce septième Dimanche : elle invite ses fils à venir recevoir d’elle la science de la crainte du Seigneur ; car la crainte du Seigneur est le commencement de la Sagesse. Le Verset appelle de nouveau les nations, héritières de Jacob, à célébrer dans l’allégresse le don de Dieu.
ÉVANGILE.
Le peuple juif, en repoussant l’Évangile, a rejeté la lumière. Pendant que le Soleil de justice, salué par les nations, illumine de ses feux toujours croissants l’ancienne région des ombres de la mort, la nuit s’étend sur la terre autrefois bénie des patriarches, et les ténèbres s’épaississent à toute heure en Jérusalem. Dans l’aveuglement qui la pousse à sa perte, la synagogue justifie pleinement la parole du Sauveur : Celui gui marche dans les ténèbres ne sait où il va. Elle précipite par ses démarches insensées la catastrophe qui doit l’engloutir.
Les faux prophètes et les faux christs abondent en Israël, depuis que le vrai Messie qu’annonçaient les Prophètes, s’est vu méconnu et traité par les siens comme les Prophètes eux-mêmes. Ses témoins, les Apôtres, ont tenté en vain d’obtenir de Juda la rétractation du fatal reniement du prétoire. Juda cependant sait mieux que personne que les temps sont accomplis, depuis que le sceptre est tombé de ses mains ; et Juda, qui repousse dédaigneusement la royauté spirituelle du Sauveur des hommes, n’en continue pas moins d’attendre sans cesse et de chercher partout le christ qu’il a rêvé, le messie qui lui rendra sa puissance. Les docteurs juifs n’ont point encore, pour écarter l’autorité écrasante d’oracles qui les confondent, inventé la sentence de leur Talmud : « Maudit soit celui qui suppute les temps de la venue du Messie ! » Quels sentiments ne doivent donc pas s’agiter dans l’âme d’un peuple qui, tant de siècles durant, vécut de l’attente d’une heure solennelle entre toutes : lorsqu’enfin il se rend compte que la dernière limite des temps annoncés lui échappe et va le contraindre à renier son passé, ou le forcer d’avouer, au pied de la croix qu’il a dressée, son erreur lamentable !
Une étrange anxiété s’empare alors de la nation déicide. L’esprit de vertige préside à ses conseils. Dans l’effarement de la fébrile démence qui remplace en son cœur l’attente sereine et soumise des patriarches, elle voit le Christ en tous les révoltés ; elle qui n’a point voulu du fils de David se livre à des hommes sans nom, et s’abandonne à tous les aventuriers qui se la disputent au nom de l’insurrection contre Rome et de l’indépendance chimérique de la patrie terrestre. Bientôt l’anarchie et la confusion sont au comble dans la Judée ; les partis hostiles portent leurs querelles sanglantes jusqu’au fond du sanctuaire. La fille de Sion suit ses faux christs au désert, et s’y dresse à l’émeute ; elle en revient, pour remplir la ville sainte des voleurs de grand chemin et de tous les sicaires errants dans les solitudes. Longtemps à l’avance, Ézéchiel avait dit : « Tes prophètes, Israël, sont devenus pareils aux renards du désert ; malheur aux prophètes insensés qui ne débitent que des visions menteuses ! » Et Isaïe s’écriait : « A cause de cela, le Seigneur frappera ce peuple ; il n’aura pitié ni des jeunes gens, ni des enfants, ni des veuves, parce qu’ils sont tous hypocrites et criminels, et que leur bouche ne profère que folies. » Le temps est proche ; l’heure vient, pour ceux qui sont dans la Judée, de fuir aux montagnes.
C’était la recommandation du Seigneur ; et, en effet, l’histoire nous montrera bientôt les chrétiens de Jérusalem quittant la ville réprouvée, sous la conduite de Siméon leur évêque. Avec eux s’enfuit la dernière espérance de Sion ; Dieu va venger son Christ. Déjà le signal de ruine, le coup de sifflet divin qu’entendait le prophète, a retenti au delà des mers ; et ils accourent, ils viennent d’Italie sur les navires qu’avait vus Balaam ceux qui doivent dévaster les Hébreux. Le chef annoncé par Daniel aborde enfin l’ancienne terre des promesses ; la désolation et la ruine qui l’accompagnent resteront après lui Laissons les Juifs hâter leur perte et revenons à l’Église qui s’élève, au même temps, si grande et si belle sur la pierre d’angle rejetée de la synagogue. A cause de l’absence de cette pierre, où les ouvriers de Sion n’ont point su reconnaître la base nécessaire qui portait leur ville, Jérusalem tombe en Judée ; mais elle reparaît plus brillante sur les collines où Céphas, prince des Apôtres, a transplanté son fondement éternel. Affermie sur le roc divin, elle ne craindra plus la violence des flots ni les vents déchaînés contre ses murailles. Les faux prophètes et tous ces ouvriers de mensonge, qui sapèrent si fatalement les murs de l’ancienne, ne manqueront point cependant à la nouvelle Jérusalem. « Car il est nécessaire que le scandale arrive », disait le Seigneur ; et l’Apôtre, parlant de l’hérésie, le plus grand des scandales : « Il faut, dit-il de même, qu’il y ait des hérésies, pour que la vertu des bons soit manifestée dans l’épreuve de leur foi. »
Pour chaque chrétien, en effet, comme pour l’Église entière, la garantie de l’édifice de la sainteté repose sur la fermeté de la foi qui en est le fondement. L’Esprit-Saint se refuse à bâtir sur un fondement ruineux ou mal assuré. Quand surtout il doit conduire une âme jusqu’aux régions supérieures de l’union divine, il exige d’elle tout d’abord une foi non moins supérieure, dont l’héroïsme puisse affronter victorieusement les luttes purificatrices au prix desquelles se conquièrent la lumière et l’amour. A tous les degrés de la vie chrétienne d’ailleurs, c’est la foi qui fournit à l’amour son aliment et sa substance, comme c’est elle aussi qui donne aux vertus leurs motifs surnaturels et les rend dignes de former le cortège royal de la sainte charité. Le développement d’une âme ne saurait donc point dépasser la mesure de sa foi. L’ampleur de celle-ci, sa plénitude croissante, sa rectitude en tout, assurent les progrès que le juste doit accomplir ; tandis que la sainteté qui prétend marcher de concert avec une croyance amoindrie, n’est elle-même qu’une sainteté bien équivoque et sujette aux plus redoutables illusions. Il était donc véritablement bon et salutaire que la foi fût tentée, parce qu’elle rayonne davantage et s’affermit dans l’épreuve. Saint Paul a célébré magnifiquement, dans l’Épître aux Hébreux, les triomphes de la foi des anciens. L’alliance nouvelle pouvait-elle se trouver dépourvue des luttes glorieuses qui furent le mérite de nos pères au temps des figures ?
C’est par leur foi victorieuse dans la parole de la promesse, que tous ces dignes ancêtres du peuple chrétien ont mérité que Dieu même leur rendît témoignage, Pour nous qui possédons dans la joie l’objet de leurs héroïques espérances, l’épreuve sans doute n’est plus comme pour eux dans l’attente. Mais l’hérésie, née de l’orgueil de l’homme et de la malice de l’enfer, l’hérésie et ses annexes variées, qui sont les multiples diminutions de la vérité dans le monde, sauront nous faire un mérite de la bienheureuse possession des réalités qu’ils saluaient de loin dans leurs larmes. L’homme voudra, malgré l’Église, mêler à la révélation d’en haut ses vaines pensées ; et le prince du monde appuiera ces tentatives audacieuses d’altération du Verbe. Mais la Sagesse, jamais vaincue, y trouvera pour les siens l’occasion des plus belles victoires ; de là cette permission si large laissée par Dieu aux sectes ennemies, dès les premiers jours du christianisme et dans tous les temps, de se produire au grand jour. C’est dans le champ des combats contre l’erreur que l’Église, produisant au soleil sa divine armure, apparaît toute resplendissante de cette vérité absolue qui est la splendeur du Verbe son Époux ; c’est par le triomphe personnel sur l’esprit de mensonge et l’adhésion spontanée aux enseignements du Christ et de son Église, que le chrétien se manifeste en toute vérité fils de la lumière, et devient lui-même la lumière du monde.
Le combat n’est point sans périls pour le chrétien qui veut garder dans son intégrité la foi de sa mère l’Église. Les ruses de l’ennemi, son hypocrisie calculée et patiente, l’adresse perfide avec laquelle il sait mouvoir dans l’âme, presque à l’insu de l’âme même, mille ressorts secrets qui l’inclinent à l’erreur, finissent souvent par prévaloir contre la lumière en diminuant ses rayons, s’ils ne l’éteignent entièrement. La victoire néanmoins reste assurée à ceux qui s’inspirent des enseignements de notre Évangile. Méditons-les dans la reconnaissance et l’amour ; car c’est par eux que l’éternelle Sagesse exauce la prière que nous lui adressions au temps de l’Avent, la suppliant de venir nous enseigner le chemin de la prudence. La prudence, amie du sage, gardienne de ses trésors et sa très sûre défense, n’a point en effet de danger plus grand à écarter de celui qui la prend pour compagne, que le danger du naufrage de la foi, dont la perte entraîne tout le reste dans l’abîme. Acquérons à tout prix cette prudence du serpent qui s’allie si bien, dans les disciples de Jésus-Christ, avec la simplicité de la colombe. Quand nous l’aurons, la distinction se fera pour nous d’elle-même entre les docteurs que nous devons fuir et ceux qu’il convient d’écouter, entre les faussaires du Verbe et ses interprètes fidèles.
« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits », dit l’Évangile ; et l’histoire justifie la parole du Sauveur. Sous la peau de brebis dans laquelle ils veulent tromper les simples, les apôtres du mensonge exhalent toujours une odeur de mort. Leurs habiletés de paroles et leurs flatteries intéressées ne dissimulent point le vide de leurs œuvres. N’ayez donc rien de commun avec eux. Les fruits inutiles ou impurs des ténèbres, les arbres d’automne et deux fois morts qui les portent sur leurs branches desséchées, auront le feu pour partage. Si vous avez été vous-mêmes ténèbres autrefois, maintenant que vous êtes devenus lumière dans le Seigneur par le baptême ou le retour d’une conversion sincère, montrez-vous tels : produisez les fruits de la lumière en toute bonté, justice et vérité. A cette condition seulement vous pourrez espérer le royaume des cieux, et vous dire dès ce monde les disciples de cette Sagesse du Père qui réclame pour elle aujourd’hui notre amour.
En effet, dit l’Apôtre saint Jacques, semblant commenter l’Évangile de ce jour, « est-ce que le figuier peut porter des raisins, ou la vigne produire des figues ? Est-ce que la fontaine peut donner de l’eau amère et de l’eau douce à la fois ? Et maintenant qui d’entre vous prétend passer pour sage ? Qu’il le prouve en montrant dans ses œuvres et toute sa vie la douceur de la Sagesse. Car il y a une sagesse amère et trompeuse qui n’est point d’en haut, mais de la terre et de l’enfer. La Sagesse qui est d’en haut est d’abord toute chaste et pure, ensuite amie de la paix, modeste, sans attache à son sens, toujours d’accord avec les bons, pleine de miséricorde et de fruits de bonnes œuvres, ne jugeant point les autres et sans arrière-pensée. Les fruits de justice qu’elle produit se sèment dans la paix au sein des pacifiques. »
L’Antienne de l’Offertoire a été choisie, d’après Honorius d’Autun, pour rappeler le sacrifice de mille victimes offert à Gabaon par Salomon, dans les premiers jours de son règne ; à la suite de ce sacrifice, ayant à demander ce qu’il voudrait au Seigneur, il désira et obtint la Sagesse, avec les richesses et la gloire qu’il n’avait point recherchées. Il ne tient qu’à nous que le Sacrifice qui s’apprête soit agréé pareillement et mieux encore. Car c’est la Sagesse incarnée qui s’y offre en personne au Dieu Très-haut, désirant nous mériter tous les dons du Père souverain et se donner elle-même.
Nouveau trait qui confirme ce que nous avons remarqué du caractère mystérieux de ce septième Dimanche, consacré plus spécialement à l’éternelle Sagesse : le Verset de l’Écriture qui accompagnait autrefois pour aujourd’hui l’Antienne de l’Offertoire, est le même qui ouvre, au Pontifical romain, la splendide fonction de la Consécration des Vierges : Et maintenant nous vous suivons de tout notre cœur, nous vous craignons et cherchons votre face ; ne nous repoussez pas ; mais agissez avec nous d’après votre douceur et selon la multitude de vos miséricordes. C’est en chantant ces mots, qu’à l’appel du Pontife, les élues du Seigneur s’avancent vers l’autel où doit se consommer leur alliance.
La Secrète rappelle à Dieu comment la multiple variété des victimes légales, célébrées dans l’Offertoire, a trouvé son unité dans l’oblation du grand Sacrifice.
D’après Honorius d’Autun , l’Antienne de la Communion , qu’il ne faut point séparer du Psaume 30 d’où elle est tirée, exprime la prière du fils de David demandant à Dieu la Sagesse et l’obtenant aussitôt. Si quelqu’un de vous désire la Sagesse, dit l’apôtre saint Jacques, qu’il la demande à Dieu qui donne à tous sans compter et ne rebute personne ; elle lui sera donnée.
La faute première a tellement vicié l’homme, il est si loin de l’union divine à son entrée dans la vie, qu’il ne peut de lui-même ni laver ses souillures, ni s’engager dans la voie qui mène à Dieu. Il faut que le Seigneur, comme un médecin généreux et patient, fasse tous les frais de sa guérison, et, même après qu’il est relevé, le soutienne et le conduise. Disons avec l’Église, dans la Postcommunion.
Saint Henri empereur et confesseur
Collecte
O Dieu, en ce jour, vous avez fait passer le bienheureux Henri, votre Confesseur, du sommet de l’empire de la terre au royaume du ciel : nous vous demandons en suppliant que, comme en le prévenant par l’abondance de votre grâce, vous l’avez fait triompher des attraits du siècle, vous nous fassiez aussi, à son imitation, éviter les séductions du monde et parvenir jusqu’à vous avec des cœurs purs.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Henri, surnommé le Pieux, duc de Bavière, puis roi de Germanie, et enfin empereur des Romains, ne se contenta point des bornes étroites d’une domination temporelle. Aussi pour obtenir la couronne de l’immortalité, se montra-t-il le serviteur dévoué du Roi Éternel. Une -fois maître de l’empire, il mit son application et ses soins à étendre la religion, réparant avec beaucoup de magnificence les églises détruites par les infidèles et les enrichissant de largesses et de propriétés considérables, érigeant lui-même des monastères et d’autres établissements religieux, ou augmentant leurs revenus. L’évêché de Bamberg, fondé avec ses ressources patrimoniales, fut rendu par lui tributaire de Saint-Pierre et du Pontife romain. Benoît VIII étant fugitif, il le recueillit et le rétablit sur son Siège. C’est de ce Pape qu’il avait reçu la couronne impériale.
Cinquième leçon. Retenu au Mont-Cassin par une grave maladie, il en fut guéri d’une manière toute miraculeuse, grâce à l’intercession de saint Benoît. Il publia une charte importante spécifiant de grandes libéralités en faveur de l’Église romaine, entreprit pour la défendre une guerre contre les Grecs, et recouvra la Pouille, qu’ils avaient longtemps possédée. Ayant coutume de ne rien entreprendre sans avoir prié, il vit plus d’une fois l’Ange du Seigneur et les saints combattre aux premières lignes, pour sa cause. Avec le secours divin, il triompha des nations barbares plus par les prières que par les armes. La Pannonie était encore infidèle ; il sut l’amener à la foi de Jésus-Christ, en donnant sa sœur comme épouse au roi Étienne, qui demanda le baptême. Exemple rare : il unit l’état de virginité à l’état du mariage et sur le point de mourir, il remit sainte Cunégonde, son épouse, entre les mains de ses proches, dans son intégrité virginale.
Sixième leçon. Enfin après avoir disposé avec la plus grande prudence tout ce qui se rapportait à l’honneur et à l’utilité de l’empire, laissé ça et là, en Gaule, en Italie et en Germanie, des marques éclatantes de sa religieuse munificence, répandu au loin la plus suave odeur d’une vertu héroïque, et consommé les labeurs de cette vie, il fut appelé par le Seigneur à la récompense du royaume céleste, l’an du salut mil vingt-quatre. Sa sainteté l’a rendu plus célèbre que le sceptre qu’il a porté. Son corps fut déposé à Bamberg, dans l’église des saints Apôtres Pierre et Paul. Dieu le glorifia bientôt après par de nombreux miracles opérés auprès de son tombeau ; ces prodiges ayant été canoniquement prouvés, Eugène III l’a inscrit au catalogue des Saints.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Homelia 13 in Evang.
Septième leçon. Mes très chers frères, le sens de la lecture du saint Évangile que vous venez d’entendre est très clair. Mais de crainte qu’elle ne paraisse, à cause de sa simplicité même, trop élevée à quelques-uns, nous la parcourrons brièvement, afin d’en exposer la signification à ceux qui l’ignorent, sans cependant être à charge à ceux qui la connaissent. Le Seigneur dit : « Que vos reins soient ceints ». Nous ceignons nos reins lorsque nous réprimons les penchants de la chair par la continence. Mais parce que c’est peu de chose de s’abstenir du mal, si l’on ne s’applique également, et par des efforts assidus, à faire du bien, notre Seigneur ajoute aussitôt : « Ayez en vos mains des lampes allumées ». Nous tenons en nos mains des lampes allumées, lorsque nous donnons à notre prochain, par nos bonnes œuvres, des exemples qui l’éclairent. Le Maître désigne assurément ces œuvres-là, quand il dit : « Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ».
Huitième leçon. Voilà donc les deux choses commandées : ceindre ses reins, et tenir des lampes ; ce qui signifie que la chasteté doit parer notre corps, et la lumière de la vérité briller dans nos œuvres. L’une de ces vertus n’est nullement capable de plaire à notre Rédempteur si l’autre ne l’accompagne. Celui qui fait des bonnes actions ne peut lui être agréable s’il n’a renoncé à se souiller par la luxure, ni celui qui garde une chasteté parfaite, s’il ne s’exerce à la pratique des bonnes œuvres. La chasteté n’est donc point une grande vertu sans les bonnes œuvres, et les bonnes œuvres ne sont rien sans la chasteté. Mais si quelqu’un observe les deux préceptes, il lui reste le devoir de tendre par l’espérance à la patrie céleste, et de prendre garde qu’en s’éloignant des vices, il ne le fasse pour l’honneur de ce monde.
Neuvième leçon. « Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces, afin que lorsqu’il viendra et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt ». Le Seigneur vient en effet quand il se prépare à nous juger ; et il frappe à la porte, lorsque, par les peines de la maladie, il nous annonce une mort prochaine. Nous lui ouvrons aussitôt, si nous l’accueillons avec amour. Il ne veut pas ouvrir à son juge lorsqu’il frappe, celui qui tremble de quitter son corps, et redoute de voir ce juge qu’il se souvient avoir méprisé ; mais celui qui se sent rassuré, et par son espérance et par ses œuvres, ouvre aussitôt au Seigneur lorsqu’il frappe à la porte, car il reçoit son Juge avec joie. Et quand le moment de la mort arrive, sa joie redouble à la pensée d’une glorieuse récompense.
Henri de Germanie, deuxième du nom quant à la royauté, premier quant à l’empire, fut le dernier représentant couronné de cette maison de Saxe issue d’Henri l’Oiseleur, à laquelle Dieu, au dixième siècle, confia la mission de relever l’œuvre de Charlemagne et de saint Léon III. Noble tige, où l’éclat des fleurs de sainteté qui brillent en ses rameaux l’emporte encore sur la puissance dont elle parut douée, quand elle implanta dans le sol allemand les racines des fortes institutions qui lui donnèrent consistance pour de longs siècles.
L’Esprit-Saint, qui divise comme il veut ses dons, appelait alors aux plus hautes destinées la terre où, plus que nulle part, s’était montrée l’énergie de son action divine dans la transformation des peuples. Acquise au Christ par saint Boniface et les continuateurs de son œuvre, la vaste contrée qui s’étend au delà du Rhin et du Danube était devenue le boulevard de l’Occident, sur lequel durant tant d’années elle avait versé la dévastation et la ruine. Loin de songer à soumettre à ses lois les redoutables tribus qui l’habitaient, Rome païenne, au plus haut point de sa puissance, avait eu pour suprême ambition la pensée d’élever entre elles et l’Empire un mur de séparation éternelle ; Rome chrétienne, plus véritablement souveraine du monde, plaçait dans ces régions le siège même du Saint-Empire Romain reconstitué par ses Pontifes. Au nouvel Empire de défendre les droits de la Mère commune, de protéger la chrétienté contre les barbares nouveaux, de conquérir à l’Évangile ou de briser les hordes hongroises et slaves, mongoles, tartares et ottomanes qui successivement viendront heurter ses frontières. Heureuse l’Allemagne, si toujours elle avait su comprendre sa vraie gloire, si surtout la fidélité de ses princes au vicaire de l’Homme-Dieu était restée à la hauteur de la foi de leurs peuples !
Dieu, en ce qui était de lui, avait soutenu magnifiquement les avances qu’il faisait à la Germanie. La fête présente marque le couronnement de la période d’élaboration féconde où l’Esprit-Saint, l’ayant créée comme à nouveau dans les eaux de la fontaine sacrée, voulut la conduire au plein développement de l’âge parfait qui convient aux nations. C’est dans cette période de formation véritablement créatrice que l’historien doit s’attacher principalement à étudier les peuples, s’il veut savoir ce qu’attend d’eux la Providence. Quand Dieu crée en effet, dans l’ordre de la vocation surnaturelle des hommes ou des sociétés ne nie dans celui de la nature elle-même, il dépose dès l’abord en son œuvre le principe de la vie plus ou moins supérieure qui doit être la sienne : germe précieux dont le développement, s’il n’est contrarié, doit lui faire atteindre sa fin ; dont par suite aussi la connaissance, pour qui sait l’observer avant toute déviation, manifeste clairement à l’endroit de l’œuvre en question la pensée divine. Or, maintes fois déjà nous l’avons constaté depuis l’avènement de l’Esprit sanctificateur, le principe de vie des nations chrétiennes est la sainteté de leurs origines : sainteté multiple, aussi variée que la multiforme Sagesse de Dieu dont elles doivent être l’instrument, aussi distincte pour chacune d’elles que le seront leurs destinées ; sainteté le plus souvent descendant du trône, et douée par là du caractère social que trop de fois plus tard revêtiront aussi les crimes des princes, en raison même de ce titre de princes qui les fait devant Dieu représentants de leurs peuples. Déjà aussi nous l’avons vu : au nom de Marie, devenue dans sa divine maternité le canal de toute vie pour le monde, c’est à la femme qu’est dévolue la mission d’enfanter devant Dieu les familles des nations qui seront l’objet de ses prédilections les plus chères ; tandis que les princes, fondateurs apparents des empires, occupent par leurs hauts faits l’avant-scène de l’histoire, c’est elle qui, dans le douloureux secret de ses larmes et de ses prières, féconde leurs œuvres, élève leurs desseins au-dessus de la terre et leur obtient la durée.
L’Esprit ne craint point de se répéter dans cette glorification de la divine Mère ; aux Clotilde, Radegonde et Bathilde, qui pour elles donnèrent en des temps laborieux les Francs à l’Église, répondent sous des cieux différents, et toujours à l’honneur de la bienheureuse Trinité, Mathilde, Adélaïde et Cunégonde, joignant sur leurs fronts la couronne des saints au diadème de la Germanie. Sur le chaos du dixième siècle, d’où l’Allemagne devait sortir, plane sans interruption leur douce figure, plus forte contre l’anarchie que le glaive des Othon, rassérénant dans la nuit de ces temps l’Église et le monde. Au commencement enfin de ce siècle onzième qui devait si longtemps encore attendre son Hildebrand, lorsque les anges du sanctuaire pleuraient partout sur des autels souillés, quel spectacle que celui de l’union virginale dans laquelle s’épanouit cette glorieuse succession qui, comme lasse de donner seulement des héros à la terre, ne veut plus fructifier qu’au ciel ! Pour la patrie allemande, un tel dénouement n’était pas abandon, mais prudence suprême ; car il engageait Dieu miséricordieusement au pays qui, du sein de l’universelle corruption, faisait monter vers lui ce parfum d’holocauste : ainsi, à l’encontre des revendications futures de sa justice, étaient par avance comme neutralisées les iniquités des maisons de Franconie et de Souabe, qui succédèrent à la maison de Saxe et n’imitèrent pas ses vertus.
Que la terre donc s’unisse au ciel pour célébrer aujourd’hui l’homme qui donna leur consécration dernière aux desseins de l’éternelle Sagesse à cette heure de l’histoire ; il résume en lui l’héroïsme et la sainteté de la race illustre dont la principale gloire est de l’avoir, tout un siècle, préparé dignement pour les hommes et pour Dieu. Il fut grand pour les hommes, qui, durant un long règne, ne surent qu’admirer le plus de la bravoure ou de l’active énergie grâce auxquelles, présent à la fois sur tous les points de son vaste empire, toujours heureux, il sut comprimer les révoltes du dedans, dompter les Slaves à sa frontière du Nord, châtier l’insolence grecque au midi de la péninsule italique ; pendant que, politique profond, il aidait la Hongrie à sortir par le christianisme de la barbarie, et tendait au delà de la Meuse à notre Robert le Pieux une main amie qui eût voulu sceller, pour le bonheur des siècles à venir, une alliance éternelle entre l’Empire et la fille aînée de la sainte Église.
Époux vierge de la vierge Cunégonde, Henri fut grand aussi pour Dieu qui n’eut jamais de plus fidèle lieutenant sur la terre. Dieu dans son Christ était à ses yeux l’unique Roi, l’intérêt du Christ et de l’Église la seule inspiration de son gouvernement, le service de l’Homme-Dieu dans ce qu’il a de plus parfait sa suprême ambition. Il comprenait que la vraie noblesse, aussi bien que le salut du monde, se cachait dans ces cloîtres où les âmes d’élite accouraient pour éviter l’universelle ignominie et conjurer tant de ruines. C’était la pensée qui, au lendemain de son couronnement impérial, l’amenait à Cluny, et lui faisait remettre à la garde de l’insigne abbaye le globe d’or, image du monde dont la défense venait de lui être confiée comme soldat du vicaire de Dieu ; c’était l’ambition qui le jetait aux genoux de l’Abbé de Saint-Vannes de Verdun, implorant la grâce d’être admis au nombre de ses moines, et faisait qu’il ne revenait qu’en gémissant et contraint par l’obéissance au fardeau de l’Empire.
Par moi règnent les rois, par moi les princes exercent l’empire. Cette parole descendue des cieux, vous l’avez comprise, ô Henri ! En des temps pleins de crimes, vous avez su où étaient pour vous le conseil et la force. Comme Salomon vous ne vouliez que la Sagesse, et comme lui vous avez expérimenté qu’avec elle se trouvaient aussi les richesses et la gloire et la magnificence ; mais plus heureux que le fils de David, vous ne vous êtes point laissé détourner de la Sagesse vivante par ces dons inférieurs qui, dans sa divine pensée, étaient plus l’épreuve de votre amour que le témoignage de celui qu’elle-même vous portait. L’épreuve, ô Henri, a été convaincante : c’est jusqu’au bout que vous avez marché dans les voies bonnes, n’excluant dans votre âme loyale aucune des conséquences de l’enseignement divin ; peu content de choisir comme tant d’autres des meilleurs les pentes plus adoucies du chemin qui mène au ciel, c’est par le milieu des sentiers de la justice que, suivant de plus près l’adorable Sagesse, vous avez fourni la carrière en compagnie des parfaits.
Qui donc pourrait trouver mauvais ce qu’approuve Dieu, ce que conseille le Christ, ce que l’Église a canonisé en vous et dans votre noble épouse ? La condition des royautés de la terre n’est pas lamentable à ce point que l’appel de l’Homme-Dieu ne puisse parvenir à leurs trônes ; l’égalité chrétienne veut que les princes ne soient pas moins libres que leurs sujets de porter leur ambition au delà de ce monde. Une fois de plus, au reste, les faits ont montré dans votre personne, que pour le monde même la science des saints est la vraie prudence. En revendiquant votre droit d’aspirer aux premières places dans la maison du Père qui est aux cieux, droit fondé pour tous les enfants de ce Père souverain sur la commune noblesse qui leur vient du baptême, vous avez brillé comme un phare éclatant sous le ciel le plus sombre qui eût encore pesé sur l’Église, vous avez relevé les âmes que le sel de la terre, affadi, foulé aux pieds, ne préservait plus de la corruption. Ce n’était pas à vous sans doute qu’il appartenait de réformer directement le sanctuaire ; mais, premier serviteur de la Mère commune, vous saviez faire respecter intrépidement ses anciennes lois, ses décrets nouveaux toujours dignes de l’Époux, toujours saints comme l’Esprit qui les dicte à tous les âges : en attendant la lutte formidable que l’Épouse allait engager bientôt, votre règne interrompit la prescription odieuse que déjà Satan invoquait contre elle.
En cherchant premièrement pour vous le royaume de Dieu et sa justice, vous étiez loin également de frustrer votre patrie d’origine et le pays qui vous avait appelé à sa tête. C’est bien à vous entre tous que l’Allemagne doit l’affermissement chez elle de cet Empire qui fut sa gloire parmi les peuples, jusqu’à ce qu’il tombât dans nos temps pour ne plus se relever nulle part. Vos œuvres saintes eurent assez de poids dans la balance des divines justices pour l’emporter, lorsque depuis longtemps déjà vous aviez quitté la terre, sur les crimes d’un Henri IV et d’un Frédéric II, bien faits pour compromettre à tout jamais l’avenir de la Germanie. Du trône que vous occupez dans les cieux, jetez un regard de commisération sur ce vaste domaine du Saint-Empire, qui vous dut de si beaux accroissements, et que l’hérésie a désagrégé pour toujours ; confondez les constructeurs nouveaux venus d’au delà de l’Oder, que l’Allemagne des beaux temps ne connut pas, et qui voudraient sans le ciment de l’antique foi relever à leur profit les grandeurs du passé ; préservez d’un affaissement plus douloureux encore que celui dont nous sommes les témoins attristés, les nobles parties de l’ancien édifice restées à grand-peine debout parmi les ruines. Revenez, ô empereur des grands âges, combattre pour l’Église ; ralliez les débris de la chrétienté sur le terrain traditionnel des intérêts communs à toute nation catholique : et cette alliance, que votre haute politique avait autrefois conclue, rendra au monde la sécurité, la paix, la prospérité que ne lui donnera point l’instable équilibre avec lequel il reste à la merci de tous les coups de la force.
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