Notre Dame du Perpétuel Secours
Sous ce titre glorieux, on vénère à Rome une image byzantine de la Sainte Vierge Marie, datant du XIIIème ou du XIVème siècle. Conservée autrefois en l’église saint Matthieu sur l’Esquilin, l’image miraculeuse était peu à peu tombée dans l’oubli, quand en 1866, le pape Pie IX la confia aux rédemptoristes, qui célébraient sa fête. Notre-Dame du Perpétuel Secours est invoquée aujourd’hui dans la plupart des églises d’Occident.
Collecte
Seigneur Jésus-Christ, en Marie, votre Mère, dont nous vénérons l’insigne image, vous nous avez donné une Mère prête à nous secourir perpétuellement : faites, nous vous en prions, qu’implorant assidûment son assistance maternelle, nous méritions de goûter perpétuellement le fruit de votre rédemption.
Lecture Eccli. 24, 23-31
Je suis comme une vigne aux pampres odorants ; mes fleurs font une moisson de gloire et de richesse. Je suis la mère du bel amour, de la crainte, de la connaissance, et de la sainte espérance. En moi est toute grâce de doctrine et de vérité, en moi est tout espoir de vie et de force. Venez à moi vous tous qui me désirez, et de mes fruits rassasiez-vous ! Mon esprit est plus doux que le miel, et mon héritage, plus qu’un rayon de miel. Mon souvenir demeure pour la suite des âges. Qui me mange, a encore faim ; qui me boit a encore soif ; qui m’écoute, n’aura point de honte ; qui agit avec moi, ne péchera point ; qui cherche ma lumière, aura la vie éternelle.
Évangile Jn. 19, 25-27
En ce temps-là, près de la croix de Jésus, se tenait sa mère, ainsi que la sœur de sa mère, Marie femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Alors, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : « Femme, voici ton fils ». Puis il dit au disciple : « Voici ta mère ». Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.
De perfectione
Caput 1
Quod perfectio spiritualis vitae simpliciter attenditur secundum caritatem
De perfectione, cap. 1 Primum igitur considerare oportet, quod perfectum multipliciter dicitur. Est enim aliquid simpliciter perfectum; aliquid vero dicitur perfectum secundum quid. Simpliciter quidem perfectum est quod attingit ad finem eius quod ei competit secundum propriam rationem; secundum quid autem perfectum dici potest quod attingit ad finem alicuius eorum quae concomitantur propriam rationem: sicut animal simpliciter dicitur esse perfectum, quando ad hunc finem perducitur ut nihil ei desit ex his quae integritatem animalis vitae constituunt: puta cum nihil ei deficit ex numero et dispositione membrorum, et debita corporis quantitate, et virtutibus quibus operationes animalis vitae perficiuntur; secundum quid autem perfectum animal potest dici si sit perfectum in aliquo concomitanti, puta si sit perfectum in albedine, aut in odore, aut in aliquo huiusmodi. Sic igitur et in spirituali vita simpliciter quidem homo perfectus dicitur ratione eius in quo principaliter spiritualis vita consistit; sed secundum quid perfectus dici potest ratione cuiuscumque quod spirituali vitae adiungitur. Consistit autem principaliter spiritualis vita in caritate: quam qui non habet, nihil esse spiritualiter reputatur: unde apostolus I Cor. XIII, 2, dicit: si habuero prophetiam, et noverim mysteria omnia et omnem scientiam, et si habuero omnem fidem, ita ut montes transferam, caritatem autem non habuero, nihil sum. Beatus etiam Ioannes apostolus totam spiritualem vitam in dilectione consistere asserit, dicens I Jn. III, 14: nos scimus quoniam translati sumus de morte in vitam, quoniam diligimus fratres. Qui non diligit, manet in morte. Simpliciter igitur in spirituali vita perfectus est qui est in caritate perfectus; secundum quid autem perfectus dici potest, secundum quodcumque quod spirituali vitae adiungitur: quod evidenter ex verbis sacrae Scripturae ostendi potest. Apostolus enim ad Col. III, 14, perfectionem principaliter caritati attribuit: enumeratis enim multis virtutibus, scilicet misericordia, benignitate humilitate, etc., subdit: super omnia haec caritatem habete, quae est vinculum perfectionis. Sed et secundum intellectus cognitionem aliqui dicuntur esse perfecti. Dicit enim idem apostolus, I ad Cor. XIV 20: malitia parvuli estote; sensibus autem perfecti: et alibi in eadem epistola (cap. I, 10): sitis perfecti in eodem sensu et in eadem scientia: cum tamen, sicut dictum est, quantumcumque quis habeat perfectam scientiam, sine caritate nihil esse iudicetur. Sic etiam et perfectus aliquis dici potest et secundum patientiam, quae opus perfectum habet, ut Iacobus dicit, et secundum quascumque alias virtutes. Nec hoc debet mirum videri: quia etiam in malis aliquis dicitur esse perfectus, sicut dicitur aliquis perfectus fur aut latro: et hoc etiam modo loquendi interdum Scriptura utitur: dicitur enim Is. XXXII, 6: cor stulti faciet iniquitatem, ut perficiat simulationem.
Saints Jean et Paul martyrs
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Les deux frères Jean et Paul étaient Romains. Ayant servi pieusement et fidèlement Constance, fille de Constantin, ils avaient reçu d’elle de grands biens qu’ils employaient à nourrir les pauvres du Christ. Julien l’Apostat les ayant invités à prendre place parmi ses familiers, ils répondirent avec liberté qu’ils ne voulaient point demeurer chez un homme qui avait abandonné Jésus-Christ. L’empereur leur donna dix jours pour délibérer, leur faisant savoir que, passé ce terme, s’ils refusaient de s’attacher à lui et de sacrifier à Jupiter, ils étaient certains d’aller à la mort.
Cinquième leçon. Ce temps fut mis par eux à profit pour distribuer aux pauvres le reste de leurs biens, afin de pouvoir s’en aller plus librement au Seigneur, et d’augmenter le nombre de ceux qui auraient à les recevoir dans les tabernacles éternels. Le dixième jour, Térentianus, chef de la garde prétorienne, fut envoyé vers eux ; il apportait la statue de Jupiter pour la leur faire adorer. Il leur intime l’ordre du prince, de rendre honneur à Jupiter s’ils veulent éviter la mort. Ils étaient alors en prière sans changer d’attitude, ils répondent qu’ils honorent de cœur et de bouche le Christ comme étant Dieu, et qu’ils sont prêts à mourir pour la foi.
Sixième leçon. Craignant qu’une exécution publique ne produisît quelque agitation dans le peuple, Térentianus les fit décapiter au lieu où ils étaient, dans leur propre maison. C’était le six des calendes de juillet. Ayant pris soin qu’on les ensevelît secrètement, il fit répandre le bruit que Jean et Paul avaient été envoyés en exil. Mais leur mort fut divulguée par les esprits impurs qui tourmentaient les corps d’un grand nombre de personnes ; parmi ces possédés se trouva le fils même de Térentianus : conduit au tombeau des Martyrs, il y obtint sa délivrance. Il fut amené par ce miracle à croire en Jésus-Christ, ainsi que Térentianus, son père, que l’on dit même avoir écrit l’histoire de ces bienheureux Martyrs.
Au troisième nocturne.
Septième leçon. C’est à ce levain que se rapporte la recommandation de l’Apôtre : « C’est pourquoi célébrons la Pâque, non avec le vieux levain, ni avec le levain de la malice et de l’iniquité, mais avec les azymes de la sincérité et de la vérité ». Car de même qu’un peu de levain, mêlé à une quantité de farine, agit sur la masse entière et communique bientôt son aigreur à toute la pâte, de même l’hypocrisie, une fois passée dans une âme, n’y laisse aucune vertu sincère et véritable. Voici donc le sens des paroles du Sauveur : Gardez-vous d’imiter les hypocrites, parce qu’il viendra pour vous un temps où tout le monde connaîtra, et votre vertu et leur hypocrisie
Huitième leçon. Ce que notre Seigneur ajoute : « Ainsi ce que vous avez dit dans les ténèbres se dira à la lumière », peut très bien s’entendre, non seulement de la future manifestation qui divulguera tous les secrets des cœurs, mais encore du temps actuel. Car à présent que l’Église est partout en honneur, ce que les Apôtres ont dit ou ce qu’ils ont souffert, dans la nuit des tribulations ou dans l’obscurité des cachots, se proclame en public par la lecture de leurs actes. « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps ». Si les persécuteurs n’ont plus de mal à faire aux saints, une fois qu’ils ont tué leurs corps, en s’acharnant sur les Martyrs inanimés, en jetant aux bêtes fauves et aux oiseaux de proie leurs membres à déchirer, ils déploient une rage vaine et insensée, car ils ne peuvent empêcher la toute-puissance divine de leur rendre la vie en les ressuscitant.
Neuvième leçon. Mais il y a deux sortes de persécuteurs : les violents, dont la fureur éclate, et les fourbes qui flattent pour tromper. Voulant nous armer et nous bien munir contre les uns et les autres, le Sauveur nous fait deux recommandations : en premier lieu, de ne pas craindre les tourments des bourreaux, par ce motif que, ni la cruauté de ceux-ci, ni le déguisement de ceux-là, ne peut subsister après la mort. « Ne donne-t-on pas cinq passereaux pour deux as ? ». Il veut dire : si Dieu ne peut pas oublier les plus petits animaux, et ces oiseaux qu’on voit voler partout dans l’air, vous qui avez été faits à l’image du Créateur, vous ne devez pas craindre les méchants qui tuent le corps. Celui qui gouverne les animaux, qu’il n’a pas doués de raison, ne cesse de veiller avec soin sur ses créatures raisonnables.
Parmi les sanctuaires nombreux qui décorent la capitale de l’univers chrétien, l’Église des Saints-Jean-et-Paul est restée, depuis sa lointaine origine, un des centres principaux de la piété romaine. Du sommet du Cœlius elle domine le Colisée. On a retrouvé dans ses substructions les restes primitifs de la maison même qu’habitaient nos deux saints. Derniers des martyrs, ils achevèrent la couronne glorieuse offerte au Christ par cette Rome qu’il avait choisie pour siège de sa puissance. La lutte où leur sang fut versé consomma le triomphe dont l’heure avait sonné sous Constantin, mais qu’un retour offensif de l’enfer semblait compromettre.
Aucune attaque ne fut plus odieuse à l’Église, que celle du César apostat qu’elle avait nourri. Néron et Dioclétien, violemment et dans toute la franchise de leur haine, avaient déclaré au Dieu fait homme la guerre du glaive et des supplices ; et, sans récrimination, les chrétiens étaient morts par milliers, sachant que le témoignage ainsi réclamé d’eux était dans l’ordre, non moins que ne l’avait été, devant Ponce Pilate et sur la croix, celui de leur Chef. Avec l’astucieuse habileté des traîtres et le dédain affecté du faux philosophe, Julien se promit d’étouffer le christianisme dans les réseaux d’une oppression savamment progressive, et respectueuse du sang humain : écarter les chrétiens des charges publiques, les renvoyer des chaires où ils enseignaient la jeunesse, c’était tout ce que prétendait l’apostat. Mais le sang qu’il eût voulu éviter de répandre, devait couler quand même sur ses mains hypocrites ; car l’effusion du sang peut seule, selon le plan divin, dénouer les situations extrêmes, et jamais plus grand péril n’avait menacé l’Église : elle qu’on avait vue garder sa royale liberté devant les bourreaux, on la voulait esclave, en attendant qu’elle disparût d’elle-même dans l’impuissance et l’avilissement. Aussi les évêques d’alors trouvèrent-ils à l’adresse de l’apostat, dans leur âme indignée, des accents que leurs prédécesseurs avaient épargnés aux princes dont la violence avait inondé de sang chrétien tout l’empire. On rendit au tyran mépris pour mépris ; et le dédain, dont les témoignages arrivaient de toutes parts au fat couronné, finit par lui arracher son masque de fausse modération : Julien n’était plus qu’un vulgaire persécuteur, le sang coulait, l’Église était sauvée.
Ainsi nous est expliquée la reconnaissance que cette noble Épouse du Fils de Dieu n’a point cessé de manifester, depuis lors, aux glorieux martyrs que nous célébrons : parmi les chrétiens généreux dont l’indignation amena le dénouement de la terrible crise, il n’en est point de plus illustres. Julien eût été fier de les compter parmi ses familiers ; il les sollicitait dans ce sens, nous dit la Légende, et on ne voit pas qu’il y mît pour condition de renoncer à Jésus-Christ. N’auraient-ils donc pu, dira-t-on, se rendre au désir impérial, sans blesser leur conscience ? Trop de raideur devait fatalement indisposer le prince ; tandis que l’écouter, c’était l’adoucir, l’amener, peut-être, à relâcher quelque chose de ces malheureuses entraves administratives que son gouvernement prévenu imposait à l’Église. Et, qui sait ? La conversion possible de cette âme, le retour de tant d’égarés qui l’avaient suivie dans sa chute, tout cela ne méritait-il pas, tout cela n’imposait-il pas quelque ménagement ? Eh ! oui : ce raisonnement eût paru à plusieurs d’une sage politique ; cette préoccupation du salut de l’apostat n’eût rien eu, sans doute, que d’inspiré par le zèle de l’Église et des âmes ; et, véritablement, le casuiste le plus outré n’aurait pu faire un crime à Jean et à Paul, d’habiter une cour où l’on ne leur demandait rien de contraire aux préceptes divins. Telle ne fut point pourtant la résolution des deux frères ; à la voie des ménagements, ils préférèrent celle de la franche expression de leurs sentiments qui mit en fureur le tyran et causa leur mort. L’Église jugea qu’ils n’avaient point tort ; et il est, en conséquence, peu probable que la première de ces voies les eût conduits au même degré de sainteté devant Dieu.
Les noms de Jean et de Paul, inscrits au diptyque sacré, montrent bien leur crédit près de la grande Victime, qui ne s’offre jamais au Dieu trois fois saint sans associer leur souvenir à celui de son immolation. L’enthousiasme excité par la noble attitude des deux vaillants témoins du Seigneur, a prolongé jusqu’à nous ses échos dans les Antiennes et Répons propres à la fête. Autrefois précédée d’une Vigile avec jeûne, cette fête remonte au lendemain même du martyre des deux frères, ainsi que le sanctuaire qui s’éleva sur leur tombe. Par un privilège unique, exalté au Sacramentaire Léonien, tandis que les autres martyrs dormaient leur sommeil en dehors des murs de la ville sainte, Jean et Paul reposaient dans Rome même, dont la conquête définitive était acquise au Dieu des armées grâce à leurs combats. Un an jour pour jour après leur trépas victorieux, Julien mourait, lançant au ciel son cri de rage : « Tu as vaincu, Galiléen ! »
De la cité reine de l’univers, leur renommée, passant les monts, brilla aussitôt d’un éclat presque égal en notre terre des Gaules. Au retour des luttes que lui aussi avait soutenues pour la divinité du Fils de Dieu, Hilaire de Poitiers propagea leur culte. A peine cinq années s’étaient écoulées depuis leur martyre, que le grand évêque s’en allait au Seigneur ; mais il avait eu le temps de consacrer sous leur nom l’église où ses mains pieuses avaient déposé la douce Abra et celle qu’elle avait eue pour mère, en attendant que lui-même vînt, entre elles deux, attendre la résurrection. C’est de cette Église des Saints-Jean-et-Paul, devenue bientôt après Saint-Hilaire-le-Grand, que Clovis, à la veille de la bataille de Vouillé, vit sortir et se diriger vers lui la mystérieuse lumière, présage du triomphe qui devait chasser l’arianisme des Gaules et fonder l’unité monarchique. Les saints martyrs continuèrent de montrer, dans la suite, l’intérêt qu’ils prenaient à l’avancement du royaume de Dieu par les Francs ; lorsque l’issue de la seconde croisade abreuvait d’amertume saint Bernard qui l’avait prêchée, ils apparurent ici-bas pour relever son courage, et lui manifester par quels secrets le Roi des cieux avait tiré sa gloire d’événements où les hommes ne voyaient que désastres et fautes].
Nous donnons à la suite Antiennes et Répons propres dont il est parlé plus haut, et qui se trouvent quant à l’ensemble, avec quelques variantes, dans les plus anciens Responsoriaux et Antiphonaires parvenus jusqu’à nous. Le personnage mentionné dans l’une de ces Antiennes, sous le nom de Gallicanus, est un consulaire qui fut amené par les deux frères à la foi et à la sainteté ; sa mémoire était célébrée hier même au Martyrologe (voir le texte de l’Office plus haut)
Un double triomphe éclate au ciel et renvoie une double joie à la terre, en ce jour où votre sang répandu proclama la victoire du Fils de Dieu. C’est par le martyre de ses fidèles, en effet, que le Christ triomphe. L’effusion de son propre sang marqua la défaite du prince du monde ; le sang de ses membres mystiques garde toujours, et possède seul, la vertu d’établir son règne. La lutte ne fut jamais un mal pour l’Église militante ; la noble Épouse du Dieu des armées se complaît dans les combats ; car elle sait que l’Époux est venu apporter sur terre, non la paix, mais le glaive]. Aussi, jusqu’à la fin des siècles, proposera-t-elle en exemple à ses fils votre chevaleresque courage, et la franchise qui ne vous permit pas de dissimuler votre mépris au tyran apostat, de songer même aux considérations par lesquelles peut-être, en l’écoutant d’abord, votre conscience se fût tenue sauve. Malheur aux temps où le mirage décevant d’une paix trompeuse égare les intelligences ; où, parce que le péché proprement dit ne se dresse pas devant elle, l’âme chrétienne abaisse la noblesse de son baptême à des compromis que répudierait l’honneur même d’un monde redevenu païen ! Illustres frères, écartez des enfants de l’Église l’erreur fatale qui les porterait à méconnaître ainsi les traditions dont ils ont reçu l’héritage ; maintenez la race des fils de Dieu à la hauteur de sentiments que réclament leur céleste origine, le trône qui les attend, le sang divin dont ils s’abreuvent chaque jour ; loin d’eux toute bassesse, et cette vulgarité qui attirerait, contre leur Père qui est aux cieux, le blasphème des habitants de la cité maudite ! Nos temps ont vu s’élever une persécution qui rappelle en tout celle où vous avez remporté la couronne : le programme de Julien est remis en honneur ; si les émules de l’apostat ne l’égalent point en intelligence, ils le dépassent dans sa haine et son hypocrisie. Mais Dieu ne fait pas plus défaut à l’Église maintenant qu’autrefois ; obtenez que de notre part la résistance soit la même qu’en vos jours, et le triomphe aussi sera le même.
Jean et Paul, vous nous rappelez par vos noms et l’Ami de l’Époux dont l’Octave poursuit son cours, et ce Paul de la Croix qui fit revivre au dernier siècle l’héroïsme de la sainteté dans votre maison du Cœlius. Unissez votre protection puissante à celle que le Précurseur étend sur l’Église mère et maîtresse, devenue, en raison de sa primauté, le but premier des attaques de l’ennemi ; soutenez la milice nouvelle que les besoins des derniers temps ont suscitée près de votre tombe, et qui garde dans une commune vénération vos restes sacrés et le corps de son glorieux fondateur. Vous souvenant enfin du pouvoir que vous reconnaît l’Église d’ouvrir et de fermer les portes du ciel, pour répandre ou arrêter la pluie sur les biens de la terre : bénissez les moissons prêtes à mûrir ; soyez propices aux moissonneurs, allégez leurs pénibles travaux ; gardez du feu du ciel l’homme et ses possessions, la demeure qui l’abrite, les animaux qui le servent. Ingrate, oublieuse, trop souvent criminelle, l’humanité n’aurait droit qu’à votre colère ; montrez-vous les fils de Celui dont le soleil se lève pour les méchants comme pour les bons, et qui fait pleuvoir également sur les justes et les pécheurs
De perfectione dilectionis proximi necessaria ad salutem
Caput 13
De perfectione dilectionis proximi necessaria ad salutem
De perfectione, cap. 13 His autem consideratis de perfectione caritatis quantum pertinet ad dilectionem Dei, considerandum relinquitur de perfectione caritatis quantum ad dilectionem proximi. Est autem considerandus multiplex gradus perfectionis circa dilectionem proximi, sicut et circa dilectionem Dei. Est enim quaedam perfectio quae requiritur ad salutem, quae cadit sub necessitate praecepti: est etiam quaedam ulterior perfectio superabundans, quae sub consilio cadit. Perfectio autem dilectionis proximi necessaria ad salutem consideranda est ex ipso modo diligendi, qui nobis praescribitur in praecepto de proximi dilectione, cum dicitur: diliges proximum tuum sicut te ipsum. Quia enim Deus est universale bonum supra nos existens, ad perfectionem dilectionis divinae requirebatur ut totum cor hominis secundum aliquem modum converteretur in Deum, sicut ex supra dictis patet. Et ideo modus divinae dilectionis convenienter exprimitur per hoc quod dicitur: diliges Dominum Deum tuum in toto corde tuo. Proximus autem noster non est universale bonum supra nos existens, sed particulare infra nos constitutum: et ideo non determinatur nobis modus ut aliquis proximum diligat toto corde, sed sicut se ipsum. Ex hoc autem modo tria circa dilectionem proximi consequuntur. Primo quidem ut sit vera dilectio: cum enim de ratione dilectionis sive amoris hoc esse videatur ut aliquis bonum velit ei quem amat; manifestum est quod motus amoris sive dilectionis in duo tendit: scilicet in eum cui aliquis vult bonum, et in bonum quod optat eidem. Et quamvis utrumque amari dicatur, tamen illud vere amatur cui aliquis bonum optat. Bonum vero quod quis optat alicui, quasi per accidens dicitur amari, prout ex consequenti sub actu amoris cadit. Inconveniens enim est dicere, quod illud proprie ac vere ametur cuius destructionem aliquis optat. Multa autem sunt bona quae dum in nostrum usum vertimus, consumuntur; sicut vinum, dum bibitur, et equus dum exponitur pugnae: unde manifestum est quod dum res aliquas in nostrum usum vertere cupimus, vere quidem et proprie nos ipsos amamus; res autem illas per accidens, et quasi abusive amari a nobis dicuntur. Manifestum est autem quod unusquisque naturaliter sic vere se amat, ut sibi ipsi bona optet, puta felicitatem, virtutem, scientiam, et quae ad sustentationem vitae requiruntur. Quaecumque vero aliquis in suum usum assumit, non vere illa amat sed magis se ipsum. Sicut autem alias res assumimus in nostrum usum, ita etiam et homines ipsos. Si igitur proximos eo tantum modo diligamus inquantum in nostrum usum venire possunt, manifestum est quod eos non vere diligimus, nec sicut nos ipsos: et hoc quidem apparet in amicitia utilis et delectabilis. Qui enim amat aliquem quia est ad suam utilitatem vel delectationem, se ipsum amare convincitur cui ex altero delectabile vel utile bonum quaerit, non illum ex quo quaerit: nisi sicut dicitur amari vinum vel equus, quae non diligimus sicut nos ipsos, ut eis bona optemus, sed magis ut ipsa bona existentia nobis cupiamus. Primo ergo ex hoc quod praecipitur quod homo proximum tanquam se ipsum diligat, dilectionis veritas demonstratur, quam necesse est caritati adesse. Procedit enim caritas de corde bono et conscientia pura et fide non ficta, ut apostolus dicit I Tm. I 5. Et ideo, ut ipse dicit I ad Cor. XIII 5, caritas non quaerit quae sua sunt, sed optat bona eis quos amat. Et huius rei se ipsum exemplum dat cum dicit I Cor. X, 33: non quaerens quod mihi utile est, sed quod multis, ut salvi fiant. Secundo ex praedeterminato modo nobis indicitur ut dilectio proximi sit iusta et recta. Est enim iusta et recta dilectio, cum maius bonum minori bono praeponitur. Manifestum est autem quod inter omnia humana bona bonum animae praecipuum locum tenet; post hoc autem ordinatur bonum corporis; ultimum autem est bonum quod consistit in exterioribus rebus. Unde et hunc ordinem diligendi se ipsum, videmus homini naturaliter inditum. Nullus enim est qui non mallet se corporis oculo privari quam usu rationis, quae est oculus mentis. Rursusque pro vita corporali tuenda vel conservanda, homo omnia bona exteriora largitur, secundum illud Jb II, 4, pellem pro pelle, et cuncta quae habet homo, dabit pro anima sua. Et hic quidem naturalis ordo dilectionis sui ipsius in paucis vel nullis deficit quantum ad naturalia bona, de quibus exemplum posuimus. Sed inveniuntur nonnulli qui quantum ad superaddita hunc ordinem dilectionis pervertunt; sicut cum propter salutem vel delectationem corporis, bonum virtutis aut scientiae multi abiiciunt: rursusque propter exteriora bona conquirenda, corpus suum periculis et laboribus immoderatis exponunt: quorum non est recta dilectio; immo, ut amplius dicam, nec vere isti se ipsos diligere comprobantur. Hoc enim maxime videtur esse unumquodque quod est in ipso praecipuum: unde et civitatem aliquid facere dicimus, quod faciunt principes civitatis. Manifestum est autem quod praecipuum in homine est anima; et inter animae partes ratio sive intellectus. Qui ergo bonum rationalis animae contemnit, inhaerens bonis corporis vel animae sensitivae, manifestum est quod non vere se ipsum diligit; unde et in Psalmo dicitur: qui diligit iniquitatem, odit animam suam. Sic igitur rectitudo circa dilectionem proximi instituitur, cum praecipitur alicui quod proximum diligat sicut se ipsum; ut scilicet eo ordine bona proximis optet quo sibi optare debet: praecipue quidem spiritualia bona, deinde bona corporis, et quae in exterioribus rebus consistunt. Si quis vero proximo bona exteriora optet contra salutem corporis, aut bona corporis contra salutem animae, non eum diligit sicut se ipsum. Tertio vero ex praedicto modo praecipitur ut sit sancta proximi dilectio. Dicitur enim aliquid sanctum ex eo quod ordinatur ad Deum: unde et altare sanctum dicitur quasi Deo dicatum, et alia huiusmodi quae divino ministerio mancipantur. Quod autem aliquis alium diligat sicut se ipsum, ex hoc contingit quod communionem aliquam ad invicem habent: inquantum enim aliqua duo simul conveniunt, considerantur quasi unum; et sic unum eorum se habet ad alterum sicut ad se ipsum. Contingit autem aliquos duos multipliciter convenire. Conveniunt enim aliqui naturali convenientia secundum generationem carnalem, puta quia ex eisdem parentibus oriuntur; alii vero conveniunt convenientia quadam civili, puta quia sunt eiusdem civitatis municipes sub eodem principe et eisdem legibus gubernantur; et secundum unumquodque officium vel negotium aliqua convenientia vel communicatio invenitur, sicut qui sunt socii in negotiando vel militando, vel fabrili artificio, aut in quocumque huiusmodi. Et huiusmodi quidem proximorum dilectiones honestae quidem et rectae possunt esse, sed non ex hoc sanctae dicuntur; sed solum ex hoc quod dilectio proximi ordinatur in Deum: sicut enim homines qui sunt unius civitatis consortes, in hoc conveniunt quod uni subduntur principi, cuius legibus gubernantur; ita et omnes homines, inquantum naturaliter in beatitudinem tendunt, habent quandam generalem convenientiam in ordine ad Deum sicut ad summum omnium principem et beatitudinis fontem, et totius iustitiae legislatorem. Considerandum est autem, quod bonum commune secundum rectam rationem est bono proprio praeferendum: unde unaquaeque pars naturali quodam instinctu ordinatur ad bonum totius. Cuius signum est, quod aliquis percussioni manum exponit, ut cor vel caput conservet, ex quibus totius hominis vita dependet. In praedicta autem communitate qua omnes homines conveniunt in beatitudinis fine, unusquisque homo ut pars quaedam consideratur: bonum autem commune totius est ipse Deus, in quo omnium beatitudo consistit. Sic igitur secundum rectam rationem et naturae instinctum unusquisque se ipsum in Deum ordinat, sicut pars ordinatur ad bonum totius: quod quidem per caritatem perficitur, qua homo se ipsum propter Deum amat. Cum igitur aliquis etiam proximum propter Deum amat, diligit eum sicut se ipsum, et per hoc dilectio ipsa sancta efficitur; unde dicitur I Ioan. IV, 21: hoc mandatum habemus a Deo, ut qui diligit Deum, diligat et fratrem suum. Quarto ex praedicto modo dilectionis instruimur ut proximi dilectio sit efficax et operosa. Manifestum est enim quod unusquisque sic se ipsum diligit ut non solum velit sibi ipsi bonum advenire et malum abesse, sed unusquisque pro viribus bona sibi procurat et mala repellit. Tunc ergo homo proximum diligit sicut se ipsum, quando non solum affectum ad proximum habet quo ei bona cupit, sed etiam effectum ostendit opere adimplendo: unde I Ioan. III 18 dicitur: non diligamus verbo neque lingua, sed opere et veritate.
De perfectione dilectionis proximi, quae cadit sub consilio
De perfectione, cap. 14 Consideratis igitur quibus dilectio proximi perficitur perfectione necessaria ad salutem, considerandum est de perfectione dilectionis proximi quae communem perfectionem excedit, et sub consilio cadit. Haec autem perfectio secundum tria attenditur. Primo quidem secundum extensionem. Quanto enim ad plures dilectio extenditur, tanto videtur dilectio proximi esse magis perfecta. In hac autem dilectionis extensione triplex gradus considerandus occurrit. Sunt enim quidam qui alios homines diligunt vel propter beneficia sibi impensa, vel propter naturalis cognationis vinculum, aut civilis; et iste dilectionis gradus terminis civilis amicitiae coartatur, unde Dominus dicit Mt. V, 46: si diligitis eos qui vos diligunt, quam mercedem habebitis? Nonne et publicani hoc faciunt? Et si salutaveritis fratres vestros tantum, quid amplius facietis? Nonne et ethnici hoc faciunt? Sunt autem alii qui dilectionis affectum etiam ad extraneos extendunt, dum tamen in eis non inveniatur aliquid quod eis adversetur: et hic quidem dilectionis gradus quodammodo sub naturae limitibus coarctatur; quia enim omnes homines conveniunt in natura speciei, omnis homo est naturaliter omni homini amicus. Et hoc manifeste ostenditur in hoc quod homo alium errantem in via dirigit, et a casu sublevat, et alios huiusmodi dilectionis effectus impendit. Sed quia homo naturaliter se ipsum magis quam alium diligit; ex eadem autem radice procedit ut aliquid diligatur et eius contrarium odio habeatur; consequens est ut infra naturalis dilectionis limites inimicorum dilectio non comprehendatur. Tertius autem dilectionis gradus est ut dilectio proximi etiam ad inimicos extendatur: quem quidem dilectionis gradum Dominus docet Mt. V, 44, dicens: diligite inimicos vestros, benefacite eis qui oderunt vos; et in hoc perfectionem dilectionis esse demonstrat: unde concludit subdens: estote ergo perfecti sicut et Pater vester caelestis perfectus est. Quod autem hoc sit ultra perfectionem communem, patet per Augustinum in Enchiridio, qui dicit, quod perfectorum sunt ista filiorum Dei; quo quidem se debet omnis fidelis extendere, et humanum animum ad hunc affectum orando Deum secumque luctando perducere. Tamen hoc tam magnum bonum tantae multitudinis non est quantam credimus exaudiri, cum in oratione dicitur: dimitte nobis debita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. Hic tamen considerandum videtur: quod cum nomine proximi omnis homo intelligatur; in hoc autem quod dicitur: diliges proximum tuum sicut te ipsum, nulla fiat exceptio; videtur ad necessitatem praecepti pertinere quod etiam inimici diligantur. Sed hoc de facili solvitur, si hoc quod supra dictum est de perfectione divini amoris, ad memoriam revocetur. Dictum est enim supra, quod in hoc quod dicitur, diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo, potest intelligi quod est de necessitate praecepti, et quod est de perfectione consilii, et ulterius de perfectione comprehensoris. Si enim sic intelligatur: diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo ut semper cor hominis feratur actu in Deum, hoc pertinet ad perfectionem comprehensoris. Si autem sic intelligatur, ut cor hominis nihil acceptet quod sit divinae dilectioni contrarium; sic est de necessitate praecepti. Quod vero homo etiam ea abiiciat quibus licite uti potest ut liberius Deo vacet, hoc est de perfectione consilii. Sic igitur et hic dicendum est, quod de necessitate praecepti est ut a communitate dilectionis qua quis proximos tenetur diligere, inimicum non excludat, nec aliquid contrarium huius dilectionis in corde suo recipiat. Sed quod actu feratur mens hominis in dilectionem inimici, etiam cum non adest necessitas, pertinet ad perfectionem consilii. In casu enim alicuius necessitatis etiam in speciali actu inimicos diligere et eis benefacere tenemur ex necessitate praecepti, puta si fame moreretur, vel in alio huiusmodi articulo esset; extra hos autem necessitatis articulos inimicis specialem affectum et effectum impendere ex necessitate praecepti non tenemur; cum nec etiam teneamur ex necessitate praecepti hoc in speciali omnibus exhibere. Huiusmodi autem inimicorum dilectio directe ex sola divina dilectione derivatur. In aliis enim dilectionibus movet ad diligendum aliquod aliud bonum, puta vel beneficium exhibitum, vel communio sanguinis, vel unitas civitatis, aut aliquid huiusmodi. Sed ad diligendum inimicos nihil movere potest nisi solus Deus. Diliguntur enim in quantum sunt Dei, quasi ad eius imaginem facti, et ipsius capaces. Et quia Deum omnibus aliis bonis caritas praefert; considerat cuiuscumque boni detrimentum quod ab hostibus patitur, ad hoc quod eos odiat; sed magis considerat divinum bonum, ut eos diligat. Unde, quanto perfectius viget in homine caritas Dei, tanto facilius animus eius flectitur ut diligat inimicum. De perfectione dilectionis proximi quantum ad intensionem. Consideratur autem secundo perfectio dilectionis proximi secundum intensionem amoris. Manifestum est enim quod quanto aliquid intensius amatur, tanto facilius alia propter ipsum contemnuntur. Ex his ergo quae homo propter dilectionem proximi contemnit, considerari potest an sit perfecta dilectio proximi. Huius autem perfectionis triplex gradus invenitur. Sunt enim aliqui qui exteriora bona contemnunt propter proximorum dilectionem, dum vel ea particulariter proximis administrant, vel totaliter omnia necessitatibus erogant proximorum: quod videtur apostolus tangere cum dicit, I Cor. XIII, 3: si tradidero in cibos pauperum omnes facultates meas; et Ct. VIII 7 dicitur: si dederit homo omnem substantiam domus suae pro dilectione, quasi nihil despiciet illam. Unde et Dominus hoc comprehendere videtur, dum consilium de perfectione sectanda cuidam daret, dicens Mt. XIX, 21: si vis perfectus esse, vade et vende omnia quae habes, et da pauperibus; et veni, sequere me; ubi omnium bonorum exteriorum abdicationem ad duo videtur ordinare: scilicet ad dilectionem proximi, cum dicit, et da pauperibus; et ad dilectionem Dei, cum dicit, sequere me. Ad idem etiam pertinet, si quis damnum in exterioribus rebus pati non recuset propter dilectionem Dei vel proximi: unde apostolus commendat quosdam, dicens ad He. X, 34: rapinam bonorum vestrorum cum gaudio suscepistis; et Pr. XII, 26, dicitur: qui negligit damnum propter amicum, iustus est. Ab hoc autem dilectionis gradu deficiunt qui de bonis quae habent, proximis necessitatem habentibus subvenire non curant: unde dicitur I Jn. III, 17: qui habuerit substantiam mundi huius, et viderit fratrem suum necessitatem patientem, et clauserit viscera sua ab eo; quomodo caritas Dei manet in eo?. Secundus autem gradus dilectionis est ut aliquis corpus suum laboribus exponat propter proximorum amorem: cuius rei exemplum apostolus in se ipso ostendit, cum dicit, II Th. III, 8: in labore et fatigatione nocte et die operantes, ne quem vestrum gravaremus. Et in idem refertur, si quis tribulationes et persecutiones propter proximorum amorem pati non recuset: unde et apostolus dicit, II Cor. I, 6: sive tribulamur, pro vestra exhortatione et salute: et II Tm. II, 9, dicit: laboro usque ad vincula quasi male operans; sed verbum Dei non est alligatum: ideo omnia sustineo propter electos, ut et ipsi salutem consequantur. Ab hoc autem gradu deficiunt qui de suis deliciis nihil omitterent, aut aliquid incommodi sustinerent pro aliorum amore: contra quos dicitur Am VI, 4: qui dormitis in lectis eburneis, et lascivitis in stratis vestris: qui comeditis agnum de grege, et vitulos de medio armenti: qui canitis ad vocem Psalterii, sicut David, putaverunt se habere vasa cantici, bibentes in phialis vinum, et optimo unguento delibuti, et nihil patiebantur super contritione Ioseph. Et Ez. XIII, 5, dicitur: non ascendistis ex adverso, neque opposuistis vos murum pro domo Israel, ut staretis in praelio in die domini. Tertius autem gradus dilectionis est ut aliquis animam suam pro fratribus ponat: unde dicitur I Jn. III, 16: in hoc cognovimus caritatem Dei quoniam ille pro nobis animam suam posuit, et nos debemus pro fratribus animas ponere. Ultra hunc autem gradum dilectio intendi non potest; dicit enim dominus Jn. XV, 13: maiorem hac dilectionem nemo habet ut animam suam ponat quis pro amicis suis: unde in hoc perfectio fraternae dilectionis constituitur. Pertinent autem ad animam duo. Unum quidem secundum quod vivificatur a Deo; et quantum ad hoc homo pro fratribus animam ponere non debet. Tantum enim quis diligit vitam animae, quantum diligit Deum; plus autem debet unusquisque Deum diligere quam proximum: non ergo debet aliquis peccando vitam animae suae contemnere, ut proximum salvet. Aliud autem consideratur in anima secundum quod vivificat corpus, et est principium vitae humanae; et secundum hoc pro fratribus animam ponere debemus. Plus enim debemus proximum diligere quam corpora nostra. Unde vitam corporalem pro salute spirituali proximorum ponere convenit, et cadit sub necessitate praecepti in necessitatis articulo; puta, si aliquis videret aliquem ab infidelibus seduci, deberet se mortis periculo exponere, ut eum a seductione liberaret. Sed ut aliquis extra hos necessitatis casus pro salute aliorum mortis periculis se exponat, pertinet ad perfectionem iustitiae, vel ad perfectionem consilii: cuius exemplum ab apostolo accipere possumus, qui dicit II Cor. XII, 15: ego autem libentissime impendam, et superimpendam ipse pro animabus vestris: ubi dicit Glossa: perfecta caritas est ut quis paratus sit etiam pro fratribus mori. Habet autem quandam mortis similitudinem conditio servitutis; unde et mors civilis dicitur. Vita enim in hoc maxime manifestatur quod aliquid movet se ipsum; quod autem non potest moveri nisi ab alio, quasi mortuum esse videtur. Manifestum est autem quod servus non a se ipso movetur, sed per imperium Domini. Unde in quantum homo servituti subiicitur, quandam mortis similitudinem habet. Unde ad eandem perfectionem dilectionis pertinere videtur quod aliquis se ipsum servituti subiciat propter proximi amorem, et quod se periculo mortis exponat; licet hoc perfectius esse videatur; quia homines naturaliter magis mortem refugiunt quam servitutem. De perfectione dilectionis proximi quantum ad effectum. Tertio vero consideratur fraternae dilectionis perfectio ex effectu. Quanto enim maiora bona proximis impendimus, tanto perfectior dilectio esse videtur. Sunt autem et circa hoc tres gradus considerandi. Sunt enim quidam qui proximis obsequuntur in corporalibus bonis; puta qui vestiunt nudos, pascunt famelicos, et infirmis ministrant, et alia huiusmodi faciunt, quae sibi Dominus reputat exhiberi, ut patet Mt. XXV. Sunt autem aliqui qui spiritualia bona largiuntur, quae tamen non excedunt conditionem humanam; sicut qui docet ignorantem, consulit dubio et revocat errantem: de quo commendatur Jb IV, 3: ecce docuisti plurimos, et manus lassas roborasti, vacillantes confirmaverunt sermones tui, et genua trementia confortasti. Sunt autem alii qui bona spiritualia et divina supra naturam et rationem existentia proximis largiuntur: scilicet doctrinam divinorum, manuductionem ad Deum, et spiritualium sacramentorum communicationem: de his donis apostolus mentionem facit ad Ga. III, 5, dicens: qui tribuit vobis spiritum, et operatur virtutes in vobis: et I Th. II, 13: cum accepissetis a nobis verbum auditus Dei, accepistis illud non ut verbum hominum, sed sicut est vere verbum Dei: et II Cor. XI, 2: despondi vos uni viro virginem castam exhibere Christo, et postmodum subdit: nam si is qui venit, alium Christum praedicat quem non praedicavimus, aut alium spiritum accipitis quem non accepistis, aut aliud Evangelium quod non recepistis; recte pateremini. Huiusmodi autem bonorum collatio ad singularem quandam perfectionem pertinet fraternae dilectionis: quia per haec bona homo ultimo fini coniungitur, in quo summa hominis perfectio consistit: unde ad hanc perfectionem ostendendam dicitur Jb XXXVII, 16: nunquid nosti semitas nubium, magnas et perfectas scientias? Per nubes autem, secundum Gregorium, sancti praedicatores intelliguntur. Habent autem istae nubes semitas subtilissimas, scilicet sanctae praedicationis vias, et perfectas scientias; dum de suis meritis se nihil esse sciunt, quia ea quae proximis impendunt, supra ipsos existunt. Additur autem ad hanc perfectionem, si huiusmodi spiritualia bona non uni tantum vel duobus, sed toti multitudini exhibeantur: quia, etiam secundum philosophos, bonum gentis perfectius est et divinius quam bonum unius. Unde et apostolus dicit Ep. IV, 11: alios autem pastores et doctores ad consummationem sanctorum in opus ministerii, in aedificationem corporis Christi, scilicet totius Ecclesiae; et I Cor. XIV, 12, dicit: quoniam aemulatores estis spirituum, ad aedificationem Ecclesiae quaerite ut abundetis.
IVème Dimanche après la Pentecôte
Introït
Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrai-je ? Le Seigneur est le défenseur de ma vie, de quoi tremblerai-je ? Mes ennemis qui me suscitent des maux, ce sont eux qui se sont affaiblis et sont tombés. Si des armées rangées en bataille s’élèvent contre moi : mon cœur n’aura pas de frayeur.
Collecte
Donnez-nous, nous vous en prions, Seigneur : que le cours du monde soit pour nous paisible sous la conduite de votre providence ; et que votre Église vous serve avec joie dans la tranquillité.
Épitre Rm. 8, 18-23
Mes frères : J’estime que les souffrances du temps présent n’ont pas de proportion avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous. Aussi la créature attend-elle d’une vive attente la manifestation des enfants de Dieu. Car la créature a été assujettie à la vanité, non pas volontairement, mais à cause de celui qui l’a assujettie avec espérance ; en effet, la créature aussi sera elle-même délivrée de cet asservissement à la corruption, pour participer à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Car nous savons que toute créature gémit et est dans le travail de l’enfantement jusqu’à cette heure ; et non seulement elle, mais nous aussi, qui avons les prémices de l’Esprit, nous aussi nous gémissons en nous-mêmes, attendant l’adoption des enfants de Dieu, la rédemption de notre corps, en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Évangile Lc. 5, 1-11
En ce temps-là : Jésus, pressé par la foule qui voulait entendre la parole de Dieu, se tenait sur le bord du lac de Génésareth. Et il vit deux barques arrêtées au bord du lac ; les pêcheurs étaient descendus, et lavaient leurs filets. Et montant dans l’une de ces barques, qui appartenait à Simon, il le pria de s’éloigner un peu de la terre ; et s’étant assis, il enseignait les foules de dessus la barque. Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Pousse au large, et jetez vos filets pour pêcher. Simon, lui répondant, dit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur votre parole, je jetterai le filet. Lorsqu’ils l’eurent fait, ils prirent une si grande quantité de poissons, que leur filet se rompait. Et ils firent signe à leurs compagnons, qui étaient dans l’autre barque, de venir les aider. Ils vinrent, et ils remplirent les deux barques, au point qu’elles étaient presque submergées. Quand Simon Pierre vit cela, il tomba aux pieds de Jésus, en disant : Seigneur, retirez-vous de moi, car je suis un pécheur. Car l’épouvante l’avait saisi, et aussi tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche des poissons qu’ils avaient faite ; et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée qui étaient compagnons de Simon. Alors Jésus dit à Simon : Ne crains point ; désormais ce sont des hommes que tu prendras. Et ayant ramené les barques à terre, ils quittèrent tout, et le suivirent.
Secrète
Nous vous en supplions, Seigneur, laissez-vous fléchir en recevant nos oblations, et, dans votre bienveillance, poussez nos volontés, même rebelles, à recourir à vous.
Office
4e leçon
Sermon de saint Augustin, Évêque
Les enfants d’Israël se trouvaient depuis quarante jours devant l’ennemi. Les quarante jours, à cause des quatre saisons et des quatre parties du monde, signifient la vie présente durant laquelle le peuple chrétien ne cesse d’avoir à combattre un Goliath et son armée, c’est-à-dire le diable et ses anges. Et toutefois ce peuple ne pourrait vaincre si le véritable David, le Christ, n’était pas descendu avec son bâton, je veux dire avec le mystère de sa croix. Car, mes très chers frères, avant l’arrivée du Christ, le diable était sans entraves ; mais le Christ, en venant, a fait de lui ce qui est dit dans l’Évangile : « Nul ne peut entrer dans la maison du fort et ravir ce qu’il possède, s’il ne l’a lié auparavant ». Le Christ est donc venu et il a enchaîné le démon.
5e leçon
Mais, dira quelqu’un, s’il a été enchaîné, pourquoi a-t-il encore tant de puissance ? Il est vrai, mes très chers frères, qu’il en a beaucoup, mais sur les tièdes, les négligents, ceux qui ne craignent pas Dieu véritablement. Retenu comme un chien qui est à la chaîne, il ne peut mordre personne, excepté l’imprudent qui se lie avec lui par une funeste confiance. Jugez alors, mes frères, de la folie de l’homme qui se fait mordre par ce chien enchaîné ! Toi, évite de te lier avec lui par les désirs et les cupidités, du siècle, et lui, n’osera point s’approcher. Il peut aboyer, il peut provoquer, il ne peut mordre que si on le veut bien. Car il fait du mal, non par la violence, mais par la persuasion : il n’extorque point notre consentement, il le sollicite.
6e leçon
David survint donc et trouva le peuple des Hébreux en face de l’ennemi ; et comme il n’y avait personne qui osât engager un combat singulier, lui, qui était la figure du Christ, il sortit des rangs, prit en main son bâton et marcha contre le géant ; on vit alors figuré dans sa personne ce qui plus tard s’accomplit en notre Seigneur Jésus-Christ. Le Christ, en effet, le vrai David, venu combattre le Goliath spirituel, c’est-à-dire le diable, a lui-même porté sa croix. Remarquez, mes frères, à quel endroit David a frappé Goliath : c’est juste au front, où il n’avait pas le signe de la croix. C’est que, de même que le bâton représentait la croix, de même aussi la pierre qui frappa Goliath figurait le Christ, notre Seigneur.
7e leçon
Homélie de saint Ambroise, Évêque.
Du moment que le Seigneur, par des miracles divers, eut rendu la santé à beaucoup de malades, la foule de ceux qui désiraient ardemment des guérisons ne se laissa plus arrêter par les difficultés de temps et de lieux. La soirée s’avançait et ils le suivaient encore ; près du lac, la foule accourt, le presse ; si bien qu’il se voit obligé de monter dans la barque de Pierre. Cette barque, saint Matthieu nous la représente battue des flots, et saint Luc nous la montre remplie de poissons ; ce qui vous dépeint les fluctuations de l’Église à son berceau, et sa prodigieuse fécondité dans la suite. Les poissons figurent ceux qui naviguent sur l’océan de cette vie. Dans le premier cas, le Christ sommeille encore pour ses disciples ; dans le second, il commande en maître : Jésus dort en effet dans les âmes tièdes, et il veille dans les âmes parfaites.
8e leçon
Elle ne court aucun danger, la barque qui porte la sagesse, d’où l’a trahison est absente et qui vogue au souffle de la foi. Et que pourrait-elle craindre, ayant pour pilote celui en qui l’Église est affermie ? Le péril se rencontre où il y a peu de foi : ici, sécurité, car l’amour est parfait. Et pendant que les autres disciples ont ordre de jeter leurs filets, à Pierre seul il est dit : « Avance en pleine mer » ; c’est-à-dire, pénètre au profond de la doctrine. En effet, quoi de plus profond que de découvrir l’abîme des richesses célestes, de connaître le Fils de Dieu et de confesser sa génération divine ? Génération que l’esprit humain ne peut sans doute pleinement comprendre par les investigations de sa raison, mais que la plénitude étreint cependant.
9e leçon
Car bien qu’il ne me soit pas donné de savoir comment il est engendré de Dieu, néanmoins il ne m’est pas permis d’ignorer qu’il est engendré de Dieu. J’ignore le mode de sa génération, mais j’en connais le principe. Nous n’étions pas là, lorsque le Fils de Dieu était engendré du Père ; mais nous étions là, lorsque le Père l’appelait Fils de Dieu. Si nous ne croyons pas même à Dieu, à qui croirons-nous ? Car tout ce que nous croyons, c’est par la vue ou par l’ouïe que nous le croyons. La vue est parfois trompée ; l’ouïe est sûre en matière de foi.
Le quatrième Dimanche après la Pentecôte fut longtemps appelé en Occident le Dimanche de la Miséricorde, parce qu’on y lisait autrefois le passage de saint Luc commençant par ces mots : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux ». Mais cet Évangile ayant été depuis transféré à la Messe du premier Dimanche après la Pentecôte, on fit de l’Évangile du cinquième Dimanche celui du quatrième ; celui du sixième passa au cinquième, et ainsi de suite jusqu’au vingt-troisième. Le changement dont nous parlons n’eut lieu toutefois qu’assez tard dans un certain nombre d’Églises, et ne fut même reçu universellement qu’au XVIe siècle.
Pendant que la série des lectures évangéliques remontait ainsi d’un degré dans presque toute sa longueur, les Épîtres, Oraisons et parties chantées des anciennes Messes étaient, à peu d’exceptions près, maintenues en leurs places accoutumées. Le rapport que les liturgistes des XIe, XIIe et XIIIe siècles avaient cru trouver, pour chaque Dimanche, entre l’Évangile primitif et le reste de la Liturgie, ne pouvait donc plus se soutenir comme auparavant. L’Église, en écartant des rapprochements parfois trop subtils, n’entendait pas néanmoins condamner ces auteurs, ni détourner ses fils de rechercher dans leurs ouvrages une édification d’autant plus saine qu’elle est puisée souvent aux sources authentiques des anciennes Liturgies. Nous profiterons de leurs travaux, sans oublier que l’harmonie principale à chercher dans les Messes du Temps après la Pentecôte n’est autre que l’unité du Sacrifice même.
Chez les Grecs, l’absence de toute préoccupation d’agencement méthodique est plus sensible encore. Ils commencent au lendemain de la Pentecôte la lecture de saint Matthieu, et la continuent, en suivant l’ordre de la narration du livre sacré, jusqu’à la fête de l’Exaltation de la sainte Croix en septembre. Saint Luc succède alors à saint Matthieu, et se lit de la même manière. Leurs semaines et Dimanches n’ont point, en ce temps, d’autre dénomination que celle de l’Évangile de chaque jour ou de l’Évangéliste en cours de lecture ; notre premier Dimanche après la Pentecôte est pour eux le premier Dimanche de saint Matthieu, celui auquel nous sommes arrivés le quatrième du même Évangéliste.
Nous avons rappelé, au temps de Pâques, la majesté du huitième jour substitué au Sabbat des Juifs, et devenu le jour sacré du nouveau peuple. « La sainte Église, qui est l’Épouse, disions-nous, s’associe à l’œuvre même de l’Époux. Elle laisse s’écouler le samedi, ce jour que son Époux passa dans le lugubre repos du sépulcre ; mais, illuminée des splendeurs de la Résurrection, elle consacre désormais à la contemplation de l’œuvre divine le premier jour de la semaine, qui vit tour à tour sortir des ombres et la lumière matérielle, première manifestation de la vie sur le chaos, et celui-là même qui, étant la splendeur éternelle du Père, a daigné nous dire : « Je suis la lumière du monde ».
Telle est l’importance de la liturgie dominicale destinée à célébrer chaque semaine de si grands souvenirs, que les Pontifes romains se refusèrent longtemps à multiplier au Calendrier les fêtes d’un degré supérieur au rite semi-double qui est celui du Dimanche, afin de conserver à celui-ci sa prérogative légitime et ses droits séculaires. Leur réserve à cet égard ne s’était point démentie jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Elle céda enfin devant la nécessité de répondre plus efficacement aux attaques dont le culte des Saints était devenu l’objet de la part des Protestants et des Jansénistes leurs frères. Il devenait urgent de rappeler aux fidèles que l’honneur rendu aux serviteurs n’enlève rien à la gloire du Maître, que le culte des Saints, membres du Christ, n’est que la suite et le développement de celui qui est dû au Christ leur Chef ; l’Église devait à son Époux une protestation contre les vues étroites de ces novateurs qui n’allaient à rien moins qu’à tronquer le dogme de la divine Incarnation, en le séparant de ses ineffables conséquences. Ce ne fut donc point sans une influence particulière du divin Esprit que le Siège apostolique consentit alors à déclarer du rite double plusieurs fêtes anciennes ou nouvelles ; pour appuyer la solennelle condamnation des nouveaux hérétiques, il convenait en effet de rendre moins rare la célébration des vertus des Saints en ce jour du Dimanche, réservé tout spécialement aux solennelles démonstrations de la foi catholique et aux grandes réunions de la famille chrétienne.
La liturgie dominicale ne fut point d’ailleurs complètement déshéritée, dans les jours mêmes où elle dut céder le pas désormais à quelque fête particulière. Il n’est point en effet de solennité, si élevée soit-elle, qui, tombant un Dimanche, n’emprunte du moins à celui-ci, comme Mémoire, ses Oraisons et son Évangile, lequel se dit alors à la fin de la Messe, en place de celui de saint Jean. Rappelons aussi qu’après l’assistance à la Messe solennelle et aux Heures canoniales, l’un des meilleurs moyens d’accomplir le précepte de la sanctification du jour du Seigneur est de méditer et d’approfondir, en notre particulier, les enseignements contenus dans l’Épître et l’Évangile proposés chaque Dimanche à notre attention par la sainte Église.
A LA MESSE.
L’Église a commencé au lendemain de la Sainte-Trinité, dans l’Office de la nuit, la lecture des livres des Rois ; elle est entrée cette nuit même dans l’admirable récit du triomphe de David sur Goliath, le géant Philistin. Or quel est pour l’Église le vrai David, sinon le chef divin qui mène depuis dix-huit cents ans l’armée des saints à la victoire ? N’est-elle pas elle-même en toute vérité la fille du roi promise au vainqueur de ce combat singulier du Christ et de Satan qui, au Calvaire, sauva le véritable Israël et vengea l’injure faite au Dieu des armées ? Toute pénétrée encore des sentiments que cet épisode de l’histoire sacrée a ranimés en son cœur d’Épouse, elle emprunte dans l’Introït les paroles de David pour chanter les hauts faits de l’Époux, et proclamer la confiance dans laquelle son triomphe l’a établie pour jamais.
L’Église, malgré sa confiance dans le secours du ciel pour les jours mauvais, demande cependant toujours la paix du monde au Dieu très-haut. Si, en face du combat, l’Épouse tressaille à la pensée de pouvoir prouver son amour, la Mère commune craint pour ses fils dont plusieurs, qu’une vie tranquille eût sauvés, périront dans l’épreuve. Prions avec elle dans la Collecte.
ÉPÎTRE.
Les prémices de l’Esprit sont la grâce et les vertus qu’il a déposées dans nos âmes comme le gage du salut et le germe de la gloire future. Affermie par la foi dans la possession de ces arrhes divines, l’humanité régénérée garde comme réconfort, au sein des misères dont sa vie est remplie, la conscience de ses nobles destinées. C’est en vain que Satan prétend reprendre sur elle de haute lutte les droits abolis de ses anciennes victoires : si laborieuse que puisse être la défense d’une terre une première fois saccagée par l’ennemi, l’espérance chrétienne revêt l’homme ici-bas d’une force céleste. Pénétrant pour lui jusqu’à l’intérieur du voile, elle lui rappelle sans cesse la disproportion signalée par l’Apôtre entre les fatigues de la route et la consommation des vrais biens qui l’attendent dans la lumière béatifique de la patrie. Les promesses de son Dieu, les merveilleuses avances du Paraclet dans le passé et le présent lui assurent l’avenir. Bien plus ; la terre qui le porte, cette terre fangeuse et obscure qui l’enchaîne aujourd’hui sous les sens, excite elle-même directement ses aspirations supérieures et les partage à sa manière. C’est la doctrine de saint Paul dans notre Épître : les changements désordonnés, les vicissitudes inquiètes de la création matérielle appellent, avec la destruction du péché, le triomphe final et universel sur la corruption qui en fut la suite. L’état présent du monde fournit donc, lui aussi, son spécial et très sûr motif à la sainte vertu d’espérance. Ceux-là seuls pourraient s’en trouver étonnés qui ne sauraient pas jusqu’à quel point l’élévation de l’homme à l’état surnaturel a fait, dès le commencement, la vraie noblesse du monde soumis à son empire. Mais leur science incomplète prétendrait vainement chercher ailleurs l’explication de l’œuvre divine et la raison de toute chose. La vérité qui explique tout sur la terre et au ciel, l’axiome divin, principe et fondement des mondes, est que Dieu, qui nécessairement fait tout pour sa gloire, a librement placé la consommation de cette gloire souveraine dans le triomphe de son amour par l’ineffable mystère de l’union divine réalisé dans sa créature. L’union divine à conquérir étant donc par la volonté de Dieu le seul but, est aussi l’unique loi, la loi vraiment vitale et constitutive de la création. Lorsque l’Esprit, planant sur le chaos, adaptait aux vues de l’amour infini la matière informe, les éléments divers et les atomes sans nombre du monde en préparation puisaient donc bien réellement dans cet amour infini le principe de leurs développements et mouvements ultérieurs ; ils recevaient pour mission unique d’aider l’Esprit en leur mesure à conduire l’homme, l’élu de la Sagesse éternelle, au terme suprême des noces divines. Le péché, brisant l’alliance, eût du même coup détruit le monde en lui enlevant sa raison d’être, sans l’incompréhensible patience du Dieu outragé et les merveilleuses retouches apportées au plan premier par l’Esprit d’amour. Mais l’état violent de la lutte et de l’expiation remplaçait désormais la marche sans contrainte du roi de la création, l’épanouissement spontané du dieu en fleurs ; l’union divine ne devait plus être pour le monde que le fruit d’un enfantement douloureux, où les gémissements et les pleurs allaient précéder longtemps les chants du triomphe et de l’épithalame.
Les hommes qui ne connaissent d’autre loi que celle de la chair auront beau néanmoins s’obstiner à fermer aux enseignements de la révélation positive leurs oreilles et leurs cœurs : la matière même condamnera toujours leur matérialisme ; la nature, qu’ils invoquent comme unique autorité, prêche par ses mille voix le surnaturel aux quatre vents du monde ; la création bouleversée, dévoyée par la chute, proclame plus haut que jamais, dans sa misère anxieuse, la fin sublime du roi tombé dont elle est l’apanage. Mystérieuses souffrances des éléments, gémissements ineffables dont parle l’Apôtre, larmes des choses, soupirs sans nom qu’ont chantés les poètes, vous êtes bien en effet la vraie poésie de cette terre de l’épreuve ; car vous ramenez qui sait vous comprendre et se laisse pénétrer de votre suave et douloureuse harmonie, jusqu’à la source même de toute beauté et de tout amour ! L’antiquité vous connut ; mais l’intelligence faussée de ses prétendus sages dénatura vos accents, et ne fit plus de vous que la voix stérile d’un hideux panthéisme. Le règne du Paraclet ne s’était point encore levé sur le monde ; lui seul devait donner à l’humanité, en même temps que la connaissance distincte de l’Esprit créateur, la clef de cette langue mystérieuse de la nature, de ces aspirations puissantes et universelles dont le secret vient de lui tout entier. Mais nous le savons aujourd’hui : l’Esprit du Seigneur a rempli l’univers ; le témoin divin qui atteste à nos âmes que nous sommes les fils de Dieu a porté jusqu’aux extrémités de la création son précieux témoignage, et la création entière tressaille, impatiente devoir se lever le grand jour qui montrera ces fils de Dieu dans leur gloire. Car ayant à cause d’eux partagé leurs souffrances, elle sera délivrée comme eux, et participera des splendeurs de leurs trônes. « Comme en effet, dit saint Jean Chrysostome, la nourrice d’un enfant royal, lorsqu’il entre en possession du royaume paternel, voit elle-même s’élever sa fortune, ainsi fera la création... Comme encore les hommes, lorsque leur fils doit paraître dans l’éclat d’une dignité nouvelle, revêtent en son honneur les serviteurs eux-mêmes d’une robe plus brillante, ainsi Dieu revêtira d’incorruption toute créature au jour de la délivrance et de la gloire de ses fils »].
ÉVANGILE.
La prophétie de Jésus à Simon fils de Jean est maintenant accomplie. Au jour où descendit l’Esprit-Saint, nous avons admiré la puissance des premiers coups de filet du pêcheur d’hommes amenant l’élite d’Israël aux pieds du Christ Sauveur. Mais la barque de Pierre ne devait pas rester longtemps confinée dans les eaux juives. L’humble nacelle a gagné la haute mer ; elle vogue désormais sur les eaux profondes qui sont, nous dit saint Jean, les nations et les peuples. Le vent violent, les vagues houleuses et la tempête n’effraient plus le batelier de Tibériade ; il sait qu’il porte à son bord le maître des flots, celui dont l’abîme est comme le vêtement. Pénétré de la force d’en haut, il a jeté sur l’Océan immense le filet de la prédication apostolique, vaste comme le monde, et qui seul doit amener les fils du grand poisson, de l’ICHTHUS céleste, à la rive éternelle. Il est grand ce rôle de Pierre qui, encore bien qu’il ait des compagnons dans sa divine entreprise, les domine tous cependant comme leur chef incontesté, comme le maître de la barque où Jésus commande en sa personne et dirige les opérations du salut universel. L’Évangile d’aujourd’hui prépare donc ou résume très opportunément les enseignements de la fête du Prince des Apôtres, toujours voisine du quatrième Dimanche après la Pentecôte. Mais cette proximité même nous permet de laisser à ce grand jour la considération plus détaillée des gloires inhérentes au vicaire du Christ, et d’insister en ce moment sur les autres mystères contenus dans le récit qui nous est proposé par la sainte Église.
Les Évangélistes nous ont conservé le souvenir de deux pêches miraculeuses faites par les Apôtres en présence de leur Maître : l’une décrite par saint Luc, et qui vient de nous être rappelée ; l’autre dont le disciple bien-aimé nous invitait à scruter, au Mercredi de Pâques, le profond symbolisme. Dans la première, qui se rapporte au temps de la vie mortelle du Sauveur, le filet, jeté au hasard, se rompt sous la multitude des poissons captifs, sans que leur nombre ou leurs qualités soient marqués autrement par l’Évangéliste ; dans la seconde, le Seigneur ressuscité indique aux disciples la droite de la barque, et, sans rompre le filet, cent cinquante-trois gros poissons abordent au rivage où Jésus les attend pour les joindre au pain et au poisson mystérieux d’un festin préparé par lui-même. Or, expliquent d’une commune voix tous les Pères, ces deux pêches figurent l’Église : l’Église dans le temps d’abord, et plus tard dans l’éternité. Maintenant l’Église est multitude, elle englobe sans compter bons et mauvais ; après la résurrection, les bons seuls formeront l’Église, et leur nombre sera précisé, fixé pour jamais. « Le royaume des cieux, nous dit le Sauveur, est semblable à un filet jeté dans la mer et rassemblant des poissons de toutes sortes ; lorsqu’il est plein, on le retire pour choisir les bons et rejeter les mauvais ».
Les pêcheurs d’hommes ont lancé leurs filets, dit saint Augustin ; ils ont pris cette multitude de chrétiens que nous contemplons dans l’admiration ; ils en ont rempli les deux barques, figures des deux peuples Juif et Gentil. Mais qu’avons-nous entendu ? La multitude surcharge les barques, et les met en danger de naufrage : ainsi voyons-nous aujourd’hui que la foule hâtive et confuse des baptisés alourdit l’Église. Beaucoup de chrétiens vivent mal, et ils troublent, ils retardent les bons. Mais pire encore font ceux qui rompent le filet par leurs schismes ou leurs hérésies : poissons impatients du joug de l’unité qui ne veulent point venir au festin du Christ, ils se complaisent en eux-mêmes ; prétextant qu’ils ne peuvent vivre avec les méchants, ils brisent les mailles qui les retenaient dans le sillage apostolique et périssent loin du bord. En combien de lieux n’ont-ils pas brisé de la sorte l’immense filet du salut ? Les Donatistes en Afrique, les Ariens en Égypte, en Phrygie Montan, Manès en Perse, et depuis combien d’autres ont excellé dans l’œuvre de rupture ! N’imitons point leur démence orgueilleuse. Si la grâce nous fait bons, prenons en patience la compagnie des mauvais dans les eaux de ce siècle. Que leur vue ne nous pousse ni à vivre comme eux, ni à sortir de l’Église : la rive est proche où ceux de la droite, où les bons seuls seront admis, et d’où les méchants seront rejetés à l’abîme.
Nativité de Saint Jean-Baptiste
Collecte
Dieu, vous nous avez rendu ce jour vénérable par la nativité du bienheureux Jean : accordez à votre peuple la grâce des joies spirituelles ; et dirigez les âmes de tous les fidèles dans la voie du salut éternel.
Lecture Is. 49, 1-3, 5, 6 et 7
Îles, écoutez, et vous, peuples lointains, soyez attentifs. Le Seigneur m’a appelé dès le sein de ma mère ; lorsque j’étais encore dans ses entrailles, il s’est souvenu de mon nom. Il a rendu ma bouche semblable à un glaive acéré, il m’a protégé à l’ombre de sa main ; il a fait de moi comme une flèche choisie, il m’a caché dans son carquois. Et il m’a dit : Tu es mon serviteur, Israël, et je me glorifierai en toi. Et maintenant le Seigneur dit, lui qui m’a formé dès le sein de ma mère pour être son serviteur : voici que je t’ai établi pour être la lumière des nations, et mon salut jusqu’à l’extrémité de la terre. Les rois verront et les princes se lèveront, et ils adoreront, à cause du Seigneur qui a été fidèle, et du Saint d’Israël qui t’a choisi.
Évangile Lc. 1, 57-68
Le temps où Élisabeth devait enfanter s’accomplit, et elle mit au monde un fils. Ses voisins et ses parents apprirent que le Seigneur avait signalé envers elle sa miséricorde, et ils l’en félicitaient. Et il arriva qu’au huitième jour ils vinrent pour circoncire l’enfant, et ils l’appelaient Zacharie, du nom de son père. Mais sa mère, prenant la parole, dit : Non, mais il sera appelé Jean. Ils lui dirent : II n’y a personne dans ta famille qui soit appelé de ce nom. Et ils faisaient des signes à son père, pour savoir comment il voulait qu’on l’appelât. Et, demandant des tablettes, il écrivit : Jean est son nom. Et tous furent dans l’étonnement. Au même instant, sa bouche s’ouvrit, et sa langue se délia, et il parlait en bénissant Dieu. Et la crainte s’empara de tous leurs voisins, et, dans toutes les montagnes de la Judée, toutes ces choses étaient divulguées. Et tous ceux qui les entendirent les conservèrent dans leur cœur, en disant : Que pensez-vous que sera cet enfant ? Car la main du Seigneur était avec lui. Et Zacharie, son père, fut rempli du Saint-Esprit, et il prophétisa, en disant : Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple.
Office
4e leçon
Sermon de saint Augustin, Évêque
Après le très saint jour de la Nativité du Seigneur, nous ne lisons point qu’on célèbre la naissance d’aucun homme, si ce n’est uniquement celle du bienheureux Jean-Baptiste. Nous savons que pour les autres saints et élus de Dieu, on solennise le jour auquel, ayant achevé leurs travaux et triomphé du monde par une victoire complète, ils ont été comme enfantés du sein de la vie présente à l’éternité glorieuse. Ainsi, pour les autres saints, on honore le dernier jour qui a comblé leurs mérites ; et, pour saint Jean, c’est le premier jour, ce sont les commencements mêmes de sa vie qu’on célèbre évidemment pour cette raison, que le Seigneur a voulu manifester par lui son avènement, de peur, que s’il venait d’une manière subite et inattendue, les hommes ne le reconnussent point. Or saint Jean a été la figure de l’ancien Testament, l’image de la loi, précédant le Sauveur, comme la loi servit de messagère à la grâce.
5e leçon
Du sein maternel, Jean prophétise avant de naître, et sans avoir encore paru à la lumière, il rend déjà témoignage à la vérité ; et cela nous donne à comprendre que, personnifiant l’Esprit caché sous le voile et dans le corps de la lettre, il manifeste au monde le Rédempteur et nous annonce comme du sein de la loi, notre Seigneur ; et c’est parce que les Juifs s’étaient égarés dès le sein de leur mère, ou de la loi d’où le Christ devait sortir « ils ont erré dès le sein (de leur mère), ils ont dit des choses fausses », que Jean est venu « comme témoin pour rendre témoignage à la lumière ».
6e leçon
Et dans Jean, détenu en prison et envoyant ses disciples au Christ, c’est la loi qui passe à l’Évangile. A l’instar de Jean, cette loi, captive dans la prison de l’ignorance, gisait comme au fond d’un réduit obscur, où l’aveuglement des Juifs laissait le sens spirituel enfermé dans l’obscurité de la lettre. C’est ce que l’écrivain sacré fait entendre, en disant de Jean-Baptiste : « Il était une lampe ardente » ; en d’autres termes, il brûlait du feu de l’Esprit-Saint, afin qu’il montrât la lumière du salut au monde enfoncé dans la nuit de l’ignorance, et qu’au travers des ténèbres si épaisses du péché, ii découvrit au monde, à la clarté de ses rayons, le soleil de justice dans toute sa splendeur, lorsque, parlant de lui-même, il disait : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert »
7e leçon
Homélie de saint Ambroise, Évêque.
Élisabeth donna le jour à un fils, et ses voisins s’en réjouirent avec elle. Étant un bien commun, la naissance des Saints excite une joie commune. Car la justice intéresse la communauté : c’est pourquoi ce juste, en venant au monde, fait pressentir sa sainteté future ; et l’allégresse des voisins signifie que sa vertu à venir donnera lieu au monde de se féliciter. L’Évangéliste a bien raison de faire entrer dans son récit le temps que le Précurseur fut renfermé dans le sein de sa mère, sans quoi la présence de Marie n’eût pas été mentionnée. Et si, d’autre part, son enfance est passée sous silence, c’est qu’il n’a point connu les difficultés de cet âge. En sorte que nous ne lisons dans l’Évangile que l’annonce et le fait de sa nativité, son tressaillement dans le sein d’Élisabeth, et le retentissement de sa voix au désert.
8e leçon
Et en effet, on peut dire qu’il n’a connu aucun des degrés de l’enfance, lui qui, s’élevant au-dessus des lois de la nature et devançant les années, a commencé, dans le sein maternel, par avoir la mesure de l’âge parfait du Christ. L’écrivain sacré, avec un merveilleux à-propos, a cru devoir noter que plusieurs voulaient appeler l’enfant du même nom que son père Zacharie. Par là, il t’avertit que si Élisabeth repousse ce nom, ce n’est point qu’il lui déplaise, comme étant le nom d’une personne dégénérée, mais bien parce qu’elle connaît, par une révélation du Saint-Esprit, le nom que l’Ange avait auparavant indiqué à Zacharie. Muet qu’il était devenu, Zacharie ne pouvait le dire à sa femme ; mais elle sut par inspiration ce qu’elle n’avait point appris de son mari.
9e leçon
« Jean est son nom », écrivit le père, voulant dire : Ce n’est point à nous d’imposer un nom à celui que Dieu a déjà nommé : il a son nom, qui nous a été révélé, et que nous n’avons pas choisi. Des saints ont eu le privilège de recevoir leur nom de Dieu même. Ainsi Jacob fut appelé Israël, parce qu’il avait vu Dieu. Ainsi notre Seigneur lui-même reçoit avant de naître le nom de Jésus, que son Père, et non l’Ange, lui a imposé. Tu le vois, les Anges ne parlent pas d’eux-mêmes ; ils transmettent ce qui leur a été dit. Si donc Élisabeth prononce avec tant d’assurance un nom que son oreille, il est vrai, n’a pas entendu, n’en sois pas étonné, puisque l’Esprit-Saint avait commandé à l’Ange de le lui suggérer.
Dom Guéranger, l’Année Liturgique
ÉPÎTRE.
Isaïe, dans ces quelques lignes, a directement en vue d’annoncer le Sauveur ; l’application qu’en fait l’Église à saint Jean-Baptiste, nous montre une fois de plus l’étroite union du Christ et de son Précurseur dans l’œuvre de la Rédemption. Capitale de la gentilité, devenue la mère de l’univers chrétien, Rome s’est plu à faire entendre, dans ce grand jour, aux fils que l’Époux lui a donnés, la prophétie consolante qui s’adressait à eux, avant même qu’elle ne fût fondée sur les sept collines. Huit siècles avant la naissance de Jean et du Messie, une voix s’élevait de Sion, et, franchissant les limites de Jacob, retentissait sur tous les rivages où la nuit du péché retenait l’homme asservi à l’enfer : Écoutez, îles ; et vous, peuples éloignés, soyez attentifs ! C’était la voix de Celui qui devait venir et de l’ange chargé de marcher devant lui, la voix de Jean et du Messie, exaltant la commune prédestination qui faisait d’eux, comme serviteur et Maître, l’objet des mêmes décrets éternels. Et la voix, après avoir célébré le privilège qui les désignerait, quoique si diversement, dès le sein maternel, aux complaisances du Tout-Puissant, formulait l’oracle divin qui devait être promulgué en d’autres termes, sur leurs berceaux, par le ministère de Zacharie et des anges. Je me glorifierai en vous, qui êtes vraiment pour moi Israël ; c’est peu de Jacob, qui ne vous écoutera point et dont vous ne me ramènerez qu’un petit nombre : voici que je vous ai donné pour lumière aux nations, vous êtes le salut que j’enverrai jusqu’aux extrémités de la terre ; pour le peu d’accueil que vous aura fait mon peuple, les rois se lèveront et, à votre parole, ils adoreront le Seigneur qui vous a choisi comme négociateur de son alliance.
Enfants de l’Épouse, entrons dans ses pensées ; comprenons quelle reconnaissance doit être la nôtre, à nous gentils, envers celui à qui toute chair devra d’avoir connu le Sauveur. Du désert, où sa voix stigmatisait l’orgueil des descendants des patriarches, il nous voyait succéder à l’altière synagogue ; sans rien diminuer des divines exigences, son austère prédication avait, pour les futurs privilégiés de l’Époux, des ménagements de langage qu’il ne connaissait point avec les Juifs. « Race de vipères, disait-il à ceux-ci, qui donc vous montre à fuir le châtiment qui s’avance ? Faites de dignes fruits de pénitence, et n’allez pas dire : Nous avons pour père Abraham ; car je vous dis, moi, que Dieu peut faire sortir de ces pierres des fils d’Abraham. Pour vous, déjà la cognée est à la racine, et l’arbre stérile sera jeté au feu ». Mais au publicain méprisé, au soldat détesté, à tous les cœurs arides de la gentilité, trop comparables en effet aux rochers du désert, Jean-Baptiste annonçait la grâce qui désaltérerait et féconderait dans la justice leurs âmes desséchées : « Publicains, ne dépassez pas les exigences du fisc ; soldats, contentez-vous de votre solde. Moïse a donné la loi ; mais meilleure est la grâce, œuvre de celui que j’annonce : c’est lui qui ôte les péchés du monde, et nous donne à tous de sa plénitude ». Quels horizons nouveaux pour ces délaissés, que le dédain d’Israël avait si longtemps tenus à l’écart ! Mais pour la synagogue, pareille atteinte au privilège prétendu de Juda était un crime. Elle avait supporté les invectives sanglantes du fils de Zacharie ; elle s’était montrée prête à l’acclamer comme le Christ; mais l’inviter à marcher de pair, elle qui se proclamait pure, avec l’impure gentilité, c’en était trop : Jean, dès ce moment, fut jugé comme le sera son Maître. Jésus, plus tard, insistera sur cette différence de l’accueil fait à son Précurseur par ceux qui l’écoutaient ; il en fera la base de sa sentence de réprobation contre les Juifs : « En vérité, je vous le dis, les publicains et les femmes perdues vous précéderont dans le royaume de Dieu ; car Jean est venu à vous dans la voie de la justice et vous ne l’avez point écouté, tandis que les publicains et les femmes perdues ont reçu sa parole, sans que cette vue vous ait amenés à pénitence ».
ÉVANGILE.
Après les lieux sanctifiés par le passage en ce monde du Verbe fait chair, il n’en est point, dans la Palestine, qui doive intéresser plus l’âme chrétienne que celui où se sont accomplis les événements racontés dans notre Évangile. La ville qu’illustra la naissance du Précurseur se trouve à deux lieues de Jérusalem vers le couchant, comme Bethléhem, où naquit le Sauveur, est à deux lieues au midi de la Ville sainte. Sorti par la porte de Jaffa, le pèlerin qui se dirige vers Saint-Jean-de-la-Montagne rencontre d’abord le monastère grec de Sainte-Croix, élevé sur l’emplacement où furent coupés les arbres dont fut faite la croix du Seigneur. Puis, continuant sa marche à travers le massif des montagnes de Juda, il atteint un sommet d’où se découvre à ses yeux la Méditerranée. La maison d’Obed-Edom qui abrita trois mois l’arche sainte, s’élevait en cet endroit, d’où un sentier rapide conduit au lieu où Marie, la véritable arche d’alliance, passa elle-même trois, mois de bénédictions chez sa cousine Élisabeth. Deux sanctuaires, éloignés d’environ mille pas l’un de l’autre, consacrent les grands souvenirs qui viennent de nous être rappelés par saint Luc : dans l’un fut conçu et naquit Jean-Baptiste ; dans l’autre eut lieu la circoncision du Précurseur, huit jours après sa naissance. Le premier remplace la maison de ville de Zacharie ; il remonte, dans sa forme actuelle, à une époque antérieure aux croisades. C’est une belle église à trois nefs et à coupole, mesurant trente-sept pas en longueur. L’autel majeur est dédié à saint Zacharie, celui de droite à sainte Élisabeth. Sur la gauche, sept degrés de marbre conduisent à une chapelle souterraine creusée dans le roc, et qui n’est autre que l’appartement le plus reculé de la maison primitive : c’est le sanctuaire de la Nativité de saint Jean. Quatre lampes tempèrent l’obscurité de cette crypte vénérable, tandis que six autres, suspendues sous la table même de l’autel, éclairent cette inscription gravée sur le marbre du pavé : HIC PRAECURSOR DOMINI NATUS EST. Unissons-nous en ce jour aux pieux enfants de saint François, gardiens de tant d’ineffables souvenirs ; plus heureux ici qu’à la grotte bénie de Bethléhem, ils n’ont point à disputer au schisme les honneurs qu’au nom de l’Épouse légitime, ils rendent à l’Ami de l’Époux sur le lieu même de sa naissance.
Les traditions locales placent à quelque distance de ce premier sanctuaire, ainsi que nous l’avons dit, le souvenir de la circoncision du Précurseur. Outre sa maison de ville en effet, Zacharie en possédait une autre plus isolée. Élisabeth s’y était retirée durant les premiers mois de sa grossesse, pour goûter dans le silence le don de Dieu. C’était là que Notre-Dame venant de Nazareth l’avait rencontrée, là que s’était produit le sublime tressaillement des enfants et des mères, là que le Magnificat avait prouvé au ciel que la terre désormais l’emportait sur lui dans la louange et l’amour. Il convenait que le chant de Zacharie, le Cantique du matin, retentît lui-même, pour la première fois, au lieu d’où celui du soir était monté comme un encens de si suave odeur. Les récits des anciens pèlerins signalent en cet endroit deux sanctuaires superposés, avec un escalier conduisant de l’un à l’autre : en bas avait eu lieu la rencontre de Marie et d’Élisabeth ; ce fut au-dessus, à l’étage supérieur de la maison de campagne de Zacharie, que se passa la plus grande partie du récit qui vient de nous être proposé par la sainte Église.
Urbain V, en 1368, avait ordonné de chanter le Credo au jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste et durant l’Octave, pour éviter que le Précurseur ne parût inférieur aux Apôtres. La coutume ancienne de supprimer le Symbole en cette fête a néanmoins prévalu : non comme une marque d’infériorité, à l’égard de celui qui s’élève au-dessus de tous ceux qui annoncèrent jamais le royaume de Dieu ; mais pour rappeler qu’il acheva sa course avant la promulgation de l’Évangile.
Octave du Sacré-Cœur
Office
4e leçon
Sermon de saint Bernard, Abbé
En vérité, où les faibles peuvent-ils trouver un repos sûr et stable, sinon dans les blessures du Sauveur ? Je demeure là d’autant plus assuré qu’il est plus puissant pour sauver. Le monde frémit, le corps pèse de tout son poids, le diable dresse des embûches : je ne tombe pas ; « je suis campé sur le rocher solidement ». « J’ai commis un péché grave » : ma conscience sera troublée, mais non perturbée, parce que je me souviendrai des blessures du Seigneur. Oui, « il a été blessé pour nos fautes ». Qu’y a-t-il de si totalement voué à la mort que la mort du Christ ne puisse le délier ? Si je pense à un remède si puissant et si efficace, je ne puis plus être effrayé par aucune maladie, pour maligne qu’elle soit.
5e leçon
Pour ma part, ce qui me manque en moi, je le puise hardiment pour moi dans les entrailles du Seigneur, car elles débordent de miséricorde, et les trous ne manquent pas, par où cette miséricorde peut se répandre. « Ils ont percé ses mains et ses pieds », ils ont transpercé « son côté d’un coup de lance » ; par ces ouvertures il m’est loisible « de recevoir le miel du rocher et l’huile de la pierre très dure », c’est-à-dire « de goûter et de voir combien le Seigneur est doux ». « Il nourrissait des pensées de paix, et je ne le savais pas ». « Qui a connu en effet la pensée du Seigneur ? Ou qui a été son conseiller ? » Mais le clou qui pénètre en lui est devenu pour moi la clé qui ouvre, « afin que je puisse voir la volonté du Seigneur ». Comment ne pas voir par ce trou ? Le clou le proclame, la blessure le proclame : vraiment « Dieu est dans le Christ, se réconciliant le monde »
6e leçon
« Un fer a transpercé son âme » « et s’est approché de son cœur », pour qu’il sache désormais « compatir à mes faiblesses ». Le secret de son cœur paraît à nu par les trous percés dans son corps ; « le grand mystère de la piété » paraît à nu ; « les entrailles de miséricorde de notre Dieu » paraissent à nu ; « grâce à elles nous a visités l’Astre levant venu d’en haut ». Comment ses entrailles ne paraîtraient-elles pas par ses blessures ? Où, mieux que dans tes blessures, pourrait éclater en pleine lumière que « toi, Seigneur, tu es doux et indulgent et plein de miséricorde » ? « Nul n’a plus grande » compassion « que celui qui donne sa vie pour » des hommes condamnés et damnés. Ainsi mon mérite, c’est la compassion du Seigneur. Je ne serai certes pas à court de mérite tant que le Seigneur ne sera pas à court de compassion. Et si « les miséricordes du Seigneur sont de toujours à toujours », « je chanterai » moi aussi « les miséricordes du Seigneur pour toujours »
7e leçon
Homélie de saint Augustin, Évêque.
« Lorsqu’ils s’approchèrent de Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes. Pourtant l’un des soldats lui ouvrit le côté d’un coup de lance, et il en sortit aussitôt du sang et de l’eau ». L’évangéliste a veillé au choix de son expression. Il ne dit pas : il frappa ou il blessa, ou rien d’analogue ; mais : « il lui ouvrit le côté », afin qu’y fût ouverte en quelque sorte la porte de vie par où se sont écoulés les sacrements de l’Église, sans lesquels on ne peut accéder à la vie qui est la vraie vie. Ce sang a été répandu pour la rémission des péchés ; cette eau vient se mêler au breuvage du salut : elle est à la fois ablution et breuvage. Ce mystère était annoncé dans la porte que Noé reçut l’ordre d’ouvrir au flanc de l’arche], afin d’y faire pénétrer les êtres vivants qui ne devaient pas périr par le déluge, et qui représentaient l’Église.
8e leçon
C’est encore en vue de ce mystère que la première femme fut tirée du côté de l’homme durant son sommeil, et qu’elle fut appelée vie et mère des vivants. C’était la figure d’un grand bien avant le grand mal de la prévarication. Ici le second Adam, inclinant la tête, s’endormit sur la Croix, pour qu’une Épouse lui fût formée par ce qui s’épancha de son côté durant son sommeil. O mort par qui les morts retrouvent la vie ! Quoi de plus pur que ce sang ? Quoi de plus salutaire que cette blessure ? « Et celui qui a vu, dit-il, en a rendu témoignage, et son témoignage est vrai : – et il sait qu’il dit vrai –, afin que vous croyez vous aussi. ». Il n’a pas dit : afin que vous sachiez, vous aussi, mais « afin que vous croyez » : car il sait, celui qui a vu, et à son témoignage doit croire celui qui n’a pas vu. A la foi en effet il appartient de croire plutôt que de voir.
9e leçon
Il rapporte deux témoignages de l’Écriture, un pour chacun des faits dont il raconte l’accomplissement. Il avait dit : « Mais lorsqu’ils s’approchèrent de Jésus, voyant qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes », à quoi se rapporte ce témoignage : « Vous ne briserez aucun de ses os », précepte intimé à ceux qui, sous l’ancienne Loi, avaient ordre de célébrer la Pâque par l’immolation de l’Agneau, figure anticipée de la Passion du Seigneur. C’est pourquoi « le Christ, notre pâque, a été immolé », de qui le prophète Isaïe avait lui aussi annoncé : « Il a été conduit à la tuerie comme un agneau ». L’évangéliste avait ajouté : « Mais l’un des soldats lui ouvrit le côté d’un coup de lance » ; à quoi correspond cet autre témoignage : « Ils regarderont celui qu’ils auront transpercé », où fut promis que le Christ viendrait en cette chair, en laquelle il a été crucifié.
| Hymnus | Hymne |
| Auctor beáte sǽculi, Christe, Redémptor ómnium, Lumen patris de lúmine, Deúsque verus de Deo : |
Bienheureux créateur du monde, Christ, universel rédempteur, lumière jaillie de la lumière du Père, Dieu vrai sorti de Dieu : |
| Amor coégit te tuus Mortále corpus súmere, Ut, novus Adam, rédderes, Quod vetus ille abstúlerat. |
C’est votre amour qui vous a contraint à prendre un corps mortel, pour nous rendre, nouvel Adam, ce que l’ancien, nous avait pris. |
| Ille amor almus ártifex Terræ marísque et síderum, Erráta patrum míserans Et nostra rumpens víncula. |
Cet amour, auguste artisan de la terre, de la mer et des astres, prit en pitié les égarements de nos pères et rompit nos liens. |
| Non Corde discédat tuo Vis illa amóris íncliti : Hoc fonte gentes háuriant Remissiónis grátiam. |
Que de votre Cœur ne se retire pas la force de ce merveilleux amour ; qu’à cette source les nations puisent la grâce du pardon. |
| Percússum ad hoc est láncea Passúmque ad hoc est vúlnera, Ut nos laváret sórdibus, Unda fluénte et sánguine. |
Si la lance le frappa, s’il endura ses blessures, c’était pour nous laver de nos taches par l’eau et le sang répandu. |
| Iesu tibi sit glória, Qui Corde fundis grátiam, Cum Patre, et almo Spíritu, In sempitérna sǽcula. Amen. |
Jésus, à Vous soit la gloire, Vous dont le Cœur répand l’amour, ainsi qu’au Père et à l’Esprit nourricier, dans les siècles sempiternels. Amen. |
Jeudi dans l’Octave du Sacré-Cœur
Office
4e leçon
Des Encycliques du Pape Pie XI.
A quel point cette expiation, cette réparation sont nécessaires, surtout de nos jours, on le comprendra sans peine, comme Nous le disions au début, en considérant d’un regard le monde « plongé dans le mal ». De toutes parts, en effet, monte vers Nous la clameur gémissante des peuples, dont les chefs ou les gouvernants se sont tous ensemble dressés et ligués contre le Seigneur et son Église Mais est encore attristant l’état de tant de fidèles, lavés au baptême dans le sang de l’Agneau sans tache et comblés de ses grâces, appartenant à tous les rangs de la société, qui, affligés d’une ignorance incroyable des choses divines, empoisonnés d’erreurs, se trainent dans le vice loin de la maison du Père, sans qu’un rayon de lumière de la vraie foi les éclaire, sans que l’espoir du bonheur futur les réjouisse, sans que l’ardeur de la charité les ranime et les réchauffe ; de telle sorte qu’ils semblent vraiment être plongés dans les ténèbres et assis à l’ombre de la mort.
5e leçon
A ces maux vient mettre un comble soit la mollesse ou la lâcheté de ceux qui – tels les disciples endormis ou fugitifs, chancelant dans leur foi – désertent misérablement le Christ agonisant d’angoisse ou entouré des satellites de Satan, soit la perfidie de ceux qui, à l’exemple du traître Judas, ont l’audace sacrilège de participer au sacrifice de l’autel et passent à l’ennemi. On ne peut vraiment s’empêcher de penser que semblent être proches les temps prédits par Notre-Seigneur : « Et à cause des progrès croissants de l’iniquité, la charité d’un grand nombre se refroidira ». A pieusement méditer ainsi, tous les fidèles ne pourront que s’enflammer d’amour pour le Christ souffrant ; avec un zèle plus vif ils voudront expier leurs fautes et celles d’autrui, réparer les torts faits à l’honneur du Christ et travailler au salut éternel des âmes.
6e leçon
Comme elle est vraie cette parole de l’Apôtre : « Là où la faute abonda, la grâce surabonda », et comme en un sens elle peut servir à peindre notre époque ! En dépit, en effet, de la perversité croissante des hommes, c’est merveille de voir, sous l’inspiration du Saint-Esprit, grandir le nombre des fidèles des deux sexes qui, d’un zèle plus ardent, s’efforcent de réparer tant d’insultes au divin Cœur, n’hésitent pas à s’offrir eux-mêmes comme victimes au Christ. Celui qui médite, en effet, avec amour sur tout ce que Nous venons de rappeler, s’en imprégnant, si l’on peut dire, jusqu’au plus profond de son être, ne peut faire autrement que d’avoir horreur et de s’abstenir de tout péché, comme du mal souverain, comme aussi de s’abandonner tout entier à la volonté de Dieu et de réparer l’honneur outragé de la divine Majesté par tous les moyens en son pouvoir : prières incessantes, souffrances librement consenties, épreuves éventuelles patiemment acceptées ; en un mot par une vie entièrement consacrée à cette soif d’expiation.
7e leçon
Homélie de saint Cyrille, évêque d’Alexandrie
Ce n’est pas pour attribuer de la piété aux Juifs durs et cruels, que le bienheureux évangéliste rapporte ce fait, mais afin de montrer que dans leur stupidité et leur sottise, selon la parole du Christ, ils filtrent le moucheron et avalent le chameau. On les voit en effet tenir pour rien les crimes les plus énormes et les plus grands, tandis qu’ils examinent avec un soin attentif des fautes minimes et légères, étalant dans les deux cas leur ignorance. Et la preuve en est facile. Voici en effet qu’après avoir mis à mort le Christ, ils font grand cas du respect du sabbat, et qu’avec une incroyable audace, après avoir outragé l’auteur de la Loi, ils se parent du respect pour la Loi.
8e leçon
Ils feignent d’honorer ce jour solennel du sabbat, eux qui ont mis à mort le Maître de ce jour solennel, et ils réclament une faveur digne d’eux seuls : qu’on brise les jambes des larrons, infligeant par une souffrance intolérable à ces misérables à demi-morts un coup plus cruel que la mort elle-même. « Les soldats vinrent donc et rompirent les jambes du premier, puis de l’autre qui avaient été crucifiés avec lui ». Déférant à la requête des Juifs et animés pareillement d’une furieuse cruauté, les soldats, trouvant les deux larrons encore en vie, leur brisent les jambes, rendant pour eux plus imminente la menace de l’issue fatale et les poussant à la mort comme par une contrainte désormais plus irrésistible. Mais trouvant Jésus la tête inclinée et pensant que déjà il avait expiré, ils jugent inutile de lui briser les jambes ; cependant comme ils doutaient encore quelque peu de sa mort, d’une lance ils lui transpercent le côté, d’où jaillit le sang mêlé d’eau, qui était comme une image et les prémices de la mystique eulogie et du saint baptême.
9e leçon
Par ces faits le très sage évangéliste confirme à ses auditeurs que c’est bien là le Christ autrefois annoncé par les saintes Écritures ; ils se sont en effet déroulés conformément aux divins oracles qui le concernaient. Et selon l’Écriture, aucun de ses os n’a été rompu, et il a été transpercé par la lance des soldats. Il dit encore que de cela fut spectateur le disciple qui en a témoigné et sait que son témoignage est vrai, se désignant lui-même et non un autre par ces paroles.
DE SA SAINTETÉ PIE XII
Sur le culte au Sacré-Cœur de Jésus (15 mai 1956)
I. « Vous puiserez des eaux avec joie aux sources du Sauveur » Par ces mots, le prophète Isaïe, en se servant d’images expressives, prédisait ces dons de Dieu multiples et surabondants que l’ère chrétienne allait apporter. Ces mots, disons-Nous, Nous viennent spontanément à l’esprit, au moment de célébrer le centenaire du jour où Notre Prédécesseur d’immortelle mémoire, Pie IX, condescendant volontiers aux vœux qui affluaient de tout le monde catholique, ordonna de célébrer la fête du Sacré-Cœur de Jésus dans l’Église universelle.
Ce culte découle de la vertu de Charité
2. À la vérité, il est impossible d’énumérer les dons célestes que le culte rendu au Sacré-Cœur de Jésus répand dans les cœurs des fidèles : il les purifie, les ranime par ses divines consolations et il les entraîne à l’acquisition de toutes les vertus. C’est pourquoi, Nous souvenant du mot très sage de l’apôtre saint Jacques : « Tout beau présent, tout don parfait vient d’en haut et descend du Père des lumières », Nous voyons à bon droit, dans ce culte même, qui plus ardent que jamais prospère dans le monde entier, le don inestimable que le Verbe incarné et notre divin Sauveur, en tant que médiateur unique de grâce et de vérité entre son Père céleste et le genre humain, a communiqué à l’Église, sa mystique Épouse, dans le cours de ces derniers siècles, où il lui faut surmonter tant de difficultés et supporter tant d’épreuves. Grâce à ce don inestimable, l’Église peut en effet manifester une charité plus ardente à l’égard de son divin Fondateur et, pour ainsi dire, réaliser plus largement cette exhortation que, nous dit saint Jean l’Évangéliste, Jésus proféra lui-même : « Le dernier jour de la fête, le plus solennel, Jésus debout, s’écria : "Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi, comme l’a dit l’Écriture, des fleuves d’eau vive couleront de son sein". Il disait cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ». Il n’était pas difficile pour ceux qui l’entendaient parler, de rapporter ces mots, par lesquels il promettait une source d’eau vive qui devait naître de leur sein, aux paroles des saints prophètes Isaïe, Ézéchiel et Zacharie dans leurs prédictions du règne du Messie, ou encore à cette pierre symbolique d’où l’eau jaillit miraculeusement sous la verge de Moïse.
3. La charité divine tire sa première source du Saint-Esprit, qui est l’Amour personnel tant du Père que du Fils au sein de l’auguste Trinité. C’est donc très justement que l’Apôtre des nations, faisant comme écho aux paroles de Jésus-Christ, attribue l’effusion de la charité dans les âmes des fidèles à cet Esprit d’amour : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné ».
4. Ce lien très étroit que les Saintes Écritures affirment intervenir entre la divine charité, qui doit brûler dans les cœurs des chrétiens, et l’Esprit Saint qui est essentiellement Amour nous dévoile à tous, Vénérables Frères, la nature intime elle-même de ce culte que l’on doit rendre au très saint Cœur de Jésus-Christ. Car, s’il est manifeste que ce culte, si nous considérons sa nature particulière, est l’acte de religion par excellence puisqu’il requiert de notre part une volonté pleine et absolue de nous vouer et consacrer à l’amour du divin Rédempteur, dont son Cœur transpercé est le vivant témoignage et le signe, de même il est également manifeste, et dans un sens encore plus profond, que ce même culte suppose avant tout que nous rendions amour pour amour à ce divin Amour. En effet, du fait seul de la charité découle cette conséquence que les cœurs des hommes se soumettent pleinement et parfaitement à l’autorité suprême du Seigneur, puisque, en réalité, le sentiment de notre amour s’attache à la volonté divine au point de ne faire qu’un en quelque sorte, selon ce qui est dit : « Celui qui s’unit au Seigneur n’est avec lui qu’un esprit ».
I. L’estime du culte du Sacré-Cœur repose sur de solides principes
5. Pourtant, bien que l’Église ait eu et ait encore en telle estime le culte du Cœur très saint de Jésus, au point qu’elle prend soin de le propager et de le faire prospérer dans les peuples chrétiens du monde entier, et qu’elle s’efforce, en outre, de tout son pouvoir, de le défendre contre les attaques du naturalisme et du sentimentalisme, il est néanmoins bien regrettable que dans les temps passés, et même de nos jours, ce culte très noble ne jouisse pas d’une égale estime et d’un égal honneur près de quelques chrétiens, même parfois de la part de ceux qui font montre de zèle pour la religion et l’acquisition de la sainteté.
Erreurs de ceux qui minimisent ou méprisent ce culte
6. « Si tu savais le don de Dieu ». Par ces mots, Vénérables Frères, Nous, qui par un secret conseil de Dieu avons été choisis comme gardien et dispensateur de ce trésor de foi et de piété que le divin Rédempteur a confié à son Église, conscient du devoir de Notre charge, Nous avertissons tous ceux qui, bien qu’étant Nos fils, et bien que le culte du Sacré-Cœur de Jésus, triomphant, pour ainsi dire, des erreurs et de l’indifférence des hommes, se répande dans son Corps mystique, cèdent aux préjugés et opinions et vont parfois jusqu’à estimer ce culte moins adapté, pour ne pas dire nuisible, aux nécessités spirituelles de l’Église et de l’humanité, les plus urgentes à l’heure actuelle.
Il n’en manque pas en effet qui, parce qu’ils confondent et mettent sur le même plan la nature supérieure de ce culte avec les formes particulières et diverses de dévotion que l’Église approuve et favorise sans les commander, pensent que ce culte est quelque chose de superflu que chacun peut pratiquer ou non à son gré ; certains vont jusqu’à prétendre que ce culte est importun et de peu d’utilité, voire même tout à fait inutile pour ceux qui militent pour le règne de Dieu, principalement dans le but de travailler, en y consacrant toutes leurs forces, leur temps et leurs ressources, à la défense et propagation de la vérité catholique, à la diffusion de la doctrine sociale chrétienne et à la multiplication des actes de religion et des œuvres qu’ils estiment beaucoup plus nécessaires à notre époque.
Il n’en manque pas enfin qui, bien loin de voir dans ce culte une aide efficace pour rénover et réformer honnêtement les mœurs chrétiennes, tant dans la vie privée des individus que dans les familles, y voient plutôt une piété plus nourrie de sensibilité que d’esprit et de cœur, et pour cela plutôt digne des femmes ; car ils y voient quelque chose qui ne convient guère à des hommes cultivés.
7. Il y en a encore, d’autre part qui, du fait qu’ils considèrent que ce culte fait appel surtout à la pénitence, à l’expiation et aux autres vertus qu’on déclare "passives" parce que privées apparemment de fruits extérieurs, ne l’estiment pas propre à ranimer la spiritualité de notre époque à qui incombe le devoir d’entreprendre une action franche et d’envergure pour le triomphe de la foi catholique et la défense vigoureuse des mœurs chrétiennes. Car ces mœurs, de nos jours, comme tout le monde le sait, se trouvent facilement entachées des erreurs de ceux qui pratiquent l’indifférence pour toute forme de religion, sans que leur esprit distingue le vrai du faux, et sont malheureusement pénétrés des principes du matérialisme athée et du laïcisme.
L’enseignement des derniers Papes
8. Qui ne voit, Vénérables Frères, que de telles manières de penser sont en totale opposition avec les déclarations qu’ont faites solennellement de cette chaire de vérité Nos Prédécesseurs, en approuvant le culte du Sacré-Cœur de Jésus ?
Qui oserait déclarer inutile et moins adaptée à notre présente époque cette piété que Notre Prédécesseur d’immortelle mémoire, Léon XIII, a déclaré être « la forme de religion la plus estimable » ? et il ne doutait pas qu’on y trouvât un remède capable de guérir les maux qui, de nos jours mêmes, et sans aucun doute d’une manière plus ample et plus aiguë, inquiètent et font souffrir les individus et la société. « Cette consécration qu’à tous Nous conseillons, sera pour tous d’un grand profit », disait-il. Et il y ajoutait cet avertissement et cette exhortation qui se rapportent au culte même du Sacré-Cœur de Jésus : « De là cette virulence des maux qui nous accablent et nous pressent vivement de demander le secours de Celui-là seul qui a pouvoir de les éloigner. Qui peut-il être Celui-là, sinon Jésus-Christ, Fils unique de Dieu ? "Car il n’est sous le ciel aucun autre nom, parmi ceux qui ont été donnés chez les hommes, qui doive nous sauver". Il faut donc recourir à Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie ».
9. Et Notre Prédécesseur immédiat d’heureuse mémoire, Pie XI, déclarait également ce culte non moins recommandable et non moins apte à nourrir la piété chrétienne quand il écrivait dans son Encyclique : « Dans cette... forme de la dévotion, n’y a-t-il pas la synthèse de toute la religion et plus encore la norme d’une vie plus parfaite, capable d’acheminer les âmes à connaître plus profondément et plus rapidement le Christ Seigneur, à l’aimer plus ardemment, à l’imiter avec plus d’application et plus d’efficacité ? ».
Pour Nous, non moins que Nos Prédécesseurs, ce point capital de vérité Nous paraît évident et probant ; et lorsque Nous avons pris en charge le souverain pontificat, Nous Nous sommes félicité de voir ce culte du Sacré-Cœur de Jésus se développer heureusement dans les nations chrétiennes, triomphalement pour ainsi dire. Nous Nous sommes réjouis des innombrables fruits de salut qui en découlaient sur l’Église tout entière. Il Nous a plu de le faire savoir dès Notre première Encyclique.
Ces fruits mêmes, au cours des années de Notre pontificat — elles ne furent pas remplies seulement de peines et d’angoisses, mais aussi de consolations ineffables — n’ont diminué ni en nombre, ni en force, ni en beauté ; mais ils ont plutôt augmenté. À la vérité, des entreprises variées ont heureusement vu le jour, capables de renouveler ce culte, tout en étant des plus adaptées aux besoins de notre temps : des associations pour promouvoir la culture de l’esprit, la religion et la bienfaisance ; des publications pour en expliquer la doctrine, des points de vue historique, ascétique et mystique ; des pratiques de réparation et, surtout, mentionnons ces manifestations de piété très ardente que multiplie l’« Association de l’Apostolat de la Prière ». On a vu, surtout, sous sa direction et son impulsion, des familles, des collèges, des Instituts et parfois même des nations se consacrer au très saint Cœur de Jésus, et plus d’une fois Nous nous en sommes réjoui d’un cœur paternel dans des Lettres, des Allocutions publiques, ou même des Radio messages que Nous avons donnés à cette intention.
10. Aussi, en voyant cette féconde abondance des eaux de salut, c’est-à-dire des dons célestes de l’amour surnaturel, jaillir du Cœur sacré de notre divin Rédempteur et se répandre sur les fils sans nombre de l’Église catholique, sous l’inspiration et l’action de l’Esprit-Saint, Nous ne pouvons Nous empêcher, Vénérables Frères, de vous exhorter d’un cœur paternel à rendre avec Nous les plus hautes louanges et les plus grandes grâces à Dieu dispensateur de tout bien, Nous écriant avec l’Apôtre des nations : « A Celui qui peut, par la puissance qui agit en nous, faire infiniment au delà de nos demandes ou de nos pensées, à lui soit la gloire dans l’Église et le Christ Jésus, pour tous les âges et dans le cours des siècles ! Amen ».
Mais, après avoir rendu grâces comme il faut à l’éternelle Divinité, Nous désirons vous exhorter, vous et tous Nos très chers fils de l’Église, par cette Encyclique, à étudier avec un esprit plus attentif ces principes qui, découlant de nos Saints Livres et de la doctrine des saints Pères et des théologiens, établissent comme sur des bases solides ce culte du très saint Cœur de Jésus. Car Nous sommes entièrement persuadé que c’est seulement après avoir considéré à fond l’essence et la sublime nature de ce culte dans l’éclat de la lumière de la vérité divinement révélée, c’est seulement alors, disons-Nous, que nous pourrons exactement et pleinement estimer son incomparable excellence et son abondance jamais épuisée des dons célestes. Alors surtout, ayant médité et contemplé pieusement les bienfaits sans nombre qui en ont découlé, nous pourrons ainsi commémorer dignement le premier centenaire de l’extension à l’Église universelle de la fête du très saint Cœur de Jésus.
II. L’Écriture et la Tradition
11. Dans le but d’offrir aux fidèles un aliment à de salutaires réflexions dont ils puissent plus facilement se nourrir pour comprendre plus à fond la véritable nature de ce culte et en recevoir des fruits abondants, Nous allons parcourir ces pages de l’Ancien et du Nouveau Testament qui nous révèlent et nous proposent la charité infinie de Dieu à l’égard du genre humain. Nous ne pourrons jamais l’approfondir assez. Nous aborderons dans leurs grandes lignes les commentaires que nous ont laissés les Pères et les Docteurs de l’Église. Enfin, Nous prendrons soin de mettre en lumière ce lien très étroit qui intervient entre cette forme de dévotion que l’on doit au Cœur du divin Rédempteur et te culte qui est dû à son amour et à l’amour de l’auguste Trinité envers tous les hommes.
Nous pensons, en effet, que déjà en projetant de cette lumière qui nous vient des Saintes Écritures et de la tradition patristique sur les principaux éléments fondamentaux de cette très noble forme de piété, il sera plus facile aux chrétiens de puiser « les eaux avec joie aux sources du salut ».
On le fera, en considérant toute l’importance particulièrement grave dont jouit le culte du très saint Cœur de Jésus dans la liturgie de l’Église et dans sa vie et son action, tant au dedans qu’au dehors. On pourra plus facilement alors recueillir ces fruits spirituels qui permettront à chacun de renouveler ses mœurs pour son salut, comme le désirent les pasteurs du troupeau du Christ.
Pourquoi l’Église accorde un culte de latrie au Sacré-Cœur
12. Pour que tous puissent comprendre plus exactement la valeur de la doctrine dont témoignent les textes cités de l’Ancien et du Nouveau Testament relatifs à ce culte, il faut avoir bien présente à l’esprit la raison pour laquelle l’Église accorde un culte de latrie au Cœur du divin Rédempteur.
Comme vous le savez parfaitement, Vénérables Frères, il y a une double raison. La première, qui se rapporte également aux autres membres saints du Corps de Jésus-Christ, repose sur ce principe par lequel nous savons que son Cœur, en tant que la plus noble part de sa nature humaine, est uni hypostatiquement à la personne du Verbe divin.
C’est pourquoi on doit lui attribuer le même culte d’adoration dont l’Église honore la personne même du Fils de Dieu incarné. C’est là une vérité qu’il faut professer, de foi catholique, car elle a été sanctionnée solennellement dans le Concile œcuménique d’Éphèse et le deuxième de Constantinople.
La seconde raison qui se rapporte particulièrement au Cœur du divin Rédempteur et qui, pour un motif également particulier, exige qu’on lui rende un culte de latrie, découle du fait que son Cœur, plus que tout autre membre de son Corps, est un signe ou symbole naturel de son immense charité envers le genre humain. Comme le remarquait Notre Prédécesseur d’immortelle mémoire, Léon XIII : « Il y a dans le Sacré-Cœur de Jésus un symbole et une image claire de l’amour infini de Jésus-Christ, amour qui nous pousse à nous aimer les uns les autres ».
13. Sans aucun doute, certes, les Livres Saints ne font jamais une mention claire d’un culte particulier d’amour et de dévotion rendu au Cœur physique du Verbe incarné comme symbole de sa très ardente charité. S’il faut assurément le reconnaître franchement, cela ne doit pas cependant nous étonner et ne peut en aucune façon nous amener à douter que l’amour de Dieu à notre égard, principale raison de ce culte, est proclamé et inculqué, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, par de telles images que les cœurs en sont vivement émus. Ces images, puisqu’elles étaient mises en avant déjà dans les Saintes Écritures pour annoncer la venue du Fils de Dieu fait homme, peuvent donc être considérées comme un présage du signe et du témoignage de cet amour divin très noble, c’est-à-dire du très saint et adorable Cœur du divin Rédempteur.
La préfiguration du culte du Sacré-Cœur dans l’Ancien Testament
14. En ce qui concerne notre sujet, Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de citer de nombreux passages des Livres de l’Ancien Testament qui contiennent les premières vérités divinement révélées. Nous estimons qu’il suffit de rappeler que le souvenir de cette Alliance conclue entre Dieu et son peuple et consacrée par des victimes pacifiques — dont Moïse publia la Loi fondamentale gravée sur les deux Tables et que les prophètes ont expliquée — ne fut pas seulement un pacte ratifié par les engagements de l’autorité suprême de Dieu et l’obéissance à elle due par les hommes, mais un pacte confirmé et vivifié par les plus nobles motifs d’amour.
Car même pour le peuple d’Israël, la suprême raison d’obéir à Dieu n’était pas la crainte des châtiments divins que les tonnerres et les éclairs de la cime du Sinaï jetaient dans les cœurs, mais plutôt l’amour dû à Dieu : « Écoute, Israël : Yahweh est notre Dieu, Yahweh est unique. Tu aimeras Yahweh, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. Et ces commandements que je te donne aujourd’hui seront sur ton cœur ».
15. Ne nous étonnons donc pas si Moïse et les prophètes, que le docteur Angélique appelle à bon droit les ancêtres du peuple élu, convaincus que le fondement de toute la Loi repose sur ce précepte de l’amour, ont décrit les liens et rapports qui existaient entre Dieu et son peuple par des images empruntées à l’amour mutuel entre père et fils, ou entre époux, plutôt qu’à l’aide d’images sévères inspirées par l’autorité suprême de Dieu ou l’obéissance obligatoire et craintive due par nous tous.
Ainsi, pour donner des exemples, Moïse lui-même, quand il entonne son chant si célèbre pour l’affranchissement de son peuple libéré de la servitude d’Égypte, formula ces pensées et images qui émeuvent si fortement le cœur : « Tel un aigle qui, éveillant sa nichée, plane au-dessus de ses petits, il (Dieu) déploya ses ailes, le prit et l’emporta sur son pennage ».
Mais peut-être nul autre des saints prophètes mieux qu’Osée ne dévoile et ne décrit aussi nettement et aussi fortement l’amour dont Dieu poursuit sans cesse son peuple. Dans les écrits de ce prophète, en effet, qui se distingue parmi les autres petits prophètes par la sublimité de sa phrase concise, Dieu professe, à l’égard de son peuple cet amour juste et saintement soucieux comme l’est l’amour d’un père aimant et miséricordieux, ou d’un époux, dont l’honneur est blessé.
Il s’agit d’un amour qui, bien loin de diminuer ou de cesser à cause de la perfidie des trahisons ou de crimes affreux, les punit plutôt comme ils le méritent, dans ce seul but de laver de leurs fautes, de purifier et bien loin de les répudier ou de les abandonner de s’attacher par des liens nouveaux et raffermis l’épouse infidèle et égarée et ses fils ingrats : « Quand Israël était jeune, je l’aimais et j’appelais mon fils hors de l’Égypte... C’est moi qui guidais les pas d’Éphraïm, le soutenant par ses bras ; et ils n’ont pas vu que je les guérissais. Je les tirais avec des liens d’humanité, avec des liens d’amour... Je guérirai leur infidélité, j’aurai pour eux un amour sincère, car ma colère s’est détournée d’eux. Je serai comme la rosée pour Israël, il fleurira comme le lis et il poussera des racines comme le Liban ».
16. Ce sont de semblables pensées que traduit le prophète Isaïe quand il montre Dieu lui-même et son peuple élu conversant et discutant ensemble de points de vue opposés : « Sion disait : "Yahweh m’a abandonnée, le Seigneur m’a oubliée !" Une femme peut-elle oublier son nourrisson, n’ayant pas pitié du fruit de ses entrailles ? Si même celles-ci oubliaient, moi je ne t’oublierai pas ». Et ces paroles ne sont pas moins émouvantes pour le cœur que celles de l’auteur du Cantique des cantiques, qui, à l’aide des images de l’amour conjugal, décrit d’une manière expressive les liens de mutuel amour qui lient entre eux Dieu et la nation qu’il chérit : « Comme un lis au milieu des épines, telle est mon amie parmi les jeunes filles... Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi ; il fait paître son troupeau parmi les lis... Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras ; car l’amour est fort comme la mort, la jalousie est inflexible comme le séjour des morts ; ses ardeurs sont des traits de feu, une flamme de Yahweh ».
17. Cet amour de Dieu, très tendre, indulgent et patient, qui, s’il se détourne de son peuple d’Israël à cause de ses crimes accumulés ne le répudie cependant pas, nous semble certes fort et sublime, mais il ne fut, en somme, que le présage prophétique de cette charité très ardente que le Rédempteur promis aux hommes allait faire déborder pour tous de son Cœur très aimant et qui devait être l’exemplaire de notre dilection et le fondement de la Nouvelle Alliance. Car, en réalité, Celui seul qui est le Fils unique du Père, et le Verbe fait chair « plein de grâce et de vérité », en venant vers les hommes écrasés de péchés innombrables et de misères, put faire jaillir de sa nature humaine unie hypostatiquement à la Personne divine, sur le genre humain, « une source d’eau vive » qui arroserait très largement la terre aride et la transformerait en jardin florissant et plein de fruits.
C’est ce prodige si étonnant qu’allait produire l’éternel et très miséricordieux amour de Dieu que le prophète Jérémie semble annoncer en quelque sorte par ces mots : « C’est d’un amour éternel que je t’ai aimée, aussi je t’ai conservé ma faveur... Voici que des jours viennent — oracle de Yahweh — où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle... Voici l’alliance que je conclurai avec la maison d’Israël, après ces jours-là oracle de Yahweh ; — je mettrai ma loi au dedans d’eux ; je l’écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple... ; car je pardonnerai leur iniquité, et je ne me souviendrai plus de leur péché ».
L’amour de Dieu dans le mystère de l’Incarnation-Rédemption selon l’Évangile
18. Toutefois, c’est grâce aux seuls Évangiles que nous avons la certitude et la preuve de cette Nouvelle Alliance conclue entre Dieu et les hommes car ce pacte que Moïse avait conclu entre Dieu et le peuple d’Israël n’était que le signe et le symbole de celui que le prophète Jérémie avait prédit, la Nouvelle Alliance, disons-Nous, est en réalité celle qui a été établie et réalisée grâce au Verbe incarné qui nous a concilié la faveur divine. Il faut reconnaître que cette Alliance est, d’une manière incomparable, plus noble et plus ferme, du fait qu’elle n’a pas été sanctionnée comme la précédente dans le sang des boucs et des veaux, mais dans le Sang très saint de Celui que ces animaux pacifiques et privés de raison annonçaient : « L’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ».
L’Alliance chrétienne, en effet, bien mieux que l’ancienne, se montre franchement comme un pacte fondé, non sur l’assujettissement, ni la crainte, mais conclu en vertu de cet amour qui doit unir le père et les fils. Elle s’entretient et se renforce par une effusion plus généreuse de grâce divine et de vérité, selon ce mot de l’apôtre saint Jean : « De sa plénitude, nous avons tous reçu, et grâce sur grâce ; car la Loi a été donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ ».
19. Puisque cette parole du disciple « que Jésus aimait, et qui, pendant la Cène, reposa sur sa poitrine », nous introduit dans le mystère de l’amour infini du Verbe incarné, il semble juste, équitable et salutaire, Vénérables Frères, de nous arrêter un peu dans la contemplation très douce de ce mystère. Ainsi, baignés par la lumière que reflète l’Évangile pour éclairer ce mystère, puissions-nous parvenir à réaliser le vœu qu’exprimait l’Apôtre des nations dans sa lettre aux Éphésiens : « Que le Christ habite en vos cœurs par la foi ; soyez enracinés dans la charité et fondés sur elle, afin de pouvoir comprendre avec tous les saints ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, et connaître l’amour du Christ qui défie toute connaissance. Ainsi serez-vous remplis de la plénitude même de Dieu ».
20. Le mystère de la Rédemption divine est, en effet, par une raison de premier ordre et toute naturelle, un mystère d’amour ; c’est-à-dire de cet amour équitable du Christ pour son Père céleste à qui il présente le sacrifice de la croix, offert d’un cœur aimant et soumis, et la satisfaction surabondante et infinie qui lui était due pour les fautes du genre humain : « Le Christ en souffrant, par amour et obéissance, a offert à Dieu quelque chose de plus grande valeur que ne l’exigerait la compensation de toute l’offense du genre humain ». C’est de plus, un mystère d’amour miséricordieux de l’auguste Trinité et du divin Rédempteur à l’égard de tous les hommes : puisque ceux ci étaient dans l’impuissance totale d’expier leurs crimes, le Christ, par les richesses insondables de ses mérites que, par l’effusion de son Sang très précieux, il s’est acquis, a pu rétablir et perfectionner ce pacte d’amitié entre Dieu et les hommes que la misérable faute d’Adam une première fois, puis les innombrables péchés du peuple élu avaient violé.
Ainsi le divin Rédempteur en tant que Médiateur légitime et parfait du fait que, par son amour très ardent à notre égard, il a parfaitement concilié les devoirs et obligations du genre humain avec les droits de Dieu, a été sans contredit l’auteur de cette conciliation admirable réalisée entre la divine justice et la divine miséricorde qui constitue le mystère transcendant de notre salut. Le Docteur Angélique en parle en ces termes : « Il faut dire qu’il convenait à sa miséricorde et à sa justice de délivrer l’homme par la Passion du Christ. À sa justice, d’une part, parce que, par sa Passion, le Christ a satisfait pour le péché du genre humain ; et ainsi, par la justice du Christ, l’homme a été libéré. À sa miséricorde, d’autre part, parce que, du fait que l’homme ne pouvait lui-même satisfaire pour le péché de l’humanité tout entière, Dieu lui a fait don dans son Fils d’un Rédempteur. Et ce fut le fait d’une miséricorde plus abondante que s’il avait pardonné les péchés sans satisfaction. Aussi, il est dit : "Dieu qui est riche en miséricorde et poussé par le grand amour dont il nous a aimés, alors même que nous étions morts par suite de nos fautes, Dieu nous a fait revivre avec le Christ ».
Le triple amour du Rédempteur pour le genre humain
21. Mais, pour que nous puissions, autant qu’il est possible à des mortels, « comprendre avec tous les saints ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur » de l’amour mystérieux du Verbe incarné envers son Père céleste et les hommes souillés de la tache de leurs péchés, il faut remarquer que son amour ne fut pas uniquement spirituel, comme il convient à Dieu en tant que « Dieu est Esprit ». Il était, certes, de cette nature, l’amour dont Dieu aima nos parents et le peuple hébreu ; et ainsi, les expressions d’amour humain conjugal ou paternel, qu’on lit dans les psaumes, les écrits des prophètes et le Cantique des cantiques, sont des témoignages et des manifestations de l’amour authentique, mais entièrement spirituel dont Dieu poursuivait le genre humain.
Par contre, l’amour qui s’exhale dans l’Évangile, les lettres des apôtres et les pages de l’Apocalypse, où est décrit l’amour du Cœur même de Jésus-Christ, exprime non seulement la charité divine, mais encore les sentiments d’une affection humaine ; et cela, pour tous ceux qui sont catholiques, est absolument certain. Le Verbe de Dieu, en effet, n’a pas pris un corps impalpable et artificiel, comme déjà au premier siècle du christianisme le prétendaient certains hérétiques que l’apôtre saint Jean condamne par ces mots : « Car beaucoup de séducteurs se sont répandus dans le monde qui ne professent pas que Jésus-Christ se soit incarné. Le voilà bien le séducteur et l’antéchrist ! » Mais, en réalité, il a uni à sa Personne divine une nature humaine, individuelle, complète et parfaite, qui fut conçue dans le sein très pur de la Vierge Marie par la puissance du Saint-Esprit. Il ne manqua donc rien à cette nature humaine que s’est uni le Verbe de Dieu. Lui-même l’a prise, en vérité, sans aucune diminution ni aucun changement, tant pour ce qui est du corps que pour ce qui est de l’esprit : c’est-à-dire douée d’intelligence et de volonté, et de toutes les autres facultés de connaissance internes et externes, des facultés sensibles d’affection et de toutes les passions naturelles. Toutes ces choses sont enseignées par l’Église comme solennellement proclamées et confirmées par les Pontifes de Rome et les Conciles œcuméniques : « Tout entier dans sa nature, tout entier dans la nôtre », « parfait dans sa divinité, et également parfait dans son humanité », « entièrement Dieu-homme et entièrement homme-Dieu ».
22. C’est pourquoi, comme on ne peut mettre en doute d’aucune façon que Jésus-Christ a pris un Corps véritable qui jouit de tous les sentiments qui lui sont propres et parmi lesquels l’amour surpasse tous les autres, il ne peut y avoir également aucun doute qu’il a été doué d’un cœur physique et semblable au nôtre, puisque, sans cette partie très excellente du corps, il ne peut y avoir de vie d’homme, même en ce qui concerne ses affections.
Aussi, le Cœur de Jésus-Christ, uni hypostatiquement à la divine Personne du Verbe a, sans aucun doute, palpité d’amour et de tout autre sentiment, et cependant, tous ces sentiments étaient en parfait accord et s’harmonisaient et avec sa volonté d’homme pleine de divine charité, et avec l’amour divin lui-même que le Fils partage en commun avec le Père et avec l’Esprit-Saint, de telle sorte qu’il n’y eut jamais entre ces trois amours, aucun manque d’accord ou d’harmonie.
23. Cependant que le Verbe de Dieu ait pris pour lui une nature humaine véritable et parfaite, et se soit formé et modelé un cœur de chair qui, non moins que le nôtre, pouvait souffrir et être transpercé, cela, disons-Nous, à moins de le mettre et le considérer dans la lumière qui se dégage non seulement de l’union hypostatique et substantielle, mais également dans cette lumière qui vient de la Rédemption de l’homme comme de son complément, peut paraître scandale et folie pour certains, comme ce fut le cas du Christ crucifié pour les Juifs et les gentils. Car les symboles de la foi catholique, en accord parfait avec les Saintes Lettres nous assurent que le Fils unique de Dieu a pris une nature humaine capable de souffrir et mortelle pour cette raison principale qu’il désirait offrir, suspendu à la croix, un sacrifice sanglant pour consommer l’œuvre du salut des hommes. C’est d’ailleurs ce que nous enseigne l’Apôtre des nations par ces mots : « Car Sanctificateur et sanctifiés ont tous une même origine. C’est pour cette raison qu’il ne rougit pas de les appeler frères, quand il dit : j’annoncerai ton nom à mes frères. Et encore : me voici, moi et les enfants que Dieu m’a donnés. Puis donc que les enfants avaient en partage une nature de sang et de chair, il en a, lui aussi, pris une toute semblable... Voilà pourquoi il devait se faire en tout semblable à ses frères pour devenir ainsi un grand prêtre miséricordieux et fidèle, capable d’expier les péchés du peuple. C’est pour avoir connu lui-même l’épreuve et la souffrance qu’il peut venir en aide à ceux qui sont dans l’épreuve ».
Les Pères de l’Église
24. Aussi, les saints Pères, témoins véridiques de la doctrine divinement révélée, ont parfaitement compris ce que l’apôtre Paul avait déjà affirmé très clairement, que le mystère de l’amour divin était comme le principe et le couronnement, tant de l’Incarnation que de la Rédemption.
On lit souvent et clairement dans leurs écrits que Jésus-Christ a pris une nature humaine parfaite, avec un corps fragile et périssable comme le nôtre, pour entreprendre notre salut éternel, et nous manifester et nous dévoiler, de la manière la plus évidente, son amour infini aussi bien que sensible.
25. Saint Justin, comme un écho à la voix de l’Apôtre des nations, écrit ceci : « Nous adorons et aimons le Verbe Fils du Dieu incréé et ineffable ; puisqu’il s’est fait homme pour nous, pour que, devenu participant à nos affections, il leur apporte le remède ». De même, saint Basile, le premier des trois Pères de Cappadoce, affirme qu’il y eut dans le Christ de véritables affections sensibles et saintes : « Il est évident que le Seigneur a assumé les affections naturelles pour confirmer sa véritable et non fantastique incarnation ; quant aux affections des vices qui souillent la pureté de notre vie, il les rejeta comme indignes de sa divinité sans tache »]. Pareillement, saint Jean Chrysostome, lumière de l’Église d’Antioche, reconnaît que les émotions sensibles qu’éprouvait le divin Rédempteur démontraient clairement qu’il avait revêtu la nature humaine dans son intégrité : « S’il n’avait pas été de notre nature il n’aurait pas été ému par la douleur ». Parmi les Pères latins, méritent d’être évoqués ceux que l’Église vénère de nos jours comme les plus grands docteurs. Ainsi saint Ambroise témoigne que les émotions sensibles et les affections dont le Verbe incarné ne fut pas exempt, naissaient comme d’un principe naturel : « Et c’est pourquoi, ayant pris une âme, il prit aussi les affections de l’âme ; Dieu, en effet, du fait qu’il était Dieu, n’aurait pu être ému ou mourir ». C’est de ces affections que saint Jérôme tire son principal argument que le Christ a réellement pris la nature humaine : Notre-Seigneur pour prouver la vérité de sa nature humaine, a vraiment été sujet à la tristesse. Saint Augustin reconnaît particulièrement ces rapports qui existent entre les affections du Verbe incarné et la fin de la Rédemption de l’homme : « Mais ces affections de l’infirmité humaine, comme la chair même de l’humanité infirme et la mort de la chair humaine, le Seigneur Jésus les a prises, non par nécessité de sa condition, mais par une volonté de miséricorde, pour transfigurer en lui-même son Corps, qui est l’Église, dont il a daigné être la tête, c’est-à-dire ses membres qui sont ses saints et ses fidèles ; en sorte que si l’un d’eux venait, dans les épreuves humaines, à s’attrister et à souffrir, qu’il ne s’estime pas pour cela soustrait à l’action de sa grâce ; ce ne sont pas là des péchés, mais des marques de l’infirmité humaine, et, comme le chœur s’accorde à la voix qui entonne, ainsi son corps se modèlerait sur son propre Chef ». Avec plus de concision, mais non moins d’efficacité, les citations qui suivent, de saint Jean Damascène, proclament la doctrine manifeste de l’Église. « Dieu tout entier m’a pris entièrement, comme un tout uni au tout, pour apporter le salut à tout l’homme. Car n’aurait pu être guéri ce qui n’a pas été pris ». « Il a donc pris tout pour tout sanctifier ».
Le symbolisme du Cœur de Jésus
26. Il faut remarquer cependant que ces citations de la Sainte Écriture et des Pères, et de nombreux passages semblables que nous n’avons pas cités, bien que témoignant nettement que Jésus-Christ fut doué d’affections et d’émotions sensibles et qu’il prit la nature humaine pour réaliser notre salut éternel, ne rapportent néanmoins jamais ces affections à son Cœur physique de manière à en faire expressément un symbole de son amour infini. Mais si les Évangélistes et les autres écrivains ecclésiastiques ne décrivent pas directement le Cœur de notre Rédemption, Cœur vivant et doué de la faculté de sentir non moins que le nôtre, et palpitant et tressaillant des émotions et affections diverses de son âme, néanmoins, ils mettent souvent dans sa pleine lumière son amour divin et les émotions sensibles qui l’accompagnent, telles que désir, joie, peine, crainte et colère, comme ils se manifestent dans ses regards, ses paroles et ses gestes.
La face surtout de notre adorable Sauveur fut le témoignage et comme le miroir le plus fidèle de ces affections qui, émouvant diversement son âme, atteignaient comme dans un reflux son Cœur et en activaient les battements. À la vérité, en cette question, garde toute sa valeur ce que le Docteur Angélique instruit par l’expérience commune, note à propos de la psychologie humaine et de ce qui en découle : « L’ébranlement de la colère s’étend jusqu’aux membres extérieurs, et surtout à ces parties du corps où l’influence du cœur se révèle d’une manière plus expressive, comme les yeux, la face et la langue ».
27. C’est à bon droit, par conséquent, que le Cœur du Verbe incarné est considéré comme le signe et le principal symbole de ce triple amour dont le divin Rédempteur aime et continue d’aimer son Père éternel et tous les hommes, car il est le symbole de cet amour divin qu’il partage avec le Père et l’Esprit-Saint, mais qui pourtant, en lui seul, en tant que Verbe fait chair se manifeste à nous par son corps humain périssable et fragile, puisque « c’est en lui qu’habite corporellement toute la plénitude de la divinité ».
Il est, de plus, le symbole de cet amour très ardent qui, répandu dans son âme, enrichit la volonté du Christ, et dont les actes sont éclairés et dirigés par une double science très parfaite, à savoir la science bienheureuse et infuse. Enfin, il est aussi et cela d’une manière plus naturelle et directe le symbole de son amour sensible, car le Corps de Jésus-Christ, formé par le Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie, jouit d’un pouvoir de sentir et de percevoir très parfait, plus, assurément, que tous les autres corps des hommes.
28. L’Écriture Sainte et les symboles de la foi catholique nous enseignent donc que dans l’âme très sainte de Jésus-Christ règne la plus haute consonance et harmonie, et qu’il a appliqué manifestement son triple amour à la réalisation de la fin poursuivie dans notre Rédemption. Par conséquent, il est évident que c’est à très bon droit que nous pouvons voir et vénérer le Cœur du divin Rédempteur comme l’image expressive de son amour et le témoignage de notre Rédemption, et comme aussi l’échelle mystique qui nous élève jusqu’à embrasser « Dieu notre Sauveur ». C’est pourquoi dans ses paroles, ses actes, ses préceptes, ses miracles et particulièrement dans ses œuvres qui nous témoignent plus clairement son amour comme l’Institution de la divine Eucharistie, sa Passion si douloureuse et sa mort, le don affectueux qu’il nous fit de sa très Sainte Mère, l’Église qu’il fonda pour nous et, enfin, le Saint-Esprit envoyé à ses apôtres comme à nous en tout cela, disons-Nous, nous devons admirer comme des preuves de son triple amour.
Nous devons pareillement méditer avec beaucoup d’amour les battements de son très saint Cœur, dont il a comme mesuré le temps de son passage sur cette terre jusqu’au moment suprême où, au témoignage des Évangélistes, « poussant un grand cri, il dit : "Tout est consommé". Et ayant incliné la tête, il rendit l’esprit ».
Alors, son Cœur s’arrêta et cessa de battre et son amour sensible fut suspendu jusqu’au jour où, triomphant de la mort, le Christ ressuscita du tombeau. Depuis que son Corps, revêtu de l’état de gloire éternelle, s’est réuni à l’âme du divin Rédempteur vainqueur de la mort, son Cœur très saint n’a jamais cessé et ne cessera de battre d’un mouvement paisible et imperturbable. Il ne cessera jamais pareillement de signifier le triple amour qui lie le Fils de Dieu à son Père céleste et à toute la communauté des hommes, dont il est de plein droit le Chef mystique.
III. Le Cœur de Jésus et la mission salvatrice du Rédempteur
29. Maintenant, Vénérables Frères, afin de recueillir des pieuses considérations que Nous venons de faire des fruits abondants et salutaires, il convient de méditer un moment sur les nombreuses manifestations d’affections divines et humaines de notre Sauveur Jésus-Christ et de les contempler, affections que son Cœur a exprimées pendant sa vie mortelle, qu’il exprime maintenant et qu’il exprimera pendant toute l’éternité. Des pages de l’Évangile, tout particulièrement, nous vient une lumière qui nous éclaire et nous réconforte pour nous permettre de pénétrer dans le sanctuaire de ce divin Cœur et d’admirer avec l’Apôtre des gentils « l’infinie richesse de la grâce (de Dieu) par sa bonté envers nous en Jésus-Christ ».
Pendant la vie terrestre
30. C’est un amour à la fois humain et divin qui habite le Cœur de Jésus-Christ, après que la Vierge Marie eut prononcé son "Fiat" magnanime et que le Verbe de Dieu, selon les paroles de l’Apôtre : « dit en entrant dans le monde : Vous n’avez voulu ni sacrifice ni oblation, mais vous m’avez formé un corps ; vous n’avez agréé ni holocauste ni sacrifices pour le péché. Alors j’ai dit : "Me voici (car il est question de moi dans le rouleau du livre), je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté..." C’est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l’oblation que Jésus-Christ a faite, une fois pour toutes, de son propre corps ».
Il était animé du même amour, en parfaite harmonie avec les désirs de sa volonté humaine et l’amour divin, lorsque dans la maison de Nazareth il s’entretenait des choses divines avec sa très douce Mère et Joseph, son père putatif, qu’il secondait laborieusement et avec obéissance dans son métier de charpentier.
Et il était animé de ce triple amour dont Nous avons parlé dans ses continuelles courses apostoliques ; dans les innombrables miracles qu’il accomplissait, ressuscitant les morts ou guérissant des maladies de toutes sortes ; dans ses travaux épuisants ; dans la sueur, la faim, la soif ; dans les veilles au cours desquelles il priait avec beaucoup d’amour son Père céleste ; dans les prières qu’il faisait, dans les paraboles qu’il proposait et expliquait ; dans celles, particulièrement, qui ont trait à la miséricorde, celle de la drachme perdue, de la brebis égarée et du fils prodigue ; c’est dans ces actes et ces paroles, comme le dit saint Grégoire le Grand, que se manifeste le Cœur même de Dieu : « Apprends à connaître le Cœur de Dieu par les paroles de Dieu, afin que tu aspires plus ardemment aux choses éternelles ».
31. Une plus grande charité encore remplissait le Cœur de Jésus-Christ lors qu’il prononçait des paroles exprimant l’amour le plus ardent. Lorsque, par exemple, il s’exclamait devant la foule fatiguée et affamée : « J’ai compassion de cette foule » ; et lorsqu’il contemplait Jérusalem, sa ville qu’il aimait, aveuglée de ses péchés et à cause de cela destinée à une ruine extrême, il disait : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés ! Que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu ! ».
Son Cœur frémissait d’amour envers son Père et d’une sainte indignation lorsqu’il vit le commerce sacrilège qui se faisait dans le Temple et qu’il adressa aux coupables ces paroles : « Il est écrit : Ma maison sera appelée maison de prière ; mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs ».
32. Son Cœur était particulièrement affecté par l’amour et la crainte lorsque devant l’imminence de son atroce passion et la répulsion naturelle que lui causaient ses immenses souffrances et la mort, il s’écria : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ! » c’est avec un amour invincible et une profonde tristesse, qu’après avoir reçu le baiser du traître, il lui adressa ces paroles qui apparaissent comme le suprême appel adressé par son Cœur très miséricordieux à l’ami qui, imprégné avec une obstination extrême de sentiments impies et infidèles, devait le livrer à ses bourreaux : « Ami, tu es là pour cela ? C’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ! » ; au moment de subir le supplice immérité de la croix, il dit, avec une commisération et un amour très profonds, aux saintes femmes qui pleuraient sur lui : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants... ; car, si l’on traite ainsi le bois vert, qu’en sera-t-il du sec ? ».
33. Enfin, lorsqu’il fut suspendu à la croix, notre divin Rédempteur sentit son Cœur bouillonner de sentiments divers et impétueux, d’un amour intense, d’épouvante, de miséricorde, de violent désir et de paix sereine, sentiments qui sont exprimés d’une façon significative par ces paroles : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » ; « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » ; « Je te le dis en vérité, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis » ; « J’ai soif » ; « Père, je remets mon esprit entre vos mains ».
Les dons du Sacré-Cœur : l’Eucharistie
34. Qui pourrait décrire dignement les sentiments dont était imprégné le Cœur divin, indices de son amour infini, aux moments où il se donnait lui-même aux hommes dans le sacrement de l’Eucharistie, où il leur donnait sa Mère très Sainte et nous faisait participer à la charge sacerdotale ?
35. Avant de partager la dernière Cène avec ses disciples, le Christ Notre-Seigneur, qui savait qu’il devait instituer le sacrement de son corps et de son sang, par l’effusion duquel une nouvelle alliance devait être scellée, sentit son Cœur s’animer de sentiments ardents, qu’il exprima à ses apôtres par ces paroles : « J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ». Ces sentiments ont, sans aucun doute, été plus ardents lorsque « Il prit du pain et, après avoir rendu grâces, il le rompit et le leur donna, en disant : "Ceci est mon corps, donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi". Et pareillement pour la coupe, après qu’ils eurent soupé, en disant : "Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, répandu pour vous". ».
36. On peut donc affirmer que la divine Eucharistie, en tant que sacrement par lequel il se donne aux hommes et sacrifice par lequel il s’immole perpétuellement « du lever jusqu’au coucher du soleil », ainsi que le sacerdoce, sont des dons du Cœur très sacré de Jésus.
37. Un don très précieux également de ce Cœur très sacré est comme Nous l’avons dit, Marie, la Mère de Dieu et aussi notre Mère très aimante à tous. Elle a été la Mère de notre Rédempteur selon la chair et son Associée pour ramener les fils d’Ève à la vie de la grâce, ce qui lui valut d’être appelée la Mère spirituelle de tout le genre humain.
Saint Augustin a écrit à ce sujet : « Elle est la Mère des membres du Sauveur que nous sommes, parce qu’elle a coopéré par sa charité à ce que naissent à l’Église des fidèles qui sont membres de cette tête ».
La Croix
38. Au don non sanglant de lui-même, sous les espèces du pain et du vin, notre Sauveur Jésus-Christ a voulu ajouter comme témoignage principal de son intime et infini amour, le sacrifice cruel de la croix. Il a ainsi donné un exemple de cette charité suprême qu’il a proposée à ses disciples comme le plus haut point d’amour, lorsqu’il leur a dit : « Nul ne peut avoir d’amour plus grand que de donner sa vie pour ses amis ». C’est pourquoi l’amour de Jésus-Christ, Fils de Dieu, par le sacrifice du Golgotha, révèle excellemment et d’une façon significative l’amour de Dieu lui-même : « À ceci nous avons connu l’amour, c’est que lui a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères ». C’est pourquoi notre Rédempteur a été cloué sur la croix par ses bourreaux plus par amour que par force ; et son sacrifice volontaire est le don suprême qu’il a fait à tous les hommes, selon cette phrase concise de l’Apôtre : « Il m’a aimé et il s’est livré lui-même pour moi ».
L’Église et les sacrements
39. Il ne peut y avoir aucun doute que le Cœur très sacré de Jésus, puisqu’il participe intimement à la vie du Verbe incarné et que par là il est devenu comme un instrument de la divinité, non moins que les autres membres de la nature humaine, pour accomplir les œuvres de la grâce et de la toute-puissance divine, est le symbole légitime de cette immense charité dont était animé notre Sauveur en contractant son union mystique avec l’Église par son sang : « Il a souffert par amour, pour faire de l’Église son épouse ». C’est donc du Cœur blessé de notre Rédempteur qu’est née l’Église, comme dispensatrice du sang de la Rédemption, et c’est aussi de lui que coule avec abondance la grâce des sacrements où les fils de l’Église puisent la vie suprême, comme nous le lisons dans la sainte liturgie ; « C’est du Cœur transpercé que l’Église, épouse du Christ, prend naissance..., qui de ton Cœur donne la grâce ».
De ce symbole, qui n’était pas inconnu des anciens Pères de l’Église et des anciens auteurs, le Docteur commun écrit, comme faisant écho à leurs voix : « Du côté du Christ a coulé l’eau pour nous laver, le sang pour nous racheter. C’est pourquoi le sang concerne le sacrement de l’Eucharistie, et l’eau le sacrement du Baptême ; lequel cependant, a le pouvoir de laver par la vertu du sang du Christ ». Ce qui est écrit ici du côté du Christ, ouvert par le soldat, doit également être dit de son Cœur qui a été atteint par le coup de lance donné par lui pour s’assurer de la mort de Jésus-Christ crucifié. C’est pourquoi la blessure du Cœur très sacré de Jésus, qu’avait déjà quitté cette vie mortelle, restera pendant le cours des siècles l’image vivante de cet amour, manifesté de plein gré, par lequel Dieu a donné son Fils unique pour racheter les hommes ; amour dont le Christ nous a tous aimés si fortement qu’il s’est immolé pour nous sur le calvaire en hostie sanglante : « Le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même à Dieu, pour nous, comme une oblation et un sacrifice d’agréable odeur ».
40. Après que notre Sauveur fut monté au ciel, avec son corps, orné des splendeurs de la gloire éternelle, et qu’il se fut assis à la droite du Père, il n’a pas cessé d’entourer l’Église, son épouse, de cet amour très ardent dont brûle son Cœur.
Il porte dans ses mains, ses pieds et son côté les signes manifestes de ses blessures, qui représentent sa triple victoire sur le démon, le péché et la mort. Il a de même dans son Cœur, comme dans un écrin très précieux, les immenses trésors de ses mérites, fruits de son triple triomphe, qu’il dispense largement au genre humain racheté. C’est là la vérité très consolante que l’Apôtre exprime par ces paroles : « Il est monté dans les hauteurs, il a emmené des captifs et il a fait des largesses aux hommes... Celui qui est descendu est celui-là même qui est monté au-dessus de tous les cieux, afin de tout remplir ».
Le don du Saint-Esprit
41. Le don du Saint-Esprit, envoyé aux apôtres, a été la première manifestation de sa généreuse charité, après sa triomphale ascension à la droite du Père. Dix jours après, l’Esprit-Saint, envoyé par le Père, est descendu sur eux, qui étaient réunis au Cénacle, selon qu’il le leur avait promis à la dernière Cène : « Et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre intercesseur pour qu’il soit avec vous toujours ». Le Saint-Esprit, étant amour personnel mutuel, c’est-à-dire du Père à l’égard du Fils et du Fils à l’égard du Père, est envoyé par l’un et l’autre, sous forme de langues de feu, et il a infusé dans leurs âmes l’abondance de la charité divine et des autres dons célestes. Cette infusion de l’amour divin est également née du Cœur de notre Sauveur « dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science ».
Cet amour est, en effet, un don du Cœur de Jésus et de son Esprit, lequel est l’Esprit du Père et du Fils ; c’est lui qui explique la naissance de l’Église et son admirable propagation dans toutes les nations qui étaient livrées au culte des idoles, à la haine fraternelle, à la corruption des mœurs et à la violence.
Cet amour divin est le don très précieux du Cœur de Jésus et de son Esprit ; c’est lui qui a donné aux apôtres et aux martyrs ce courage qui leur a permis de lutter jusqu’à leur mort héroïque, afin de prêcher la vérité de l’Évangile et d’en témoigner par leur sang ; c’est lui qui a fait grandir les vertus des confesseurs et les a incités à faire des œuvres très utiles et remarquables qui devaient profiter pour leur propre salut temporel et éternel et celui des autres ; c’est lui, enfin, qui a amené des vierges à renoncer spontanément et joyeusement aux voluptés des sens et à se consacrer complètement au céleste Époux. Pour célébrer cet amour divin qui coule du Cœur du Verbe incarné et qui est infusé par le Saint-Esprit dans les âmes de tous les croyants, l’Apôtre des gentils a écrit cet hymne victorieux qui prédisait le triomphe de Jésus-Christ et des membres du Corps mystique, dont il est la tête, sur tous ceux qui entraveraient de quelque manière l’instauration parmi les hommes du divin royaume de l’amour : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? Sera-ce la tribulation, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou l’épée ?... Mais dans toutes ces épreuves, nous sommes plus que vainqueurs, par Celui qui nous a aimés. Car j’ai l’assurance que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu dans le Christ Jésus Notre-Seigneur ».
Le culte du Sacré-Cœur et le culte de la Personne du Verbe incarné
42. Rien par conséquent ne s’oppose à ce que nous adorions le Cœur très sacré de Jésus-Christ en tant que participation et symbole naturel et très expressif de cet amour inépuisable que notre divin Rédempteur ne cesse d’éprouver à l’égard du genre humain. Bien qu’il ne soit plus soumis aux vicissitudes de cette vie mortelle, il n’en continue pas moins de vivre et de battre, il est uni d’une façon indissoluble à la Personne du Verbe divin, et, en elle et par elle, à la volonté divine.
C’est pourquoi, puisque le Cœur du Christ déborde d’amour divin et humain, et qu’il est rempli des trésors de toutes les grâces que notre Rédempteur a acquis durant sa vie par ses souffrances et par sa mort, il est la source éternelle de cet amour que son Esprit répand dans tous les membres de son Corps mystique.
43. Le Cœur de notre Sauveur reflète donc d’une certaine façon l’image de la divine Personne du Verbe et de sa double nature humaine et divine, et en lui nous pouvons considérer non seulement le symbole, mais comme la somme de tout le mystère de notre Rédemption. Lorsque nous adorons le Cœur très sacré de Jésus-Christ, nous adorons en lui et par lui tant l’amour incréé du Verbe divin que son amour humain, ses autres sentiments et ses autres vertus, puisque c’est l’un et l’autre amours qui ont poussé notre Rédempteur à s’immoler pour nous et pour toute l’Église son épouse, selon les paroles de l’Apôtre : « Le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier, après l’avoir purifiée dans l’eau baptismale, avec la parole, pour la faire paraître devant lui, cette Église, glorieuse, sans tache, sans ride ni rien de semblable, mais sainte et immaculée ».
44. Le Christ a aimé l’Église d’un triple amour, comme Nous l’avons dit, et il continue à l’aimer ardemment, lui qui se fait comme notre Avocat pour nous concilier la grâce et la miséricorde du Père, « toujours vivant pour intercéder en notre faveur ». Les prières qui naissent de son amour inépuisable et sont adressées au Père ne cessent jamais. Comme « dans les jours de sa chair », aujourd’hui, triomphant dans le ciel, il prie son Père céleste avec non moins d’efficacité, et à Celui qui « a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle », il montre son Cœur vivant et comme blessé, brûlant d’un amour plus intense que lorsque, inanimé, il fut blessé par la lance du soldat romain : « (ton Cœur), a été blessé afin que, par la blessure visible, nous voyions la blessure de l’amour invisible »...
45. Il ne fait donc aucun doute que le Père céleste, « qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré à la mort pour nous tous », lorsque des prières lui sont adressées par un tel avocat, avec un amour si ardent, ne refusera jamais de faire descendre par lui sur tous les hommes l’abondance de ses grâces divines.
IV. La naissance et le développement du culte du Sacré-Cœur
46. Nous avons voulu, Vénérables Frères, vous exposer, à vous et au peuple chrétien, dans ses grands traits, la nature intime du culte du Cœur très sacré de Jésus et les éternelles richesses qui en découlent, telles qu’elles résultent, comme de leur source première, de la doctrine révélée. Nous pensons cependant que Nos considérations, éclairées de la lumière de l’Évangile, ont fait ressortir que ce culte n’est rien d’autre en substance que le culte de l’amour divin et humain du Verbe incarné, et même que le culte de cet amour dont également le Père et l’Esprit-Saint entourent les pécheurs ; car, comme l’enseigne le Docteur Angélique, l’amour de la Sainte Trinité est le principe de la Rédemption humaine, puisqu’il débordait sur la volonté humaine de Jésus-Christ et son Cœur adorable, et que c’est ce même amour qui l’a conduit à répandre son Sang pour nous délivrer de la captivité du péché : « J’ai à recevoir un baptême, et comme je suis dans l’angoisse jusqu’à ce qu’il soit accompli ! »
Ce culte n’a jamais été complètement étranger à la piété des fidèles
47. Nous sommes donc persuadés que le culte par lequel nous honorons l’amour de Dieu et de Jésus-Christ envers le genre humain, à travers le signe auguste du Cœur transpercé du Rédempteur crucifié, n’a jamais été complètement étranger à la piété des fidèles, bien qu’il ait été mis en pleine lumière et qu’il ait été répandu universellement d’une façon remarquable dans l’Église à une époque qui n’est pas si éloignée de la nôtre, particulièrement après que le Seigneur eut lui-même révélé en privé ce mystère divin à certains de ses fils privilégiés qu’il avait choisis pour être ses messagers et ses hérauts.
48. À la vérité, il y eut toujours des hommes spécialement dévoués à Dieu, qui, suivant l’exemple de la Mère de Dieu, des apôtres et des illustres Pères de l’Église, ont rendu un culte d’adoration, d’action de grâce et d’amour à la nature humaine très sainte du Christ, et particulièrement aux blessures dont son Corps a été déchiré lors de ses salutaires tourments.
49. Ces paroles de l’apôtre Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » qui expriment que de l’incrédule qu’il était il est devenu un héraut de la foi, ne contiennent-elles pas, sans aucun doute, une profession de foi, d’adoration et d’amour qui, au delà de la nature humaine blessée du Seigneur, s’élève à la majesté de la Personne divine ?
50. Si, par le Cœur transpercé du Sauveur, les hommes sont toujours plus ardemment portés à honorer son amour infini qui embrasse le genre humain les paroles du prophète Zacharie, appliquées par saint Jean l’Évangéliste à Jésus crucifié : « Ils regarderont Celui qu’ils ont transpercé », s’adressent aux chrétiens de tous les temps il faut cependant reconnaître que ce n’est que peu à peu et progressivement que ce même Cœur a fait l’objet d’un culte particulier, en tant qu’image de l’amour divin et humain du Verbe incarné.
De sainte Marguerite-Marie à Pie IX
51. Si Nous voulons évoquer les étapes glorieuses parcourues par ce culte au cours de l’histoire de la piété chrétienne, nous voyons tout de suite se présenter à nous les noms de certains de ceux qui ont acquis une célébrité particulière dans ce domaine et qui doivent être tenus pour les pionniers d’une forme de religion qui se répandait de plus en plus privément et progressivement dans les communautés religieuses. Nous citons par exemple, parmi ceux qui ont affermi ce culte du Cœur très sacré de Jésus, l’ont fait progressivement se développer et ont, ainsi, bien mérité de lui : saint Bonaventure, saint Albert le Grand, sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne, le bienheureux Henri Suso, saint Pierre Canisius, saint François de Sales. Saint Jean Eudes fut l’auteur du premier office liturgique célébré en l’honneur du Cœur très sacré de Jésus, dont la fête solennelle, avec l’approbation de nombreux évêques de France, fut célébrée pour la première fois le 20 octobre 1672. Mais, parmi ceux qui ont promu ce mode très noble de religion, il faut assurément faire une place spéciale à sainte Marguerite-Marie Alacoque, qui, avec le bienheureux Claude de la Colombière, son directeur spirituel, réussit, par son zèle remarquable, à ce que soit établit ce culte, qui prit tant d’extension, à la grande admiration des fidèles, et que, à cause de ses propriétés d’amour et de réparation, il soit distingué des autres formes de la piété chrétienne.
52. Il suffit d’évoquer cette époque où se développait le culte du Cœur très sacré de Jésus pour comprendre parfaitement que son admirable progression tenait à ce qu’il convenait parfaitement à la nature de la religion chrétienne, qui est une religion d’amour. On ne doit donc pas dire que ce culte tire son origine d’une révélation privée faite par Dieu ni qu’il est apparu soudainement dans l’Église, mais qu’il a fleuri spontanément de la foi vivante et de la piété fervente dont étaient animées des personnes privilégiées à l’égard du Rédempteur adorable et de ses glorieuses blessures, témoignages les plus éloquents de son immense amour.
Ainsi, comme on le voit, ce qui a été révélé à sainte Marguerite-Marie n’a rien apporté de nouveau à la doctrine catholique. Son importance vient de ce que le Christ Notre-Seigneur, en montrant son Cœur très sacré, a voulu retenir d’une façon extraordinaire et singulière les esprits des hommes pour qu’ils contemplent et honorent le mystère de l’amour miséricordieux de Dieu à l’égard du genre humain. Par cette manifestation particulière, le Christ, en des paroles expresses et réitérées, a montré son Cœur comme le symbole qui attirerait les hommes à la connaissance de son amour ; en même temps, il en a fait comme le signe et le gage de sa miséricorde et de sa grâce pour les besoins de l’Église de notre temps.
53. En outre, le fait que le Siège apostolique ait approuvé cette liturgie solennelle avant les écrits de sainte Marguerite-Marie montre manifestement que ce culte découle des principes mêmes de la doctrine chrétienne ; ce n’est pas proprement à cause d’une révélation divine privée, mais pour répondre aux vœux des fidèles que la Sacrée Congrégation des Rites, par un décret du 25 janvier 1765, approuvé par Notre Prédécesseur Clément XIII le 6 février de la même année, a autorisé les évêques de Pologne et l’Archiconfrérie romaine, dite du Cœur très sacré de Jésus, à célébrer la fête liturgique ; ce faisant, le Siège apostolique a voulu développer un culte déjà en vigueur dont le symbole était de « rappeler le souvenir de ce divin amour », qui a conduit notre Sauveur à s’offrir comme victime pour expier les crimes des hommes.
54. Cette première approbation, qui était un privilège et se restreignait à certaines fins, fut suivie, presque un siècle plus tard, d’une autre beaucoup plus importante et exprimée en paroles plus solennelles. Nous voulons parler du décret que nous avons rappelé plus haut, de la Sacrée Congrégation des Rites, du 23 août 1856, par lequel Notre prédécesseur d’immortelle mémoire, Pie IX, répondant aux prières des évêques de France et de presque tout le monde catholique, a ordonné que la fête du Cœur très sacré de Jésus fût étendue à l’Église entière et fût célébrée par elle comme il convient. Ce fait, doit être avec juste raison recommandé au souvenir éternel des fidèles car, comme nous le lisons dans la liturgie de cette fête : « Le culte du Cœur très sacré de Jésus, comme un fleuve débordant, renversant tous les obstacles, se répand dans le monde entier ».
Il n’y a ni superstition ni matérialisme dans le culte du Sacré-Cœur
55. Après ce que Nous venons d’exposer, Vénérables Frères, il ressort avec évidence de la Sainte Écriture, de la Tradition, de la Liturgie sacrée, comme d’une source claire et profonde, que les fidèles doivent revenir au culte du Cœur très sacré de Jésus s’ils désirent pénétrer dans son intimité et y trouver dans la méditation un aliment pour entretenir et augmenter leur ardeur religieuse. Si ce culte est pratiqué assidûment, avec un esprit éclairé et des vues élevées, il est impossible qu’une âme fidèle ne parvienne pas à cette douce connaissance de l’amour du Christ, qui est la somme de vie chrétienne, comme l’enseigne l’Apôtre, se référant à son expérience personnelle : « À cause de cela, je fléchis le genou devant le Père..., afin qu’il vous donne, selon les trésors de sa gloire, d’être puissamment fortifiés par son Esprit en vue de l’homme intérieur et que le Christ habite dans vos cœurs par la foi, de sorte que, étant enracinés et fondés dans la charité vous deveniez capables de... connaître l’amour du Christ, qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu ».
Le Cœur du Christ Jésus est lui-même une image très claire de cette plénitude universelle de Dieu : plénitude de miséricorde, voulons-Nous dire, qui est propre au Nouveau Testament, dans lequel « se sont manifestés la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes » : « Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui ».
56. Ce fut toujours la conviction de l’Église, à qui il revient d’enseigner les hommes" dès les premiers documents officiels concernant le culte du Cœur très sacré de Jésus, que les raisons qui en sont à la base, c’est-à-dire l’acte d’amour et de réparation par lequel on honore l’amour infini de Dieu envers le genre humain, ne sont pas du tout entachées de superstition et de ce que l’on appelle "matérialisme", mais que ce culte est une forme de piété qui parfait pleinement la religion du point de vue spirituel et que le Sauveur lui-même avait annoncée lorsqu’il disait à la Samaritaine : « Mais l’heure vient, et c’est maintenant, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; aussi bien, le Père désire que soient tels ceux qui l’adorent ; Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité ».
57 Il est donc faux de dire que la contemplation du Cœur physique de Jésus empêche de parvenir à l’amour intime de Dieu et qu’elle retarde l’âme dans le chemin qui conduit aux plus hautes vertus. L’Église rejette complètement cette fausse doctrine mystique, comme par la voix de Notre Prédécesseur d’heureuse mémoire, Innocent XI, elle a rejeté les assertions de ceux qui disaient : « Elles (les âmes de cette voie intérieure) ne doivent pas exprimer des mouvements d’amour à l’égard de la Sainte Vierge, des saints ou de l’humanité du Christ, parce que ces objets étant sensibles, il en est de même de l’amour à leur égard. Aucune créature, ni la Sainte Vierge, ni les saints, ne doivent avoir de place dans notre cœur, parce que seul Dieu veut l’occuper et le posséder ».
Il est manifeste que ceux qui pensent ainsi estiment que l’image du Cœur du Christ ne signifie rien de plus élevé que son amour sensible, et même qu’il n’y a rien en elle qui puisse constituer le nouveau fondement d’un culte de latrie, ce culte ne convenant qu’à ce qui est divin de nature. Mais il n’est personne qui ne voie que cette façon d’interpréter les saintes images est absolument fausse, puisqu’elle circonscrit dans des limites trop étroites leur signification transcendante. Les théologiens catholiques ne pensent ni n’enseignent ainsi. Saint Thomas écrit : « Il n’est pas rendu de culte religieux aux images considérées en elles-mêmes comme des choses, mais en tant qu’elles sont des images conduisant au Dieu incarné. Le sentiment qui est lié à l’image en tant qu’image ne se limite pas à elle, mais il tend vers Celui dont elle est l’image. C’est pourquoi, lorsque l’on rend un culte religieux aux images du Christ il n’y a pas de déviation du culte de latrie ni de la vertu de religion ». C’est donc à la Personne même du Verbe incarné en tant que fin que s’adresse le culte relatif qui est rendu aux images, soit aux reliques se rapportant aux affreux tourments que notre Sauveur a supportés pour nous, soit à cette image dont la puissance et la signification dépassent tout le reste, le Cœur du Christ qui a été transpercé sur la croix.
58. C’est pourquoi, de cette chose corporelle qu’est le Cœur de Jésus-Christ et de sa signification naturelle, nous pouvons et nous devons, soutenus par la foi chrétienne, nous élever non seulement jusqu’à la contemplation de son amour, qui est perçu par les sens, mais encore plus haut, jusqu’à la contemplation et l’adoration de son suprême amour infus ; et enfin, dans une certaine disposition d’âme à la fois douce et sublime, jusqu’à la méditation et l’adoration de l’amour divin du Verbe incarné. À la lumière donc de la foi, par laquelle nous croyons que les deux natures, humaine et divine, sont unies dans la personne du Christ, nous pouvons concevoir les liens très étroits qui existent entre l’amour sensible du Cœur physique de Jésus et son double amour spirituel humain et divin. On ne doit pas dire seulement de ces amours qu’ils existent ensemble dans la personne adorable du divin Rédempteur, mais qu’ils sont liés entre eux par un lien naturel, l’amour humain et l’amour sensible sont subordonnés à l’amour divin et ils reflètent en eux la ressemblance analogique de ce dernier.
Nous ne prétendons pas qu’il faille penser que dans le Cœur de Jésus l’on doive voir et adorer l’image dite formelle, c’est-à-dire le signe parfait et absolu de son amour divin, puisqu’il n’est pas possible d’en représenter l’essence intime d’une façon adéquate par une quelconque image créée ; mais le fidèle, en rendant un culte au Cœur de Jésus, adore avec l’Église un signe et comme un mémorial de l’amour divin qui a été jusqu’à aimer, également avec le Cœur du Verbe incarné, le genre humain coupable de tant de fautes.
59. Il est donc nécessaire, dans ce chapitre de doctrine si important et si délicat, que chacun ait toujours présent à l’esprit que la vérité du symbole naturel en vertu duquel le Cœur physique de Jésus est rattaché à la Personne du Verbe, repose tout entière sur la vérité fondamentale de l’union hypostatique ; si quelqu’un nie cela, il renouvelle les erreurs plusieurs fois condamnées par l’Église, parce que contraires à l’unité de personne dans le Christ ainsi qu’à la distinction et à l’intégrité des deux natures.
Il doit conduire à la plénitude de la charité
60. Cette vérité fondamentale fait comprendre que le Cœur de Jésus est le Cœur de la Personne divine, c’est-à-dire du Verbe incarné et qu’il représente et, pour ainsi dire, met sous nos yeux tout l’amour qu’il a eu et qu’il continue d’avoir pour nous. C’est pourquoi il faut attacher une telle importance au culte que l’on doit rendre au Cœur très sacré de Jésus, comme cela serait de la profession pratique de toute la religion chrétienne. La religion de Jésus repose en effet entièrement sur l’homme-Dieu médiateur, de sorte que l’on ne peut atteindre le Cœur de Dieu que par le Cœur du Christ, comme lui-même l’a dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va au Père que par moi ». Nous pouvons ainsi facilement conclure que le culte du Cœur très sacré de Jésus est en substance le culte de l’amour que Dieu a pour nous en Jésus et en même temps la pratique de notre amour envers Dieu et les autres hommes ; ou, en d’autres termes, ce culte se propose l’amour de Dieu envers nous comme objet d’adoration, d’action de grâce et d’imitation ; il a pour fin de nous conduire à la perfection et à la plénitude de l’amour qui nous unit à Dieu et aux autres hommes, en suivant toujours plus allègrement le commandement nouveau que le divin Maître a laissé aux apôtres comme un héritage sacré, lorsqu’il leur a dit : « Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés... Ceci est mon commandement : que vous vous aimiez les uns les autres ». Ce commandement est vraiment nouveau et propre au Christ, car, comme l’écrit saint Thomas d’Aquin : « La différence entre le Nouveau et l’Ancien Testament se résume à peu de chose ; le prophète Jérémie dit en effet : "Je conclurai avec la maison d’Israël une alliance nouvelle" ». L’accomplissement de ce commandement dans l’Ancien Testament, sous l’effet de la crainte et d’un amour saint, relève du Nouveau Testament : c’est pourquoi ce commandement était dans l’ancienne Loi, non comme lui étant propre, mais comme une préparation à la nouvelle Loi .
V. Pour une pratique plus éclairée et plus étendue du culte du Sacré-Cœur
61. Avant de mettre fin à ces réflexions si belles et si consolantes sur l’authentique nature et la richesse chrétienne de ce culte, conscient des devoirs de Notre charge apostolique qui a été confiée en premier à saint Pierre après sa triple profession d’amour envers le Christ Notre-Seigneur, Nous croyons opportun de vous renouveler, Vénérables Frères, à vous et par votre intermédiaire à tous Nos chers fils dans le Christ, Nos exhortations à promouvoir activement cette forme très suave de dévotion ; Nous espérons en effet, qu’il en naîtra pour notre époque également de nombreux bienfaits.
62. En réalité, si l’on examine comme il faut les arguments sur lesquels se fonde le culte rendu au Cœur transpercé de Jésus, il est manifeste pour tout le monde qu’il ne s’agit pas d’une forme commune de piété que chacun peut arbitrairement faire passer en second rang ou déprécier, mais d’une discipline qui conduit excellemment à la perfection chrétienne. Car si, selon le concept théologique traditionnel enseigné par le Docteur Angélique « la dévotion apparaît comme n’étant rien d’autre que la volonté de se donner avec empressement aux choses qui concernent le service de Dieu », peut il y avoir un service de Dieu plus obligatoire et plus nécessaire, plus noble et plus doux que celui qui est rendu à son amour ? Quel service peut être plus agréable à Dieu que celui qui est rendu par amour à son divin amour, puisque tout service rendu libéralement est en quelque sorte un don et que l’amour « constitue le premier don, source de tout don gratuit » ? Il faut donc avoir en très grand honneur cette forme de culte qui permet à l’homme de mieux honorer et aimer Dieu et de se consacrer avec plus de facilité et de promptitude à l’amour divin ; notre Rédempteur lui-même a daigné nous la proposer et la recommander au peuple chrétien, et les Souverains Pontifes, dans des documents mémorables, l’ont protégée et l’ont couverte de louanges élevées. Par conséquent, celui qui manifestement sous-estimerait ce bienfait donné par Jésus-Christ à l’Église agirait mal et témérairement, et offenserait Dieu lui-même.
Il ne faut pas se limiter aux manifestations extérieures et aux demandes d’avantages personnels
63. Il ne fait ainsi aucun doute que les fidèles qui rendent hommage au Cœur très sacré du Rédempteur satisfont à l’obligation très importante qu’ils ont de servir Dieu, de consacrer au Créateur et Rédempteur leurs personnes, leurs sentiments intimes et leurs activités, et ils obéissent par là au commandement divin : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force ». Ils ont de plus la ferme certitude que ce ne sont pas des avantages personnels, corporels ou spirituels, temporels ou éternels, qui sont leur principal motif de servir Dieu, mais la bonté de Dieu lui-même auquel ils cherchent à rendre hommage en l’aimant, en l’adorant et en lui rendant les grâces qui lui sont dues.
S’il n’en était pas ainsi, le culte au Cœur très sacré de Jésus ne répondrait pas au caractère authentique de la religion chrétienne, car alors l’homme n’aurait pas en vue dans ce culte avant tout l’amour divin ; ce serait alors à bon droit que l’on parlerait de l’excès d’amour ou de sollicitude pour soi-même que manifestent quelquefois ceux qui comprennent ou pratiquent mal cette très noble dévotion. Tous doivent donc avoir la ferme persuasion que le culte très auguste du Cœur de Jésus ne consiste pas avant tout dans des manifestations extérieures de piété, ni principalement dans la demande d’avantages dont le Christ Notre-Seigneur a parlé dans des promesses privées pour que les hommes s’acquittent avec plus de ferveur des principales obligations de la religion catholique, l’amour et l’expiation, et par là pourvoient au mieux à leurs avantages spirituels.
Les fruits abondants de la dévotion au Sacré-Cœur
64. C’est pourquoi Nous exhortons tous Nos fils dans le Christ à pratiquer avec ferveur cette forme de dévotion, ceux qui ont déjà l’habitude de puiser aux eaux salutaires qui coulent du Cœur du Rédempteur, ceux surtout qui la regardent de loin, en spectateurs, avec curiosité et hésitation. Qu’ils voient bien qu’il s’agit, comme Nous l’avons déjà dit, d’un culte déjà très ancien dans l’Église, solidement fondé sur l’Écriture, qui est en accord avec la tradition et la liturgie, et que les Pontifes romains ont couvert de très nombreuses et très hautes louanges ; non seulement ils ont institué une fête en l’honneur du Cœur très auguste du Rédempteur qu’ils ont étendue à toute l’Église, mais ils lui ont consacré solennellement tout le genre humain]. L’Église en a reçu des fruits abondants et très réconfortants ; de nombreux retours à la religion chrétienne, un renouveau de foi chez beaucoup, une union plus étroite des fidèles avec notre Rédempteur très aimant : tous ces fruits se sont montrés être particulièrement nombreux et importants au cours de ces derrières décennies.
65. En regardant le si merveilleux spectacle de la piété à l’égard du Cœur très sacré de Jésus si largement répandue dans tous les groupes de fidèles, et si ardente, Nous Nous sentons rempli de consolation, de reconnaissance et de joie ; et après avoir rendu à notre Rédempteur, qui est un trésor infini de bonté, les grâces qui lui sont dues, Nous ne pouvons que remercier paternellement tous ceux, clercs et laïcs, qui ont collaboré activement à promouvoir ce culte.
La nécessité du culte du Sacré-Cœur pour les besoins actuels de l’Église
66. Mais, Vénérables Frères, malgré les fruits abondants de vie chrétienne qu’a produits partout la dévotion au Cœur très sacré de Jésus, il n’échappe à personne que l’Église militante et surtout la société civile des hommes n’ont pas encore atteint cette pleine et absolue mesure de perfection qui répond aux vœux de Jésus-Christ, Époux de l’Église mystique et Rédempteur du genre humain. Beaucoup de fils de l’Église, en effet, défigurent par de nombreuses taches et de nombreuses rides le visage de leur Mère qu’ils reflètent en eux ; tous les fidèles, n’ont pas cette sainteté de mœurs à laquelle Dieu les a appelés ; tous les pécheurs ne sont pas revenus à la maison du Père qu’ils ont fautivement quittée pour y revêtir la plus belle robe et recevoir à leur doigt l’anneau, symbole de la fidélité à l’Époux de leur âme ; tous les infidèles ne font pas encore partie du Corps mystique du Christ.
Il y a encore plus. Si Nous éprouvons une douleur amère à voir la foi languissante des bons qui, séduits par les faux attraits des choses terrestres, voient diminuer et progressivement s’éteindre l’ardeur de l’amour divin dans leurs âmes, Nous souffrons encore bien davantage des actes des hommes impies qui, aujourd’hui plus que jamais, comme excités par l’ennemi infernal, poursuivent d’une haine implacable et ouverte Dieu, l’Église, et surtout le représentant sur la terre du divin Rédempteur et de son amour envers les hommes, selon cette phrase bien connue du docteur milanais : « (Pierre) est interrogé sur ce dont on doute, mais le Seigneur qui interroge ne doute pas, il interroge non pour apprendre, mais pour enseigner celui que, avant de s’élever au ciel, il nous laissait comme représentant de son amour ».
67. En vérité, la haine à l’égard de Dieu et ceux qui le représentent légitimement est une faute comme il ne peut pas en être commis de plus grande par les hommes qui ont été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu et destinés à jouir perpétuellement de sa parfaite amitié dans le ciel ; la haine de Dieu sépare au plus haut point l’homme du Bien suprême, elle le conduit à écarter de lui et de ses proches tout ce qui vient de Dieu, tout ce qui unit à Dieu, tout ce qui mène à la joie de Dieu : la vérité, la vertu, la paix, la justice.
68. On doit malheureusement voir que le nombre des ennemis de Dieu croit en certains pays, que les erreurs du matérialisme se répandent dans l’opinion, que la licence effrénée des plaisirs augmente çà et là ; pourquoi s’étonnerait-on si dans les âmes de beaucoup diminue la charité qui est la loi suprême de la religion chrétienne, le fondement solide de la vraie et parfaite justice, la principale source de la paix et des chastes délices ? Comme nous en avertit, en effet, notre Sauveur : « À cause des progrès croissants de l’iniquité, la charité d’un grand nombre se refroidira ».
Le culte du Sacré-Cœur, salut du monde moderne
69. Devant le spectacle de tant de maux qui, aujourd’hui plus que jamais, atteignent si vivement les individus, les familles, les nations et le monde entier, où devons-nous, Vénérables Frères, chercher le remède ? Peut-on trouver une forme de piété supérieure au culte du Cœur de Jésus, qui réponde mieux au caractère propre de la foi catholique, qui subvienne mieux aux besoins actuels de l’Église et du genre humain ? Quel culte est plus noble, plus doux, plus salutaire que celui-là, tout entier dirigé vers l’amour même de Dieu ? Enfin, quel stimulant plus efficace que l’amour du Christ — avivé et augmenté sans cesse par la dévotion au Cœur très sacré de Jésus — pour amener les fidèles à mettre en pratique, dans leur vie, la loi évangélique, sans laquelle — comme nous en avertissent les paroles du Saint-Esprit : « l’œuvre de la justice sera la paix » — il ne peut pas y avoir entre les hommes de paix digne de ce nom ?
70. C’est pourquoi, suivant l’exemple de Notre Prédécesseur immédiat, il Nous plaît d’adresser de nouveau à tous nos fils dans le Christ ces paroles d’avertissement que Léon XIII, d’immortelle mémoire, adressait à la fin du siècle dernier à tous les fidèles et à tous ceux qui se préoccupent sincèrement de leur salut et de celui de la société civile : « Aujourd’hui, un autre symbole divin, présage très heureux, apparaît à nos yeux : c’est le Cœur très sacré de Jésus... resplendissant d’un éclat incomparable au milieu des flammes. Nous devons placer en lui toutes nos espérances ; c’est à lui que nous devons demander le salut des hommes, et c’est de lui qu’il faut l’espérer »..
71. C’est Notre vif désir que tous ceux qui se glorifient du nom de chrétiens et qui luttent activement pour établir le Royaume du Christ dans le monde trouvent dans la dévotion au Cœur de Jésus comme un étendard et une source d’unité, de salut et de paix. Cependant, personne ne doit penser que ce culte porte préjudice aux autres formes de dévotion dont le peuple chrétien, sous la conduite de l’Église, honore le divin Rédempteur. Au contraire, une dévotion fervente envers le Cœur de Jésus alimentera et accroîtra sans aucun doute, particulièrement, le culte de la sainte croix et l’amour envers le très auguste Sacrement de l’autel.
Nous pouvons en effet affirmer ce qui est merveilleusement illustré par les révélations faites par Jésus-Christ à sainte Gertrude et à sainte Marguerite-Marie que nul ne peut vraiment bien comprendre Jésus crucifié s’il n’a d’abord pénétré dans le mystérieux sanctuaire de son Cœur. Et on ne saisira bien la force de l’amour qui poussa le Christ à se donner à nous comme aliment spirituel, qu’en honorant d’un culte particulier le Cœur eucharistique de Jésus, qui a pour but de nous rappeler, selon les termes de Notre prédécesseur d’heureuse mémoire Léon XIII, « l’acte d’amour suprême par lequel notre Rédempteur, répandant toutes les richesses de son Cœur, afin de demeurer avec nous jusqu’à la fin des siècles, institua l’adorable Sacrement de l’Eucharistie ». Et certes « ce n’est pas une part minime de son Cœur que l’Eucharistie, qu’il a tirée pour nous de la si grande charité de son Cœur ».
72. Enfin, poussés par le désir ardent d’opposer de solides barrières aux machinations impies des ennemis de Dieu et de l’Église, et de ramener dans le sentier de l’amour de Dieu et du prochain les familles et les nations, Nous n’hésitons pas à présenter le culte du Cœur très sacré de Jésus comme l’école la plus efficace de l’amour divin ; Nous parlons de l’amour divin qui doit être le fondement du Royaume de Dieu dans toutes les âmes, dans les familles et les nations, pour les affermir, comme le disait avec beaucoup de sagesse Notre Prédécesseur de pieuse mémoire : « Le Royaume de Jésus-Christ trouve sa force et sa beauté dans l’amour divin : son fondement et son sommet sont d’aimer saintement et dans l’ordre. De là résultent nécessairement les principes suivants : remplir ses devoirs inviolablement ; ne pas commettre d’injustice envers son prochain ; faire passer les biens humains après les biens célestes ; mettre l’amour de Dieu au-dessus de toutes choses ».
Le Cœur immaculé de Marie
73. Pour que des fruits plus abondants découlent dans la famille chrétienne et dans tout le genre humain du culte du Cœur très sacré de Jésus, les fidèles doivent veiller à l’associer étroitement au culte envers le Cœur immaculé de Marie. Puisque, de par la volonté de Dieu, la Bienheureuse Vierge Marie a été indissolublement unie au Christ dans l’œuvre de la Rédemption humaine, afin que notre salut vienne de l’amour de Jésus-Christ et de ses souffrances intimement unis à l’amour et aux douleurs de sa Mère, il convient parfaitement que le peuple chrétien qui a reçu la vie divine du Christ par Marie, après avoir rendu le culte qui lui est dû au Cœur très sacré de Jésus, rende aussi au Cœur très aimant de sa céleste Mère de semblables hommages de piété, d’amour, de gratitude et de réparation. C’est en parfait accord avec ce dessein très sage et très suave de la Providence divine que Nous avons, par un acte mémorable, solennellement consacré la sainte Église et le monde entier au Cœur immaculé de la Bienheureuse Vierge Marie.
Les fêtes du centenaire du décret de Pie IX
74. Il y aura un siècle cette année, comme Nous le disions plus haut, qu’en vertu d’une décision de Notre Prédécesseur d’heureuse mémoire Pie IX, la fête du Sacré-Cœur de Jésus est célébrée dans l’Église Universelle. Nous désirons vivement, Vénérables Frères, que le peuple chrétien fête partout solennellement ce Centenaire en rendant au divin Cœur de Jésus des hommages publics d’adoration, d’action de grâces et d’expiation. Ces fêtes de la joie et de la piété chrétiennes se célébreront avec une ferveur particulière en union de charité et de prière avec les fidèles du monde entier dans la Nation où Dieu voulut que naquit la Vierge consacrée qui fut l’animatrice et l’infatigable promotrice de ce culte.
75. Réconforté d’une très douce espérance et Nous réjouissant à l’avance des fruits spirituels qui, Nous en avons confiance, résulteront pour l’Église du culte du Cœur très sacré de Jésus si du moins il est bien compris et pratiqué avec ferveur conformément à ce que Nous avons exposé, Nous prions Dieu pour qu’il veuille bien, avec le puissant secours de sa grâce, seconder Nos vœux ardents ; que, par la grâce du Très-Haut, la piété des fidèles à l’égard du Cœur très sacré de Jésus trouve dans les solennités de cette année un accroissement continuel, et que s’étende davantage pour tous dans le monde entier sa souveraineté et son royaume très doux : royaume « de vérité et de vie, royaume de sainteté et de grâce ; royaume de justice, d’amour et de paix ».
76. En gage de ces bienfaits, à chacun de vous, Vénérables Frères, au clergé et aux fidèles qui vous sont confiés, particulièrement à ceux qui se consacrent à promouvoir et à accroître le culte du Cœur très sacré de Jésus, Nous accordons avec toute l’effusion de Notre cœur la Bénédiction apostolique.
Donné à Rome, auprès de Saint-Pierre, le 15 mai de l’an 1956, de Notre pontificat le dix-huitième.
Saint Paulin de Nole confesseur
Collecte
Dieu, vous avez promis à ceux qui abandonnent tout en ce siècle pour vous, le centuple dans le siècle à venir et la vie éternelle : accordez-nous, dans votre bonté ; que, suivant fidèlement les traces du saint Pontife Paulin, nous ayons la force de mépriser les biens de la terre et de désirer les seuls biens du ciel.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Pontius Meropius Anicius Paulin, né l’an trois cent cinquante-trois de la Rédemption, d’une famille très distinguée de citoyens romains, à Bordeaux, en Aquitaine, fut doué d’une intelligence vive et de mœurs douces. Sous la direction d’Ausone, il brilla de la gloire de l’éloquence et de la poésie. Très noble et très riche, il entra dans la carrière des charges publiques et, à la fleur de l’âge, conquit la dignité de sénateur. Ensuite, en qualité de consul, il se rendit en Italie et, ayant obtenu la province de Campanie, il établit sa résidence à Nole. Là, touché de la lumière divine, et à cause des signes célestes qui illustraient le tombeau de saint Félix, prêtre et martyr, il commença à s’attacher avec plus d’énergie à la véritable foi chrétienne, qu’il méditait déjà dans son esprit. Il renonça donc aux faisceaux et à la hache, qui n’avait encore été souillée par aucune exécution capitale ; retourné en Gaule, il fut ballotté par diverses épreuves et par de grands travaux sur terre et sur mer et perdit un œil ; mais guéri par le bienheureux Martin, évêque de Tours, il fut lavé dans les eaux lustrales du baptême par le bienheureux Delphin, évêque de Bordeaux.
Cinquième leçon. Méprisant les richesses qu’il possédait en abondance, il vendit ses biens, en distribua le prix aux pauvres et, quittant sa femme Therasia, changeant de patrie et brisant les liens de la chair, il se retira en Espagne, s’attachant ainsi à la pauvreté admirable du Christ, plus précieuse à ses yeux que l’univers entier. Un jour qu’à Barcelone, il assistait dévotement aux sacrés mystères, le jour solennel de la naissance du Seigneur, le peuple, transporté d’admiration, l’entoure avec tumulte et, malgré ses résistances, il fut ordonné prêtre par l’évêque Lampidius. Il retourna ensuite en Italie, fonda à Nole, où il avait été amené par le culte de saint Félix, un monastère près du tombeau de ce saint ; s’étant adjoint des compagnons, il commença une vie cénobitique. Illustre déjà par la dignité sénatoriale et la dignité consulaire, embrassant la folie de la croix, à l’admiration du monde presque entier, Paulin, revêtu d’une robe sans valeur, demeurait, au milieu des veilles et des jeûnes, la nuit et le jour, les yeux fixés dans la contemplation des choses célestes. Mais, comme son renom de sainteté croissait de plus en plus, il fut élevé à l’évêché de Nole et, dans l’accomplissement de sa .charge pastorale, il laissa des exemples merveilleux de piété, de sagesse et surtout de charité.
Sixième leçon. Au cours de ces travaux, il avait composé des écrits remplis de sagesse, traitant de la religion et de la foi ; souvent aussi, se laissant aller à la versification, il avait célébré dans des poèmes les actes des saints, acquérant un renom supérieur de poète chrétien. Il s’attacha par l’amitié et par l’admiration tout ce qu’il y avait à cette époque d’hommes éminents par la sainteté et la doctrine. Beaucoup affluaient de toutes parts vers lui, comme chez le maître de la perfection chrétienne. La Campanie ayant été ravagée par les Goths]1 il employa à nourrir les pauvres et à racheter les prisonniers tout son avoir, ne gardant pas même pour lui les choses nécessaires à la vie. Plus tard, lorsque les Vandales ravageaient le même pays, une veuve le supplia de racheter pour elle son fils, pris par les ennemis ; comme il avait absorbé tous ses biens dans l’exercice de la charité, il se livra lui-même en esclavage pour cet enfant, et, jeté dans les fers, il fut emmené en Afrique. Enfin, gratifié de la liberté, non sans le secours visible de Dieu et revenu à Nole, le bon pasteur retrouva ses brebis chéries et là, dans sa soixante dix-huitième année, s’endormit dans le Seigneur d’une fin très tranquille. Son corps, enseveli près du tombeau de saint Félix, fut plus tard, à l’époque des Lombards, transféré à Bénévent, puis sous l’empereur Othon III, à Rome, dans la basilique de Saint-Barthélemy en l’île du Tibre. Mais le pape Pie X ordonna que les dépouilles sacrées de Paulin fussent restituées à Nole et éleva sa fête au rite double pour toute l’Église.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Paulin, Évêque.
Septième leçon. Le Seigneur tout-puissant aurait pu, très chers frères rendre tous les hommes également riches, de façon qu’aucun d’eux n’eût besoin d’un autre ; mais par un dessein de sa bonté infinie, le Seigneur miséricordieux et plein de pitié a ordonné les choses comme il l’a fait, afin d’éprouver vos dispositions. Il a fait le malheureux afin de pouvoir reconnaître celui qui est miséricordieux ; il a fait le pauvre afin de donner à l’homme opulent l’occasion d’agir. Le but des richesses, c’est, pour vous, la pauvreté de votre frère, « si vous avez l’intelligence de l’indigent et du pauvre », si vous ne possédez pas seulement pour vous ce que vous avez reçu ; et cela, parce que Dieu vous a remis en ce siècle la part de votre frère aussi, Dieu voulant vous devoir ce que vous aurez offert spontanément au moyen de ses dons aux indigents, et désirant vous enrichir en retour au jour éternel de la part qu’aura votre frère. C’est par les mains des pauvres, en effet, que le Christ reçoit maintenant, et alors, au jour éternel, il rendra pour eux en son nom.
Huitième leçon. Réconfortez celui qui a faim et vous n’aurez pas de crainte au jour mauvais de la colère qui doit venir. « Bienheureux, en effet, dit Dieu, celui qui a l’intelligence de l’indigent et du pauvre, au jour mauvais le Seigneur le délivrera. » Travaillez donc et cultivez avec soin cette partie de votre terre, mon frère, afin qu’elle fasse germer pour vous une moisson fertile, pleine de la graisse du froment, vous apportant, avec des intérêts élevés, le fruit au centuple de la semence qui se multiplie. Dans la recherche et la culture de cette possession et de ce travail, l’avarice est sainte et salutaire ; car une pareille avidité, qui mérite le royaume du ciel et soupire après le bien éternel, est la racine de tous les biens. Souhaitez donc ardemment de telles richesses et possédez un tel patrimoine que le créancier doit compenser en fruits centuplés, pour enrichir aussi vos héritiers avec vous des biens éternels. Car cette possession est vraiment grande et précieuse, qui ne charge pas son possesseur d’un fardeau temporel, mais l’enrichit d’un revenu éternel.
Neuvième leçon. Veillez donc, mes très chers, avec une sollicitude de tous les instants et un travail assidu pour la justice, non seulement à rechercher les biens éternels, mais à mériter d’éviter des maux sans nombre. Car nous avons besoin d’une grande aide et d’une grande protection ; nous avons besoin de nous appuyer sur des prières nombreuses et incessantes. Notre adversaire, en effet, ne se repose pas et l’ennemi très vigilant bloque toutes nos voies pour nous perdre. En outre, en ce siècle, se jettent sur nos âmes de nombreuses croix, des dangers innombrables, les fléaux des maladies, les feux des fièvres et les flèches des douleurs ; les torches des passions s’allument, partout sont cachés des filets tendus sous nos pas, de toutes parts nous voyons avec terreur des glaives tirés, la vie se passe en embûches et en combats et nous marchons sur des feux recouverts d’une cendre trompeuse. Avant donc de vous exposer, conduits par les circonstances ou par votre volonté, à quelque fléau de telles douleurs, hâtez-vous de devenir agréables et chers au médecin, afin qu’au temps où vous en aurez besoin, vous trouviez tout prêt le remède salutaire. Autre chose est de prier seul pour vous-même, autre chose d’avoir une multitude d’intercesseurs s’empressant pour vous auprès de Dieu.
Dans les jours de l’enfance du Sauveur, Félix de Nole était venu réjouir nos yeux par le spectacle de sa sainteté triomphante et si humble, qui nous révèle sous un de ses aspects les plus doux la puissance de notre Emmanuel. Illuminé de tous les feux de la Pentecôte, Paulin s’élève de cette même ville de Nole à son tour, faisant hommage de sa gloire à celui dont il fut la conquête. La voie sublime par laquelle il devait gagner les sommets des cieux, ne s’offrit point à lui, en effet, tout d’abord ; et ce fut Félix qui, sur le tard déjà, jeta dans son âme les premiers germes du salut.
Héritier d’une fortune immense, à vingt-cinq ans préfet de Rome, sénateur et consul, Paulin était loin de penser qu’il pût y avoir une carrière plus honorable pour lui, plus profitable au monde, que celle où l’engageaient ainsi les traditions de son illustre famille. Et certes alors, au regard des sages de ce siècle, c’était une vie intègre, s’il en fut, que la sienne, entourée des plus nobles amitiés, soutenue par l’estime méritée des petits et des grands, trouvant son repos dans ce culte des lettres qui, dès les années de son adolescence, l’avait rendu l’honneur de la brillante Aquitaine où Bordeaux lui donna le jour. Combien, qui ne le valaient pas, sont aujourd’hui encore proposés pour modèles d’une vie laborieuse et féconde ?
Un jour, cependant, voici que ces existences qui semblent si remplies, n’offrent plus à Paulin lui-même que le spectacle d’hommes « tourbillonnant au milieu de jours vides, et, pour trame de leur vie, tissant d’œuvres vaines une toile d’araignée » ! Que s’est-il donc passé ? C’est qu’un jour, dans la fertile Campanie soumise à son gouvernement, Paulin s’est rencontré près de la tombe de l’humble prêtre proscrit jadis par cette Rome, dont les terribles faisceaux qu’on porte devant lui signifient la puissance ; et les flots d’une lumière nouvelle ont envahi son âme ; Rome et sa puissance sont rentrées dans la nuit, devant l’apparition « des grands droits du Dieu redoutable ». A plein cœur, le descendant des vieilles races qui soumirent le monde donne sa foi à Dieu ; le Christ qui se révèle à lui dans la lumière de Félix, a conquis son amour. Assez cherché, assez couru vainement : il trouve enfin ; et ce qu’il trouve, c’est que rien ne vaut mieux que de croire à Jésus-Christ.
Dans la droiture de sa grande âme, il ira jusqu’aux dernières conséquences de ce principe nouveau qui remplace pour lui tous les autres. Jésus a dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as et donne-le aux pauvres ; et puis viens, suis-moi ». Paulin n’hésite pas. Ce n’est pas lui qui négligera le meilleur, et préférera le moindre ; parfait jusque-là pour le monde, pourrait-il maintenant ne point l’être pour Dieu ? A l’œuvre donc ! déjà ne sont plus à lui ces possessions immenses, que l’on appelait des royaumes ; les divers peuples de l’empire, chez qui s’étendaient au soleil ces incalculables richesses, sont dans la stupeur d’un commerce nouveau : Paulin vend tout, pour acheter la croix et suivre avec elle son Dieu. Car, il le sait : l’abandon des biens de ce monde n’est que l’entrée du stade, et non la course elle-même ; l’athlète n’est pas vainqueur par le seul fait qu’il laisse ses habits, mais il ne se dépouille que pour commencer à combattre ; et le nageur a-t-il donc passé le fleuve, parce que déjà il est nu sur le bord ?
Paulin, dans son empressement, a coupé plutôt qu’il n’a détaché le câble qui retenait sa barque au rivage. Le Christ est son nautonier]. Aux applaudissements de sa noble épouse Thérasia, qui ne sera plus que sa sœur et son émule, il vogue jusqu’au port assuré de la vie monastique, ne songeant qu’à sauver son âme. Un seul point le tient encore en suspens : se retirera-t-il à Jérusalem, où tant de souvenirs semblent appeler un disciple du Christ ? Mais, avec la franchise de sa forte amitié, Jérôme qu’il a consulté lui répond : « Aux clercs les villes, aux moines la solitude. Ce serait une suprême folie que de quitter le monde, pour vivre au milieu d’une foule plus grande qu’auparavant. Si vous voulez être ce qu’on vous nomme, c’est-à-dire moine, c’est-à-dire seul, que faites-vous dans les villes, qui, à coup sûr, ne sont pas l’habitation des solitaires, mais de la multitude ? Chaque vie a ses modèles. Nos chefs à nous sont les Paul et les Antoine, les Hilarion et les Macaire ; nos guides, Élie, Élisée, tous ces fils des Prophètes qui habitaient dans la campagne et les solitudes, et dressaient leurs tentes près des bords du Jourdain ».
Paulin suivit les conseils du solitaire de Bethléhem ; préférant son titre de moine à l’habitation même de la cité sainte, il chercha le petit champ dont lui parlait Jérôme, au territoire de Nole, mais en dehors de la ville, près de la glorieuse tombe où il avait vu la lumière. Jusqu’à son dernier jour, Félix lui tiendra lieu ici-bas de patrie, d’honneurs, de fortune, de parenté. C’est dans son sein, comme dans un nid très doux, qu’il fera sa croissance, changeant par la vertu de la divine semence du Verbe qui est en lui sa forme terrestre, et recevant dans son être nouveau les célestes ailes, objet de son ambition, qui relèveront jusqu’à Dieu. Que le monde ne compte plus sur lui pour relever ses fêtes, ou lui confier ses charges : absorbé dans la pénitence et l’humiliation volontaire, l’ancien consul n’est plus que le dernier des serviteurs du Christ et le gardien d’un tombeau].
A la nouvelle d’un pareil renoncement donné en spectacle au monde, la joie fut grande parmi les saints du ciel et de la terre ; mais non moindre se manifesta l’étonnement indigné, le scandale des politiques, des prudents du siècle, de tant d’hommes pour qui l’Évangile ne vaut, qu’autant qu’il ne heurte pas les préjugés à courte vue de leur sagesse mondaine. « Que vont dire les grands ? écrivait saint Ambroise. D’une telle famille, d’une telle race, si bien doué, si éloquent, quitter le sénat, arrêter la succession d’une pareille suite d’ancêtres : cela ne se peut supporter. Voilà bien ces hommes, qui, quand il s’agit de leurs fantaisies, ne trouvent point étrange de s’infliger les transformations les plus ridicules ; arrive-t-il qu’un chrétien soucieux de la perfection change de costume, ils crient à l’indignité ! »
Paulin ne s’émut point de ces attaques, pas plus qu’il ne compta que son exemple serait suivi d’un grand nombre. Il savait que Dieu manifeste en quelques-uns ce qui pourrait profiter à tous, s’ils le voulaient, et que cela suffit à justifier sa Providence. Comme le voyageur ne se laisse point détourner de sa route par les aboiements des chiens qui le regardent passer, ceux, disait-il, qui s’engagent dans les étroits sentiers du Seigneur doivent négliger les réflexions des profanes et des sots, se félicitant de déplaire à qui Dieu déplaît ; l’Écriture nous suffit pour savoir que penser d’eux et de nous.
Résolu de ne point répondre, et de laisser les morts ensevelir leurs morts, une exception toutefois s’imposa au cœur de notre saint, par le côté des sentiments les plus délicats, en faveur d’Ausone son ancien maître. Paulin était resté l’élève préféré du rhéteur fameux à l’école de qui venaient se former, dans ces temps, les empereurs eux-mêmes ; Ausone toujours s’était montré pour lui un ami, un père ; l’âme transpercée par le départ de ce fils de sa tendresse, le vieux poète avait exhalé ses plaintes en des accents qui touchèrent celui-ci.
Paulin voulut tâcher d’élever cette âme qui lui était chère au-dessus des futilités de la forme, et des mythologiques vanités où continuait de s’enfermer sa vie ; il justifia donc sa démarche dans un poème dont la grâce exquise devait charmer Ausone, et l’amener peut-être à goûter la profondeur du sens chrétien, qui inspirait à son ancien élève une poésie si nouvelle pour le disciple attardé d’Apollon et des Muses.
« Père, lui disait-il, pourquoi vouloir me rappeler au culte des Muses ? Une autre puissance domine aujourd’hui mon âme, un Dieu plus grand qu’Apollon. Le vrai, le bon, je l’ai trouvé à la source même du bien et de la vérité, en Dieu vu dans son Christ. Échangeant sa divinité pour notre humanité dans un commerce sublime, homme et Dieu, ce maître des vertus transforme notre être, et remplace par de chastes voluptés les plaisirs d’autrefois. Par la foi dans la vie future, il dompte en nous les vaines agitations de la vie présente. Ces richesses que nous semblons mépriser, il ne les rejette pas comme impures ou sans prix ; mais, apprenant à les mieux aimer, il nous les fait confiera Dieu qui, en retour, promet davantage. N’appelez pas stupide celui qui s’adonne au plus avantageux, au plus sûr des négoces. Et la piété, pourrait-elle donc être absente d’un chrétien ? et pourrais-je ne pas vous la témoigner, ô père à qui je dois tout : science, honneurs, renommée ; qui, par vos soins, m’avez, en cultivant ses dons, préparé pour le Christ ! Oui ; le Christ s’apprête à vous récompenser, pour ce fruit qu’a nourri votre sève : ne rejetez pas sa louange, ne reniez pas les eaux parties de vos fontaines. Mon éloignement irrite votre tendresse ; mais pardonnez à qui vous aime, si je fais ce qui est expédient.
J’ai voué mon cœur à Dieu, j’ai cru au Christ ; sur la foi des divins conseils, j’ai acheté des biens du temps la récompense éternelle. Père, je ne puis croire que cela soit par vous taxé de folie. Pareils errements ne m’inspirent aucun repentir, et il me plaît d’être tenu pour insensé par ceux qui suivent une voie contraire ; il me suffit que mon sentiment soit tenu pour sage par le Roi éternel. Tout ce qui est de l’homme est court, infirme, caduc, et, sans le Christ, poussière et ombre ; qu’il approuve ou condamne, tant vaut le jugement que le juge : il meurt, et son jugement passe avec lui. Au moment du dépouillement suprême, elle sera tardive la lamentation, et peu recevable l’excuse de celui qui aura craint les vaines clameurs des langues humaines, et n’aura point redouté la vengeresse colère du Juge divin. Pour moi, je crois, et la crainte est mon aiguillon : je ne veux pas que le dernier jour me saisisse endormi dans les ténèbres, ou chargé de poids tels que je ne puisse m’envoler d’une aile légère au-devant de mon Roi dans les cieux. C’est pourquoi, coupant court aux hésitations, aux attaches, aux plaisirs de ce monde, j’ai voulu parer à tout événement ; vivant encore, j’en ai fini des soucis de l’a vie ; j’ai confié à Dieu mes biens pour les siècles à venir, afin de pouvoir d’un cœur tranquille attendre la terrible mort. Si vous l’approuvez, félicitez un ami riche d’espérances ; sinon, souffrez que je m’en tienne à l’approbation de Jésus-Christ ».
Rien mieux qu’un tel langage ne saurait nous donner une idée de ce qu’étaient nos pères du vieil âge, avec leur simplicité si pleine en même temps de grâce et de force, et cette logique de la foi qui, s’appuyant de la parole de Dieu, n’avait besoin d’aucune autre chose pour atteindre d’un bond tous les héroïsmes. Où trouver rien qui, on peut le dire, se déduise plus naturellement que les résolutions dont Paulin nous fait part ? Quel sens pratique, dans toute la vraie et grande signification du mot, ce Romain garde dans sa sainteté ! On reconnaît bien là l’aimable correspondant de saint Augustin, qui, interrogé par le grand docteur sur son opinion touchant certains points douteux de la vie future, lui répondait d’une façon si charmante : « Vous daignez me demander mon avis sur ce que sera l’occupation des bienheureux, après la résurrection de la chair. Mais si vous saviez comme je m’inquiète bien plus de la vie présente, de ce que j’y suis, de ce que j’y puis faire ! Soyez mon maître et mon médecin ; apprenez-moi à faire la volonté de Dieu, à marcher sur vos traces à la suite du Christ ; que, tout d’abord, j’arrive à mourir comme vous de cette mort évangélique qui précède et assure l’autre ».
Cependant notre saint, qui ne voulait qu’imiter et apprendre, apparaissait bientôt comme l’un des plus lumineux flambeaux de l’Église. L’humble retraite où il prétendait se cacher, était devenue le rendez-vous des plus illustres patriciens et patriciennes, le centre d’attraction de toutes les grandes âmes de ce siècle. Des points les plus divers, Ambroise, Augustin, Jérôme, Martin, et leurs disciples, élevaient la voix dans un concert de louange que nous allions dire unanime, si, pour la plus grande sainteté de son serviteur, Dieu n’avait permis, au commencement, une exception douloureuse. Certains membres du clergé de Rome, émus dans un autre sens qu’il ne convenait des marques de vénération données à ce moine, s’étaient efforcés, non sans succès, de circonvenir sous un prétexte spécieux le Pontife suprême ; Sirice en vint presque à séparer Paulin de sa communion. La mansuétude, la longanimité du serviteur de Dieu, ne tardèrent pas au reste à ramener Sirice lui-même de l’erreur où l’avait mis son entourage, et l’envie dut porter ses morsures ailleurs.
L’espace nous fait défaut pour esquisser plus longuement cette noble existence. La Légende qui lui est consacrée, si courte qu’elle soit, complétera ces pages. Rappelons, en finissant, que la Liturgie est grandement redevable à saint Paulin pour les détails précieux que renferment ses lettres et ses poèmes, principalement sur l’architecture chrétienne et le symbolisme de ses diverses parties, le culte des images, l’honneur rendu aux Saints et à leurs reliques sacrées. Une tradition, qui malheureusement n’est point suffisamment établie pour exclure tous les doutes, fait également remonter jusqu’à lui l’usage liturgique des cloches ; agrandissant les dimensions de la clochette antique, il l’aurait transformée dans ce majestueux instrument si bien digne de devenir le porte-voix de l’Église elle-même, et auquel la Campanie et Nole ont donné leur nom (nolæ, campanæ).
Paulin évêque de Nole, instruit dans les lettres humaines et les saintes Écritures, composa en vers et en prose beaucoup d’œuvres remarquables. Sa charité surtout fut célèbre. Lorsque les Goths ravageaient la Campanie, il consacra tout ce qui lui restait à la nourriture des pauvres et au rachat des captifs, ne se réservant pas même le nécessaire pour vivre. Ce fut alors, raconte saint Augustin, que réduit volontairement à la dernière pauvreté après une extrême opulence, mais immensément riche de sainteté, il fut pris par les barbares et fit cette prière : Seigneur, ne permettez pas que je sois tourmenté pour de l’or ou de l’argent ; car vous savez où sont tous mes biens. Dans la suite, les Vandales infestant ces mêmes contrées, une veuve vint le supplier de lui racheter son fils, et, comme il avait tout dépensé en œuvres de miséricorde, il se livra lui-même en servitude à titre d’échange.
Étant donc passé en Afrique, on lui donna à cultiver le jardin de son maître qui était le gendre du roi. Or il arriva qu’ayant prophétisé à ce maître la mort de son beau-père, et le roi lui-même ayant vu en songe Paulin assis au milieu de deux autres juges, qui lui enlevait un fouet des mains, on reconnut quel grand personnage était ainsi captif ; il fut renvoyé comblé d’honneurs et accompagné de tous les prisonniers de sa ville, dont il obtint la liberté. De retour à Noie, il avait repris sa charge d’évêque, enflammant tout le monde et d’exemple et de parole pour les pratiques de la piété chrétienne, lorsqu’il fut saisi d’une douleur de côté ; bientôt la chambre où il était couché fut ébranlée par un tremblement de terre, et peu après il rendit son âme à Dieu
Vos biens vous sont maintenant rendus, ô vous qui avez cru à la parole du Seigneur ! Lorsque tant d’autres, en ce siècle qui vit les barbares, cherchèrent vainement à garder leur trésor, le vôtre était en sûreté. Que de lamentations parvinrent jusqu’à vous, dans l’effroyable écroulement de cet empire dont vous aviez été l’un des premiers magistrats ! Assurément ceux de vos collègues dans les honneurs, ceux de vos compagnons d’opulence qui n’avaient point imité votre renoncement volontaire, n’étaient en cela coupables d’aucune faute ; mais à l’heure terrible où la puissance n’était qu’un titre à de plus grands maux, où la richesse ne valait plus à ses possesseurs que désespoir et tortures, combien, même pour ce monde, votre prudence apparut la meilleure ! Vous vous étiez dit que le royaume des cieux souffre violence, et que ce sont les violents qui le ravissent ; mais la violence que vous vous étiez imposée, en brisant pour de meilleures attaches vos liens d’ici-bas, était-elle comparable à celle que plus d’un de vos détracteurs d’alors eut à subir, sans profit pour cette vie et pour l’autre ? Ainsi en arrive-t-il souvent, même en dehors de ces temps lamentables où la ruine semble s’abattre sur l’univers. Les privations que Dieu réclame des siens pour les conduire dans les sentiers de la vie parfaite, n’égalent point la souffrance fréquemment rencontrée par les mondains dans le chemin de leur préférence.
Et combien étaient mal venus à vous reprocher comme une désertion la retraite où vous conviait Jésus-Christ, ces hommes, les Albinus, les Symmaque, dont l’attachement obstiné au paganisme expirant amenait sur Rome ce déluge de colère ! Si l’empire eût pu être sauvé, il l’eût été par vos imitateurs, Pammachius, Aper, et d’autres, trop peu nombreux, qui vous faisaient dire : « O Rome, tu pourrais ne point craindre les menaces portées contre toi dans l’Apocalypse, si tes sénateurs comprenaient toujours ainsi le devoir de leur charge ». Quel contrepoids, en effet, n’eussent pas offert à la vengeance, si le spectacle en eût été moins rare, des réunions pareilles à celle que vous chantez dans l’un de vos plus beaux poèmes ! C’était au lendemain de la formidable invasion de Radagaise ; la vieille Rome, mourante, invoquait plus follement que jamais ses faux dieux ; mais, de Noie, la louange montait vers le Très-Haut, puissante comme le vivant psaltérion dont les accords la faisaient s’élever jusqu’au ciel. Noble instrument, dont les dix cordes s’appelaient, d’une part, Aemilius, Paulin, Apronianus, Pinianus, Asterius ; de l’autre, Albina, Therasia, Avita, Mélanie, Eunomia : tous clarissimes, suivant les traces de Cécile et de Valérien ou voués à Dieu dès l’enfance ; tous semblables en vertu dans un sexe dissemblable, et ne formant qu’un chœur au tombeau de Félix pour l’exécution des hymnes sacrées. A leur suite et avec eux, une troupe nombreuse d’illustres personnages et de vierges chantaient de même au Seigneur, apaisant son courroux contre une terre maudite, et retardant du moins ses coups. Dix justes auraient sauvé Sodome ; mais il fallait plus pour la Babylone ivre du sang des martyrs, pour la mère des fornications et des abominations du monde entier.
La récompense ne vous en est pas moins acquise ; et, même en dehors de vous, votre labeur n’a point été stérile. Stérile, jamais la foi ne peut l’être ; depuis le temps d’Abraham, elle n’a point cessé d’être le grand élément de la fécondité pour le monde. Si les Romains dégénérés n’ont point voulu comprendre, en ce IVe siècle, la leçon qui leur était donnée par les héritiers des plus nobles familles de leur empire, s’ils n’ont point su voir où était le salut, de votre foi et de celle de vos illustres compagnons est née pour le ciel une nouvelle race, honneur d’une Rome nouvelle, et dépassant les hauts faits du vieux patriciat. Comme vous, « contemplant à la divine lumière les premiers âges et ceux qui suivirent, nous admirons l’œuvre profonde du Créateur, et cette lignée mystérieuse préparée dans la nuit des siècles antiques aux Romains d’autrefois ».
Gloire donc à vous, qui n’avez point écouté d’une oreille sourde l’Évangile, et, fort de la foi, l’avez emporté sur le prince de ce monde. Rendez à nos temps, si semblables aux vôtres du côté de la ruine, ce franc amour de la vérité, cette simplicité de la foi qui, dans les IVe et Ve siècles, sauvèrent du naufrage la société baptisée. La lumière n’est pas moindre aujourd’hui qu’alors ; elle a même grandi, incessamment accrue par le travail des docteurs et les définitions des pontifes. Mais la vérité, toujours également puissante à sauver les hommes, ne délivre pourtant que ceux qui vivent d’elle ; et voilà pourquoi, hélas ! le dogme, toujours mieux et plus pleinement défini, ne relève pas le monde en nos jours. C’est qu’il ne devrait pas rester lettre morte ; ce n’est point à l’état de théorie spéculative que Jésus-Christ l’a transmis à son Église, et cette Église, quand elle l’expose à ses fils, n’entend pas davantage charmer simplement, par des agréments de style ou l’ampleur de ses développements, les oreilles de ceux qui l’écoutent. La parole de Dieu est une semence ; on la jette en terre, non pour l’y cacher, mais pour qu’elle germe et se fasse jour, dominant toute autre germination autour d’elle parce que son droit comme sa puissance est de s’approprier tous les sucs du sol qui l’a reçue, pour transformer la terre même et lui faire rendre ce que Dieu en attend. Puisse-t-elle du moins, cette divine semence, ô Paulin, produire son plein effet dans tous ceux qui maintenant vous admirent et vous prient ! Sans diminuer l’Écriture, sans prétendre interpréter au gré de nos terrestres penchants ce que disait le Seigneur, vous avez pris à la lettre dans votre loyauté ce qui devait l’être ; et c’est pourquoi, aujourd’hui, vous êtes saint. Que toute parole de Dieu soit également pour nous sans appel ; qu’elle demeure la règle suprême de nos actes et de nos pensées.
En ce jour qui précède immédiatement la vigile de la fête consacrée à honorer la naissance de Jean-Baptiste, nous ne saurions oublier votre dévotion si profonde à l’Ami de l’Époux. La place que vous occupez sur le Cycle vous rend pour nous l’avant-coureur de celui qui fut le précurseur de Dieu en terre. Préparez nos âmes à saluer l’apparition de cet astre éclatant ; puissent-elles, comme la vôtre, être échauffées par ses rayons, et célébrer dignement les grandeurs que vous avez chantées en lui
Saint Louis de Gonzague confesseur
Collecte
Ô Dieu, vous distribuez les biens célestes, et vous avez réuni dans le jeune et angélique Louis, une merveilleuse innocence à la pratique de la mortification : faites, qu’en nous appuyant sur ses mérites et son intercession : si nous n’avons pas sa pureté, nous imitions au moins sa pénitence.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Louis, fils de Ferdinand de Gonzague, marquis de Castiglione et d’Esté, parut naître au ciel avant de naître à la terre, car sa vie se trouvant en danger, on se hâta de le baptiser. Il garda avec tant de fidélité cette première innocence, qu’on l’aurait cru confirmé en grâce. Dès qu’il eut l’usage de sa raison il s’en servit pour s’offrir à Dieu, et mena chaque jour une vie plus sainte. A l’âge de neuf ans, il fit, à Florence, devant l’autel de la bienheureuse Vierge, qu’il ne cessa d’honorer comme sa mère, le vœu d’une perpétuelle virginité ; par un insigne bienfait du Seigneur, il devait la conserver sans qu’aucune révolte du corps ou de l’âme vînt jamais l’éprouver. Il se mit, dès cet âge, à réprimer si fortement les autres troubles intérieurs, qu’il n’en ressentit, dans la suite, plus même le premier mouvement. Il maîtrisait si bien ses sens et surtout ses yeux, que, non seulement il ne regarda jamais Marie d’Autriche, quoiqu’il dût la saluer presque tous les jours pendant plusieurs années, étant au nombre des pages d’honneur de l’infant d’Espagne ; mais qu’il s’abstenait même de considérer le visage de sa propre mère. Aussi fut-il appelé à juste titre un homme sans la chair, ou un ange dans la chair.
Cinquième leçon. A la garde des sens, Louis joignait la mortification corporelle. Il jeûnait trois fois la semaine, se contentant d’ordinaire d’un peu de pain et d’eau ; mais, à vrai dire, son jeûne semble avoir été, en ce temps, perpétuel, puisque là quantité de nourriture prise à ses repas égalait à peine une once. Souvent aussi il déchirait sa chair, trois fois en un même jour, au moyen de cordes ou de chaînes ; quelquefois des laisses de chien lui servaient de discipline et des éperons remplaçaient pour lui le cilice. Trouvant sa couche trop molle, il y glissait secrètement des morceaux de bois, afin de la rendre plus dure et de s’éveiller plus tôt pour prier ; il passait en effet une grande partie de la nuit dans la contemplation des choses divines, couvert d’un seul vêtement, même au plus fort de l’hiver, demeurant à genoux sur le sol, ou bien encore courbé et prosterné par faiblesse ou fatigue. Parfois il gardait une complète immobilité dans la prière, trois, quatre ou cinq heures de suite, tant qu’il n’avait pas au moins durant une heure, évité toute distraction. La récompense de cette constance fut une stabilité d’esprit telle que sa pensée ne s’égarait jamais durant l’oraison, mais restait perpétuellement fixée en Dieu comme en une sorte d’extase. Pour s’attacher uniquement au Seigneur, Louis, ayant enfin triomphé des résistances de son père, après un très rude combat de trois années, et renoncé en faveur d’un frère à ses droits sur la principauté de ses ancêtres, vint à Rome s’associer à la Compagnie de Jésus, à laquelle il s’était entendu appeler par une voix céleste, lorsqu’il se trouvait à Madrid.
Sixième leçon. Dès le noviciat, on commença à le regarder comme un maître en toutes sortes de vertus Sa fidélité aux règles, de même aux moindres lois était d’une exactitude extrême ; son mépris du monde sans égal ; sa haine de lui même, implacable ; son amour pour Dieu, si ardent, qu’il consumait peu à peu ses forces corporelles. Aussi en vint-on -à lui prescrire de détourner pour un temps sa Pensée des choses divines ; mais en vain s’efforçait-il de fuir son Dieu, qui partout se présentait à lui. Également animé d’une admirable charité envers le prochain, Louis contracta auprès des malades qu’il servait avec zèle dans les hôpitaux publics, un mal contagieux, qui dégénéra en une lente consomption. Au jour qu’il avait prédit, le treize des calendes de juillet, au début de sa vingt-quatrième année, il passa de la terre au ciel, après avoir demandé qu’on le flagellât et qu’on le laissât mourir étendu sur le sol. Dieu le montra à sainte Madeleine de Pazzi en possession d’une si grande gloire, que la sainte n’aurait pas cru qu’il y en eût de semblable en paradis. Elle affirma qu’il avait été d’une sainteté extraordinaire, et que la charité avait fait de lui un martyr inconnu. De nombreux et éclatants miracles le rendirent illustre et leur preuve juridique décida Benoît XIII à inscrire aux fastes des Saints cet angélique jeune homme, et à le donner, principalement à la jeunesse studieuse, comme un modèle d’innocence et de chasteté, en même temps qu’un protecteur.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Jean Chrysostome.
Septième leçon. La virginité est bonne, j’en conviens avec toi ; et même elle vaut mieux que le mariage, je te l’accorde aussi volontiers ; et s’il est permis, j’ajouterai qu’elle est supérieure au mariage, autant que le ciel est au-dessus de la terre, autant que les Anges sont au-dessus des hommes en excellence ; et s’il reste quelque chose à ajouter après cela, au lieu de dire autant, je dirai encore plus. Car s’il n’y a ni épouses ni époux parmi les Anges, il faut dire aussi qu’ils ne sont pas formés de chair et de sang. En outre, ils n’habitent point sur la terre, ils ne sont pas sujets aux troubles des sens et aux désordres des passions. Ils n’ont pas besoin de manger et de boire ; ils ne sont point tels qu’une voix douce, une molle harmonie, un beau visage puissent les charmer : en un mot, aucun attrait de ce genre ne les séduit.
Huitième leçon. Mais l’espèce humaine, bien qu’elle soit naturellement inférieure à ces esprits bienheureux, met toute sa force et toute son application à leur ressembler, autant qu’elle en est capable. Comment cela ? Les Anges ne connaissent point l’union conjugale ; ni les vierges non plus. Les Anges, toujours en présence de Dieu, sont tout à son service ; les vierges font de même. Si les vierges, tant que le poids du corps les retient en bas ne peuvent monter dans-le ciel, une compensation, et très grande, les console ; car il leur est permis, pourvu qu’elles soient pures d’esprit et de corps, de recevoir le roi du ciel. Vois-tu l’excellence de la virginité ? Comme elle relève les habitants de la terre, au point d’assimiler ceux qui sont revêtus d’un corps aux pures intelligences !
Neuvième leçon. Car, en quoi, je le demande, Élie, Élisée, Jean, ces véritables amateurs de la virginité, diffèrent-ils des Anges ? En rien, sinon qu’ils étaient de nature mortelle. Si quelqu’un s’applique à chercher en eux d’autres différences, il ne les trouvera pas autrement doués que ces esprits bienheureux. Et même, ce en quoi ils paraissent d’une condition inférieure doit leur être compté comme un grand mérite. En effet, pour que des habitants de la terre puissent arriver à la hauteur de cette vertu, à force d’énergie et d’application, vois de quelle force, de quelle sagesse de conduite il faut qu’ils soient pourvus.
Oh ! combien grande est la gloire de « Louis fils d’Ignace ! Je ne l’aurais jamais cru, si mon Jésus ne me l’avait montrée. Je n’aurais jamais cru qu’il y eût dans le ciel de gloire aussi grande ». C’est Madeleine de Pazzi, dont nous célébrions il y a moins d’un mois la mémoire, qui s’exprime ainsi dans l’une de ses admirables extases. Des hauteurs du Carmel, d’où sa vue plonge par delà les cieux, elle révèle au monde l’éclat dont rayonne au milieu des célestes phalanges le jeune héros que nous fêtons en ce jour.
Et pourtant, la vie si courte de Louis n’avait semblé offrir aux yeux distraits du grand nombre que les préliminaires, pour ainsi dire, d’une existence brisée dans sa fleur avant d’avoir donné ses fruits. Mais Dieu ne compte pas comme les hommes, et leurs appréciations sont de peu de poids dans ses jugements. Pour ses saints mêmes, le nombre des années, les actions éclatantes, remplissent moins une vie à ses yeux que l’amour. L’utilité d’une existence humaine ne doit-elle pas s’estimer, par le fait, à la mesure de ce qu’elle produit de durable ? Or, au delà du temps la charité reste seule, fixée pour jamais au degré d’accroissement que cette vie passagère a su lui donner. Peu importe donc si, sans la durée, sans les œuvres qui paraissent, l’élu de Dieu développe en lui l’amour autant et plus que tel autre dans les labeurs, si saints qu’ils soient, d’une longue carrière admirée par les hommes.
L’illustre Compagnie qui donna Louis de Gonzague à l’Église, doit la sainteté de ses membres et la bénédiction répandue sur leurs œuvres, à la fidélité qu’elle professa toujours pour cette importante vérité où toute vie chrétienne doit chercher sa lumière. Dès le premier siècle de son histoire, il semble que le Seigneur Jésus, non content de lui laisser prendre pour elle son nom béni, ait eu à cœur de faire en sorte qu’elle ne pût oublier jamais où résidait sa vraie force, dans la carrière militante et active entre toutes qu’il ouvrait devant elle. Les œuvres resplendissantes d’Ignace son fondateur, de François Xavier l’apôtre des Indes, de François de Borgia la noble conquête de l’humilité du Christ, manifestèrent en eux à tous les regards une merveilleuse sainteté ; mais elles n’eurent point d’autre base que les vertus cachées de cet autre triumvirat glorieux où, sous l’œil de Dieu, par la seule force de l’oraison contemplative, Stanislas Kostka, Louis de Gonzague et Jean Berchmans s’élevèrent dans ce même siècle jusqu’à l’amour, et, par suite, jusqu’à la sainteté de leurs héroïques pères.
C’est encore Madeleine de Pazzi, la dépositaire des secrets de l’Époux, qui nous révélera ce mystère. Dans le ravissement où la gloire de Louis se découvre à ses yeux, elle continue sous le souffle de l’Esprit divin : « Qui jamais expliquera, s’écrie-t-elle, le prix et la puissance des actes intérieurs ? La gloire de Louis n’est si grande, que parce qu’il opérait ainsi au dedans. De l’intérieur à ce qui se voit, aucune comparaison n’est possible. Louis, tant qu’il vécut sur terre, eut l’œil attentif au regard du Verbe, et c’est pourquoi il est si grand. Louis fut un martyr inconnu : quiconque vous aime, mon Dieu, vous connaît si grand, si infiniment aimable, que ce lui est un grand martyre de reconnaître qu’il ne vous aime pas autant qu’il désire aimer, et que vous n’êtes pas aimé de vos créatures, mais offensé !... Aussi lui-même fit son martyre. Oh ! Combien il a aimé sur terre ! C’est pourquoi, maintenant au ciel, il possède Dieu dans une souveraine plénitude d’amour. Mortel encore, il déchargeait son arc au cœur du Verbe ; et maintenant qu’il est au ciel, ces flèches reposent dans son propre cœur. Car cette communication de la divinité qu’il méritait par les flèches de ses actes d’amour et d’union avec Dieu, maintenant, en toute vérité, il la possède et l’embrasse ».
Aimer Dieu, laisser sa grâce tourner notre cœur vers l’infinie beauté qui seule peut le remplir, tel est donc bien le secret de la perfection la plus haute. Et qui ne voit combien cet enseignement de la fête présente, répond au but que poursuit l’Esprit-Saint depuis sa venue dans les jours de la glorieuse Pentecôte ? Ce suave et silencieux enseignement, Louis le donna partout où s’arrêtèrent ses pas durant sa courte carrière. Né pour le ciel, dans le saint baptême, avant même que de naître complètement à la terre, il fut un ange dès son berceau ; la grâce, passant de lui dans les personnes qui le portaient entre leurs bras, les remplissait de sentiments célestes. A quatre ans, il suivait dans les camps le marquis son père ; et quelques fautes inconscientes, qui n’avaient pas même terni son innocence, devenaient, pour toute sa vie, le point de départ d’une pénitence qu’on eût prise pour l’expiation nécessaire au plus grand des pécheurs. Il n’avait que neuf ans, lorsque, conduit à Florence pour s’y perfectionner dans l’étude de la langue italienne, il se montra l’édification de la cour du duc François où grandissait alors la future reine de France, Marie de Médicis, plus jeune que Louis de quelques années ; les attraits de cette cour, la plus brillante de l’Italie, ne réussirent qu’à le détacher pour jamais du monde ; ce fut alors qu’aux pieds de la miraculeuse image de l’Annonciade, il consacra à Notre-Dame sa virginité.
L’Église elle-même, dans la Légende, nous dira le reste de cette vie où, comme il arrive toujours chez les âmes pleinement dociles à l’Esprit-Saint, la plus céleste piété ne fit jamais tort aux devoirs de la terre. C’est parce qu’il fut véritablement le modèle en tout de la jeunesse studieuse, que Louis mérita d’en être déclaré protecteur. Intelligence d’élite, fidèle au travail comme à la prière au milieu du tumulte des villes, il se rendit maître de toutes les sciences alors exigées d’une personne de sa condition. Des négociations épineuses concernant les intérêts de ce siècle, lui furent plus d’une fois confiées ; et l’on vit à quel point il eût excellé dans le gouvernement des hommes et le maniement des affaires. Là encore, il devait servir d’exemple à tant d’autres, que leurs proches ou de faux amis prétendent retenir sur le seuil de la vie religieuse par la considération du bien qu’ils sont capables de faire, du mal qu’ils pourraient empêcher : comme si le Très-Haut, pour sa part de réserve plus spéciale au milieu des nations, devait se contenter des nullités impuissantes ; comme si les aptitudes de la plus riche nature ne pouvaient pas toujours se retourner vers Dieu, leur principe, d’autant mieux et plus complètement qu’elles sont plus parfaites. Ni l’État, ni l’Église, au reste, ne perdent jamais rien à cette retraite pour Dieu, à cet abandon apparent des sujets les meilleurs : si, dans l’ancienne loi, Jéhovah se montrait jaloux qu’on offrit à son autel le meilleur en toute sorte de biens, ce n’était pas pour appauvrir son peuple ; qu’on le reconnaisse ou non, la principale force de la société, la source des bénédictions qui gardent le monde, résidera toujours dans ces holocaustes aimés du Seigneur.
« La prudence de l’homme lui tient lieu de cheveux blancs, dit le Sage ; la vieillesse vraiment vénérable ne s’estime point au nombre des années ». Et c’est pourquoi, ô Louis, vous occupez une place d’honneur parmi les anciens de votre peuple. Gloire de la Compagnie sainte au milieu de laquelle, en si peu de temps, vous remplîtes la course d’une longue existence, obtenez qu’elle continue de garder précieusement, pour elle et les autres, l’enseignement qui se dégage de votre vie d’innocence et d’amour. Le seul vrai gain de l’homme à la fin de sa carrière est la sainteté, et c’est au dedans que la sainteté s’acquiert ; les œuvres du dehors n’entrent en compte, pour Dieu, que selon la pureté du souffle intérieur qui les inspire ; si l’occasion fait défaut pour ces œuvres, l’homme peut y suppléer en se rapprochant du Seigneur, dans le secret de son âme, autant et plus qu’il n’eût fait par elles. Ainsi l’aviez-vous compris ; et l’oraison, qui vous tenait absorbé dans ses inénarrables délices, en vint à égaler votre mérite à celui des martyrs. Aussi, de quel prix n’était pas à vos yeux ce céleste trésor de l’oraison, toujours à notre portée comme il le fut à la vôtre ! Mais pour y trouver comme vous la voie abrégée de toute perfection, selon vos propres paroles, il y faut la persévérance et le soin d’éloigner de l’âme, par une répression généreuse de la nature, toute émotion qui ne serait pas de Dieu. Comment une eau bourbeuse ou agitée par les vents, reproduirait-elle l’image de celui qui se tient sur ses bords ? Ainsi l’âme souillée, et celle-là même qui, sans être l’esclave des passions, n’est point maîtresse encore de toute agitation provenant de la terre, n’arrivera point au but de l’oraison qui est de reproduire en elle l’image tranquille de son Dieu.
La reproduction du grand modèle fut parfaite en vous ; et l’on put constater combien la nature en ce qu’elle a de bon, loin de pâtir et de perdre, gagne au contraire à cette refonte au divin creuset. Même en ce qui touche les plus légitimes affections, vous n’aviez plus de regards du côté de la terre ; mais voyant tout en Dieu, combien les sens n’étaient-ils pas dépasses dans leur infirmité menteuse, et combien aussi par là même croissait votre amour ! Témoin vos suaves prévenances, ici-bas et du haut du ciel, pour l’admirable mère que vous avait donnée le Seigneur : où trouver plus de tendresse que dans les épanchements de la lettre si belle écrite par vous à cette digne mère d’un saint, dans les derniers jours de votre pèlerinage ? Et quelle délicatesse exquise ne vous conduisait pas à lui réserver votre premier miracle, une fois dans la gloire ! Par ailleurs, l’Esprit-Saint, en vous embrasant de tous les feux de la divine charité, développait en vous pour le prochain un amour immense ; caria charité est une ; et on le vit bien, quand vous sacrifiâtes votre vie pour les malheureux pestiférés.
Ne cessez pas, illustre Saint, d’assister nos misères ; soyez propice à tous. Conduite par le successeur de Pierre au pied de votre trône, la jeunesse surtout se réclame de votre puissant patronage. Dirigez ses pas sollicités en tant de sens contraires ; que la prière et le travail pour Dieu soient sa sauvegarde ; éclairez-la, lorsque s’impose à elle le choix d’un état de vie. Puissiez-vous, durant ces critiques années de l’adolescence, user pour elle largement de votre beau privilège et protéger dans vos dévots clients l’angélique vertu ! Enfin, ô Louis, que ceux-là même qui ne vous auront pas imité innocent, vous suivent du moins dans la pénitence, ainsi que l’Église le demande au Seigneur en ce jour de votre fête.
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