Saint Henri empereur et confesseur
Collecte
O Dieu, en ce jour, vous avez fait passer le bienheureux Henri, votre Confesseur, du sommet de l’empire de la terre au royaume du ciel : nous vous demandons en suppliant que, comme en le prévenant par l’abondance de votre grâce, vous l’avez fait triompher des attraits du siècle, vous nous fassiez aussi, à son imitation, éviter les séductions du monde et parvenir jusqu’à vous avec des cœurs purs.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Henri, surnommé le Pieux, duc de Bavière, puis roi de Germanie, et enfin empereur des Romains, ne se contenta point des bornes étroites d’une domination temporelle. Aussi pour obtenir la couronne de l’immortalité, se montra-t-il le serviteur dévoué du Roi Éternel. Une -fois maître de l’empire, il mit son application et ses soins à étendre la religion, réparant avec beaucoup de magnificence les églises détruites par les infidèles et les enrichissant de largesses et de propriétés considérables, érigeant lui-même des monastères et d’autres établissements religieux, ou augmentant leurs revenus. L’évêché de Bamberg, fondé avec ses ressources patrimoniales, fut rendu par lui tributaire de Saint-Pierre et du Pontife romain. Benoît VIII étant fugitif, il le recueillit et le rétablit sur son Siège. C’est de ce Pape qu’il avait reçu la couronne impériale.
Cinquième leçon. Retenu au Mont-Cassin par une grave maladie, il en fut guéri d’une manière toute miraculeuse, grâce à l’intercession de saint Benoît. Il publia une charte importante spécifiant de grandes libéralités en faveur de l’Église romaine, entreprit pour la défendre une guerre contre les Grecs, et recouvra la Pouille, qu’ils avaient longtemps possédée. Ayant coutume de ne rien entreprendre sans avoir prié, il vit plus d’une fois l’Ange du Seigneur et les saints combattre aux premières lignes, pour sa cause. Avec le secours divin, il triompha des nations barbares plus par les prières que par les armes. La Pannonie était encore infidèle ; il sut l’amener à la foi de Jésus-Christ, en donnant sa sœur comme épouse au roi Étienne, qui demanda le baptême. Exemple rare : il unit l’état de virginité à l’état du mariage et sur le point de mourir, il remit sainte Cunégonde, son épouse, entre les mains de ses proches, dans son intégrité virginale.
Sixième leçon. Enfin après avoir disposé avec la plus grande prudence tout ce qui se rapportait à l’honneur et à l’utilité de l’empire, laissé ça et là, en Gaule, en Italie et en Germanie, des marques éclatantes de sa religieuse munificence, répandu au loin la plus suave odeur d’une vertu héroïque, et consommé les labeurs de cette vie, il fut appelé par le Seigneur à la récompense du royaume céleste, l’an du salut mil vingt-quatre. Sa sainteté l’a rendu plus célèbre que le sceptre qu’il a porté. Son corps fut déposé à Bamberg, dans l’église des saints Apôtres Pierre et Paul. Dieu le glorifia bientôt après par de nombreux miracles opérés auprès de son tombeau ; ces prodiges ayant été canoniquement prouvés, Eugène III l’a inscrit au catalogue des Saints.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Homelia 13 in Evang.
Septième leçon. Mes très chers frères, le sens de la lecture du saint Évangile que vous venez d’entendre est très clair. Mais de crainte qu’elle ne paraisse, à cause de sa simplicité même, trop élevée à quelques-uns, nous la parcourrons brièvement, afin d’en exposer la signification à ceux qui l’ignorent, sans cependant être à charge à ceux qui la connaissent. Le Seigneur dit : « Que vos reins soient ceints ». Nous ceignons nos reins lorsque nous réprimons les penchants de la chair par la continence. Mais parce que c’est peu de chose de s’abstenir du mal, si l’on ne s’applique également, et par des efforts assidus, à faire du bien, notre Seigneur ajoute aussitôt : « Ayez en vos mains des lampes allumées ». Nous tenons en nos mains des lampes allumées, lorsque nous donnons à notre prochain, par nos bonnes œuvres, des exemples qui l’éclairent. Le Maître désigne assurément ces œuvres-là, quand il dit : « Que votre lumière luise devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ».
Huitième leçon. Voilà donc les deux choses commandées : ceindre ses reins, et tenir des lampes ; ce qui signifie que la chasteté doit parer notre corps, et la lumière de la vérité briller dans nos œuvres. L’une de ces vertus n’est nullement capable de plaire à notre Rédempteur si l’autre ne l’accompagne. Celui qui fait des bonnes actions ne peut lui être agréable s’il n’a renoncé à se souiller par la luxure, ni celui qui garde une chasteté parfaite, s’il ne s’exerce à la pratique des bonnes œuvres. La chasteté n’est donc point une grande vertu sans les bonnes œuvres, et les bonnes œuvres ne sont rien sans la chasteté. Mais si quelqu’un observe les deux préceptes, il lui reste le devoir de tendre par l’espérance à la patrie céleste, et de prendre garde qu’en s’éloignant des vices, il ne le fasse pour l’honneur de ce monde.
Neuvième leçon. « Et vous, soyez semblables à des hommes qui attendent que leur maître revienne des noces, afin que lorsqu’il viendra et frappera à la porte, ils lui ouvrent aussitôt ». Le Seigneur vient en effet quand il se prépare à nous juger ; et il frappe à la porte, lorsque, par les peines de la maladie, il nous annonce une mort prochaine. Nous lui ouvrons aussitôt, si nous l’accueillons avec amour. Il ne veut pas ouvrir à son juge lorsqu’il frappe, celui qui tremble de quitter son corps, et redoute de voir ce juge qu’il se souvient avoir méprisé ; mais celui qui se sent rassuré, et par son espérance et par ses œuvres, ouvre aussitôt au Seigneur lorsqu’il frappe à la porte, car il reçoit son Juge avec joie. Et quand le moment de la mort arrive, sa joie redouble à la pensée d’une glorieuse récompense.
Henri de Germanie, deuxième du nom quant à la royauté, premier quant à l’empire, fut le dernier représentant couronné de cette maison de Saxe issue d’Henri l’Oiseleur, à laquelle Dieu, au dixième siècle, confia la mission de relever l’œuvre de Charlemagne et de saint Léon III. Noble tige, où l’éclat des fleurs de sainteté qui brillent en ses rameaux l’emporte encore sur la puissance dont elle parut douée, quand elle implanta dans le sol allemand les racines des fortes institutions qui lui donnèrent consistance pour de longs siècles.
L’Esprit-Saint, qui divise comme il veut ses dons, appelait alors aux plus hautes destinées la terre où, plus que nulle part, s’était montrée l’énergie de son action divine dans la transformation des peuples. Acquise au Christ par saint Boniface et les continuateurs de son œuvre, la vaste contrée qui s’étend au delà du Rhin et du Danube était devenue le boulevard de l’Occident, sur lequel durant tant d’années elle avait versé la dévastation et la ruine. Loin de songer à soumettre à ses lois les redoutables tribus qui l’habitaient, Rome païenne, au plus haut point de sa puissance, avait eu pour suprême ambition la pensée d’élever entre elles et l’Empire un mur de séparation éternelle ; Rome chrétienne, plus véritablement souveraine du monde, plaçait dans ces régions le siège même du Saint-Empire Romain reconstitué par ses Pontifes. Au nouvel Empire de défendre les droits de la Mère commune, de protéger la chrétienté contre les barbares nouveaux, de conquérir à l’Évangile ou de briser les hordes hongroises et slaves, mongoles, tartares et ottomanes qui successivement viendront heurter ses frontières. Heureuse l’Allemagne, si toujours elle avait su comprendre sa vraie gloire, si surtout la fidélité de ses princes au vicaire de l’Homme-Dieu était restée à la hauteur de la foi de leurs peuples !
Dieu, en ce qui était de lui, avait soutenu magnifiquement les avances qu’il faisait à la Germanie. La fête présente marque le couronnement de la période d’élaboration féconde où l’Esprit-Saint, l’ayant créée comme à nouveau dans les eaux de la fontaine sacrée, voulut la conduire au plein développement de l’âge parfait qui convient aux nations. C’est dans cette période de formation véritablement créatrice que l’historien doit s’attacher principalement à étudier les peuples, s’il veut savoir ce qu’attend d’eux la Providence. Quand Dieu crée en effet, dans l’ordre de la vocation surnaturelle des hommes ou des sociétés ne nie dans celui de la nature elle-même, il dépose dès l’abord en son œuvre le principe de la vie plus ou moins supérieure qui doit être la sienne : germe précieux dont le développement, s’il n’est contrarié, doit lui faire atteindre sa fin ; dont par suite aussi la connaissance, pour qui sait l’observer avant toute déviation, manifeste clairement à l’endroit de l’œuvre en question la pensée divine. Or, maintes fois déjà nous l’avons constaté depuis l’avènement de l’Esprit sanctificateur, le principe de vie des nations chrétiennes est la sainteté de leurs origines : sainteté multiple, aussi variée que la multiforme Sagesse de Dieu dont elles doivent être l’instrument, aussi distincte pour chacune d’elles que le seront leurs destinées ; sainteté le plus souvent descendant du trône, et douée par là du caractère social que trop de fois plus tard revêtiront aussi les crimes des princes, en raison même de ce titre de princes qui les fait devant Dieu représentants de leurs peuples. Déjà aussi nous l’avons vu : au nom de Marie, devenue dans sa divine maternité le canal de toute vie pour le monde, c’est à la femme qu’est dévolue la mission d’enfanter devant Dieu les familles des nations qui seront l’objet de ses prédilections les plus chères ; tandis que les princes, fondateurs apparents des empires, occupent par leurs hauts faits l’avant-scène de l’histoire, c’est elle qui, dans le douloureux secret de ses larmes et de ses prières, féconde leurs œuvres, élève leurs desseins au-dessus de la terre et leur obtient la durée.
L’Esprit ne craint point de se répéter dans cette glorification de la divine Mère ; aux Clotilde, Radegonde et Bathilde, qui pour elles donnèrent en des temps laborieux les Francs à l’Église, répondent sous des cieux différents, et toujours à l’honneur de la bienheureuse Trinité, Mathilde, Adélaïde et Cunégonde, joignant sur leurs fronts la couronne des saints au diadème de la Germanie. Sur le chaos du dixième siècle, d’où l’Allemagne devait sortir, plane sans interruption leur douce figure, plus forte contre l’anarchie que le glaive des Othon, rassérénant dans la nuit de ces temps l’Église et le monde. Au commencement enfin de ce siècle onzième qui devait si longtemps encore attendre son Hildebrand, lorsque les anges du sanctuaire pleuraient partout sur des autels souillés, quel spectacle que celui de l’union virginale dans laquelle s’épanouit cette glorieuse succession qui, comme lasse de donner seulement des héros à la terre, ne veut plus fructifier qu’au ciel ! Pour la patrie allemande, un tel dénouement n’était pas abandon, mais prudence suprême ; car il engageait Dieu miséricordieusement au pays qui, du sein de l’universelle corruption, faisait monter vers lui ce parfum d’holocauste : ainsi, à l’encontre des revendications futures de sa justice, étaient par avance comme neutralisées les iniquités des maisons de Franconie et de Souabe, qui succédèrent à la maison de Saxe et n’imitèrent pas ses vertus.
Que la terre donc s’unisse au ciel pour célébrer aujourd’hui l’homme qui donna leur consécration dernière aux desseins de l’éternelle Sagesse à cette heure de l’histoire ; il résume en lui l’héroïsme et la sainteté de la race illustre dont la principale gloire est de l’avoir, tout un siècle, préparé dignement pour les hommes et pour Dieu. Il fut grand pour les hommes, qui, durant un long règne, ne surent qu’admirer le plus de la bravoure ou de l’active énergie grâce auxquelles, présent à la fois sur tous les points de son vaste empire, toujours heureux, il sut comprimer les révoltes du dedans, dompter les Slaves à sa frontière du Nord, châtier l’insolence grecque au midi de la péninsule italique ; pendant que, politique profond, il aidait la Hongrie à sortir par le christianisme de la barbarie, et tendait au delà de la Meuse à notre Robert le Pieux une main amie qui eût voulu sceller, pour le bonheur des siècles à venir, une alliance éternelle entre l’Empire et la fille aînée de la sainte Église.
Époux vierge de la vierge Cunégonde, Henri fut grand aussi pour Dieu qui n’eut jamais de plus fidèle lieutenant sur la terre. Dieu dans son Christ était à ses yeux l’unique Roi, l’intérêt du Christ et de l’Église la seule inspiration de son gouvernement, le service de l’Homme-Dieu dans ce qu’il a de plus parfait sa suprême ambition. Il comprenait que la vraie noblesse, aussi bien que le salut du monde, se cachait dans ces cloîtres où les âmes d’élite accouraient pour éviter l’universelle ignominie et conjurer tant de ruines. C’était la pensée qui, au lendemain de son couronnement impérial, l’amenait à Cluny, et lui faisait remettre à la garde de l’insigne abbaye le globe d’or, image du monde dont la défense venait de lui être confiée comme soldat du vicaire de Dieu ; c’était l’ambition qui le jetait aux genoux de l’Abbé de Saint-Vannes de Verdun, implorant la grâce d’être admis au nombre de ses moines, et faisait qu’il ne revenait qu’en gémissant et contraint par l’obéissance au fardeau de l’Empire.
Par moi règnent les rois, par moi les princes exercent l’empire. Cette parole descendue des cieux, vous l’avez comprise, ô Henri ! En des temps pleins de crimes, vous avez su où étaient pour vous le conseil et la force. Comme Salomon vous ne vouliez que la Sagesse, et comme lui vous avez expérimenté qu’avec elle se trouvaient aussi les richesses et la gloire et la magnificence ; mais plus heureux que le fils de David, vous ne vous êtes point laissé détourner de la Sagesse vivante par ces dons inférieurs qui, dans sa divine pensée, étaient plus l’épreuve de votre amour que le témoignage de celui qu’elle-même vous portait. L’épreuve, ô Henri, a été convaincante : c’est jusqu’au bout que vous avez marché dans les voies bonnes, n’excluant dans votre âme loyale aucune des conséquences de l’enseignement divin ; peu content de choisir comme tant d’autres des meilleurs les pentes plus adoucies du chemin qui mène au ciel, c’est par le milieu des sentiers de la justice que, suivant de plus près l’adorable Sagesse, vous avez fourni la carrière en compagnie des parfaits.
Qui donc pourrait trouver mauvais ce qu’approuve Dieu, ce que conseille le Christ, ce que l’Église a canonisé en vous et dans votre noble épouse ? La condition des royautés de la terre n’est pas lamentable à ce point que l’appel de l’Homme-Dieu ne puisse parvenir à leurs trônes ; l’égalité chrétienne veut que les princes ne soient pas moins libres que leurs sujets de porter leur ambition au delà de ce monde. Une fois de plus, au reste, les faits ont montré dans votre personne, que pour le monde même la science des saints est la vraie prudence. En revendiquant votre droit d’aspirer aux premières places dans la maison du Père qui est aux cieux, droit fondé pour tous les enfants de ce Père souverain sur la commune noblesse qui leur vient du baptême, vous avez brillé comme un phare éclatant sous le ciel le plus sombre qui eût encore pesé sur l’Église, vous avez relevé les âmes que le sel de la terre, affadi, foulé aux pieds, ne préservait plus de la corruption. Ce n’était pas à vous sans doute qu’il appartenait de réformer directement le sanctuaire ; mais, premier serviteur de la Mère commune, vous saviez faire respecter intrépidement ses anciennes lois, ses décrets nouveaux toujours dignes de l’Époux, toujours saints comme l’Esprit qui les dicte à tous les âges : en attendant la lutte formidable que l’Épouse allait engager bientôt, votre règne interrompit la prescription odieuse que déjà Satan invoquait contre elle.
En cherchant premièrement pour vous le royaume de Dieu et sa justice, vous étiez loin également de frustrer votre patrie d’origine et le pays qui vous avait appelé à sa tête. C’est bien à vous entre tous que l’Allemagne doit l’affermissement chez elle de cet Empire qui fut sa gloire parmi les peuples, jusqu’à ce qu’il tombât dans nos temps pour ne plus se relever nulle part. Vos œuvres saintes eurent assez de poids dans la balance des divines justices pour l’emporter, lorsque depuis longtemps déjà vous aviez quitté la terre, sur les crimes d’un Henri IV et d’un Frédéric II, bien faits pour compromettre à tout jamais l’avenir de la Germanie. Du trône que vous occupez dans les cieux, jetez un regard de commisération sur ce vaste domaine du Saint-Empire, qui vous dut de si beaux accroissements, et que l’hérésie a désagrégé pour toujours ; confondez les constructeurs nouveaux venus d’au delà de l’Oder, que l’Allemagne des beaux temps ne connut pas, et qui voudraient sans le ciment de l’antique foi relever à leur profit les grandeurs du passé ; préservez d’un affaissement plus douloureux encore que celui dont nous sommes les témoins attristés, les nobles parties de l’ancien édifice restées à grand-peine debout parmi les ruines. Revenez, ô empereur des grands âges, combattre pour l’Église ; ralliez les débris de la chrétienté sur le terrain traditionnel des intérêts communs à toute nation catholique : et cette alliance, que votre haute politique avait autrefois conclue, rendra au monde la sécurité, la paix, la prospérité que ne lui donnera point l’instable équilibre avec lequel il reste à la merci de tous les coups de la force.
Saint Bonaventure évêque confesseur et docteur
Collecte
Dieu, vous avez fait à votre peuple la grâce d’avoir le bienheureux Bonaventure, pour ministre du salut éternel : faites, nous vous en prions, que nous méritions d’avoir pour intercesseur dans les cieux celui qui nous a donné sur terre la doctrine de vie.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Bonaventure, né à Bagnorea, en Étrurie, fut arraché, dans son enfance à une maladie mortelle, par les prières du bienheureux François, à l’ordre duquel sa mère avait fait vœu de le consacrer s’il se rétablissait. Aussi, parvenu à l’adolescence, résolut-il d’entrer dans l’ordre des Frères Mineurs ; il y parvint, sous la direction d’Alexandre de Hales, à un tel degré de science que, sept ans plus tard, après avoir remporté à Paris les palmes de « Maître », il expliqua publiquement avec le plus grand succès les livres des Sentences, que, dans la suite, il illustra aussi de commentaires célèbres. Mais ce ne fut pas seulement par la profondeur de sa science, ce fut encore par la pureté de ses mœurs, l’innocence de sa vie, son humilité, sa douceur, son mépris des choses terrestres et son désir des biens célestes, qu’il excella merveilleusement : bien digne, en vérité, d’être considéré comme un modèle de perfection et d’être appelé saint par le bienheureux Thomas d’Aquin, son ami intime. En effet, celui-ci le trouvant à écrire la vie de saint François : « Laissons, dit-il, un saint travailler pour un saint. »
Cinquième leçon. Embrasé du feu de l’amour divin, il était porté par un sentiment tout particulier de piété à honorer la passion de notre Seigneur Jésus-Christ, qui faisait l’objet constant de sa méditation, et la Vierge Mère de Dieu, à laquelle il s’était consacré tout entier ; et cette même dévotion, il s’appliqua de toutes ses forces à l’exciter en d’autres par ses paroles et ses exemples, puis à la développer par des ouvrages et des opuscules. De sa piété provenaient la suavité de ses rapports avec le prochain, la grâce qui s’attachait à sa parole, et cette charité débordante par laquelle il s’attachait étroitement tous les cœurs. Ces vertus firent, qu’à peine âgé de trente-cinq ans, on l’élut à Rome, du commun consentement de tous, ministre général de l’Ordre, et pendant vingt-deux ans, Bonaventure s’acquitta de cette fonction avec une admirable prudence et une grande réputation de sainteté. Il prit plusieurs mesures utiles à la discipline régulière et au développement de son Ordre, qu’il défendit avec succès, en même temps que les autres Ordres mendiants, contre les calomnies de leurs détracteurs.
Sixième leçon. Mandé au concile de Lyon par le bienheureux Grégoire X, et créé cardinal-évêque d’Albano, le saint déploya, dans les affaires ardues du concile, une remarquable activité. Par ses soins, les discordes schismatiques furent apaisées et les dogmes de l’Église triomphèrent. C’est au milieu même de ces labeurs, la cinquante-troisième année de son âge, l’an du salut douze cent soixante-quatorze, que la mort l’atteignit, causant de profonds et unanimes regrets. La présence de tout le concile et celle du Pontife Romain lui-même, rehaussa ses funérailles. De nombreux et éclatants miracles l’ayant rendu célèbre, Bonaventure fut mis au nombre des saints par Sixte IV. Il a écrit beaucoup d’ouvrages, où son ardente piété, jointe à une érudition profonde, émeut le lecteur tout en l’instruisant. Aussi Sixte-Quint lui a-t-il décerné à bon droit le nom de Docteur Séraphique.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Jean Chrysostome. Homil. 15 in Matth., sub med.
Septième leçon. Remarquez ce que dit Jésus-Christ : « Vous êtes le sel de la terre ». Il montre par là combien il est nécessaire qu’il donne ces préceptes à ses Apôtres. Car, ce n’est pas seulement, leur dit-il, de votre propre vie, mais de l’univers entier que vous aurez à rendre compte. Je ne vous envoie pas comme j’envoyais les Prophètes, à deux, à dix, ou à vingt villes ni à une seule nation, mais à toute la terre, à la mer, et au monde entier, à ce monde accablé sous le poids de crimes divers.
Huitième leçon. En disant : « Vous êtes le sel de la terre », il montre que l’universalité des hommes était comme affadie et corrompue par une masse de péchés ; et c’est pourquoi il demande d’eux les vertus qui sont surtout nécessaires et utiles pour procurer le salut d’un grand nombre. Celui qui est doux, modeste, miséricordieux et juste, ne peut justement se borner à renfermer ces vertus en son âme, mais il doit avoir soin que ces sources excellentes coulent aussi pour l’avantage des autres. Ainsi celui qui a le cœur pur, qui est pacifique et qui souffre persécution pour la vérité, dirige-sa vie d’une manière utile à tous.
Neuvième leçon. Ne croyez donc point, dit-il, que ce soit à de légers combats que vous serez conduits, et que ce soient des choses de peu d’importance dont il vous faudra prendre soin et rendre compte, « vous êtes le sel de la terre ». Quoi donc ? Est-ce que les Apôtres ont guéri ce qui était déjà entièrement gâté ? Non certes ; car il ne se peut faire que ce qui tombe déjà en putréfaction soit rétabli dans son premier état par l’application du sel. Ce n’est donc pas cela qu’ils ont fait, mais ce qui était auparavant renouvelé et à eux confié, ce qui était délivré déjà de cette pourriture, ils y répandaient le sel et le conservaient dans cet état de rénovation qui est une grâce reçue du Seigneur. Délivrer de la corruption du péché, c’est l’effet de la puissance du Christ ; empêcher que les hommes ne retournent au péché, voilà ce qui réclame les soins et les labeurs des Apôtres.
Quatre mois après l’Ange de l’École, voici qu’à son tour Bonaventure paraît au ciel comme un astre éclatant réfléchissant les feux du Soleil de justice. Inséparables au pied du trône de Dieu comme ils le furent ici-bas dans la doctrine et l’amour, la terre les honore de litres glorieux empruntés au monde des célestes esprits. Écoutons le Docteur séraphique justifier à l’avance, pour son compagnon de gloire et pour lui, ces appellations de la reconnaissante admiration des peuples.
Aux trois célestes hiérarchies comprenant les neuf chœurs des Anges, correspondent sur la terre trois ordres d’élus. Les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, qui se divisent la première hiérarchie, sont en ce monde ceux que rapproche dans la divine contemplation la meilleure part, et que distinguent entre eux plus spécialement l’intensité de l’amour, la plénitude de la science, la fermeté de la justice ; aux Dominations, Vertus et Puissances répondent les prélats et les princes, aux derniers chœurs enfin les divers rangs des sujets de la sainte Église adonnés à la vie active. C’est le triple partage indiqué parmi les hommes en saint Luc au dernier des jours : Deux seront dans le repos, deux au champ, deux à la meule à savoir le repos des divines suavités, le champ du gouvernement, la meule du labeur de la vie Quant à l’association mutuelle ici marquée, on doit savoir en effet que les Séraphins eux-mêmes, unis à Dieu plus immédiatement que tous autres, s’acquittent à deux en Isaïe du ministère du sacrifice et de la louange ; car pour l’ange aussi bien que pour l’homme, la plénitude de l’amour, part plus spéciale du Séraphin, ne saurait exister sans l’accomplissement du double précepte de la charité embrassant Dieu et son semblable. Aussi est-il observé du Seigneur qu’il envoie ses disciples deux à deux devant sa face, et voyons-nous également Dieu dans la Genèse envoyer deux anges là où un seul pouvait suffire. Il vaut donc mieux être deux ensemble qu’un seul, dit l’Ecclésiaste ; car ils tirent avantage de leur société Eccle. IV, 9.]].
Nous venons d’entendre l’enseignement de Bonaventure en son livre de la Hiérarchie ; il nous donne le secret des procédés divins où l’éternelle Sagesse s’est complue souvent, dans la poursuite du salut du monde et de la sanctification des élus. Au XIIIe siècle en particulier, l’historien qui recherche les causes des événements déroulés sous ses yeux n’arrivera point à les connaître pleinement, s’il oublie la vision prophétique où Notre-Dame nous est montrée, au commencement de ce siècle, présentant à son Fils irrité ses deux serviteurs Dominique et François pour lui ramener par leur union puissante l’humanité dévoyée. Quel spectacle plus digne des Séraphins que la rencontre de ces deux anges de la terre, au lendemain de l’apparition mystérieuse ! « Tu es mon compagnon, tu courras avec moi d’un même pas, dit dans une étreinte du ciel le descendant des Guzman au pauvre d’Assise ; tenons-nous ensemble, et nul ne prévaudra contre nous ». Mais ne doit-ce pas être aussi la devise, n’est-ce pas, sur le terrain delà doctrine sacrée, l’histoire de leurs deux nobles fils Thomas et Bonaventure ? L’étoile qui brille au front de Dominique a dirigé vers Thomas ses rayons ; le Séraphin qui imprima sur la chair de François les stigmates divins touche de son aile de feu l’âme de Bonaventure ; mais, de même que leurs incomparables pères, tous deux n’ont qu’un but : amener les hommes par la science et l’amour à cette vie éternelle qui consiste à connaître le seul vrai Dieu et celui qu’il a envoyé, Jésus-Christ.
Lampes ardentes et luisantes combinant leur flamme dans les cieux en des proportions que nul œil mortel ne saurait spécifier d’ici-bas, la Sagesse éternelle a voulu pourtant que l’Église de la terre empruntât plus particulièrement à Thomas sa lumière, et à Bonaventure ses feux. Que ne pouvons-nous ici montrer à l’œuvre en chacun d’eux cette Sagesse, unique lien dès ce monde de leur commune pensée, et dont il est écrit que, toujours immuable en son adorable unité, elle ne se répète jamais dans les âmes qu’elle choisit parmi les nations pour en faire les prophètes et les amis de Dieu ! Mais nous ne devons parler aujourd’hui que de Bonaventure.
Voué tout enfant par sa pieuse mère à saint François qui l’avait sauvé d’une mort imminente, ce fut dès le berceau et sous les traits de la divine pauvreté, compagne aimée du patriarche séraphique, que l’éternelle Sagesse voulut prévenir notre saint et se montrer à lui la première. Promis dès lors à l’Ordre des Frères Mineurs, c’était donc bien littéralement qu’au premier éveil de ses facultés, il la trouvait assise aux portes de son âme, attendant l’ouverture de ces portes qui sont, nous dit-il lui-même, l’intelligence et l’amour. La très douce âme de l’enfant, prévenue de tous les dons de nature et de grâce, ne pouvait hésiter entre les tumultueuses vanités de ce monde et l’auguste amie qui s’offrait à lui dans le calme rayonnement de sa sublime noblesse et de ses charmes divins. De ce premier instant, sans lutte aucune, elle fut sa lumière ; aussi tranquillement que le rayon de soleil entrant par une fenêtre jusque-là close, la Sagesse remplit cette demeure devenue sienne, comme l’épouse au jour des noces prend possession de la maison de son époux et y apporte toute joie, en pleine communauté de biens et surtout d’amour.
Pour sa part de contribution à la table nuptiale, elle apportait les substantielles clartés des cieux ; Bonaventure lui servait en retour les lis de la pureté, qu’elle recherche, assure-t-il, pour premier aliment. Le festin ne devait plus cesser dans cette âme ; et la lumière et les parfums s’en échappant, allaient au loin tout attirer, éclairer et nourrir. Presque encore un enfant, lorsqu’au sortir des premières années de sa vie religieuse, il fut selon l’usage envoyé aux cours de la célèbre Université de Paris, tous les cœurs furent gagnés à cet ange de la terre dans lequel il semblait, disait-on, qu’Adam n’eût point péché : parole d’admiration que n’avait pu retenir, à la vue de tant de qualités rassemblées, le grand Alexandre de Halès. Comme ces montagnes dont la cime se perd au delà des nues, dont la base envoie au loin les eaux fécondantes, Frère Alexandre, selon l’expression du Pontife suprême, semblait alors contenir en soi la source vive du paradis, d’où le fleuve de la science du salut s’échappait à flots pressés sur la terre. Bien peu de temps néanmoins allait s’écouler avant que celui qu’on nommait le Docteur irréfragable et le Docteur des docteurs, cédât la place au nouveau venu qui devait être sa plus pure gloire en l’appelant son Père et son Maître. Si jeune encore investi d’un pareil héritage, Bonaventure cependant pouvait dire de la Sagesse divine plus justement que de l’illustre Maître qui n’avait eu qu’à assister au développement prodigieux de cette âme : « C’est elle qui m’a tout appris ; elle m’a enseigné la science de Dieu et de ses ouvrages, et la justice et les vertus, et les subtilités du discours et le nœud des plus forts arguments ».
Tel est bien tout l’objet de ces Commentaires sur les quatre Livres des Sentences, qui nous ont conservé les leçons de Bonaventure en cette chaire de Paris où sa parole gracieuse, animée d’un souffle divin, tenait captives les plus nobles intelligences : inépuisable mine, que la famille franciscaine se doit à elle-même d’exploiter toujours plus comme son vrai trésor ; monument impérissable de la science de ce Docteur de vingt-sept ans, qui, distrait bientôt de l’enseignement par les soins du gouvernement d’un grand Ordre, n’en partagera pas moins toujours, à cause de cette exposition magistrale, l’honneur du principat de la Théologie sacrée avec son illustre ami Thomas d’Aquin, plus heureux et plus libre de poursuivre ses études saintes.
Mais combien déjà le jeune Maître répondait à son titre prédestiné de Docteur séraphique, en ne voyant dès ce temps dans la science qu’un moyen de l’amour, en répétant sans fin que la lumière qui illumine l’intelligence reste stérile et vaine si elle ne pénètre jusqu’au cœur, où seulement la Sagesse se repose et festoie ! Aussi, nous dit saint Antonin, toute vérité perçue par l’intellect en lui passait par les affections, devenant ainsi prière et divine louange. Son but était, dit un autre historien, d’arriver à l’incendie de l’amour, de s’embraser lui-même au divin foyer et d’enflammer ensuite les autres ; indifférent aux louanges comme à la renommée, uniquement soucieux de régler ses mœurs et sa vie, il entendait brûler d’abord et non seulement luire, être feu pour ainsi approcher de Dieu davantage étant plus conforme à celui qui est feu : toutefois, comme le feu ne va pas sans lumière, ainsi fut-il du même coup un luisant flambeau dans la maison de Dieu ; mais son titre spécial de louange, est que tout ce qu’il put rassembler de lumière il en fit l’aliment de sa flamme et de la divine charité.
On sut à quoi s’en tenir au sujet de cette direction unique de ses pensées, lorsqu’inaugurant son enseignement public, il dut prendre parti sur la question qui divisait l’École touchant la fin de la Théologie : science spéculative pour les uns, pratique au jugement des autres, selon que les uns et les autres étaient frappés davantage du caractère théorique ou moral des notions qu’elle a pour objet. Bonaventure, cherchant à unir les deux sentiments dans le principe qui était à ses yeux l’universelle et seule loi, concluait que « la Théologie est une science affective, dont la connaissance procède par contemplation spéculative, mais tend principalement à nous rendre bons ». La Sagesse de la doctrine en effet, disait-il, doit être ce que l’indique son nom, savoureuse à l’âme ; et, ajoutait-il, non sans quelque pointe de suave ironie comme en connaissent les saints, il y a différence dans l’impression produite par cette proposition : Le Christ est mort pour nous, et semblables, ou cette autre, je suppose : La diagonale et le coté d’un carré sont incommensurables entre eux.
En même temps, de quelle ineffable modestie n’étaient pas relevés dans notre saint le charme du discours et la profondeur de la science ! « Soit dit sans préjudice du sentiment d’autrui, concluait-il dans les questions obscures. Si quelqu’un pense autrement ou mieux, ainsi qu’il est possible, sur ce point comme sur tous les autres, je n’en suis point envieux ; mais s’il se rencontre quelque chose digne d’approbation dans ce petit ouvrage, qu’on en rende grâces à Dieu auteur des bonnes choses : pour le faux, le douteux ou l’obscur qui peut s’y trouver en d’autres endroits, que la bienveillance du lecteur le pardonne à l’insuffisance de l’écrivain, auquel sa conscience rend témoignage à coup sûr d’avoir désiré ne rien dire que de vrai, de clair et de reçu communément ». Dans une circonstance pourtant, l’inaltérable dévouement de Bonaventure à la Reine des vierges tempère l’expression de son humilité avec une grâce non moins remplie de force que de douceur : « Que si quelqu’un, dit-il, préfère s’exprimer autrement, pourvu que ce ne soit pas au détriment de la Vierge vénérée, je ne lutterai guère à l’encontre ; mais il faut éviter diligemment que l’honneur de Notre-Dame soit en rien diminué par personne, dût-il en coûter la tête ». Enfin, terminant le troisième Livre de cette admirable exposition des Sentences : « Mieux vaut la charité que toute science, déclare-t-il. Il suffit dans le doute de savoir ce qu’ont pensé les sages ; la dispute sert de peu. Nombreuses sont nos paroles, et les mots nous trahissent et nous manquent. Grâces immenses à celui qui parfait tout discours, à notre Seigneur Jésus-Christ dont l’aide m’a donné de parvenir à l’achèvement de cette œuvre médiocre, ayant pris en pitié ma pauvreté de science et de génie ! Je lui demande qu’il en provienne pour moi le mérite de l’obéissance et profit pour mes Frères, double but dans la pensée duquel ce travail a été entrepris ». Cependant le temps était venu où le mérite de l’obéissance allait faire place pour notre saint à un autre moins envié de lui, mais non moins profitable aux Frères. A trente-cinq ans il fut élu Ministre Général. Thomas d’Aquin, plus jeune de quelques années, montait comme un soleil puissant à l’horizon. Bonaventure, contraint d’abandonner le champ de l’enseignement scolastique, laissait à son ami le soin de le féconder plus complètement et plus longuement qu’il n’avait pu faire. L’Église ne devait donc rien perdre ; et, fortement et suavement comme toujours, l’éternelle Sagesse poursuivait en cela sa pensée : ainsi prétendait-elle obtenir que ces deux incomparables génies se complétassent ineffablement l’un par l’autre, en nous donnant, réunis, la plénitude de la vraie science qui non seulement révèle Dieu, mais conduit à lui.
Donnez au sage l’occasion, et la sagesse croîtra en lui. Bonaventure devait justifier cette parole placée par lui en tête du traité des six ailes du Séraphin, où il expose les qualités requises dans l’homme appelé à porter la charge des âmes. L’espace nous manque, on le comprendra, pour suivre le détail infini et parfois les difficultés de ce gouvernement immense, que les missions franciscaines si répandues étendaient pour ainsi dire à l’Église entière. Le traité même que nous venons de citer, fruit de son expérience, et que le Père Claude Aquaviva tenait en si haute estime qu’il en avait fait comme un guide obligé des supérieurs de la Compagnie de Jésus, dit assez ce que fut notre saint dans cette dernière partie de son existence.
Son âme était arrivée à ce point qui n’est autre que le sommet de la vie spirituelle, où le plus vertigineux tourbillon du dehors ne trouble en rien le repos du dedans ; où l’union divine s’affirme dans la mystérieuse fécondité qui en résulte pour les saints, et qui se manifeste à la face du monde, quand il plaît à Dieu, par des œuvres parfaites dont la multiplicité reste inexplicable pour les profanes. Si nous voulons comprendre Bonaventure à cette heure de sa vie, méditons ce portrait tracé par lui-même : Les Séraphins influent sur ceux qui sont au-dessous d’eux pour les amener vers les hauteurs ; ainsi l’amour de l’homme spirituel se porte au prochain et à Dieu, à Dieu pour s’y reposer lui-même, au prochain pour l’y ramener avec lui. Non seulement donc ils embrasent ; ils donnent aussi la forme du parfait amour, chassant toutes ténèbres, montrant la manière de s’élever progressivement et d’aller à Dieu par les sommets.
Tel est le secret de la composition de toute cette série d’admirables opuscules où, n’ayant pour livre que son crucifix, comme il l’avouait à saint Thomas, sans plan préconçu, mais prenant occasion des demandes ou du besoin des frères et des sœurs de sa grande famille, d’autres fois ne voulant qu’épancher son âme, Bonaventure se trouve avoir traité tout ensemble et des premiers éléments de l’ascèse et des sujets les plus élevés de la vie mystique, avec une plénitude, une sûreté, une clarté, une force divine de persuasion, qui font dire au Souverain Pontife Sixte IV que l’Esprit-Saint lui-même semble parler en lui. Écrit au sommet de l’Alverne, et comme sous l’influence plus immédiate des Séraphins du ciel, l’Itinéraire de l’âme à Dieu ravissait à tel point le chancelier Gerson, qu’il déclarait « cet opuscule, ou plutôt, disait-il, cette œuvre immense, au-dessus de la louange d’une bouche mortelle » ; il eût voulu qu’en le joignant au Breviloquium, abrégé merveilleux de la science sacrée, on l’imposât comme manuel indispensable aux théologiens. C’est qu’en effet, dit pour l’Ordre bénédictin le grand Abbé Trithème, par ses paroles de feu l’auteur de tous ces profonds et dévots opuscules n’embrase pas moins la volonté du lecteur qu’il n’éclaire son intelligence. Pour qui considère l’esprit de l’amour divin et de la dévotion chrétienne qui s’exprime en lui, il surpasse sans peine tous les docteurs de son temps quant à l’utilité de ses ouvrages. Beaucoup exposent la doctrine, beaucoup prêchent la dévotion, peu dans leurs livres enseignent les deux ; Bonaventure surpasse et ce grand et ce petit nombre, parce que chez lui la science forme à la dévotion, et la dévotion à la science. Si donc vous voulez être et savant et dévot, pratiquez ses œuvres.
Mais, mieux que personne, Bonaventure nous révélera dans quelles dispositions il convient de le lire pour le faire avec fruit. En tête de son Incendium amoris, où il enseigne le triple chemin qui conduit par la purification, l’illumination et l’union à la véritable sagesse : « J’offre, dit-il, ce livre, non aux philosophes, non aux sages du monde, non aux grands théologiens embarrassés de questions infinies, mais aux simples, aux ignorants qui s’efforcent plus d’aimer Dieu que de beaucoup savoir. Ce n’est point en discutant, mais en agissant qu’on apprend à aimer. Pour ces hommes pleins de questions, supérieurs en toute science, mais inférieurs dans l’amour du Christ, j’estime qu’ils ne sauraient comprendre le contenu de ce livre ; à moins que laissant de côté la vainc ostentation du savoir, ils ne s’appliquent, dans un très profond renoncement, dans la prière et la méditation, à faire jaillir en eux l’étincelle divine qui, échauffant leur cœur et dissipant toute obscurité, les guidera par delà les choses du temps jusqu’au trône de la paix. Car par cela même pourtant qu’ils savent plus, ils sont plus aptes, ou ils le seraient, à aimer, s’ils se méprisaient véritablement eux-mêmes et avaient joie d’être méprisés par autrui ».
Si longues que soient déjà ces pages, nous ne résistons pas au désir de citer les dernières paroles qu’on nous ait conservées de Bonaventure. De même que l’Ange de l’École allait bientôt, à Fosse-Neuve, terminer ses œuvres et sa vie par l’explication du divin Cantique, le Séraphin son émule et son frère exhalait avec ces mots de l’épithalame sacré la dernière note de ses chants : « Le roi Salomon s’est fait un trône en bois du Liban ; les colonnes en sont d’argent, le siège en est d’or, les degrés tout de pourpre. Le siège d’or, ajoutait notre saint, est la sagesse contemplative : elle n’appartient qu’à quiconque possède aussi les colonnes d’argent, à savoir les vertus affermissant l’âme ; les degrés de pourpre sont la charité par où l’on monte vers les hauteurs et l’on descend dans les vallées ».
Conclusion digne de Bonaventure ; fin d’un ouvrage sublime et pourtant inachevé, que déjà il n’avait pu rédiger lui-même ! « Hélas ! hélas ! hélas ! s’écrie plein de larmes le pieux disciple à qui nous devons ce dernier trésor, une dignité plus haute, et bientôt le départ de cette vie de notre seigneur et Maître ont arrêté la continuation de cette œuvre ». Et nous révélant d’une façon touchante les précautions prises par les fils pour ne rien laisser perdre des conférences que faisait le père : « Ce que je donne ici, déclare-t-il, est ce que j’ai pu d’une plume rapide dérober tandis qu’il parlait. Deux autres avec moi pendant ce temps recueillaient des notes, mais leurs cahiers sont restés difficilement lisibles pour autrui ; au lieu que quelques-uns des auditeurs ont pu relire mon exemplaire, et que le Maître lui-même et beaucoup d’autres en ont fait usage, ce dont m’est due reconnaissance. Et maintenant, après bien des jours, la permission et le temps m’en étant accordés, j’ai revu ces notes, ayant toujours dans l’oreille et devant les yeux la voix et les gestes du Maître ; je les ai mises en ordre, sans rien ajouter toutefois qu’il n’eût dit, sauf l’indication de quelques autorités ».
La dignité rappelée par le fidèle secrétaire est celle de cardinal évoque d’Albano, que Grégoire X, élu pour succéder à Clément IV après trois ans qu’avait duré le veuvage de l’Église, imposa en vertu de l’obéissance à notre Saint dont le crédit près du sacré Collège avait obtenu cette élection. Chargé de préparer les travaux du concile indiqué à Lyon pour le printemps de l’année 1274, il eut la joie d’assister à la réunion des deux Églises latine et grecque que plus que personne il avait procurée. Mais Dieu voulut lui épargner l’amertume de constater combien peu devait durer un rapprochement qui eût été le salut de cet Orient qu’il aimait, et où le nom de Bonaventure, transformé en celui d’Eutychius, gardait encore son ascendant, deux siècles plus tard, au temps du concile de Florence. Le 15 juillet de cette année 1274, en plein concile et sous la présidence du Pontife suprême, eurent lieu les plus solennelles funérailles que la terre eût jamais contemplées : J’ai grande douleur à ton sujet, mon frère Jonathas, s’écriait, devant l’Occident et l’Orient rassemblés dans une commune lamentation, le cardinal Pierre de Tarentaise, de l’Ordre de saint Dominique. Le séraphin avait rejeté son manteau de chair, et déployant ses ailes, après cinquante-trois ans donnés au monde, il rejoignait Thomas d’Aquin qui venait à peine de le précéder dans les cieux.
Vous êtes entré dans la joie de votre Seigneur, ô Bonaventure ; quelles ne doivent pas être maintenant vos délices puisque, selon la règle que vous avez rappelée, « autant quelqu’un aime Dieu ici-bas, autant là-haut il se réjouit en lui ! » Si le grand saint Anselme, auquel vous empruntiez cette parole, ajoutait que l’amour se mesure à la connaissance, ô vous qui fûtes l’un des princes de la science sacrée en même temps que le Docteur de l’amour, montrez-nous qu’en effet toute lumière, dans l’ordre de grâce et dans celui de nature, n’a pour but que d’amener à aimer. En toute chose se cache Dieu ; et toutes les sciences ont son Christ pour centre ; et Je fruit de chacune est d’édifier la foi, d’honorer Dieu, de régler les mœurs, de conduire à l’union divine par la charité sans laquelle toute notion reste vaine. Car, disiez-vous, toutes ces sciences ont leurs règles certaines et infaillibles, qui descendent comme autant de rayons de la loi éternelle en notre âme ; et notre âme, entourée, pénétrée de tant de splendeurs, est par elle-même amenée, si elle n’est aveugle, à contempler cette lumière éternelle. Irradiation merveilleuse des montagnes de la patrie jusqu’aux plus lointaines vallées de l’exil ! Noblesse véritable du monde aux yeux de François votre séraphique père, et qui lui faisait appeler du nom de frères et de sœurs, comme vous le racontez, les moindres créatures; dans toute beauté il découvrait la Beauté suprême, et aux traces laissées dans la création par son auteur il poursuivait partout le Bien-Aimé, se faisant de toute chose un échelon pour monter jusqu’à lui.
Ouvre donc toi aussi les yeux, ô mon âme ! Prête l’oreille, délie tes lèvres, dispose ton cœur, pour qu’en toute créature tu voies ton Dieu, tu l’entendes, tu le loues, tu l’aimes et l’honores, de peur que tout entier l’univers ne se lève contre toi pour ne t’être point réjouie dans les œuvres de ses mains. Du monde ensuite qui est au-dessous de toi, qui n’a de Dieu que des vestiges et sa présence en tant qu’il est partout, passe en toi-même, son image de nature réformée dans le Christ-Époux ; puis de l’image monte à la vérité du premier principe dans l’unité de l’essence et la trinité des personnes, pour arriver au repos de la nuit sacrée où s’oublient, dans l’amour absorbant tout, le vestige et l’image. Mais tout d’abord sache bien que le miroir de ce monde extérieur te servira de peu, si le miroir intérieur de l’âme n’est purifié et brillant, si le désir ne s’aide en toi de la prière et de la contemplation pour aviver l’amour. Sache que ne suffisent point ici la lecture sans l’onction, la spéculation sans la dévotion, le travail sans la piété, la science sans la charité, l’intelligence sans l’humilité, l’étude sans la grâce ; et lorsqu’enfin t’élevant graduellement par l’oraison, la sainteté de la vie, les spectacles de la vérité, tu seras parvenue à la montagne où se révèle le Dieu des dieux : avertie par l’impuissance de ta vue d’ici-bas à porter des splendeurs dont la trop faible création n’a pu te révéler nulle trace, laisse assoupie ton intelligence aveuglée, passe par delà dans le Christ qui est la porte et la voie, interroge non plus le Maître mais l’Époux, non l’homme mais Dieu, non la lumière mais le feu totalement consumant. Passé de ce monde avec le Christ au Père qui te sera montré, dis alors comme Philippe : Il nous suffit .
Docteur séraphique, conduisez-nous par cette montée sublime dont chaque ligne de vos œuvres nous manifeste les secrets, les labeurs, les beautés, les périls. Dans la poursuite de cette divine Sagesse que, même en ses reflets les plus lointains, personne n’aperçoit sans extase, préservez-nous de la tromperie qui nous ferait prendre pour le but la satisfaction trouvée dans les rayons épars descendus vers nous pour nous ramener des confins du néant jusqu’à elle. Car ces rayons qui par eux-mêmes procèdent de l’éternelle beauté, séparés du foyer, détournés de leur fin, ne seraient plus qu’illusion, déception, occasion de vaine science ou de faux plaisirs. Plus élevée même est la science, plus elle se rapproche de Dieu en tant qu’objet de théorie spéculative, plus en un sens l’égarement reste à craindre ; si elle distrait l’homme dans ses ascensions vers la Sagesse possédée et goûtée pour elle seule, si elle l’arrête à ses propres charmes, vous ne craignez pas de la comparer à la vile séductrice qui supplanterait dans les affections d’un fils de roi la très noble fiancée qui l’attend. Et certes un tel affront, qu’il provienne de la servante ou de la dame d’honneur, en est-il moins sanglant pour une auguste souveraine ? C’est pourquoi vous déclarez que « dangereux est le passage de la science à la Sagesse, si l’on ne place au milieu la sainteté ». Aidez-nous à franchir le périlleux défilé ; faites que toute science ne soit jamais pour nous qu’un moyen de la sainteté pour parvenir à plus d’amour.
Telle est bien toujours votre pensée dans la lumière de Dieu, ô Bonaventure. S’il en était besoin, nous en aurions comme preuve vos séraphiques prédilections plus d’une fois manifestées dans nos temps pour les milieux où, en dépit de la fièvre qui précipite à l’action toutes les forces vives de ce siècle, la divine contemplation reste appréciée comme la meilleure part, comme le premier but et l’unique fin de toute connaissance. Daignez continuer à vos dévots et obligés clients une protection qu’ils estiment à son prix. Défendez comme autrefois, dans ses prérogatives et sa vie, tout l’Ordre religieux plus que jamais battu en brèche de nos jours. Que la famille franciscaine vous doive encore de croître en sainteté et en nombre ; bénissez les travaux entrepris dans son sein, aux applaudissements du monde, pour illustrer comme elles le méritent votre histoire et vos œuvres. Une troisième fois, et pour jamais s’il se peut enfin, ramenez l’Orient à l’unité et à la vie. Que toute l’Église s’échauffe à vos rayons ; que le feu divin si puissamment alimenté par vous embrase de nouveau la terre.
Saint Jean Gualbert abbé mémoire des Saints Nabor et Félix Martyrs
Collecte
Que l’intercession du bienheureux Abbé Jean, nous recommande, s’il vous plaît, auprès de vous, Seigneur, afin que nous obtenions, par son patronage, ce que nous ne pouvons attendre de nos mérites.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. Jean Gualbert, né à Florence de parents nobles, obéissait à son père en suivant la carrière militaire, lorsque Hugues, son unique frère, fut tué par un de ses parents. Le vendredi saint, Jean, tout armé et escorté de soldats, rencontra le meurtrier, seul et sans armes, dans un lieu où ni l’un ni l’autre ne pouvaient s’éviter ; il lui fit grâce de la vie par respect pour la sainte croix, que l’homicide suppliant représentait en étendant les bras au moment où il allait subir la mort. Après avoir traité son ennemi en frère, Jean entra pour prier dans l’église voisine de San-Miniato, et pendant qu’il adorait l’image du Christ en croix, il la vit incliner la tête vers lui. Troublé par ce fait surnaturel, il quitta malgré son père, la carrière des armes, coupa sa chevelure de ses propres mains et revêtit l’habit monastique. Il se distingua bientôt en piété et en vertus religieuses, au point de servir à beaucoup d’autres d’exemple et de règle de perfection ; aussi l’Abbé du Monastère étant mort, fut-il choisi à l’unanimité comme supérieur. Mais aimant mieux obéir que commander, et réservé par la volonté divine pour de plus grandes choses, le serviteur de Dieu alla trouver Romuald, qui vivait au désert de Camaldoli, et apprit de lui une prédiction venue du ciel relative à son institut : c’est alors qu’il fonda son ordre, sous la règle de saint Benoît, dans la vallée de Vallombreuse.
Cinquième leçon. Dans la suite, sa renommée de sainteté lui amena beaucoup de disciples. Il s’appliqua soigneusement et de concert avec ceux qui s’étaient associés à lui, à extirper les faux principes de l’hérésie et de la simonie ainsi qu’à propager la foi apostolique ; c’est pourquoi lui et les siens rencontrèrent des difficultés sans nombre. Pour le perdre, lui et ses disciples, ses adversaires envahirent soudain pendant la nuit le monastère de Saint-Salvien, incendièrent l’église, démolirent les bâtiments et blessèrent mortellement tous les moines, mais l’homme de Dieu rendit ceux-ci à la santé sur-le-champ, par un seul signe de croix. Il arriva aussi qu’un de ses religieux, du nom de Pierre, passa miraculeusement sans en éprouver aucune atteinte, au milieu d’un feu très étendu et très ardent ; Jean obtint ainsi pour lui-même et pour ses frères la tranquillité tant souhaitée. Il parvint en conséquence à bannir de l’Étrurie le fléau de la simonie et à ramener la foi à sa première intégrité dans toute l’Italie.
Sixième leçon. Il jeta les premiers fondements de nombreux monastères, et affermit par de saintes lois ces mêmes fondations et d’autres, dont il avait restauré les édifices et la régulière observance. Pour nourrir les pauvres, il vendit le mobilier sacré ; pour châtier les méchants, il trouva les éléments dociles ; pour réprimer les démons, la croix lui servit de glaive. Accablé par les abstinences, les veilles, les jeûnes, les prières, les mortifications de la chair et la vieillesse, Jean répétait souvent au cours de sa maladie ces paroles de David : « Mon âme a eu soif du Dieu fort et vivant : quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu ? » Sur le point de mourir, il convoqua ses disciples, les exhorta à l’union fraternelle, et fit écrire sur un billet, avec lequel il voulut qu’on l’ensevelît, les paroles suivantes : « Moi, Jean, je crois et je professe la foi que les saints Apôtres ont prêchée et que les saints Pères ont confirmée en quatre conciles. » Enfin, après avoir été honoré pendant trois jours de la présence des Anges, il s’en alla vers le Seigneur, âgé de soixante-dix-huit ans, l’an du salut mil soixante-treize, le quatre des ides de juillet. C’était à Passignano, où il est honoré avec la plus grande vénération. De nombreux miracles l’ayant illustré, Célestin III l’a mis au nombre des Saints.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Jérôme, Prêtre. Liber I Comm. in cap. 5 Matth.
Septième leçon. « Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent ». Bien des personnes, mesurant les divins préceptes à leur lâcheté et non au courage des saints, croient impossible ce qui est ordonné ici, et disent que c’est assez pour nos forces de ne point haïr nos ennemis, et que le commandement de les aimer dépasse ce dont la nature humaine est capable. Il faut donc bien savoir que le Christ n’ordonne pas des choses impossibles, mais des choses parfaites. C’est ce qu’ont pratiqué David envers Saül et Absalom, le Martyr Étienne priant pour ceux qui le lapidaient, Paul souhaitant d’être anathème pour ses persécuteurs. C’est ce que Jésus lui-même a enseigné et pratiqué, disant : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».
Huitième leçon. En ce qui concerne les autres bonnes œuvres, on peut alléguer parfois un obstacle quelconque. Mais quand il s’agit de la charité qu’il faut avoir, personne ne peut s’excuser. Quelqu’un me dira peut-être : il m’est impossible de jeûner ; est-ce qu’il pourra dire : il m’est impossible d’aimer ? Quelqu’un dira peut-être : il m’est impossible de garder la virginité ; je ne puis vendre tous mes biens pour en donner le prix aux pauvres ; est-ce qu’il pourra dire : il m’est impossible d’aimer mes ennemis ?
Neuvième leçon. Car, en il ceci, les pieds ne se fatiguent point à courir, ni les oreilles à écouter, ni les mains à force de travailler, de sorte qu’il ne faut point chercher à nous en exempter au moyen d’une excuse. On ne nous dit pas : Allez en Orient et cherchez-y la charité ; rendez-vous par mer en Occident et vous y trouverez la dilection. Elle est au fond de notre cœur, où le Prophète nous invite à rentrer, quand il dit : « Prévaricateurs, rentrez dans votre cœur ». Car ce n’est point dans les pays éloignés que se trouve ce qui est exigé de nous.
Depuis le jour où Simon le Mage se fit baptiser à Samarie, jamais l’enfer ne s’était vu si près d’être maître dans l’Église qu’au temps où nous ramène à l’occasion de la fête présente le Cycle sacré. Repoussé par Pierre avec malédiction, Simon, s’adressant aux princes, leur avait dit comme autrefois aux Apôtres : « Donnez-moi pour argent ce pouvoir qu’à quiconque j’imposerai les mains, celui-là ait le Saint-Esprit ». Et les princes, heureux à la fois de supplanter Pierre et d’augmenter leurs trésors, s’étaient arrogé le droit d’investir les élus de leur choix du gouvernement des Églises ; et les évêques à leur tour avaient vendu au plus offrant les divers ordres de la sainte hiérarchie ; et s’introduisant à la suite de la concupiscence des yeux, la concupiscence de la chair avait rempli le sanctuaire d’opprobres sans nom.
Le dixième siècle avait assisté à l’humiliation même du pontificat souverain ; le onzième, au tiers de son cours, voyait le débordement du fleuve maudit changer en marais les derniers pâturages encore saufs des brebis du Seigneur. L’œuvre du salut s’élaborait à l’ombre du cloître ; mais l’éloquence de Pierre Damien n’avait point jusque-là franchi le désert, et la rencontre d’Hugues de Cluny, de Léon IX et d’Hildebrand devait se faire attendre plus encore. Or voici que dans le silence de mort qui planait sur la chrétienté, un cri d’alarme a retenti soudain, secouant la léthargie des peuples : cri d’un moine, vaillant homme d’armes jadis, vers qui s’est penchée la tête du Christ en croix pour reconnaître l’héroïsme avec lequel un jour il sut épargner un ennemi. Chassé par le flot montant de la simonie qui vient d’atteindre son monastère de San-Miniato, Jean Gualbert est entré dans Florence, et trouvant là encore le bâton pastoral aux mains d’un mercenaire, il a senti le zèle de la maison de Dieu dévorer son cœur ; en pleine place publique, il a dénoncé l’ignominie de l’évêque et de son propre abbé, voulant ainsi du moins délivrer son âme.
A la vue de ce moine qui, dans son isolement, se dressait ainsi contre la honte universelle, il y eut un moment de stupeur au sein de la foule assemblée. Bientôt les multiples complicités qui trouvaient leur compte au présent état de choses regimbèrent sous l’attaque, et se retournèrent furieuses contre le censeur importun qui se permettait de troubler la bonne foi des simples. Jean n’échappa qu’à grand-peine à la mort ; mais, dès ce jour, sa vocation spéciale était fixée : les justes qui n’avaient point cessé d’espérer, saluèrent en lui le vengeur d’Israël ; leur attente ne devait pas être confondue.
Comme toujours cependant pour les œuvres authentiquement marquées du sceau divin, l’Esprit-Saint devra mettre un long temps à former l’élu de sa droite. L’athlète a jeté le gant aux puissances de ce monde ; la guerre sainte est ouverte : ne semble-t-il pas que dès lors il faille avant tout donner suite à la déclaration des hostilités, tenir campagne sans trêve ni repos jusqu’à pleine défaite de l’ennemi ? Et néanmoins le soldat des combats du Seigneur, allant au plus pressé, se retirera dans la solitude pour y améliorer sa vie, selon l’expression si fortement chrétienne de la charte même qui fonda Vallombreuse. Les tenants du désordre, un instant effrayés de la soudaineté de l’attaque et voyant sitôt disparaître l’agresseur, se riront de ce qui ne sera plus à leurs yeux qu’une fausse entrée dans l’arène ; quoi qu’il en coûte au brillant cavalier d’autrefois, il attendra humble et soumis, pour reprendre l’assaut, ce que le Psalmiste appelle le temps du bon plaisir de Dieu.
Peu à peu, de toutes les âmes que révolte la pourriture de cet ordre social en décomposition qu’il a démasqué, se recrute autour de lui l’armée de la prière et de la pénitence. Des gorges des Apennins elle étend ses positions dans la Toscane entière, en attendant qu’elle couvre l’Italie et passe les monts. Septime à sept milles de Florence, Saint-Sauve aux portes de la ville, forment les postes avancés où, en 1063, reprend l’effort de la guerre sainte. Un autre simoniaque, Pierre de Pavie, vient d’occuper par droit d’achat le siège des pontifes. Jean et ses moines ont résolu de plutôt mourir que de porter en silence l’affront nouveau fait à l’Église de Dieu. Mais le temps n’est plus où la violence et les huées d’une foule séduite accueillaient seules la protestation courageuse du moine fugitif de San-Miniato. Le fondateur de Vallombreuse est devenu, par le crédit que donnent les miracles et la sainteté, l’oracle des peuples. A sa voix retentissant de nouveau dans Florence, une telle émotion s’empare du troupeau, que l’indigne pasteur, sentant qu’il n’a plus à dissimuler, rejette au loin sa peau de brebis et montre en lui le voleur qui n’est venu que pour voler, pour égorger et pour perdre. Une troupe armée à ses ordres fond sur Saint-Sauve ; elle met le feu au monastère, et se jette sur les moines qui, surpris au milieu de l’Office de la nuit, tombent sous le glaive, sans interrompre la psalmodie jusqu’au coup qui les frappe. De Vallombreuse, à la nouvelle du martyre ennoblissant ses fils, Jean Gualbert entonne un chant de triomphe. Florence, saisie d’horreur, rejette la communion de l’évêque assassin, Pourtant quatre années encore séparaient ce peuple de la délivrance, et les grandes douleurs pour Jean n’étaient pas commencées.
L’illustre ennemi de tous les désordres de son temps, saint Pierre Damien, venait d’arriver de la Ville éternelle. Investi de l’autorité du Pontife suprême, on était assuré d’avance qu’il ne pactiserait point avec la simonie, et l’on pouvait croire qu’il ramènerait la paix dans cette Église désolée. Ce fut le contraire qui eut lieu. Les plus grands saints peuvent se tromper, et, dans leurs erreurs, devenir les uns pour les autres un sujet d’épreuve d’autant plus acerbe que leur volonté, moins sujette aux changements capricieux des autres hommes, reste plus ferme dans la voie qu’ils se sont une fois tracée en vue des intérêts de Dieu et de son Église. Peut-être le grand évêque d’Ostie ne se rendit pas assez compte de la situation toute d’exception que faisaient aux victimes de Pierre de Pavie sa simonie notoire, et la violence avec laquelle il massacrait lui-même sans autre forme de procès les contradicteurs. Partant de l’incontestable principe que ce n’est point aux inférieurs à déposer leurs chefs, le légat réprouva la conduite de ceux qui s’étaient séparés de l’évêque ; et, arguant de certaines paroles extrêmes échappées à quelques-uns dans une indignation trop peu contenue, il retourna sur ceux qu’il appelait « ses confrères les moines » l’accusation d’hérésie portée par eux contre le prélat simoniaque.
L’accès du Siège apostolique restait ouvert aux accusés ; ils y portèrent intrépidement leur cause. Cette fois du moins, on ne pouvait soulever d’argument d’exception contre la canonicité de leur procédure. Mais là, dit l’historien, beaucoup craignant pour eux-mêmes se mirent à s’élever contre eux ; et lorsque presque tous, exhalant leur fureur, jugeaient dignes de mort ces moines dont la témérité osait faire la guerre aux prélats de l’Église, alors derechef, en plein concile romain, Pierre Damien prenant la parole alla jusqu’à dire au Pontife suprême : « Seigneur et Père saint, ce sont là les sauterelles qui dévorent la verdure de la sainte Église ; que le vent du midi se lève et les emporte à la mer Rouge ! » Mais le saint et très glorieux Pape Alexandre II, répondant avec douceur à ces excès de langage, prenait les moines en sa défense et rendait hommage à la droiture de leurs intentions. Cependant il n’osa donner suite à leur demande dépasser outre, parce que la plus grande partie des évêques favorisait Pierre de Pavie, et que seul l’archidiacre Hildebrand soutenait en tout l’abbé de Vallombreuse.
L’heure néanmoins allait venir où Dieu même prononcerait ce jugement qu’on ne pouvait obtenir de la terre. Assaillis de menaces, traités comme des agneaux au milieu des loups, Jean Gualbert et ses fils criaient au ciel avec le Psalmiste : « Levez-vous, Seigneur, aidez-nous ; levez-vous, pourquoi dormez-vous, Seigneur ? Levez-vous, ô Dieu : jugez votre cause ». A Florence, les sévices continuaient. Saint-Sauveur de Septime était devenu le refuge des clercs que la persécution bannissait de la ville ; le fondateur de Vallombreuse, qui résidait alors en ce lieu, multipliait pour eux les ressources de sa charité. Mais la situation devint telle enfin, qu’un jour du Carême de l’année 1067, le reste du clergé et la ville entière, laissant le simoniaque à la solitude de son palais désert, accourut à Septime. Ni la longueur du chemin détrempé par les pluies, ni la rigueur du jeûne observé par tous, dit la relation adressée dans les jours mêmes au Pontife souverain par le peuple et le clergé de Florence, ne purent arrêter les matrones les plus délicates, les femmes prêtes d’être mères ou les enfants. L’Esprit-Saint planait visiblement sur cette foule ; elle demandait le jugement de Dieu. Jean Gualbert, sous l’impulsion du même Esprit divin, permit l’épreuve ; et en témoignage de la vérité de l’accusation portée par lui contre l’évêque de Florence, Pierre, un de ses moines, nommé depuis Pierre Ignée, traversa lentement sous les yeux de la multitude un brasier immense qui ne lui fit aucun mal. Le ciel avait parlé ; l’évêque fut déposé par Rome, et termina ses jours, heureux pénitent, dans ce même monastère de Septime.
En 1073, année de l’élévation d’Hildebrand son ami au Siège apostolique, Jean s’en allait à Dieu. Son action contre la simonie s’était étendue bien au delà de la Toscane. La république Florentine ordonna de chômer le jour de sa fête ; et l’on grava sur la pierre qui protégeait ses reliques sacrées : A JEAN GUALBERT, CITOYEN DE FLORENCE, LIBÉRATEUR DE L’ITALIE.
Vous avez été un vrai disciple de la loi nouvelle, ô vous qui sûtes épargner un ennemi en considération de la Croix sainte. Apprenez-nous à conformer comme vous nos actes aux leçons que nous donne l’instrument du salut ; et il deviendra pour nous, comme il le fut pour vous, une arme toujours victorieuse contre l’enfer. Pourrions-nous, à sa vue, refuser d’oublier une injure venant de nos frères, quand c’est un Dieu qui, non content d’oublier nos offenses autrement criminelles à sa souveraine Majesté, se dévoue sur ce bois pour les expier lui-même ? Si généreux qu’il puisse être jamais, le pardon de la créature n’est qu’une ombre lointaine de celui que nous octroie chaque jour le Père qui est aux deux. A bon droit pourtant l’Évangile que l’Église chante à votre honneur nous montre, dans l’amour des ennemis, le caractère de ressemblance qui nous rapproche le plus de la perfection de ce Père céleste, et le signe même de la filiation divine en nos âmes.
Vous l’avez eu, ô Jean, ce caractère de ressemblance auguste ; Celui qui en vertu de sa génération éternelle est le propre Fils de Dieu par nature, a reconnu en vous ce cachet d’une incomparable noblesse qui vous faisait son frère. En inclinant vers vous sa tête sacrée, il saluait la race divine qui venait de se déclarer dans ce fils de la terre et allait éclipser mille fois l’illustration que vous teniez des aïeux d’ici-bas. Quel germe puissant l’Esprit-Saint alors déposait en vous ; et combien Dieu parfois récompense la générosité d’un seul acte ! Votre sainteté, la part glorieuse qui fut la vôtre dans la victoire de l’Église, et cette fécondité qui vous donne de revivre jusqu’à nos jours dans l’Ordre illustre qui plonge en vous ses racines : toutes ces grâces de choix pour votre âme et tant d’autres âmes, ont dépendu de l’accueil que vous alliez faire au malheureux que sa fatalité ou la justice du ciel, auraient dit vos contemporains, jetait sur vos pas. Il était digne de mort ; et dans ces temps où chacun plus ou moins se taisait justice lui-même, votre bonne renommée n’aurait point souffert, elle n’eût fait que grandir, en lui infligeant le châtiment qu’il avait mérité. Mais si l’estime de vos contemporains vous restait acquise, la seule gloire qui compte devant Dieu, la seule qui dure devant les hommes eux-mêmes, n’eût point été votre partage. Qui maintenant vous connaîtrait ? qui surtout prononcerait votre nom avec l’admiration et la reconnaissance qu’il excite aujourd’hui parmi les enfants de l’Église ?
Le Fils de Dieu, voyant vos dispositions conformes aux sentiments de son cœur sacré, a versé dans le vôtre son amour jaloux pour la cité sainte au rachat de laquelle il a voué tout son sang. O zélateur de la beauté de l’Épouse, veillez sur elle toujours ; éloignez d’elle les mercenaires qui prétendraient tenir de l’homme le droit de représenter l’Époux à la tête des Églises. Que l’odieuse vénalité de vos temps ne se transforme point dans les nôtres en compromissions d’aucune sorte à l’égard des pouvoirs de la terre. La simonie la plus dangereuse n’est point celle qui s’escompte à prix d’or ; il est des obséquiosités, des hommages, des avances, des engagements implicites, qui ne tombent pas moins sous l’anathème des saints canons que les transactions pécuniaires : et qu’importerait, de fait, l’objet ou la forme adoucie du contrat simoniaque, si la complicité achetée du pastorat laissait les princes charger l’Église à nouveau des chaînes que vous avez tant contribué à briser ? Ne permettez pas, ô Jean Gualbert, un tel malheur qui serait l’annonce de désastres terribles. Que la Mère commune continue de sentir l’appui de votre bras puissant. Sauvez une seconde fois en dépit d’elle-même votre patrie de la terre. Protégez, dans nos temps malheureux, le saint Ordre dont vous êtes la gloire et le père ; que sa vitalité résiste aux confiscations, aux violences de cette même Italie qui vous proclama autrefois son libérateur. Obtenez aux chrétiens de toute condition Je courage nécessaire pour soutenir la lutte qui s’offre à tout homme ici-bas.
Super Tit., cap. 3
Caput 3
Lectio 1
Super Tit., cap. 3 l. 1 Supra apostolus posuit particulares admonitiones pertinentes ad singulos status, hic ponit generales ad omnes. Et primo ponit ipsas; secundo rationem ipsarum, ibi eramus; tertio inducit Titum ad utrorumque praedicationem, ibi et de his volo te. Circa primum duo facit, quia primo monet omnes qualiter se habeant ad superiores; secundo quomodo ad aequales, ibi neminem blasphemare. Item prima in duas, quia primo ostendit quod superioribus debent subditi reverentiam subiectionis; secundo obedientiam iussionis, ibi dicto obedire. Dicit ergo: dixi de quo moneas praedictos, sed admone illos, id est, omnes, principibus, id est, maioribus, scilicet regibus et huiusmodi, et potestatibus, id est, aliis officialibus, subditos esse. I P. II, 13: subiecti estote omni humanae creaturae propter Deum, sive regi tamquam praecellenti, sive ducibus tamquam ab eo Missis. Rm. XIII, 1: omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit. Et haec monitio necessaria est, primo ad tollendum errorem circa Iudaeos, qui dicunt non esse obediendum mandatis hominum; secundo ut nullam inquietudinem facerent in Ecclesia; tertio quia tenentur ad obedientiam iussionis. He. ult.: obedite praepositis vestris, et subiacete eis, et cetera. Et dixit dicto obedire, id est, ad solum verbum praesidis. I R. XV, 22: melior est enim obedientia, quam victimae. II Th. III, 14: si quis non obedierit verbo nostro, per epistolam, hunc notate. Non solum autem est necessaria promptitudo, sed discretio. Unde dicit ad omne opus bonum, alioquin non esset obediendum; tunc enim magis Deo obediendum est, quo maior est. Ac. IV, 19: si iustum est in conspectu Dei, vos potius audire, quam Deum, iudicate. Unde milites non tenentur obedire in bello iniusto. Deinde cum dicit neminem, ostendit qualiter se habeant erga aequales. Et primo quoad vitationem mali; secundo quoad operationem boni, ibi sed modestos. Monet autem eos specialiter de verbis, quia in primitiva Ecclesia pauci peccabant factis. Verbis autem aliquis peccat, primo contra personam alterius, si ei improperia inferat. Unde dicit neminem blasphemare. Sed contra: quia blasphemia est relatio criminis in Deum, non ergo est blasphemia in proximum. Respondeo. Inquantum dilectio proximi refertur in dilectionem Dei, et honor proximi in honorem Dei, sic eius improperium est in Deum. Sumitur ergo hic blasphemare, pro qualibet maledictione occulta vel manifesta. II P. II, 10: sectas non metuunt introducere blasphemantes. Secundo quis peccat contra proximum propter res exteriores. Et ideo dicit non litigiosos esse. Ubi est sciendum, quod tria sunt genera hominum: quidam eorum sunt virtuosi, et duo vitiosi. Quidam enim omnibus verbis auditis in nullo contristantur, et hi sunt adulatores. Et quidam omni verbo resistunt, et hi litigiosi sunt. Contra hos loquitur hic. Ideo dicitur II Tm. II, 24: servum autem Domini non oportet litigare, sed mansuetum esse ad omnes. Pr. XX, 3: honor est homini, qui se separat a contentionibus. Sed medium tenens, ut quandoque delectetur verbis, quandoque contristetur, est virtuosus. II Cor. II: si contristavi vos epistola, non me poenitet, et cetera. Deinde cum dicit sed modestos, ostendit quomodo se habeant in operatione boni. Et primo in exterioribus actibus, dicens sed modestos. Est autem modestia virtus, per quam aliquis in omnibus exterioribus modum tenet, ut non offendat cuiusquam aspectum. Ph. IV, 5: modestia vestra nota sit omnibus hominibus. Pr. XXII, 4: finis modestiae, timor Domini, divitiae, gloria, et vita, et cetera. Quanto autem quis est impetuosior in interioribus affectibus, tanto refraenatur difficilius etiam in exterioribus. Talis autem est inter omnes affectus ira. Et ideo contra hoc ponit mansuetudinem, quae moderatur passiones irae. Unde dicit omnem mansuetudinem ostendentes ad omnes homines. Mt. XI, 29: discite a me, quia mitis sum et humilis corde. Jc. I, 21: in mansuetudine suscipite insitum verbum, quod potest salvare animas vestras. Deinde cum dicit eramus enim et nos, etc., assignat rationem praedictorum, et maxime huius ultimi, scilicet quod sint mansueti. Possent enim dicere: quomodo erimus mansueti ad infideles, quomodo ad malos? Non enim hoc possumus. Respondet: considera te qualis fueris. Et ideo contra iram optimum remedium est recognitio fragilitatis propriae. Et ideo primo ponit statum eorum praeteritum; secundo ostendit unde venerunt ad statum perfectionis, ibi cum autem benignitas. Item primo ponit defectus pertinentes ad intellectum; secundo ad affectum, ibi servientes. Intellectus autem potest dupliciter deficere: vel quia deficit a vera cognitione, sicut per ignorantiam negationis; vel quia incidit in opinionem falsi. Verum autem in rebus divinis dupliciter aliqui percipiunt. Quidam enim solum per fidem, quidam praegustando per lumen sapientiae per apertam aliquam cognitionem. Unde quantum ad secundum dicit eramus enim insipientes, id est privati ista sapientia. Lc. XXI, 15: dabo vobis os et sapientiam, et cetera. Quantum ad primum dicit et increduli, id est, infideles. Ez. II, 6: increduli et subversores sunt tecum. Sed erramus incidentes in contrariam opinionem. Unde dicit errantes, id est, falsum pro vero tenentes. Is. XIX, 14: errare fecerunt Aegyptum in omni opere suo. Deinde ponit ea quae pertinent ad corruptionem affectus: et primo quantum ad se; secundo quantum ad alios, ibi in malitia, et cetera. Affectus autem hominis tunc est rectus, quando servit rationi, et utitur licitis delectationibus secundum rationem. Quando ergo non sequitur rationem, sed sua desideria, tunc corrumpitur. Unde dicit servientes desideriis et voluptatibus variis. Voluptates respiciunt peccata delectationum carnalium, ut sunt luxuria et gula. Desideria vero quaelibet alia vita, ut sunt ambitio et avaritia, et huiusmodi. Eccli. XVIII, 30: post concupiscentias tuas non eas, et a voluptate tua avertere. Rm. VI, 12: non regnet peccatum in vestro mortali corpore, ut obediatis concupiscentiis eius. II Tm. III, 4: voluptatum amatores magis quam Dei. Deinde cum dicit in malitia et invidia agentes, ponit peccata in ordine ad alios: et primo malitiam, quae est voluntas nocendi alteri; effectus enim denominatur a fine. Qui ergo intendit inferre malum, dicitur malitiosus. Jc. I, 21: propter quod abiicientes omnem immunditiam et abundantiam malitiae. Secundo ponit invidiam, quae dolet de proximi bono, sicut malitia infert malum. Pr. XIV, 30: putredo ossium, invidia. Tertio ponit odium. Unde dicit odibiles, scilicet vel Deo, per hoc quod faciunt peccatum. Sg. XIV, 9: similiter odibiles sunt Deo impius et impietas eius. Rm. I, 30: detractores Deo odibiles. Vel proximo, quando faciunt illud unde proximus eos odio habere debeat. Et addit odientes invicem; quasi dicat: et nos etiam odiebamus alios. I Jn. III, 15: qui odit fratrem suum, homicida est. Deinde cum dicit cum autem benignitas, ostendit statum salutis nostrae, cuius ordinem et processum primo describit; secundo confirmat dictum, ibi fidelis sermo. Circa primum quatuor facit, quia primo ostendit causam salutis; secundo rationem salvandi, ibi non ex operibus iustitiae; tertio modum eius, ibi per lavacrum; quarto finem, ibi ut iustificati. Causa autem nostrae salutis est charitas Dei. Ep. II, 4: Deus autem, qui dives est in misericordia, propter nimiam charitatem suam, qua dilexit nos, et cetera. Hanc charitatem describit, primo quantum ad affectum; secundo quantum ad effectum. Interior charitatis affectus designatur in benignitate, quae dicitur bona igneitas. Ignis autem significat amorem. Ct. VIII, 6: lampades eius, lampades ignis atque flammarum. Benignitas ergo est amor interior, profundens bona ad exteriora. Haec ab aeterno fuit in Deo, quia amor eius est causa omnium.Jl II, 13: benignus et misericors est, et cetera. Sed hoc quandoque non apparebat. Is. LXIII, 15: ubi nunc zelus tuus et fortitudo tua, multitudo viscerum tuorum et miserationum tuarum? Super me continuerunt se. Sed per effectum apparuit, quod designatur cum dicit humanitas: quod dupliciter potest intelligi, vel secundum quod significat humanam naturam, quasi dicat apparuit benignitas et humanitas, quando Deus ex benignitate est homo factus. Ph. II, 7: habitu inventus ut homo. Ps. LXIV, 12: benedices coronae anni benignitatis tuae. Vel secundum quod designat virtutem, quae consistit in exteriori subventione in defectibus aliorum. Unde humanum esse, est condescendere. Ac. ult.: barbari autem praestabant non modicam humanitatem nobis. Sic Deus condescendit nostris defectibus. Ps. CII, 14: ipse cognovit figmentum nostrum. Et hoc salvatoris, quia, ut dicitur Ps. XXXVI, 39: salus autem iustorum a Domino. Deinde cum dicit non ex operibus, etc., ponit rationem salvandi; et primo excluditur ratio praesumpta; secundo ostenditur ratio vera. Ratio praesumpta est, quod propter merita nostra simus salvati; quod excludit, cum dicit non ex operibus iustitiae quae fecimus nos. Rm. XI, 5: reliquiae secundum electionem gratiae Dei salvae factae sunt. Dt. IX, 5: non propter iustitias tuas et aequitates cordis tui ingredieris, ut possideas terram eorum, et cetera. Sed vera ratio est sola misericordia Dei, unde dicit sed secundum suam misericordiam, et cetera. Thren. III, 22: misericordiae Domini, quod non sumus consumpti. Lc. I, 50: et misericordia eius a progenie in progenies. Modus salutis adipiscendae est per Baptismum, quem primo ponit; secundo effectum eius; tertio causam. Dicit ergo per lavacrum, id est, salvati sumus per ablutionem spiritualem. Ep. V, 26: mundans eam lavacro aquae in verbo vitae. Za. XIII, 1: erit fons patens domui David, et habitantibus Ierusalem, in ablutionem peccatoris et menstruatae. Quantum ad effectus eius subdit regenerationis et renovationis. Pro quo sciendum est, quod homo indigebat duobus in statu perditionis, quae consecutus est per Christum, scilicet participatione divinae naturae, et depositione vetustatis. Erat enim separatus a Deo. Is. LIX, 2: iniquitates vestrae diviserunt inter vos et Deum vestrum, et peccata vestra absconderunt faciem eius a vobis ne exaudiret. Et erat inveteratus. Ba. III, 11: inveterasti in terra aliena. Sed primum consequimur per Christum, scilicet per participationem naturae divinae. I P. II: ut per hoc efficiamur consortes divinae naturae. Sed nova natura non acquiritur nisi per generationem. Sed tamen haec natura ita datur, quod etiam remanet nostra, et ita superadditur. Sic enim generatur participatio in filium Dei, quo non destruitur homo. Jn. III, 7: oportet vos nasci denuo. Et ideo dicitur generatio. Jc. I, 18: voluntarie genuit nos verbo veritatis suae. Homo etiam per Christum deposuit vetustatem peccati renovatus ad integritatem naturae, et hoc vocatur renovatio. Ep. IV, 23: renovamini spiritu mentis vestrae. Sed quae est causa huius effectus, ut cor abluat? Haec virtus est a sancta et individua Trinitate. Mt. ult.: in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, et cetera. Unde et Christo baptizato Pater in voce, Filius in carne, Spiritus Sanctus in columbae specie apparuerunt. Et ideo dicit Spiritus Sancti, id est, quam Spiritus Sanctus facit. Ps. CIII, 30: emitte spiritum tuum, et cetera. Item est regeneratio per spiritum. Ga. IV, 6: misit Deus spiritum filii sui in corda vestra clamantem: abba Pater. Rm. VIII, 15: non accepistis spiritum servitutis iterum in timore, sed accepistis spiritum adoptionis filiorum, in quo clamamus: abba Pater. Sed hunc spiritum dat Deus Pater, quem effudit in nos abunde, ut designet copiam gratiae in Baptismo; unde fit plena peccatorum remissio. Jl II, 28: effundam de spiritu meo super omnem carnem, et cetera. Is. XLIV, 3: effundam spiritum meum super semen tuum. Et propter diversa dona gratiarum. Jc. I, 5: qui dat omnibus affluenter, et non improperat. Hoc etiam datur per Christum Iesum. Jn. XVI, 7: Paraclitus quem ego mittam vobis, et cetera. In Christo enim duas naturas invenimus, et ad utramque pertinet, quod Christus det Spiritum Sanctum. Quantum quidem ad divinam, quia est verbum, ex quo simul et a Patre procedit ut amor. Amor autem in nobis procedit ex conceptione cordis, cuius conceptio est verbum. Quantum vero ad humanam, quia Christus accepit summam plenitudinem eius, ita quod per eum ad omnes derivatur. Jn. I, 14: plenum gratiae et veritatis. Et paulo post: et de plenitudine eius omnes nos accepimus gratiam pro gratia. Et cap. III, 34: non enim ad mensuram dat Deus spiritum, et cetera. Et ideo Baptismus et alia sacramenta non habent efficaciam, nisi virtute humanitatis et passionis Christi. Deinde cum dicit ut iustificati gratia ipsius, ponitur finis salutis nostrae, quae est participatio vitae aeternae. Unde dicit haeredes. Idem autem est iustificati et quod prius dixerat regenerati. In iustificatione impii sunt duo termini, scilicet a quo, qui est remissio culpae, et haec est renovatio, et ad quem, qui est infusio gratiae, et hoc ad regenerationem pertinet. Dicit ergo: ideo verbum caro factum est, ut iustificati, id est renovati per gratiam, quia iustificatio non fit sine gratia. Sed numquid Deus posset remittere culpam sine gratiae infusione? Videtur quod sic, quia a principio poterat constituere hominem esse sine gratia et culpa. Respondeo. Dicendum est, quod aliud est de homine, qui numquam offendit, quia sic potest esse sine gratia et sine culpa; et aliud est de homine, qui iam peccavit, qui non potest esse quin odiatur, vel diligatur; et si a Deo diligitur, oportet quod diligat, et si diligit, oportet quod praestetur ei gratia: quia sine gratia non diligit, et quod etiam per hoc efficiantur haeredes. I P. I, 4: haereditatem incorruptibilem, et incontaminatam, et immarcescibilem conservatam in caelis in vobis, et cetera. Et hoc vitae aeternae. Ps. XV, 6: funes ceciderunt mihi in praeclaris, etenim haereditas mea praeclara est mihi, et cetera. Sed quomodo haeredes? Secundum spem, quia iam non est spes huius vitae. Rm. V, 2: gloriamur in spe gloriae filiorum Dei. Deinde cum dicit fidelis sermo est, probat dicta de salute nostra et spe; quasi dicat: hoc dictum est fidele. Ap. ult.: haec verba fidelissima et vera sunt. Deinde cum dicit et de his volo, mandat hoc praedicari. Et primo ponit praeceptum; secundo rationem assignat, ibi haec sunt. Dicit ergo et de his, scilicet quae ad Dei beneficia, reprehensionem peccatorum, documenta fidei et morum, volo te confirmare, scilicet alios. Jb IV, 4: vacillantes confirmaverunt sermones tui. Ac. XV, 32: et confirmaverunt eos. Et ratio huius est ut curent, et cetera. Quod potest intelligi de praelatis; quasi dicat: volo quod confirmes viatores, id est, praelatos, ut, ipsi, curent praeesse his qui credunt Deo, scilicet fidelibus in bonis operibus. I P. II, 12: ex bonis operibus vos considerantes, glorificent Deum. Mt. V, 16: ut videant opera vestra bona, et glorificent patrem vestrum. Haec verba sunt bona, quia de bonitate Dei. Mt. XII, 35: bonus homo de bono thesauro profert bona. Et utilia hominibus. Is. XLVIII, 17: ego Dominus Deus tuus docens te utilia.
Lectio 2
Super Tit., cap. 3 l. 2 Supra apostolus docuit Titum qualia ad instructionem populi proponat, nunc ostendit quae vitet in doctrina. Et primo facit hoc; secundo scribit quaedam familiaria, ibi cum misero. Item prima in duas, quia primo ostendit quomodo vitet inutilia et aliena dogmata; secundo quomodo vitet haereticos, ibi haereticum. Circa primum duo facit, quia primo ostendit quae sunt vitanda in sua doctrina; secundo rationem assignat, ibi sunt enim. Notandum est autem circa primum quod ad eum, qui profitetur doctrinam alicuius scientiae, primo pertinet, ut satisfaciat quaestionibus quae moventur in illa; secundo ut per se aliqua tractet; tertio ut disputet cum resistentibus; et quarto quod doceat quid circa eam sit vitandum. In aliis autem scientiis nullus sapiens cuilibet quaestioni respondet, sed tantum ad eas, quae pertinent ad suam scientiam. Ita doctor veritatis non debet cuilibet quaestioni respondere. Stultitia enim sapientiae opponitur. Haec autem doctrina est sapientiae. Dt. IV, v. 6: haec enim sapientia vestra, et intellectus coram populis. Ideo dicit stultas quaestiones. Quaestiones ergo adversantes intentionibus doctrinae istius, stultae sunt. Adversantur autem ei illa, quae sunt indisciplinabilia. Jb XXXIV, 35: Iob autem stulte locutus est, et verba illius non sonant disciplinam. Item quando manifestum proponitur ut dubium, scilicet quaecumque debet aliquis per se tenere in scientia. Et haec sunt quae spectant ad instructionem fidei et eruditionem morum. Et quaedam sunt quae debet vitare. Unde dicit genealogias. Ponuntur enim genealogiae in Scripturis propter mysteria, et propter intellectum historialem. In resistendo impugnantibus debet vitare contentiones et pugnas. Quando enim est disputatio ad inquisitionem veritatis, est laudabile; sed quando est contentio ad ostendendum quid sit tenendum, et quid vitandum, tales sunt vitandae. Pr. XX, 3: honor est homini, qui separat se a contentionibus. II Tm. II, 14: noli verbis contendere. Pugnae legis sunt, quae non ex vitio disputantium, sed quae oriuntur ex contrarietate in Scriptura, vel rationibus contrariis. Sed numquid huiusmodi semper sunt vitandae? Dicendum est: in Scriptura sacra, secundum veritatem, nihil est contrarium. Sed si aliquid apparet contrarium, vel est, quia non intelligitur, vel quia corrupta sunt vitio scriptorum, quod patet specialiter in numeris et genealogiis. Et ideo haec, quia determinari non possunt, vult quod vitentur. Et hoc ideo, quia inutiles sunt. Et doctor ad duo intendere debet, scilicet ad utilitatem, et ad veritatem. Pr. VIII, 7: veritatem meditabitur guttur meum, et cetera. Is. XLVIII, 17: ego Dominus Deus tuus docens te utilia. Non est ergo intromittendum se de inutilibus, et quae non habent solidam veritatem. Scire enim singularia, ut sunt genealogiae, non est ad perfectionem intellectus, nec ad instructionem morum, nec fidei. Et sunt vanae, quia non habent solidam veritatem.
Deinde cum dicit haereticum, ostendit qui sunt vitandi inter homines; et primo ostendit quod haeretici; secundo ostendit rationem huius, ibi sciens quia. Dicit ergo haereticum hominem. Ubi notandum est, quid faciat esse haereticum, et accipienda est prima ratio huius nominis haereticus. Non enim dicitur a divisione, sed ab electione, ut dicit Hieronymus; in Graeco enim haeresis dicitur electio. Unde haereticus, id est, electivus, quasi pertinaciter adhaerens sectae alicuius, quam elegit. Unde sciendum est, quod omnis haereticus est errans, et non e converso, propter duo. Primo ex parte materiae circa quam errat, puta si non est circa finem vitae humanae, vel circa id quod ad fidem pertinet et bonos mores. Talis enim sic errans non est haereticus. Si vero erraret circa ea quae sunt ad finem vitae humanae, semper est haereticus. Et dico finem vitae humanae, quia apud antiquos erant sectae ponentes diversum finem, ut patet de Stoicis et Epicureis. Vel circa fidem; et sic si aliquis diceret Deum non esse trinum et unum, et fornicationem non esse peccatum, est haereticus. Secundo ex parte electionis, quia eligens, si non est pertinax, sed est paratus corrigi secundum Ecclesiae determinationem, et sic non est ex malitia, sed ex ignorantia, non est haereticus. Hunc ergo devita, propter periculum. II Tm. II, 17: sermo eorum ut cancer serpit. Item nec aliquis communicet peccatis eorum, ne videatur eis consentire. II Jn. cap. unico: si quis venerit ad vos, et hanc doctrinam non affert, et cetera. Item propter poenam. Nm. XVI, 26: recedite a tabernaculis hominum impiorum, et nolite tangere quae ad eos pertinent, et cetera. Vult tamen quod moneatur, et si non dimittit, tunc est haereticus et vitandus. Et dicit post primam et secundam correptionem. Sic enim fit in Ecclesia in excommunicationibus. Et ratio est, quia numerus omnis rei habet principium, medium, et finem. Ideo accipitur ut sufficiens ad omnia. II Cor. ult. 1: ecce iam tertio hoc venio ad vos, et cetera. Item propter perfectionem numeri ternarii. Ratio autem devitationis est, quia cum errante agendum a principio, ut corrigatur. Mt. IX, 12: non est opus valentibus medicus, sed male habentibus. Et ideo non est dimittendum quousque videatur si curari poterit; sed si non potest sanari, tunc est dimittendus. Lc. XIX, 22: ex ore tuo te iudico, serve nequam.
Deinde cum dicit cum misero, scribit quaedam familiaria. Et primo quaedam disponenda circa ipsum; secundo epistolam terminat in salute. Dicit ergo cum misero, et cetera. Hi duo discipuli erant apostoli. Alios misit quia volebat quod Titus iret ad eum, nec determinat ei tempus, sed locum: eo enim indiguit in adiutorium praedicationis. Voluit tamen praemitti Arthemam, et ostendit quid de eis disponat; secundo obiectioni respondet, ibi discant autem et vestri. Apollo iste, de quo Ac. XIX, 1, erat episcopus Corinthiorum, propter quorum culpam dimisit eos, et ivit Cretam ad Titum, sed, correctis Corinthiis, apostolus revocat eum. Vocat autem Zenam legisperitum, licet et Apollo esset valde doctus, quia in Iudaismo habuit hanc dignitatem. Ratio autem quare istos vult praemitti, et non Titum, est quia Titus necessarius erat apud Cretam propter episcopatum, isti autem non habebant aliquam curam. Et dicit ut nihil illis desit, quasi dicat: si non habes, provideant subditi tui. Et ideo subiungit sic discant vestri, scilicet fideles providere, sicut faciunt Iudaei. Et dicit vestri, scilicet subditi, discant excellere Iudaeos, et alios de Asia, qui suis praedicatoribus et indigentibus provident. Et dicit ad usus necessarios, id est, in casibus necessitatis. I Tm. VI, 8: habentes alimenta, et quibus tegamur, his contenti simus. Ratio autem quare praesint, est ut non sint infructuosi. I Cor. IX, 7: quis plantat vineam, et de fructu eius non edit? et cetera. Populus ergo si est ut vinea domini, debet ferre fructum, non solum spiritualem, sed etiam temporalem, ut exinde cultores sustententur, alias essent infructuosi. Mt. VII, 19: omnis arbor, quae non facit fructum bonum, excidetur. Deinde salutat eos primo ex parte aliorum; secundo rogat, quod salutent alios; tertio ponit suam. Quantum ad primum dicit salutant, etc., id est, salutem optant. Secundo dicit saluta eos qui nos amant in fide Christi existentes, quia non est conventio fidelis cum infideli. II Par. XIX, 2: impio praebes auxilium, et his qui oderunt dominum amicitia iungeris. Vel qui nos amant in fide, id est, fideli affectu. Eccli. VI, 15: amico fideli nulla est comparatio. Gratia Dei, scilicet quae est principium omnium bonorum. Rom. III, 24: iustificati gratis per gratiam ipsius. Et dicit vobis, quia non scribit uni propter utilitatem ipsius tantum, sed propter totam Ecclesiam. Deo gratias.
Les 7 Frères et les Saintes Rufine et Seconde, martyrs
Collecte
Dieu tout puissant, faites, nous vous en prions, qu’ayant connu combien vos glorieux Martyrs ont été fermes dans la confession de leur foi, nous ressentions les effets de leur pieuse intercession auprès de vous.
Office
Au deuxième nocturne.
Quatrième leçon. A Rome, pendant la persécution de Marc-Aurèle Antonin, sept frères, fils de sainte Félicité, furent mis à l’épreuve par le préfet Publius, qui eut recours à la flatterie, puis à d’effrayantes menaces pour les amener à renoncer au Christ, et à vénérer les faux dieux ; mais les Martyrs persévérèrent dans la profession de la vraie foi, grâce à leur propre courage et aux exhortations de leur mère, et subirent la mort de différentes façons. On déchira Janvier à coups de fouets garnis de plomb ; Félix et Philippe succombèrent à la bastonnade ; Silvain fut précipité d’un lieu très élevé ; Alexandre, Vital et Martial eurent la tête tranchée. Quatre mois après, leur mère obtint la même palme du martyre. Pour eux, ils rendirent leur âme au Seigneur le six des ides de juillet.
Cinquième leçon. Les deux sœurs, Rufine et Seconde, vierges romaines, avaient été fiancées par leurs parents, l’une à Armentarius et l’autre à Vénirus. Elles refusèrent ces alliances pour garder la virginité qu’elles avaient vouée à Jésus-Christ, et furent arrêtées sous le règne de Valérien et de Gallien. Le préfet Junius ne pouvant leur faire abandonner leur résolution ni par les promesses ni par la crainte des châtiments, donna l’ordre que Rufine, la première, fût bat tue de verges ; pendant qu’on la frappait, Seconde interpella ainsi le juge : « Pourquoi réserver tout l’honneur à ma sœur, et à moi l’ignominie ? Commande que nous soyons frappées en même temps, puisque nous confessons également la divinité du Christ. » Irrité de ces paroles, le juge les fit jeter dans un cachot ténébreux et fétide : la prison s’étant aussitôt remplie d’une vive lumière et d’une suave odeur, on les renferma dans un bain d’eau bouillante d’où elles sortirent saines et sauves ; alors on leur attacha une pierre au cou et on les jeta dans le Tibre ; mais un Ange les délivra de ce nouveau péril. Enfin on leur trancha la tête en dehors de la Ville, au dixième mille sur la voie Aurélia. Leurs corps ensevelis par la matrone Plautilla dans l’une de ses terres, furent transférés plus tard dans la Ville, et déposés dans la basilique Constantinienne, près le baptistère.
Sermon de saint Augustin, Évêque. Sermo 110 de diversis.
Sixième leçon. Mes frères, un grand spectacle a été offert aux yeux de notre foi. Notre oreille a entendu et notre âme a contemplé une mère qui, par des sentiments bien opposés aux vœux ordinaires de la nature, souhaite voir ses fils mourir avant elle. Tous les hommes veulent, en quittant ce monde, précéder leurs enfants, et non les suivre. Mais elle, elle a formé le souhait de mourir la dernière. C’est qu’elle ne perdait pas ses fils, elle ne faisait que les envoyer en avant, considérant, non point quelle vie finissait, mais quelle vie commençait pour eux. Car ils cessaient de vivre ici-bas, où ils devaient mourir un jour ou l’autre, et ils commençaient de vivre pour ne jamais cesser de vivre. Pour elle, c’est peu d’assister à leur mort : nous l’avons admirée les exhortant à mourir ; plus féconde en vertus qu’en enfants, en les voyant au combat, elle-même combattait avec eux tous ; en les voyant remporter la victoire, elle-même en eux tous était victorieuse.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape.. Homilia 3 in Evangelia.
Septième leçon. Très chers frères, la leçon que l’on vient de lire dans le saint Évangile est courte, mais elle est importante par les grands mystères qu’elle contient. En effet, Jésus, notre Créateur et notre Rédempteur, ayant feint de ne pas connaître sa mère, donne à entendre qui est sa mère, et qui sont ses proches, non par le lien du sang, mais par l’union de l’esprit. « Qui est ma mère, dit-il, et qui sont mes frères ? Quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur et ma mère ». En s’exprimant ainsi que veut-il signifier, sinon qu’il trouve chez les Gentils à rassembler beaucoup de cœurs dociles, et que les Juifs, dont il est frère par le sang, il ne les connaît plus ?
Huitième leçon. Rien d’étonnant à ce que celui qui fait la volonté du Père céleste soit appelé sœur et frère du Seigneur, eu égard aux deux sexes qui tous deux sont appelés à la foi ; mais qu’il soit aussi appelé sa mère, voilà une chose surprenante. Comme Jésus daigna donner à ses fidèles disciples le nom de frères, quand il a dit : « Allez, annoncez à mes frères » ; il nous faut examiner comment celui qui, en se convertissant à la foi, est devenu le frère du Seigneur, peut encore être sa mère.
Neuvième leçon. Apprenons-le donc : celui qui est sœur et frère du Christ par le fait de croire en lui, devient sa mère en le prêchant. C’est comme l’enfanter que de le déposer dans l’âme de celui qui vous écoute, et on est devenu sa mère par la prédication, lorsque l’amour du Seigneur a pris naissance dans un cœur à la voix de celui qui exhorte. Cette vérité, l’exemple de sainte Félicité dont nous célébrons aujourd’hui la fête vient opportunément la confirmer ; par la foi, elle a été la servante du Christ ; par la parole, elle est devenue sa mère. Les Actes de son martyre les plus autorisés nous disent qu’elle a eu autant de crainte de laisser ses sept fils lui survivre dans la chair, que les parents charnels en ont d’ordinaire de voir leurs enfants mourir avant eux.
Trois fois en quelques jours, à la gloire de la Trinité, le septénaire va marquer dans la sainte Liturgie le règne de l’Esprit aux sept dons. Félicité, Symphorose, la Mère des Machabées, échelonnent sur la route qui conduit au mois de l’éternelle Sagesse le triple bataillon des sept fils que leur donna le ciel. L’Église, que Pierre et Paul viennent de quitter par la mort, poursuit sans crainte ses destinées ; car les martyrs font de leur corps un rempart au dépôt sacré du témoignage apostolique. Vivants, ils sont la force de l’Épouse ; leur trépas ne saurait l’appauvrir : semence de chrétiens, leur sang versé dans les tourments multiplie l’immense famille des fils de Dieu. Mystère sublime du monde des âmes ; c’est donc au temps où la terre pleure l’extinction de ses races les plus généreuses, qu’elles font souche dans les cieux pour les siècles sans fin. Ainsi en sera-t-il toujours ; devenue plus rare avec la suite des âges, la consécration du martyre laissera en ce point sa vertu à l’holocauste de la virginité dans la voie des conseils.
La foi d’Abraham fut grande d’avoir espéré, contre toute espérance, qu’il serait le père des nations en cet Isaac qu’il reçut l’ordre un jour d’immoler au Seigneur ; la foi de Félicité aujourd’hui est-elle moindre, lorsqu’à l’immolation sept fois renouvelée des fruits de son sein, elle reconnaît le triomphe de la vie et la bénédiction suprême donnée à sa maternité ? Honneur à elle, comme à ses devancières, comme aux émules que suscitera son exemple ! Nobles sources, épanchant l’abondance de leurs eaux sur le sable aride du désert, elles recueillent le dédain des sages de ce siècle ; mais c’est par elles que la stérile gentilité se transforme à cette heure en un paradis du Seigneur, par elles encore qu’après le défrichement du premier âge le monde verra sa fertilité maintenue.
Marc Aurèle venait de monter sur le trône impérial, où dix-neuf ans de règne n’allaient montrer en lui que le médiocre écolier des rhéteurs sectaires du second siècle. En politique comme en philosophie, le trop docile élève ne sut qu’épouser les étroites et haineuses idées de ces hommes pour qui la lumineuse simplicité du christianisme était l’ennemie. Devenus par lui préfets et proconsuls, ils firent de ce règne si vanté le plus froidement persécuteur que l’Église ait connu. Le scepticisme du césar philosophe ne l’exemptait pas au reste de la loi qui, chez tant d’esprits forts, ne dépossède le dogme que pour mettre en sa place la superstition. Par ce côté la foule, tenue à l’écart des élucubrations de l’auteur des Pensées, retrouvait son empereur ; césar et peuple s’entendaient pour ne demander de salut, dans les malheurs publics, qu’aux rites nouveaux venus d’Orient et à l’extermination des chrétiens. L’allégation que les massacres d’alors se seraient perpétrés en dehors du prince, outre qu’elle ne l’excuserait pas, ne saurait se soutenir ; c’est un fait aujourd’hui démontré : parmi les bourreaux de tout ce que l’humanité eut jamais de plus pur, avant Domitien, avant Néron lui-même, stigmatisé plus qu’eux de la tache du sang des martyrs, doit prendre place Marc Aurèle Antonin.
La condamnation des sept fils de sainte Félicité fut la première satisfaction donnée par le prince à la philosophie de son entourage, à la superstition populaire, et, pourquoi donc hésiter à le dire si l’on ne veut en plus faire de lui le plus lâche des hommes, à ses propres sentiments. Ce fut lui qui, personnellement, donna l’ordre au préfet Publius d’amener à l’apostasie cette noble famille dont la piété irritait les dieux ; ce fut lui encore qui, sur le compte rendu de la comparution, prononça la sentence et arrêta qu’elle serait exécutée par divers juges en divers lieux, pour notifier solennellement les intentions du nouveau règne. L’arène, en effet, s’ouvrait à la fois sur tous les points, non de Rome seule, mais de l’empire ; l’intervention directe du souverain signifiait aux magistrats hésitants la ligne de conduite qui ferait d’eux les bienvenus du pouvoir. Bientôt Félicité suivait ses fils ; Justin le Philosophe expérimentait la sincérité de l’amour apporté par César à la recherche de la vérité ; toutes les classes fournissaient leur appoint aux supplices que le salut de l’empire réclamait de la haute sagesse du maître du monde : jusqu’à ce que sur la fin de ce règne qui devait se clore, comme il avait commencé, comme il s’était poursuivi, dans le sang, un dernier rescrit du doux empereur amenât les hécatombes où Blandine l’esclave et Cécile la patricienne réhabilitaient par leur courage l’humanité, trop justement humiliée des flatteries données jusqu’à nos temps à ce triste prince.
Jamais encore le vent du midi n’avait à ce point fait de toutes parts couler la myrrhe et les parfums dans le jardin de l’Époux ; jamais contre un effort aussi prolongé de tous ses ennemis, sous l’assaut combiné du césarisme et de la fausse science donnant la main aux hérésies du dedans, jamais pareillement l’Église ne s’était montrée invincible dans sa faiblesse comme une armée rangée en bataille. L’espace nous manque pour exposer une situation qui commence à être mieux étudiée de nos jours, mais reste loin d’être pleinement comprise encore. Sous le couvert de la prétendue modération antonine, la campagne de l’enfer contre le christianisme atteint son point culminant d’habileté à l’époque même qui s’ouvre par le martyre des sept Frères honorés aujourd’hui. Les attaques furibondes des césars du troisième siècle, se jetant sur l’Église avec un luxe d’atrocités que Marc Aurèle ne connut pas, ne seront plus qu’un retour de bête fauve qui sent lui échapper sa proie.
Les choses étant telles, on ne s’étonnera pas que l’Église ait dès l’origine honoré d’un culte spécial le septénaire de héros qui ouvrit la lutte décisive dont le résultat fut la preuve qu’elle était bien désormais invincible à tout l’enfer. Et certes, le spectacle que les saints de la terre ont pour mission de donner au monde eut-il jamais scène plus sublime ? S’il fut combat auquel purent applaudir de concert et les anges et les hommes, n’est-ce pas celui du 10 juillet 162, où, sur quatre points à la fois des abords de la Ville éternelle, conduits par leur héroïque mère, ces sept fils de l’antique patriciat engagèrent l’assaut qui devait, dans leur sang, arracher Rome aux parvenus du césarisme et la rendre à ses immortelles destinées ? Quatre cimetières, après le triomphe, obtinrent l’honneur d’accueillir dans leurs cryptes sacrées les dépouilles des martyrs ; tombes illustres, qui devaient en nos temps fournir à l’archéologie chrétienne l’occasion des plus belles découvertes et l’objet des plus doctes travaux. Aussi loin qu’il est possible de remonter à la lumière des plus authentiques monuments, le VI des ides de juillet apparaît, dans les fastes de l’Église Romaine, comme un jour célèbre entre tous, en raison de la quadruple station conviant les fidèles aux tombeaux de ceux que par excellence on nommait les Martyrs. L’âge de la paix maintint aux sept Frères une dénomination d’autant plus glorieuse, au sortir de la mer de sang où sous Dioclétien l’Église s’était vue plongée ; des inscriptions relevées dans les cimetières mêmes qui n’avaient pas eu la faveur de garder leurs restes, désignent encore au IVe siècle le 11 juillet sous l’appellation de lendemain du jour des Martyrs.
En cette fête de la vraie fraternité qu’exalte l’Église, deux sœurs vaillantes partagent l’honneur rendu aux sept Frères. Un siècle avait passé sur l’empire. Les Antonins n’étaient plus. Valérien, qui d’abord sembla vouloir comme eux mériter pour sa modération les éloges de la postérité, venait de glisser sur la pente sanglante à son tour : frappant à la tête, il décrétait du même coup l’extermination sans jugement des chefs de l’Église, et l’abjuration sous les peines les plus graves de tout chrétien d’une illustre origine. Rufine et Seconde durent aux édits nouveaux de croiser leurs palmes avec celles de Sixte et de Laurent, de Cyprien et d’Hippolyte. Elles étaient de la noble famille des Turcii Asterii que de modernes découvertes ont également remis en lumière. En s’en tenant aux prescriptions de Valérien, qui n’ordonnait contre les femmes chrétiennes que la confiscation et l’exil, elles eussent paru devoir échapper à la mort ; mais leur crime de fidélité au Seigneur était aggravé par le vœu de la sainte virginité qu’elles avaient embrassée : leur sang mêla sa pourpre à la blancheur du lis qui avait leur amour. La Basilique Mère et Maîtresse garde, près du baptistère de Constantin, les reliques des deux sœurs ; le second siège cardinalice des princes de la sainte Église est placé sous leur protection puissante, et joint à son titre de Porto celui de Santa-Rufina.
Enfants, louez le Seigneur ; chantez celui qui, dans sa maison, donne à la stérile une couronne de fils ». Ainsi l’Église ouvre aujourd’hui ses chants. Était-elle donc stérile, ô Martyrs, la mère glorieuse qui vous avait donnés tous les sept à la terre ? Mais la fécondité qui s’arrête à ce monde ne compte pas devant Dieu ; ce n’est point elle qui répond à la bénédiction tombée des lèvres du Seigneur, au commencement, sur l’homme fait par lui son semblable. Saint et fils de Dieu, c’était une lignée sainte, une race divine, qu’il recevait mission de propager par le Croissez et multipliez du premier jour. Ce que fut la première création, toute naissance devait l’être : l’homme était réservé à ce degré d’honneur de ne communiquer sa propre existence à d’autres hommes ses semblables, qu’en leur donnant avec elle la vie du Père qui est aux cieux ; celle-ci devait être aussi inséparable de la vie naturelle qu’un édifice l’est du fondement qui le porte, et, dans l’intention de Dieu, la nature appelait la grâce non moins que le cadre appelle l’œuvre d’art pour laquelle il est fait.
Trop tôt le péché brisa l’harmonie des lignes du plan divin ; la nature fut violemment séparée de la grâce, et ne produisit plus que des fils de colère. Le Dieu riche en miséricorde n’abandonnait point cependant les projets de son amour immense ; lui qui dès la première création nous eût voulus pour fils, nous créait comme tels à nouveau dans son Verbe fait chair. Ombre d’elle-même, ne donnant plus directement naissance aux fils de Dieu, l’union d’Adam et d’Ève était découronnée de cette gloire près de laquelle eussent pâli les sublimes prérogatives des esprits angéliques ; mais elle restait la figure du grand mystère du Christ et de l’Église].
La maternité s’était dédoublée. Stérile pour Dieu, confinée dans la mort qu’elle avait attirée sur sa race, l’ancienne Ève ne pouvait plus qu’en participation de la nouvelle mériter son titre de mère des vivants. A cette condition toutefois de s’incliner devant les droits de celle que l’Adam nouveau a choisie comme Épouse, l’honneur demeurait grand pour elle, et il lui était loisible de réparer en partie sa déchéance. Mieux que la fille de Pharaon sauvant Moïse et le confiant à Jochabed, l’Église allait dire à toute mère au sortir des eaux : « Recevez cet enfant, et me le nourrissez ». Et humblement soucieuse de répondre à la confiance de l’Église, saintement fière de revenir aux intentions premières de Dieu pour elle-même, toute mère chrétienne allait faire sienne, en son labeur redevenu plus qu’humain, cette parole d’un amour dépassant la nature : « Mes petits enfants, que j’enfante de nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous ! »
Honte à celle qui mettrait en oubli la destinée supérieure appelant le fruit de son sein aux honneurs de la filiation divine ! Le crime serait pire que d’étouffer en lui par négligence ou calcul, dans une éducation exclusivement préoccupée des sens, l’intelligence qui distingue l’homme des animaux soumis à son empire. La vie divine n’est pas moins nécessaire à l’homme, en effet, pour atteindre sa fin, que la vie raisonnable ; n’en point tenir compte, laisser dépérir le germe divin déposé dans l’âme d’un enfant à sa nouvelle naissance au bord de la fontaine sacrée, serait pour une mère replonger dans la mort l’être fragile qui lui devait l’existence.
Elle avait autrement compris sa mission votre illustre mère, ô Martyrs ! Et c’est pourquoi l’Église, qui se réserve de nous rappeler sa mémoire sainte au jour où, quatre mois après vous, elle quitta notre terre, fait néanmoins de la fête présente le principal monument de sa gloire. C’est elle que célèbrent surtout et les lectures et les chants du Sacrifice, et les instructions de l’Office de la nuit. C’est qu’en effet servante du Christ par la foi, proclame saint Grégoire, elle est aujourd’hui devenue sa mère, selon la parole du Seigneur même, en l’engendrant sept fois dans les fils que lui avait donnés la nature. Après vous avoir rendus si pleinement tous les sept à votre Père du ciel, que sera son propre martyre, sinon la fin trop longtemps retardée du veuvage, l’heure toute de joie qui la réunira dans la gloire à ceux qui sont devenus doublement ses fils ? Dès ce jour donc qui fut pour elle la journée du labeur sans être encore celle de la récompense, à cette date où la mère passa sept fois par les tortures et la mort et dut accepter par surcroît la continuation de l’exil, il convenait qu’on vît se lever les fils et renvoyer à qui de droit l’honneur du triomphe. Car dès maintenant, tout exilée qu’elle reste encore, la pourpre, teinte non pas deux mais sept fois, est son vêtement ; les plus riches des filles d’Ève s’avouent dépassées par cette débordante fécondité du martyre ; ce sont ses œuvres mêmes qui la louent aujourd’hui dans l’assemblée des Saints. Puissent donc en ce jour et les fils et la mère, puissent les deux nobles sœurs associées à leur triomphe, écouter nos vœux, protéger l’Église, rappeler le monde aux enseignements contenus dans les exemples de leur vie !
Super Rom., cap. 6
Caput 6
Lectio 1
Super Rom., cap. 6 l. 1 Postquam apostolus ostendit quod per gratiam Christi liberamur a peccato praeterito, tam introducto per primum hominem, quam etiam abundante per legem, hic ostendit quod per gratiam Christi datur nobis facultas ad resistendum peccatis futuris. Et circa hoc duo facit. Primo ponit quaestionem ex praemissis ortam; secundo solvit eam, ibi absit. Si enim, et cetera. Dixerat autem supra, quod ubi abundavit delictum, superabundavit et gratia; quod quidem aliquis posset male intelligere, quasi abundantia delicti esset causa superabundantiae gratiarum. Et ideo inducit quaestionem dicens: quid ergo dicemus, numquid permanebimus in peccato, ut gratia abundet? Quod quidem oporteret dicere, si abundantia delicti esset causa gratiae abundantis, et non sola occasio, ut supra dictum est. Unde et supra III, 8, apostolus dicit: sicut blasphemamur, et sicut aiunt quidam nos dicere, faciamus mala ut eveniant bona. Jr. XII, 1: bene est omnibus qui praevaricantur et inique agunt. Deinde cum dicit absit, etc., solvit inductam quaestionem. Et primo assignat rationem, quare non est nobis permanendum sub peccato; secundo concludit exhortationem intentam, ibi non ergo regnet, et cetera. Circa primum duo facit. Primo assignat rationem, quare non sit in peccato permanendum; secundo ostendit nobis inesse facultatem, ad hoc quod non sub peccato maneamus, ibi hoc scientes, et cetera. Circa primum ponit talem rationem: si sumus mortui peccato, non debemus vivere in illo; sed mortui sumus peccato, ergo non debemus vivere in peccato. Circa hoc ergo quatuor facit. Primo ponit conditionalem; secundo probat antecedens, ibi an ignoratis, etc.; tertio concludit consequens, ibi ut quomodo Christus, etc.; quarto probat necessitatem consequentiae, ibi si enim complantati, et cetera. Dicit ergo primo absit, scilicet quod hac intentione permanendum sit in peccato, ut gratia abundet, quia, ut dicitur Eccli. XV, 21, nemini mandavit Deus impie agere. Et huius ratio est: si enim mortui sumus peccato per hoc scilicet quod peccatum est mortificatum in nobis, quomodo adhuc in illo vivemus? Non enim naturalis ordo rerum habet, ut a morte redeatur ad vitam. Is. XXIV, 14: morientes non vivant, et cetera. Ct. V, 3: lavi pedes meos, quomodo inquinabo illos? Deinde cum dicit an ignoratis, etc., probat antecedens, scilicet, quod fideles sunt mortui peccato. Et primo proponit medium ad propositum ostendendum; secundo manifestat medium inductum, ibi consepulti enim sumus, et cetera. Dicit ergo primo an ignoratis, quasi dicat: quod vobis proponendum est, est adeo manifestum quod illud vobis ignorare non licet, I Cor. XIV, 38: si quis ignorat, ignorabitur, quia quicumque baptizati sumus in Christo Iesu: quod intelligitur tripliciter. Uno modo secundum institutionem Iesu Christi, Mt. ult.: docete omnes gentes, baptizantes eos, et cetera. Secundo, per invocationem Iesu Christi, Ac. VIII, 12: in nomine Iesu Christi baptizabantur viri ac mulieres. Tertio, in Christo Iesu, id est in quadam conformitate ad Christum Iesum, Ga. III, 27: quicumque in Christo Iesu baptizati estis, Christum induistis. Sicut igitur eius morti configuramur, in similitudinem mortis eius, quasi ipsam mortem Christi in nobis repraesentantes. II Cor. IV, 10: semper mortificationem Iesu Christi in corpore nostro circumferentes. Ga. ult.: stigmata Iesu in corpore meo porto. Vel in morte ipsius, id est, per virtutem mortis eius. Ap. I, 5: lavit nos a peccatis nostris. Unde de latere Christi pendentis in cruce post mortem fluxit sanguis et aqua, ut dicitur Jn. XIX, 34. Sicut igitur eius morti configuramur, inquantum peccato morimur, sic ipse mortuus est vitae mortali, in qua erat similitudo peccati, licet non esset ibi peccatum. Ergo omnes qui baptizati sumus, mortui sumus peccato. Deinde cum dicit consepulti enim, etc., probat propositum medium, scilicet quod omnes baptizemur in conformitate ad mortem Christi, dicens: consepulti enim sumus cum illo per Baptismum in morte. Quasi dicat: sepultura non nisi mortuis debetur. Mt. VIII, 22: sinite mortuos sepelire mortuos suos. Per Baptismum autem homines sepeliuntur Christo, id est conformantur sepulturae ipsius. Sicut enim ille qui sepelitur ponitur sub terra, ita ille qui baptizatur immergitur sub aqua. Unde et in Baptismo fit trina immersio, non solum propter fidem Trinitatis, sed etiam ad repraesentandum triduum sepulturae Christi. Et sicut triduum sepulturae non facit nisi unam sepulturam, ita trina immersio non facit nisi unum Baptisma. Et inde etiam est, quod in sabbato sancto solemnis Baptismus in Ecclesia celebratur quando commemoratur sepultura Christi, sicut et in vigilia Pentecostes quando solemnizatur de Spiritu Sancto, ex cuius virtute aqua Baptismi accipit vim purgandi, ut dicitur Jn. III, 5: nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu Sancto, et cetera. Est tamen considerandum, quod corporaliter aliquis prius moritur et postea sepelitur; sed spiritualiter sepultura Baptismi causat mortem peccati, quia sacramentum novae legis efficit quod signat. Unde cum sepultura, quae fit per Baptismum, sit signum mortis peccati, mortem efficit in baptizato. Et hoc est, quod dicit, quod sumus sepulti in mortem, ut per hoc ipsum, quod signum sepulturae Christi in nobis accipimus, consequimur mortem peccati. Deinde cum dicit ut quomodo Christus, infert consequens, scilicet quod non debeamus vivere in peccato. Ad hoc quidem inducit similitudinem ex resurrectione Christi, dicens ut quomodo Christus resurrexit a mortuis per gloriam Patris, id est, per virtutem Patris, ex qua ipse Pater glorificatur, secundum illud Ps. LVI, 8: exurge, gloria mea, ita et nos in novitate vitae ambulemus, id est, per bona opera vitae procedamus. Vita enim peccati vetustatem habet, quia in corruptionem nos ducit. He. VIII, 13: quod antiquatur et senescit prope interitum est. Unde et dicitur Ba. III, 10: quid est quod in terra inimicorum es, inveterasti in terra aliena? et cetera. Unde et novitas vitae dicitur per quam aliquis redit ad integritatem, ut scilicet sit sine peccato. Ps. CII, 5: renovabitur ut aquilae iuventus tua. Ep. IV, 23: renovamini spiritu mentis vestrae. Deinde cum dicit si enim, probat necessitatem consequentiae. Christus enim postquam fuit mortuus resurrexit; unde conveniens est, ut illi, qui conformantur Christo quantum ad mortem in Baptismo, conformentur etiam resurrectioni eius per innocentiam vitae. Et hoc est quod dicit si enim complantati facti sumus similitudini mortis eius, id est, si in nobis assumamus similitudinem mortis eius, ut ei incorporemur sicut ramus qui inseritur plantae: ut quasi nos in ipsa passione Christi inseramur, simul et resurrectionis erimus, scilicet, similitudini eius complantati, ut scilicet in praesenti innocenter vivamus, et in futuro ad similem gloriam perveniamus. Ph. III, 21: reformabit corpus humilitatis nostrae configuratum corpori claritatis suae. II Tm. II, 11: si commortui sumus, et convivemus. Sic igitur, sicut apostolus per similitudinem mortis Christi probavit quod sumus mortui peccato, quod praemiserat quasi antecedens, sic, per similitudinem resurrectionis eius, probavit quod non debemus vivere in peccato; quod quasi consequens superius introduxit.
Lectio 2
Super Rom., cap. 6 l. 2 Postquam apostolus ostendit, quod non est nobis in peccato permanendum, ex eo quod per Baptismum mortui sumus peccato, hic ulterius ostendit adesse nobis facultatem ad hoc observandum. Et circa hoc duo facit. Primo proponit quod intendit; secundo manifestat propositum, ibi qui enim mortuus, et cetera. Circa primum duo facit. Primo proponit beneficium, quod consecuti sumus; secundo, huius beneficii effectum, ibi ut destruatur, et cetera. Dicit ergo primo: dictum est quod debemus in novitate ambulare, scilicet desistendo a peccato. Et ne hoc aliquis forte impossibile diceret, dicit quod sumus hoc scientes, quia vetus homo noster, id est vetustas hominis per peccatum inducta, simul, scilicet cum Christo, crucifixus est, id est per crucem Christi est mortificatus. Sicut enim supra dictum est, vetustas hominis per peccatum inducta est, inquantum per peccatum bonum naturae corrumpitur; quae quidem vetustas in homine principatur quamdiu homo peccato subiacet. Et quia id quod est principale in homine dicitur esse ipse homo, inde est quod in eo qui peccato subiicitur, ipsa vetustas peccati dicitur esse vetus homo. Vetustas autem peccati potest intelligi vel ipse reatus, seu macula actualium peccatorum, vel etiam consuetudo peccandi, quae quamdam necessitatem ingerit ad peccandum, vel etiam ipse fomes peccati proveniens ex peccato primi parentis. Sic igitur vetus homo noster dicitur esse simul crucifixus cum Christo, inquantum praedicta vetustas virtute Christi sublata est. Vel quia totaliter est amota, sicut totaliter amovetur in Baptismo reatus et macula peccati. Vel quia diminuitur virtus eius, sicut virtus fomitis vel etiam consuetudinis peccandi. Col. II, 14: delens quod adversum nos erat chirographum decreti, quod erat contrarium nobis: et ipsum tulit de medio, affigens illud cruci. Deinde cum dicit ut destruatur, etc., ponit effectum praedicti beneficii duplicem; quorum primus est remotio praecedentium delictorum. Et hoc est quod dicit ut destruatur corpus peccati. Dicitur enim corpus peccati ipsa congeries malorum operum, sicut ipsa congeries membrorum facit unum corpus naturale. Jb XLI, 6: corpus eius quasi scuta fusilia, et cetera. Secundus autem effectus est ut caveamus a peccatis in futurum: et hoc est quod subdit dicens ut ultra non serviamus peccato. Tunc enim homo peccato servit, quando concupiscentiae peccati obedit per consensum et corporis executionem. Jn. VIII, 34: qui facit peccatum, servus est peccati. Deinde cum dicit qui enim mortuus est, etc., manifestat quod dixerat. Et primo quantum ad primum effectum; secundo quantum ad secundum, ibi si autem mortui, et cetera. Circa primum considerandum est, quod congeries peccatorum destruitur quando peccata homini remittuntur. Sic igitur destructionem corporis peccati manifestat dicens: qui enim mortuus est, peccato scilicet per Baptismum, quo Christo commorimur, iustificatus est a peccato, id est, remissis peccatis, translatus est in statum iustitiae. I Cor. VI, 11: et haec quidem fuistis aliquando, sed abluti estis, et cetera. Quia igitur per crucem Christi homo peccato moritur, consequens est quod a peccato iustificetur, et ita quod corpus peccati destruatur. Deinde cum dicit si autem mortui, etc., manifestat secundum effectum per conformitatem ad vitam Christi tali ratione: ille qui Christo morienti commoritur, simul convivit et resurgenti. Christus autem sic resurrexit a mortuis tamquam numquam de caetero moriturus; ergo ille qui mortificatus est peccato, sic Christo resurgenti convivit, quod habet facultatem numquam de caetero ad peccatum redeundi. Circa hoc ergo tria facit. Primo ostendit conformitatem hominis fidelis ad vitam Christi resurgentis; secundo ponit conditionem vitae resurgentis, ibi scientes quod Christus, etc.; tertio infert conclusionem intentam, ibi ita et vos, et cetera. Dicit ergo primo, si autem mortui sumus cum Christo, id est, si virtute mortis Christi sumus mortui peccato, credimus quia simul etiam vivemus cum illo, id est, ad similitudinem vitae eius. Vivemus, inquam, hic vita gratiae et in futuro vita gloriae. Ep. II, 5: cum essemus mortui peccatis, convivificavit nos, et cetera. Deinde cum dicit scientes, ponit conditionem vitae Christi resurgenti. Et primo ponit eam; secundo probat, ibi quod enim mortuus est, et cetera. Dicit ergo primo: hoc, inquam, quod dictum est credimus scientes quod Christus resurgens ex mortuis, iam non moritur, sed vivit vita perpetua. Ap. I, 18: fui mortuus, et sum vivens in saecula saeculorum. Et, quod plus est, mors illi ultra non dominabitur, quae scilicet in homine dominatur non solum dum moritur per separationem animae a corpore, sed etiam ante mortem dum patitur aegritudinem, famem et sitim, et alia huiusmodi, per quae pervenitur ad mortem: sed ab his libera est vita Christi resurgentis. Et ideo non subiicitur dominio mortis, sed potius ipse habet dominium super mortem. Ap. I, 18: habet clavem mortis et Inferni. Deinde cum dicit quod enim mortuus, etc., probat propositum scilicet quod Christus resurgens ulterius non moriatur, et hoc dupliciter. Primo quidem ratione accepta ex parte mortis quam sustinuit, dicens quod enim mortuus est peccato, mortuus est semel. Non autem intelligitur, quod ipse mortuus est peccato, quod ipse commisit vel contraxit, quia in eo nullo modo peccatum locum habuit. I P. II, 22: qui peccatum non fecit, et cetera. Sed dicitur mortuus esse peccato dupliciter. Uno modo, quia mortuus est pro peccato tollendo, II Cor. V, 21: eum qui non novit peccatum pro nobis Deus fecit peccatum, id est hostiam pro peccato. Alio modo, quia mortuus est similitudini carnis peccati, id est, vitae passibili et mortali. Infra VIII, 3: Deus misit Filium suum in similitudinem carnis peccati. Utroque autem modo concludi potest, quod Christus mortuus sit semel, ex hoc quod mortuus est peccato. Quantum enim ad primum, manifestum est quod per unam mortem omnia peccata delevit, secundum illud He. X, 14: una oblatione consummavit in sempiternum sanctificandos. Ideo non restat ut adhuc pro peccato moreretur. I P. III, 18: Christus semel pro peccatis nostris mortuus est, et cetera. Quantum ad secundum autem idem potest concludi. Si enim Christus mortem sustinuit, ut deficeret in eo similitudo carnis peccati, debuit eius mors conformari aliis gerentibus carnem peccati, qui semel moriuntur. Unde dicitur ad He. IX, 27 s.: quemadmodum statutum est hominibus semel mori, sic et Christus semel oblatus est, et cetera. Secundo ostendit idem ex conditione vitae, quam resurgendo adeptus est, dicens quod autem vivit, vivit Deo, id est, ad conformitatem Dei. Dicitur enim II Cor. ult. quod si crucifixus est ex infirmitate, vivit ex virtute Dei. Effectus autem conformatur causae; unde et vita quam Christus resurgens acquisivit, est deiformis. Sicut ergo vita Dei est sempiterna et absque corruptione, secundum illud I Tm. ult.: qui solus habet immortalitatem, ita et vita Christi est immortalis. Deinde cum dicit ita et vos, etc., infert conclusionem intentam ut conformemur vitae Christi resurgentis, et quantum ad hoc quod mortuus est peccato, id est mortali vitae, quae habet similitudinem peccati, numquam ad eam rediturus, et quantum ad hoc quod vivit ad conformitatem Dei. Et quantum ad primum dicit ita et vos existimate vos quidem mortuos esse peccato, scilicet tamquam ad peccatum numquam sitis redituri. Is. XXVI, 14: morientes non vivant. Et quantum ad secundum dicit viventes Deo, id est, ad honorem vel similitudinem Dei, ut scilicet numquam per peccatum moriamur. Ga. II, 20: quod autem nunc vivo in carne, in fide vivo Filii Dei. Et ideo subdit in Christo Iesu domino nostro, id est, per Iesum Christum, per quem et peccatis morimur et Deo vivimus. Vel: in Christo Iesu, id est, tamquam incorporati Christo Iesu, ut per eius mortem moriamur peccato et per eius resurrectionem vivamus Deo. Ep. II, 5: convivificavit nos in Christo, cuius gratia salvati estis per Christum.
Lectio 3
Super Rom., cap. 6 l. 3 Postquam apostolus ostendit, quod non est nobis permanendum in peccato, et quod huius rei facultatem habemus, hic concludit moralem exhortationem. Et circa hoc tria facit. Primo proponit admonitionem; secundo rationem assignat, ibi peccatum enim, etc.; tertio movet quaestionem et solvit, ibi quid ergo? Peccabimus, et cetera. Circa primum duo facit. Primo proponit admonitionem; secundo exponit eam, ibi ut obediatis, et cetera. Dicit ergo primo: dictum est quod vetus homo noster simul crucifixus est, ut destruatur corpus peccati, per quod datur intelligi, quod virtus peccati in tantum diminuta est, ut nobis dominari non possit. Ergo peccatum, de caetero, non regnet in vestro mortali corpore. Non autem dicit: non sit peccatum in vestro mortali corpore, quia quamdiu corpus nostrum est mortale, id est necessitati mortis addictum, non potest esse quin in corpore nostro sit peccatum, id est fomes peccati. Sed ex quo a Deo liberati sumus a regno peccati debemus conari, quod peccatum in corpore nostro dominium iam amissum in nobis non recuperet. Et hoc est quod dicit non regnet peccatum in vestro mortali corpore. Et hoc quidem necessarium est cavere, dum corpus mortale gerimus, quia dicitur Sg. IX, 15: corpus quod corrumpitur aggravat animam, et cetera. Deinde, cum dicit ut obediatis, etc., exponit admonitionem praemissam. Circa quod considerandum est, quod dupliciter peccatum regnat in homine. Uno modo per interiorem consensum mentis. Et hoc removendo dicit ut obediatis concupiscentiis eius. Obedire enim per consensum mentis concupiscentiis peccati est peccatum regnare in nobis. Eccli. XVIII, 30: post concupiscentias tuas non eas. Secundo modo regnat in nobis peccatum per operis executionem. Et ad hoc excludendum subdit sed neque exhibeatis membra vestra peccato, id est fomiti peccati, arma iniquitatis, id est instrumenta ad iniquitatem exequendam. Homo enim cum per membra sua peccatum exequitur, ad iniquitatem exequitur: et hoc ipso impugnare videtur ad restituendum dominium peccati, quod per consuetudinem peccati in nobis convalescit. Ez. XXXII, 27: cum armis suis ad Inferos descenderunt. Deinde, cum dicit sed exhibete vos Deo, etc., exhortatur ad contrarium, ut scilicet exhibeamus nos Deo. Et primo quantum ad interiorem affectum, cum dicit sed exhibeatis vos Deo, ut scilicet mens vestra ei subdatur. Dt. X, 12: et nunc, Israel, quid Dominus Deus tuus requirit a te, nisi ut timeas dominum Deum tuum, et ambules in viis eius? Et hoc facere debetis tamquam ex mortuis viventes, id est tamquam reducti ad vitam gratiae de morte culpae. Nam et ideo iustum est ut qui vivit, iam non sibi vivat, sed ei qui pro omnibus mortuus est, II Cor. V, 15. Secundo, quantum ad exteriorem actum, unde dicit: exhibete membra vestra Deo, id est ad eius obsequium, arma iustitiae, id est instrumenta quaedam ad iustitiam exequendam, quibus scilicet pugnetis contra inimicos Dei. Ep. ult.: induite vos armaturam Dei, ut possitis stare adversus insidias Diaboli. Deinde, cum dicit peccatum enim, etc., assignat rationem admonitionis praedictae. Posset, enim aliquis seipsum excusare, allegans peccati dominium, per quod assereret se ab observatione admonitionis praedictae impediri. Hoc ergo Apost. primo excludit dicens peccatum enim vobis non dominabitur, scilicet si coeperitis peccato resistere et vos Deo exhibere, secundum illud Jc. VI, 8: appropinquate Deo, et appropinquabit vobis: resistite Diabolo, et fugiet a vobis. Quasi dicat: ideo potestis praedicta observare, quia non invenitis peccatum in vos dominari, per quod retrahi possitis; sumus enim liberati a Christo, secundum illud Jn. VIII, 36: si filius vos liberaverit, vere liberi eritis. Secundo manifestat quod dixerat, dicens non enim estis sub lege, sed sub gratia. Ubi considerandum est, quod non loquitur hic de lege solum quantum ad caeremonialia, sed etiam quantum ad moralia, sub qua quidem aliquis dicitur esse dupliciter. Uno modo quasi legis observantiae voluntarie subiectus. Et hoc modo etiam Christus fuit sub lege, secundum illud Ga. IV, 4: factum sub lege: quia scilicet legem observavit, non solum quantum ad moralia, sed etiam quantum ad caeremonialia. Fideles autem Christi sunt quidem hoc modo sub lege, quantum ad moralia, non autem quantum ad caeremonialia. Alio modo dicitur aliquis esse sub lege, quasi a lege coactus; et sic dicitur esse sub lege, qui non voluntarie ex amore, sed timore cogitur legem observare. Talis autem caret gratia, quae si adesset, inclinaret voluntatem ad observantiam legis, ut ex amore moralia eius praecepta impleret. Sic igitur quamdiu aliquis sic est sub lege, ut non impleat voluntarie legem, peccatum in eo dominatur, ex quo voluntas hominis inclinatur ut velit id quod est contrarium legi, sed per gratiam tale dominium tollitur, ut scilicet homo servet legem, non quasi sub lege existens, sed sicut liber. Ga. IV, 31: non sumus ancillae filii, sed liberae: qua libertate Christus nos liberavit. Hanc autem gratiam facientem homines libere legem implere, non conferebant legalia sacramenta, sed conferunt eam sacramenta Christi; et ideo illi qui se caeremoniis legis subiiciebant, quantum pertinet ad virtutem ipsorum sacramentorum legalium, non erant sub gratia, sed sub lege, nisi forte per fidem Christi gratiam adipiscerentur. Illi vero qui se sacramentis Christi subiiciunt, ex eorum virtute gratiam consequuntur, ut non sint sub lege, sed sub gratia, nisi forte per suam culpam se subiiciant servituti peccati. Deinde cum dicit quid ergo, etc., movet quaestionem contra id quod dictum est. Et circa hoc tria facit. Primo proponit quaestionem; secundo solvit eam ducendo ad inconveniens, ibi absit. An nescitis, etc.; tertio ostendit esse inconveniens id ad quod duxerat, ibi gratias ago Deo, et cetera. Circa primum considerandum est, quod verbum praemissum poterat male intelligi ab aliquibus, ut scilicet fideles Christi non sint sub lege, quantum ad debitum observandi praecepta moralia, ex quo sequeretur, quod fidelibus Christi licitum esset peccare, scilicet contra praecepta moralia faciendo. Et ideo sub hoc sensu quaestionem movet, dicens: quid ergo, dicemus, numquid peccabimus, scilicet contra praecepta moralia legis faciendo, quoniam dictum est, quod non sumus sub lege, sed sub gratia? Et hunc sensum apostolus improbat ad Ga. V, 13 dicens: vos in libertatem vocati estis, fratres mei, tantum ne libertatem in occasionem detis carnis. Et ideo hic etiam respondens, subdit, absit, scilicet ut peccemus, quia sumus a lege liberati: quia si peccaremus, sequeretur hoc inconveniens, quod iterum redigeremur in servitutem peccati. Et hoc est quod dicit an nescitis, quoniam cui vos exhibetis propria voluntate servos ad obediendum spontanee servi estis, cui obedistis. Obedire enim debitum est, quod servi dominis debent. Ep. VI, 5: servi, obedite dominis carnalibus. Unde cum aliquis obedit alicui, se servum profitetur eius, obediendo. Diverso tamen stipendio, diversis dominis obeditur. Qui enim obedit peccato, per servitutem peccati ducitur in mortem. Et hoc est quod dicit sive peccati, scilicet servi estis ei obediendo. Et hoc est in mortem, id est aeternam damnationem praecipitandi, de qua dicitur Ap. II, 11: in his mors secunda non habet locum. Qui vero obedit Deo, efficitur huius obedientiae servus: quia per assuetudinem obediendi, mens eius magis ac magis ad obediendum inclinatur et ex hoc iustitiam perficit. Et hoc est quod dicit sive obeditionis, scilicet divinorum praeceptorum, servi estis ad iustitiam implendam, secundum illud supra II, 13: factores legis iustificabuntur. Et satis convenienter obeditionem peccato opponit, eo quod, sicut Ambrosius dicit, peccatum est transgressio legis divinae et caelestium inobedientia mandatorum. Deinde, cum dicit gratias autem Deo, ostendit hoc esse inconveniens, scilicet quod obediendo peccato, iterum reducamur in servitutem peccati. Primo quidem ratione accepta ex beneficio, quod consecuti sumus. Si enim aliquis per gratiam alicuius a servitute liberatur, inconveniens est quod se spontaneum subiiciat servituti; unde cum nos per gratiam Dei simus liberati a peccato, inconveniens est, quod iterum nos sponte retrudamus in servitutem peccati. Secundo, ex conditione in quam ducti sumus post libertatem peccati, ut scilicet simus servi iustitiae. Non licet autem servo alicuius, se contrarii Domini servituti subiicere; unde nobis non licet, ex quo sumus facti servi iustitiae, iterum redire ad servitutem peccati. Utramque rationem apostolus simul tangit dicens gratias ago Deo, sic et vos gratia agere debetis, quod, cum essetis servi peccati, quia qui facit peccatum, servus est peccati, Jn. VIII, 34, obedistis, scilicet credendo, supra I, 5: ad obediendum fidei in omnibus gentibus; et hoc non coacti, sed ex corde, infra X, 10: corde creditur ad iustitiam, in eam formam doctrinae, idest in doctrina Catholicae fidei, II Tm. I, 13: formam habens sanorum verborum, quae a me audistis; in quam traditi estis, II Cor.VIII, 5: semetipsos dederunt primum Deo, deinde, nobis per voluntatem Dei. Et per hoc liberati estis a peccato, et ita non convenit quod iustitiam deseratis. I Cor. VII, 23: pretio empti estis, et non estis vestri.
VIème dimanche après la Pentecôte
Introït
Le Seigneur est la force de son peuple et le protecteur salutaire de son Messie : sauvez votre peuple, Seigneur, et bénissez votre héritage, régissez-les jusqu’aux siècles sans fin. Je crierai vers vous, Seigneur, mon Dieu, ne gardez pas le silence à mon égard : de peur que, si vous ne répondez pas, je ne sois semblable à ceux qui descende dans la fosse.
Collecte
Dieu des vertus, unique auteur de tout ce qui est très bon : insérer dans nos cœurs l’amour de votre nom, et augmentez en nous l’esprit de religion ; afin que vous y nourrissiez tout ce qu’il y a de bien, et que par l’amour de la piété vous conserviez ce que vous avez nourri.
Épitre Rm. 6, 3-11
Mes Frères : nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême en sa mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous aussi nous marchions dans une vie nouvelle. Si, en effet, nous avons été greffés sur lui, par la ressemblance de sa mort, nous le serons aussi par celle de sa résurrection : sachant que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût détruit, pour que nous ne soyons plus les esclaves du péché ; car celui qui est mort est affranchi du péché. Mais si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons avec lui, sachant que le Christ ressuscité des morts ne meurt plus ; la mort n’a plus sur lui d’empire. Car sa mort fut une mort au péché une fois pour toutes, et sa vie est une vie pour Dieu. Ainsi vous-mêmes regardez-vous comme morts au péché, et comme vivants pour Dieu en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Évangile Mc. 8, 1-9
En ce temps-là : Comme il y avait avec Jésus une nombreuse foule qui n’avait pas de quoi manger, il appela ses disciples et leur dit : « J’ai compassion de cette foule, car voilà trois jours déjà qu’ils restent près de moi, et ils n’ont rien à manger. Si je les renvoie chez eux à jeun, les forces leur manqueront en chemin ; or plusieurs d’entre eux sont venus de loin. » Ses disciples lui répondirent : « Comment pourrait-on ici, dans un désert, rassasier de pain ces gens ? » Et il leur demanda : « Combien de pains avez-vous ? » Ils dirent : « Sept ». Alors il fit asseoir la foule par terre, prit les sept pains, et, après avoir rendu grâces, il les rompit et les donna à ses disciples pour les servir ; et ils les servirent à la foule. Ils avaient (en outre) quelques petits poissons ; après avoir prononcé la bénédiction sur eux, il dit de les servir aussi. Ils mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta sept corbeilles des morceaux qui restaient. Or ils étaient environ quatre mille. Et il les renvoya.
Offertoire
Affermissez mes pas dans vos sentiers, afin que mes pieds ne soient point ébranlés : inclinez votre oreille et exaucez mes paroles : Seigneur, faites éclater vos miséricordes, vous qui sauvez ceux qui espèrent en vous
Secrète
Laissez-vous fléchir, Seigneur, par nos supplications, et recevez avec bonté ces offrandes de votre peuple : et pour que les vœux d’aucun de vos fidèles ne restent sans fruit, faites que nul ne vous adresse de vaines demandes, en sorte que nous obtenions l’effet de ce que nous demandons avec foi.
Communion
J’entourerai l’autel et j’immolerai dans son tabernacle une victime avec des cris de joie : je chanterai et je dirai une hymne au Seigneur.
Office
4e leçon
Du livre de saint Ambroise, Évêque, sur l’Apologie de David.
Que de fautes chacun de nous ne commet-il pas à toute heure ! Et cependant aucun de nous, qui formons le peuple, ne pense à l’obligation de les confesser. David, ce roi si glorieux et si puissant, ne peut garder en lui, même un temps assez court, le péché qui pèse sur sa conscience : mais, par une prompte confession, accompagnée d’un regret sans mesure, il s’en décharge aux pieds du Seigneur. Me trouveriez-vous facilement aujourd’hui quelqu’un de riche et d’honoré, qui souffre sans peine d’être repris pour une faute qu’il aurait commise ? Et David, dans l’éclat de la puissance royale, David, loué si souvent par les saintes Écritures, lorsqu’un particulier lui reproche un grand crime, ne frémit point d’indignation, mais au contraire avoue sa faute et en gémit avec douleur.
5e leçon
Aussi le Seigneur fut-il touché de cette immense douleur, si bien que Nathan dit à David : Parce que tu t’es repenti, le Seigneur a mis à l’écart ton péché. La promptitude du pardon fait voir que le repentir du prince était bien profond, pour écarter ainsi l’offense d’un tel égarement. Le reste des hommes, lorsque les Prêtres ont lieu de les reprendre, aggravent leur péché, en cherchant soit à le nier, soit à l’excuser ; et il y a pour eux chute plus grande, là même où l’on espérait les voir se relever. Mais les saints du Seigneur, qui brûlent de continuer le pieux combat et de fournir en entier la carrière du salut, si parfois, hommes qu’ils sont, ils viennent à faillir, moins par détermination de pécher que par fragilité naturelle, ils se relèvent plus ardents à la course, et, stimulés par la honte de la chute, ils la compensent par de plus rudes combats. De sorte que leur chute, au lieu de leur avoir causé quelque retard, n’a servi qu’à les aiguillonner et à les faire avancer plus vite.
6e leçon
David pèche, ce qui arrive aux rois trop souvent ; mais il fait pénitence, il pleure, il gémit : ce qui est assez rare chez les rois. Il reconnaît sa faute, il en demande pardon, le front dans la poussière ; il déplore sa misérable fragilité ; il jeûne, il prie, et, manifestant ainsi sa douleur, fait parvenir aux siècles futurs le témoignage de sa confession. L’aveu qui fait rougir de honte les particuliers, ce prince n’en rougit pas. Ceux que les lois atteignent osent nier leur péché, ou ne veulent pas demander ce pardon que sollicite un souverain, qui n’est soumis aux lois d’aucun homme. En péchant, il a donné un signe de sa fragile condition ; en suppliant, il donne une marque d’amendement.
7e leçon
Homélie de saint Ambroise, Évêque.
C’est après que cette femme qui figurait l’Église, eut été guérie d’un flux de sang ; c’est après que les Apôtres eurent été choisis pour prêcher l’Évangile du royaume de Dieu, que Jésus-Christ distribua l’aliment de la grâce céleste. Et remarquez à qui il le dispense : ce n’est point à ceux qui demeurent oisifs, à ceux qui restent dans la ville, c’est-à-dire à ceux qui s’attardent dans la synagogue ou se complaisent dans les honneurs du siècle ; mais c’est à ceux qui, pour chercher le Christ, pénètrent jusqu’au désert. Ceux qui surmontent toute répugnance, ceux-là sont accueillis par le Christ, c’est avec eux que le Verbe de Dieu s’entretient, non des affaires de ce monde, mais du royaume de Dieu. Et si parmi eux il en est qui soient affligés de quelque infirmité corporelle, il leur accorde d’abord le bienfait de la guérison.
8e leçon
Il était naturel qu’il tint en réserve un aliment spirituel, pour faire cesser le jeûne de ceux dont il venait de guérir les blessures. Personne donc ne reçoit la nourriture du Christ, s’il n’a d’abord été guéri, et tous ceux qui sont appelés au banquet, sont auparavant guéris par l’appel divin. Celui qui était boiteux a reçu, pour venir, la faculté de marcher ; celui qui était privé de la vue n’a pu entrer dans la maison du Seigneur, qu’après que la lumière lui a été rendue.
9e leçon
C’est donc un ordre mystérieux toujours observé : d’abord la rémission des péchés guérit les blessures spirituelles, ensuite la céleste nourriture est accordée avec largesse. Et cependant, cette foule n’est pas encore appelée à se nourrir des aliments les plus substantiels : ces cœurs, vides d’une foi solide, ne sont pas restaurés par le corps et le sang du Christ. « Je ne vous ai donné que du lait, dit l’Apôtre, vous ne pouviez encore supporter autre chose, et d’ailleurs vous en êtes encore incapables ». Ici, les cinq pains rappellent le lait : la nourriture plus substantielle, c’est le corps du Christ ; le breuvage plus fortifiant, c’est le sang du Seigneur
L’Office du sixième Dimanche après la Pentecôte s’ouvrait hier soir par l’exclamation poignante d’un immense repentir. David, le roi-prophète, le vainqueur de Goliath, vaincu à son tour par l’entraînement des sens, et d’adultère devenu homicide, s’écriait sous le poids de son double crime : « Je vous en prie, mon Dieu, pardonnez l’iniquité de votre serviteur, car j’ai agi en insensé ! »
Le péché, quels que soient le coupable et la faute, est toujours faiblesse et folie. L’orgueil de l’ange rebelle ou de l’homme déchu aura beau faire : il n’empêchera pas que la flétrissure de ces deux mots ne s’attache, comme un stigmate humiliant, à la révolte contre Dieu, à l’oubli de sa loi, à cet acte insensé de la créature qui, conviée à s’élever dans les régions sereines où réside son auteur, s’échappe et fuit vers le néant, pour retomber plus bas même que ce néant d’où elle était sortie. Folie volontaire cependant, et faiblesse sans excuse ; car si l’être créé ne possède de son fonds que ténèbres et misères, la bonté souveraine met à sa disposition par la grâce, qui ne manque jamais, la force et la lumière de Dieu.
Le dernier, le plus obscur pécheur ne saurait donc avoir de raisons pour justifier ses fautes ; mais l’offense est plus injurieuse à Dieu, quand elle lui vient d’une créature comblée de ses dons et placée par sa bonté plus haut que d’autres dans l’ordre des grâces. Qu’elles ne l’oublient pas ces âmes pour qui le Seigneur a, comme pour David, multiplié ses magnificences. Conduites par les voies réservées de son amour, elles auraient beau avoir atteint déjà les sommets de l’union divine ; une vigilance sans fin peut seule garder quiconque n’a pas déposé le fardeau de la chair. Sur les montagnes comme dans les plaines et les vallées, toujours et partout, la chute est possible ; et combien n’est-elle pas plus effrayante, quand le pied glisse sur ces pics élevés de la terre d’exil qui déjà confinent à la patrie et donnent entrée dans les puissances du Seigneur ! Alors les précipices béants, que l’âme avait évités dans la montée, semblent tous l’appeler à la fois ; elle roule d’abîme en abîme, effrayant quelquefois jusqu’aux méchants eux-mêmes par la violence des passions longtemps contenues qui l’entraînent.
Âme brisée, que l’orgueil de Satan va chercher à fixer dans la fange ! Mais bien plutôt, du fond du gouffre où l’a jetée sa chute lamentable, qu’elle s’humilie, qu’elle pleure son crime ; qu’elle ne craigne point de lever de nouveau ses yeux humides vers les hauteurs brillantes où naguère elle semblait faire partie déjà des phalanges bienheureuses. Sans plus tarder, qu’elle s’écrie comme David : « J’ai péché contre le Seigneur » ; et comme à lui, il sera répondu : « Le Seigneur a pardonné ton péché, tu ne mourras pas » ; et comme pour David, Dieu pourra faire encore en elle de grandes choses. David innocent avait paru la fidèle image du Christ, objet divin des complaisances de la terre et des cieux ; David pécheur, mais pénitent, resta la très noble figure de l’Homme-Dieu chargé des crimes du monde, et portant sur lui la miséricordieuse et juste vengeance de son Père offensé.
A LA MESSE.
Le rapport qui a pu exister autrefois, pour ce Dimanche, entre la Messe et l’Office de la nuit se laisserait aujourd’hui difficilement saisir. Honorius d’Autun et Durand de Mende appliquaient, de leur temps, l’Introït et les autres parties chantées qui vont suivre à l’inauguration du règne de Salomon. On prenait alors en effet pour ce jour, comme Leçons de l’Écriture, les premières pages du second livre des Paralipomènes où sont racontés les commencements glorieux du fils de David. Mais, depuis, l’usage a prévalu dans l’Église de continuer jusqu’au mois d’août la lecture des quatre livres des Rois, en laissant de côté les deux livres des Paralipomènes qui ne faisaient que répéter en partie les récits ayant fait la matière des lectures précédentes. Les anciens rapprochements proposés par les auteurs que nous venons de citer, n’ont donc plus maintenant d’application possible. Nous nous contenterons de puiser, dans l’Introït, un nouveau sentiment de ce qui fait la force du chrétien : sa foi dans la puissance du Seigneur qui ne saurait lui manquer, et la conscience de sa misère qui le garde de toute présomption.
La Collecte présente un admirable résumé de l’action forte et suave de la grâce sur toute la conduite de la vie chrétienne. Elle s’inspire du texte de saint Jacques : « Tout don excellent, tout don parfait est d’en haut, et descend du Père des lumières ».
ÉPÎTRE.
Les Messes des Dimanches après la Pentecôte ne nous avaient présenté qu’une seule fois jusqu’ici les Épîtres de saint Paul. C’est à saint Pierre et à saint Jean qu’était réservée de préférence la mission d’enseigner les fidèles au commencement des sacrés Mystères. Il semble que l’Église, en ces semaines qui représentent les premiers temps de la prédication apostolique, ait voulu rappeler ainsi le rôle prédominant du disciple de la foi et de celui de l’amour dans cette première promulgation de l’alliance nouvelle qui eut lieu tout d’abord au sein du peuple juif. Paul en effet n’était alors que Saul le persécuteur, et se montrait l’ennemi le plus violent de la parole qu’il devait porter plus tard avec tant d’éclat jusqu’aux extrémités du monde. Si ensuite sa conversion fit de lui un apôtre ardent et convaincu pour les Juifs eux-mêmes, il parut bientôt pourtant que la maison de Jacob n’était point, dans le domaine de l’apostolat, la part de son héritage. Après avoir affirmé publiquement sa croyance à Jésus Fils de Dieu et confondu la synagogue par l’autorité de son témoignage, il laissa silencieusement s’écouler la fin de la trêve accordée à Juda pour accepter l’alliance ; il attendit dans la retraite] que le vicaire de l’Homme-Dieu, le chef du collège apostolique, donnât le signal de l’appel des Gentils, et ouvrît en personne les portes de l’Église à ces nouveaux fils d’Abraham.
Mais Israël a désormais trop longtemps abusé des divines condescendances ; l’heure de la répudiation approche pour l’ingrate Jérusalem, et l’Époux s’est enfin tourné vers les races étrangères. La parole est maintenant au Docteur des nations ; il la gardera jusqu’au dernier jour ; il ne se taira plus, jusqu’à ce qu’ayant redressé, soulevé vers Dieu la gentilité, il l’ait affermie dans la foi et l’amour. Il ne se donnera point de repos qu’il n’ait amené cette délaissée à la consommation des noces du Christ, à cette pleine fécondité de l’union divine, dont il dira au XXIVe et dernier Dimanche après la Pentecôte : « Nous n’avons point cessé de demander, de supplier que vous fussiez remplis de toute sagesse et doctrine, dignes de Dieu, lui plaisant en toutes choses, féconds dans toutes les bonnes œuvres et en toute vertu, par la puissance de celui qui nous a rendus dignes d’avoir part au sort des Saints dans la lumière de son Fils bien-aimé » .
C’est aux Romains que s’adressent aujourd’hui les instructions inspirées du grand Apôtre. L’Église en effet, dans la lecture de ces admirables Épîtres, observera l’ordre même de leur inscription au canon des Écritures : la lettre aux Romains, les deux aux Corinthiens, celles aux Galates, aux Éphésiens, aux Philippiens, aux Colossiens, passeront successivement sous nos yeux. Sublime correspondance, où l’âme de Paul, se livrant tout entière, donne en même temps le précepte et l’exemple de l’amour ! « Je vous en prie, dit-il sans cesse, soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jésus-Christ ».
C’est qu’en effet l’Évangile, le royaume de Dieu, la vie chrétienne, n’est point simplement affaire de discours. Rien de moins spéculatif que la science du salut ; rien qui la fasse pénétrer plus avant dans les âmes que la sainteté de ceux qui l’enseignent. Pour cette raison, celui-là seul, dans le christianisme, est reconnu comme Apôtre ou Docteur, qui sait fournir aux hommes, dans l’unité de sa vie, le double enseignement de la doctrine et des œuvres. Ainsi le premier, Jésus, prince des pasteurs, a-t-il traduit l’éternelle vérité, non seulement dans les mots sortis de sa bouche divine, mais encore dans les actes de sa vie sur terre. Ainsi l’Apôtre, devenu lui-même la forme du troupeau, révèle à tous en sa personne les progrès merveilleux qu’une âme fidèle peut accomplir au souffle de l’Esprit sanctificateur. Soyons attentifs aux accents de cette bouche puissante toujours ouverte sur le monde ; mais, en même temps, ouvrons les yeux de notre âme pour voir à l’œuvre notre Apôtre et marcher à sa suite. Par ses Épîtres si vivantes, il reste véritablement sur la terre ; il demeure avec nous, comme il l’avait dit, pour notre avancement, pour la joie et le triomphe de notre foi.
D’autre part, si nous estimons à leur prix l’exemple et la doctrine de ce père des nations, rappelons-nous également ses travaux et ses souffrances ; n’oublions point la sollicitude, l’amour ardent qu’il professait pour tous ceux qui n’avaient point vu son visage en la chair. Payons de retour, en dilatant pour lui nos cœurs ; aimons avec la lumière celui qui nous l’apporte, et tous ceux qui, comme lui, l’ont puisée si brillante dans les trésors de Dieu le Père et de son Christ. C’est la touchante recommandation de saint Paul lui-même ; c’est l’intention voulue par Dieu, lorsqu’il daigna confier à des hommes mortels le soin d’instruire conjointement avec lui les nations. La Sagesse éternelle ne se montre point directement ici-bas : elle s’est cachée dans l’Homme-Dieu tout entière ; elle se révèle donc par lui, mais aussi par l’Église, qui est le corps mystique de cet Homme-Dieu. Nous ne pouvons, en dehors du Christ Jésus, ni l’aimer, ni l’atteindre ; mais nous n’aimons, nous ne comprenons Jésus, qu’en aimant et comprenant son Église. Or, si dans cette Église, assemblée glorieuse des élus, il n’en est point qui ne réclament légitimement notre amour, est-il douteux pourtant que nous devions aimer et vénérer ceux-là surtout qui sont plus étroitement associés à l’humanité du Sauveur dans la manifestation du Verbe divin, centre unique de nos pensées dès ce monde et pour l’éternité] ?
Personne, à ce titre, ne mérita plus que Paul la vénération, la reconnaissance et l’amour du peuple fidèle. Qui en effet, des prophètes et des saints apôtres, pénétra davantage le mystère du Christ ? Qui comme lui révéla au monde les rayonnements divins de la face du Sauveur ? La vie d’union, cette union merveilleuse qui multiplie la vie du Verbe et la prolonge en chacun des chrétiens, eut-elle jamais un docteur plus complet, un si éloquent interprète ? A lui, le dernier venu, fut donnée cette grâce d’annoncer aux nations les insondables richesses du Christ ; le plus petit des saints, proclame-t-il dans son humilité sublime, il reçut la mission d’enseigner à toute créature le dernier mot de la création, resté longtemps caché en Dieu comme le secret des siècles et de l’histoire du monde, à savoir : la manifestation de la Sagesse infinie par l’Église, en Jésus-Christ notre Seigneur.
Car l’Église n’étant autre chose que le corps de l’Homme-Dieu et son mystique complément, la formation de l’Église, ses accroissements, ne sont pour saint Paul que la suite régulière de l’Incarnation, le développement continu du mystère apparu dans la crèche aux célestes principautés. Après l’Incarnation, Dieu fut mieux connu des Anges ; bien que le même en son immuable essence, il leur apparut plus grand et plus magnifique au reflet de ses perfections infinies dans la chair de son Verbe. Ainsi, bien que sans croissance possible elles-mêmes et fixées dans la plénitude, la perfection et la sainteté créées de l’Homme-Dieu se révèlent plus grandes à leur tour, à mesure que se multiplient dans le monde des merveilles de perfection et de sainteté qui ne trouvent qu’en lui leur source.
Parti de lui, coulant toujours de sa plénitude, le flot de la grâce et de la vérité parcourt sans fin chacun des membres de l’immense corps de l’Église. Principe de divine croissance, sève mystérieuse dont les canaux rattachent plus étroitement l’Église à son Chef auguste, que les nerfs et les vaisseaux portant le mouvement et la vie jusqu’aux extrémités de notre corps ne rattachent ses diverses parties à la tête qui dirige et commande. Mais de même que dans le corps humain la vie est une pour la tête et les membres, constituant chacun d’eux dans la proportion et l’harmonie qui font l’homme parfait : ainsi n’y a-t-il dans l’Église qu’une seule vie, celle de l’Homme-Dieu, du Christ chef formant son corps mystique et développant dans l’Esprit-Saint ses divers membres. Un temps viendra qu’il ne manquera plus rien à ce développement ; alors l’humanité, fondue avec son chef divin dans la mesure et la splendeur de l’âge parfait qui convient au Christ, apparaîtra sur le trône du Verbe, pour y faire à jamais l’admiration des Anges et l’objet des complaisances de la Trinité bienheureuse. Mais, en attendant, le Christ se complète en toutes choses et dans tous ; comme autrefois à Nazareth, Jésus grandit encore, et ses accroissements manifestent chaque jour davantage la Sagesse infinie dans sa beauté.
La sainteté, les souffrances, et ensuite la gloire du Seigneur Jésus, sa vie même en un mot prolongée dans ses membres telle est pour saint Paul la vie chrétienne : simple et sublime notion, qui résume à ses yeux le commencement, le progrès et la consommation du travail de l’Esprit d’amour en toute âme sanctifiée. Nous le verrons par la suite développer longuement cette vérité pratique, dont il se contente aujourd’hui de poser la base dans l’Épître que l’Église nous fait lire. Qu’est-ce que le baptême en effet, cette première entrée dans la voie qui conduit au ciel, sinon l’incorporation du néophyte à l’Homme-Dieu mort une fois au péché pour vivre à jamais en Dieu son Père ? Au Samedi saint, près des bords de la fontaine sacrée, nous avons compris, à l’aide d’un passage semblable de l’Apôtre, les divines réalités accomplies sous l’onde mystérieuse. La sainte Église n’y revient aujourd’hui que pour rappeler ce grand principe des commencements de la vie chrétienne, et l’établir comme point de départ des instructions qui vont suivre. Si le premier acte de la sanctification du fidèle enseveli dans son baptême avec Jésus-Christ a pour objet de le refaire tout entier, de le créer de nouveau dans cet Homme-Dieu, de greffer sa vie nouvelle sur la vie même du Seigneur Jésus pour en produire les fruits, nous ne serons point surpris que l’Apôtre se refuse à tracer aux chrétiens d’autre procédé de contemplation, d’autre règle de conduite, que l’étude et l’imitation du Sauveur. La perfection de l’homme et sa récompense sont en lui seul : selon donc la connaissance que vous avez reçue de lui, marchez en lui ; car vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Le Docteur des nations le déclare : il ne connaît, il ne saurait prêcher autre chose. A son école, prenant en nous les sentiments qu’avait Jésus-Christ, nous deviendrons d’autres Christs, ou plutôt un seul Christ avec l’Homme-Dieu, par l’union des pensées et la conformité des vertus sous l’impulsion du même Esprit sanctificateur.
Entre la lecture de l’Épître et celle de l’Évangile, le Graduel et le Verset viennent raviver dans les cœurs l’humble et confiante prière qui doit s’élever sans cesse de l’âme du chrétien vers son Dieu.
ÉVANGILE.
L’explication du texte sacré nous est donnée par saint Ambroise au nom de l’Église, dans l’Homélie du jour ; elle n’est point faite pour changer en rien le cours des pensées que nous inspire l’ensemble de la sainte Liturgie dans cette partie de l’année.
« Après la guérison du flux de sang dont souffrait la femme figure de l’Église, après la mission d’évangéliser donnée aux Apôtres, l’aliment de la grâce céleste est distribué aux âmes affamées que ne saurait rassasier l’ancienne Loi mourante ». Ainsi s’exprime le saint Docteur. Déjà en effet, comme nous le disions il y a huit jours, la loi du Sinaï, convaincue d’impuissance, a fait place au Testament de l’alliance universelle. C’est de Sion même néanmoins qu’est sortie la loi de la grâce ; Jérusalem, la première cette fois encore, a entendu la parole du Seigneur. Mais les porteurs de la bonne nouvelle, conduits par un peuple endurci et jaloux, se sont tournés bientôt vers les nations, en secouant sur Jérusalem la poussière de leurs pieds ; poussière accusatrice qui retombera dans peu sur l’orgueilleuse cité en pluie vengeresse, plus terrible que les torrents de feu déchaînés autrefois sur Sodome et Gomorrhe. Déjà, dans la grande famille humaine, c’en est fait de la supériorité de Juda si longtemps maintenue, des droits du premier-né, antique honneur d’Israël ! La primauté a suivi vers l’Occident Simon Pierre ; et le diadème de Sion, tombé de sa tête prévaricatrice, brille pour jamais au front purifié de la reine des nations.
Comme l’hémorroïsse de l’Évangile qui avait dépensé tout son bien en traitements inutiles, la gentilité, épuisée depuis la chute première en pertes incessantes, avait achevé de dissiper dans les mains des docteurs de mensonge jusqu’à cette lumière primitive et ces dons de nature qui formaient, selon l’expression de l’évêque de Milan, « son patrimoine vital ». Mais voici qu’au bruit de l’arrivée du médecin céleste, elle s’est levée dans la conscience de sa misère ; sa foi, triomphant de sa honte, l’a portée à la rencontre du Verbe ; son humble confiance, qui contrastait avec l’insultante arrogance de la synagogue, a touché le Christ ; et la vertu sortie de lui a guéri sa plaie originelle, et répare en un moment ses ruines successives.
Il était juste que le Seigneur, ayant ainsi guéri l’humanité, la relevât de son jeûne séculaire, en lui donnant la nourriture convenable. C’est toujours la pensée de saint Ambroise ; et, rapprochant du repas miraculeux de notre Évangile cette autre multiplication des pains dont nous avons célébré le mystère au quatrième Dimanche de Carême, il remarque qu’il y a pour la nourriture spirituelle, comme pour celle des corps, divers degrés d’excellence. L’Époux ne sert point dès le commencement d’ordinaire son vin le plus enivrant, ses mets les plus exquis aux conviés de son amour. Beaucoup d’ailleurs ne sauraient point s’élever, ici-bas, au delà d’une certaine limite vers la divine et substantielle lumière qui nourrit les âmes. A ceux-là donc, au plus grand nombre, figuré par les cinq mille hommes de la première multiplication miraculeuse, conviennent les cinq pains de moindre qualité, répondant par leur nombre aux cinq sens qui retiennent encore plus ou moins la multitude sous leur empire. Mais aux privilégiés de la grâce, aux hommes qui, dominant les mille sollicitudes de la vie et méprisant ses jouissances permises, parviennent dès ce monde à faire régner Dieu seul en leur âme, à ceux-là seuls l’Époux destine le pur froment des sept pains, dont le nombre rappelle la plénitude de l’Esprit de sainteté et abonde en mystères.
« Bien que dans le monde, dit saint Ambroise, ils ne sont plus du monde ces hommes qui goûtent l’aliment du mystique repos ». Au commencement, Dieu donna en six jours à l’univers sorti de ses mains sa perfection et sa beauté ; il consacra le septième à la jouissance de ses ouvrages]. Sept est le chiffre du repos divin ; il devait être aussi celui du repos fécond des fils de Dieu, de la consommation des âmes dans la paix qui assure l’amour et fait l’invincible force de l’Épouse au Cantique. C’est pourquoi l’Homme-Dieu, proclamant sur la montagne les béatitudes de la loi d’amour, attribua la septième aux pacifiques ou pacifiés, comme devant être nommés excellemment fils de Dieu. En eux seuls, en effet, se développe pleinement le germe de la filiation divine déposé dans l’âme au baptême. Grâce au silence des passions terrassées, leur esprit, maître de la chair et soumis à Dieu, ne connaît plus les tempêtes intérieures, les brusques variations, les inégalités mêmes si nuisibles toujours à la précieuse semence ; échauffée par les feux du Soleil de justice dans une atmosphère continuellement sereine et sans nuages, elle se dilate sans obstacle, elle croît sans déviation ; absorbant tous les sucs humains de cette terre qui l’a reçue, s’assimilant la terre elle-même, elle ne laisse plus rien voir bientôt que de divin dans ces hommes devenus, pour le Père qui est aux cieux, la très fidèle image de son Fils premier-né.
« Elle est donc bien justement la septième cette béatitude des pacifiés, reprend saint Ambroise ; à eux le pain des sept corbeilles, le pain sanctifié, le pain du repos ! C’est quelque chose de grand que ce pain du septième jour ; et j’oserai le dire, si, après avoir mangé des cinq pains, vous goûtez les sept, n’attendez plus rien en terre ».
Mais pour prétendre à ce festin sans pareil, observez diligemment la condition qu’y met l’Évangile. « Ce n’est point, dit notre Homélie, aux désœuvrés, aux grands du siècle, aux habitants des villes, qu’est distribué le céleste aliment, mais à ceux qui cherchent le Christ au milieu des déserts ; ceux-là seuls qui ont faim sont reçus par le Christ à la participation du Verbe et du royaume de Dieu ». Plus leur faim est intense, plus elle est pure surtout et va directement à son divin objet, plus aussi le pain merveilleux confortera ces affamés de lumière et d’amour et les rassasiera délicieusement.
Toute la vérité, toute la bonté, toute la beauté que contient l’univers, ne saurait par soi satisfaire une seule âme ; il y faut Dieu même ; et tant que l’homme ne l’a point compris, ce que ses sens et sa raison peuvent lui fournil de bien et de vrai, loin de le nourrir, n’est le plus souvent qu’une distraction lamentable à son besoin pressant et un obstacle à la vraie vie. Voyez comme le Seigneur attend, pour agir en faveur de ceux qui le suivent, que toutes leurs provisions humaines soient épuisées. Ils n’ont pas craint, pour rester avec lui, d’affronter la pénurie du désert ; leur foi, plus grande que celle de leurs frères restés dans les villes, les élève aussi plus haut dans l’ordre de ses grâces ; à cause de cela même, il ne veut plus que rien en eux agisse concurremment avec le mets divin qu’il prépare à leurs âmes.
Telle est l’importance de ce dépouillement complet sur les sommets de la vie chrétienne, telle aussi la difficulté pour les plus courageux d’y arriver par leurs seuls efforts, qu’on voit le Seigneur intervenir lui-même directement dans l’âme de ses saints pour y faire le désert, et obtenir ce vide, nécessaire à ses dons, au seul aspect duquel frémit la pauvre nature. Luttant comme Jacob avec Dieu] sous l’effort de cette épuration toute-puissante, la créature se sent alors broyée et consumée dans un indicible martyre. Elle est devenue l’objet des ineffables recherches du Fils de Dieu ; mais Celui qui prétend se donner sans réserve aucune, lui si grand à elle si faible et si dénuée, la veut du moins elle aussi tout entière. C’est pour cela que, d’autorité, il la dompte et la brise miséricordieusement, pour la dégager des créatures et d’elle-même. Rien n’échappe des moindres replis, des plus secrets détours de son être au regard transperçant du Verbe ; son action dévorante atteint dans ses poursuites jalouses jusqu’à la division de l’esprit et de l’âme ; pénétrant les moelles et les jointures, scrutant, disséquant sans pitié les intentions et les pensées. Comme le fondeur en présence du métal précieux qui doit devenir l’ornement des rois, il s’est assis, dit le prophète ; il a jeté au creuset cette âme aimée, dont il veut faire pour l’éternité l’un des joyaux éclatants de sa noble parure. Tout entier à ce travail qui lui est cher, à cette opération plus délicate à ses yeux que la création de mille mondes, il surveille et active la flamme purifiante, feu consumant lui-même dans la fournaise. Et lorsque depuis longtemps déjà ont cessé de s’élever les dernières vapeurs parties des sens, que les scories plus résistantes de l’esprit sont détachées à leur tour, la fusion étant complète, goutte à goutte comme l’avare il recueille son or ; il lui rend consistance ; il ne craint plus de le produire aux yeux émerveillés des hommes et des anges : tant est pur son éclat ! Tant le divin ciseleur est assuré maintenant d’y retracer selon qu’il le voudra, en traits dignes de lui, sa fidèle image !
« Le Seigneur nous appelle, disait l’ancien peuple sortant d’Égypte à la suite de Moïse ; nous irons à trois journées de chemin dans le désert, pour y sacrifier au Seigneur notre Dieu ». Les disciples de Jésus-Christ, dans notre Évangile, l’ont de même suivi au désert ; après trois jours, ils ont été nourris d’un pain miraculeux qui présageait la victime du grand Sacrifice figuré par celui d’Israël. Bientôt le présage et la figure vont faire place, sur l’autel qui est devant nous, à la plus sublime des réalités. Quittons la terre de servitude, où nous retenaient nos vices ; l’appel miséricordieux du Seigneur est pour nous de chaque jour ; établissons donc pour jamais nos âmes loin des frivolités mondaines, dans la retraite d’un profond recueillement. Prions le Seigneur, en chantant l’Offertoire, qu’il daigne lui-même affermir nos pas dans les sentiers de ce désert intérieur, où il nous écoutera toujours favorablement et multipliera pour nous les merveilles de sa grâce.
L’efficacité de nos prières n’est assurée qu’autant que la foi les anime et inspire leur objet. L’Église, en recevant les dons de ses fils pour le Sacrifice, demande dans la Secrète qu’il en soit ainsi pour eux tous.
Nous admirions tout a l’heure le travail de purification qu’opère dans les âmes de son choix l’Ange de l’alliance. Or le prophète qui nous faisait assister à cette divine refonte des élus, en révèle le motif par ces paroles qui expliquent du même coup l’Antienne de la Communion : « Et ils sacrifieront au Seigneur dans la justice ; et le sacrifice de Juda et de Jérusalem plaira au Seigneur comme aux jours du passé, comme dans les temps antiques ».
Sainte Elisabeth reine et veuve
Collecte
Dieu très clément, parmi tant d’autres qualités éminentes, vous avez donné à la bienheureuse reine Élisabeth la vertu d’apaiser les fureurs de la guerre : accordez-nous, par son intercession, qu’après avoir, pendant cette vie mortelle, joui de la paix, que nous vous demandons humblement, nous parvenions aux joies éternelles.
Office
Quatrième leçon. Élisabeth, de la famille royale d’Aragon, naquit l’an du Christ mil deux cent soixante et onze. En présage de sa future sainteté, ses parents, laissant de côté, contre l’usage, le nom de la mère et de l’aïeule, voulurent qu’on l’appelât au baptême du nom de sa grand’ tante maternelle, sainte Élisabeth, duchesse de Thuringe. Dès qu’elle vint au monde, on vit qu’elle serait l’heureuse pacificatrice des royaumes et des rois, car la joie causée par sa naissance réconcilia son père et son aïeul divisés jusque-là. Son père, admirant les heureuses dispositions qu’elle montrait en grandissant, disait que sa fille surpassait de beaucoup en vertu, à elle seule, toutes les femmes de la maison royale d’Aragon. Dédaignant la parure, fuyant le plaisir, adonnée au jeûne, aux prières continuelles, aux œuvres charitables, elle menait une vie si céleste que le roi, plein de vénération, avait coutume d’attribuer aux mérites de sa fille la prospérité de ses affaires et du royaume. La réputation d’Élisabeth s’étendant partout, plusieurs princes la recherchèrent comme épouse. Ses parents l’accordèrent à Denys, roi de Portugal, et le mariage fut célébré avec les cérémonies de la sainte Église.
Cinquième leçon. Dans la vie conjugale, Élisabeth ne mettait pas moins de soin à cultiver les vertus qu’à élever ses enfants, s’appliquant à plaire à son époux, mais encore plus à Dieu. Pendant près de la moitié de l’année, elle ne vivait que de pain et d’eau. Étant malade, et les médecins lui ayant prescrit l’usage du vin, comme elle refusait d’en boire, l’eau qu’on lui présenta fut changée en vin. Une pauvre femme dont elle baisa l’horrible ulcère s’en trouva guérie subitement. Les pièces de monnaie qu’elle s’apprêtait à distribuer aux indigents, et qu’elle voulait cacher au roi, furent changées en rosés dans la saison d’hiver. Elle rendit la vue à une jeune fille aveugle de naissance ; délivra, rien que par le signe de la croix, quantité de personnes atteintes de graves maladies, et opéra beaucoup d’autres miracles de ce genre. Des monastères, des établissements hospitaliers et des églises furent construits par ses soins, et dotés par sa munificence. Elle fut admirable de zèle pour apaiser les discordes des rois, et infatigable pour secourir les misères publiques et privées de l’humanité.
Sixième leçon. Modèle de toutes les vertus pour les jeunes filles pendant sa jeunesse, et pour les épouses pendant son mariage, elle le fut aussi pour les veuves, dans l’isolement. Après la mort du roi Denys, prenant aussitôt l’habit des religieuses de sainte Claire, elle assista sans faiblir aux funérailles du prince, et se rendit peu après à Compostelle, afin d’y offrir pour l’âme de son époux de nombreux présents, des étoffes de soie, de l’argent, de l’or et des pierres précieuses. A son retour, elle convertit en pieux et saints usages tout ce qui lui restait de cher et de précieux. C’est ainsi qu’elle acheva le monastère vraiment royal de Coïmbre qu’elle avait fondé pour des vierges. Nourrir les pauvres, protéger les veuves, défendre les orphelins, soulager tous les malheureux, était toute sa vie ; elle vivait, non pour elle, mais pour Dieu et pour le bien de tous. Dans le but de rétablir la paix entre deux rois, son fils et son gendre, elle se rendit à Estrenoz, place forte célèbre : ce fut là que, tombée malade par suite des fatigues de la route, visitée par la Vierge Mère de Dieu, elle mourut saintement, le quatrième jour de juillet de l’an mil trois cent trente-six. Après sa mort, la sainteté d’Élisabeth fut marquée par un grand nombre de miracles, spécialement par l’odeur très suave de son corps exempt de corruption depuis bientôt trois siècles ; aussi est-elle restée constamment célèbre sous le surnom de la sainte reine. Enfin, l’année du jubilé, l’an de notre salut mil six cent vingt-cinq, aux applaudissements de tout le monde chrétien et au milieu d’un immense concours, Urbain VIII l’a solennellement inscrite au nombre des Saints.
Après Marguerite d’Écosse et Clotilde de France, une autre souveraine éclaire de ses rayons le Cycle sacré. Sur la limite extrême qui sépare au midi la chrétienté de l’infidélité musulmane, l’Esprit-Saint veut affermir par elle dans la paix les conquêtes du Christ, et préparer d’autres victoires. Élisabeth est son nom : nom béni, qui, à l’heure où elle vient au monde, embaume depuis un demi-siècle déjà la terre de ses parfums ; présage que la nouvellement née, séduite par les roses qui s’échappent du manteau de sa tante de Thuringe, va faire éclore en Ibérie les mêmes fleurs du ciel.
Hérédité mystérieuse des saints ! En l’année même où notre Élisabeth naissait loin du berceau où la première avait ravi les cieux à son lever si doux et pacifié la terre, une autre nièce de celle-ci, la Bienheureuse Marguerite, partie de Hongrie, quittait la vallée d’exil. Vouée à Dieu dès le sein de sa mère pour le salut des siens au milieu de désastres sans nom, elle avait rempli les espérances qui de si bonne heure étaient venues reposer sur sa tête ; les Mongols refoulés d’Occident, les loups chassés à leur suite de l’antique Pannonie redevenue quelque temps un désert, la civilisation fleurissant à nouveau sur les bords du Danube et de la Theiss : tant de bienfaits furent les fruits des vingt-huit années de prière et d’innocence que Marguerite passa ici-bas, attendant l’heure où elle transmit à la sainte que nous fêtons présentement la mission de continuer sous d’autres cieux l’œuvre de ses devancières.
Il était temps que le Seigneur dirigeât sur l’Espagne un rayon de sa grâce. Le treizième siècle finissait, laissant le monde à la dislocation et à la ruine. Las de combattre pour le Christ et bannissant l’Église de leurs conseils, les rois se retranchaient dans un isolement égoïste, où le conflit des ambitions tendait chaque jour à remplacer l’aspiration commune de ce grand corps qui avait été la chrétienté. Désastreuse pour tout l’Occident, pareille tendance l’était plus encore en face du Maure, dans cette noble contrée où la croisade avait multiplié les royaumes en autant de postes avancés contre l’ennemi séculaire. L’unité de vues, sacrifiant tout à l’achèvement de la délivrance, pouvait seule, dans ces conditions, maintenir les successeurs de Pelage à la hauteur des illustres souvenirs qui les avaient précédés. Malheureusement il s’en fallut que ces princes, presque tous héros sur les champs de bataille, trouvassent toujours la force d’âme suffisante pour mettre au-dessus de mesquines rivalités le rôle sacré que leur confiait la Providence. Vainement alors le Pontife romain s’efforçait de ramener les esprits au sentiment des intérêts de la patrie et du nom chrétien ; les tristes passions de l’homme déchu étouffaient sa voix en des cœurs magnanimes par tant d’autres côtés, et le Croissant applaudissait aux luttes intestines qui retardaient sa défaite. Navarre, Castille, Aragon, Portugal, sans cesse aux prises, voyaient dans chaque royaume le fils armé contre le père, le frère disputant au frère par lambeaux l’héritage des aïeux.
Qui rappellerait l’Espagne aux traditions, encore récentes, grâce à Dieu, de son Ferdinand III ? Qui grouperait de nouveau les volontés discordantes en un faisceau terrible au Sarrasin et glorieux au Christ ? Jacques Ier d’Aragon, le digne émule de saint Ferdinand dans la valeur et la victoire, avait épousé Yolande, fille d’André de Hongrie ; le culte de la sainte duchesse de Thuringe, dont il était devenu le beau-frère, fleurit dès lors au delà des Pyrénées ; le nom d’Élisabeth, transformé le plus souvent en celui d’Isabelle, devint comme un joyau de famille dont aimèrent à s’orner les princesses des Espagnes. La première qui le porta fut la fille de Jacques et d’Yolande, mariée à Philippe III de France, successeur de notre saint Louis ; la seconde fut la petite-fille du même Jacques Ier, l’objet des hommages de l’Église en ce jour, et dont le vieux roi, par un pressentiment prophétique, aimait à dire qu’elle l’emporterait sur toutes les femmes sorties du sang d’Aragon.
Héritière des vertus comme du nom de la chère sainte Élisabeth, elle devait mériter en effet d’être appelée mère de la paix et de la patrie. Au prix d’héroïques renoncements et par la vertu toute-puissante de la prière, elle apaisa les lamentables dissensions des princes. Impuissante un jour à empêcher la rupture de la paix, on la vit se jeter sous une grêle de traits entre deux armées aux prises, et faire tomber des mains des soldats leurs armes fratricides. Ainsi prépara-t-elle, sans avoir la consolation de le voir de ses yeux, le retour à la grande lutte qui ne devait prendre fin qu’au siècle suivant, sous les auspices d’une autre Isabelle, digne d’être sa descendante et de joindre à son nom le beau titre de Catholique. Quatre ans après la mort de notre sainte, la victoire de Salado, remportée sur six cent mille infidèles par les guerriers confédérés de l’Espagne entière, montrait déjà au monde ce qu’une femme avait pu, malgré les circonstances les plus contraires, pour ramener son pays aux nobles journées de l’immortelle croisade qui fait sa gloire à jamais.
Urbain VIII, qui inscrivit Élisabeth au nombre des Saints, a composé en son honneur un Office propre entier.
Selon l’invitation que l’Église adresse en ce jour à tous ses fils, nous louons Dieu pour vos œuvres saintes, ô bienheureuse Élisabeth ! Plus forte que tous ces princes au milieu desquels vous apparûtes comme l’ange de la patrie, vous portiez dans la vie privée l’héroïsme que vous saviez au besoin déployer comme eux sur les champs de bataille. Car c’était Dieu qui, par sa grâce, était le principe de votre conduite, comme sa gloire en était l’unique but. Or la divine gloire se complaît dans les renoncements qui ont le Seigneur pour seul témoin, autant et souvent plus que dans les œuvres admirées justement de tout un peuple. C’est qu’en effet sa grâce souvent y paraît plus puissante ; et presque toujours, dans l’ordre de sa Providence, les bénédictions éclatantes accordées aux nations relèvent de ces renoncements ignorés. Que de combats célèbres dans les fastes des peuples, ont été tout d’abord livrés et gagnés, sous l’œil de la Trinité sainte, en quelque point ignoré de ce monde surnaturel où les élus sont aux prises avec tout l’enfer et parfois Dieu lui-même ! Que de traités de paix fameux furent premièrement conclus dans le secret d’une seule âme, entre le ciel et la terre, comme prix de ces luttes de géants que les hommes méconnaissent ou méprisent ! Laissons passer la figure de ce monde ; et ces profonds politiques qui dirigent, assure-t-on, la marche des événements, les négociateurs vantés, les fiers guerriers qu’exalte la renommée, apparaîtront pour ce qu’ils sont an palais de l’éternelle histoire : vains trompe-l’œil, masques d’un jour, ornements de façade qui voilèrent ici-bas les noms seuls dignes de l’immortalité.
Gloire donc à vous, par qui le Seigneur daigne dès maintenant lever un coin de ce voile qui dérobe aux humains les réalités du gouvernement de ce monde ! Votre noblesse, au livre d’or des élus, repose sur des titres meilleurs que ceux que vous teniez de votre naissance. Fille et mère de rois, vous aussi pourtant étiez reine, et commandiez sur une terre glorieuse ; mais plus glorieux est au ciel le trône de famille, où vous rejoignez la première Élisabeth, Marguerite, Hedwige, où d’autres vous suivront à leur tour, justifiant du même sang généreux qui coula dans vos veines.
Souvenez-vous cependant, ô mère de la patrie, que la puissance qui vous fut donnée ici-bas n’a point cessé de vous appartenir, quand le Dieu des armées vous a rappelée de ce monde pour triompher dans les cieux. La situation n’est plus la même qu’autrefois sur ce sol ibérique, qui vous doit plus qu’à bien d’autres son indépendance ; mais si les factions d’aujourd’hui ne risquent plus de ramener le Maure, il s’en faut qu’elles maintiennent le Portugal et l’Espagne à la hauteur de leurs nobles traditions : faites que ces peuples retrouvent enfin la voie des glorieuses destinées que leur marque la Providence. Du ciel où votre pouvoir ne connaît plus de frontières, jetez aussi un regard miséricordieux sur le reste du monde ; voyez les formidables armements dans lesquels les nations, oublieuses de tout autre droit que celui de la violence, engloutissent leurs richesses et leurs forces vives ; l’heure est-elle venue de ces guerres atroces, signal de la fin, où l’univers se détruira lui-même ? O mère de la paix, entendez l’Église, la mère des peuples, vous supplier d’user jusqu’au bout de votre auguste prérogative : apaisez la fureur des combats ; que cette vie mortelle soit pour nous un chemin pacifique conduisant aux joies de l’éternité.
Super I Thes. cap. 5
Caput 5
Lectio 1
Super I Thes. cap. 5 l. 1 Supra correxit in eis corrigenda, hic monet eos in futurum, et primo ponit monitionem; secundo orationem, ibi ipse autem Deus. Haec autem duo sunt nobis necessaria. Nam quia bona quae facimus sunt ex libero arbitrio, ideo indiget homo monitione, et quoniam sunt etiam ex gratia, ideo oratione. Circa primum duo facit, quia primo hortatur, ut praeparent se ad futurum iudicium; secundo ostendit praeparandi modum, ibi propter quod consolamini. Iterum prima in duas, quia primo ostendit qualis sit conditio futuri iudicii; secundo qualiter praeparent se ad illud, ibi igitur non dormiamus. Item prima in duas, quia primo praemittit conditionem futuri iudicii; secundo exponit, ibi cum enim. Item primo quietat eorum sollicitudinem circa scientiam futuri adventus; secundo ostendit quid circa illum sciant, ibi ipsi enim. Dicit ergo: necesse erat, quod scriberem de praemissis, quia indiguistis. Sed de temporibus, scilicet aestate, hyeme, vel potius, quae tempora futura sint, non erat necesse, quia quaedam de his sunt soli divinae scientiae reservata. Mt. XXIV, 36 et Mc. XIII, 32: de die illa, vel hora nemo scit, neque Angeli in caelo, neque filius, nisi Pater, et cetera. Ac. I, 7: non est vestrum nosse tempora, vel momenta, et cetera. Eccle. VII, 1: quid necesse est homini maiora se quaerere, cum ignoret quid conducat sibi in vita, numero dierum vitae suae? et cetera. Et ideo hoc non est necesse scribere, quia illud quod sciendum est vos scitis, quia scilicet dies Domini sicut fur in nocte, et cetera. Sunt autem omnes dies Domini. Ps. CXVIII, v. 91: ordinatione tua perseverant dies. Sed iste specialiter est Domini, quia facit in omnibus suam voluntatem, quae impletur in bonis, qui perducuntur ad finem praescitum a Deo, scilicet salutem. I Tm. II, 4: vult omnes homines salvos fieri, et cetera. In malis, quia punientur. Ps. LXXIV, 3: dum accepero tempus, ego iustitias iudicabo. Iste veniet sicut fur, id est, ex impraemeditatione. Lc. XIII, 36: si sciret paterfamilias qua hora fur veniret, et cetera. II P. III, 10: adveniet dies Domini sicut fur. Ap. III, 3: veniam tibi tamquam fur. Quomodo autem dies dicitur venire in nocte? Sed sciendum quod utrumque est, quia in die venit propter manifestationem cordium I Cor.IV, 5: quoadusque veniat Dominus, qui et illuminabit abscondita tenebrarum, et manifestabit consilia cordium, sed in nocte propter incertitudinem. Mt. XXV, 6: media nocte clamor factus est, ecce sponsus venit, et cetera. Incertum enim est qua hora erit. Deinde cum dicit cum enim dixerint, exponit quae dixerat, et primo quantum ad malos; secundo quantum ad bonos, ibi vos autem. Circa primum duo facit. Primo describit praesumptionem malorum; secundo periculum morae. Dicit ergo: veniet sicut fur, quia ex improviso. Cum enim dixerint pax, quantum ad praesentia, id est, dum tranquille vivunt, sic decipiuntur. Sg. XIV, 22: in magno viventes inscientiae bello, tot et tam magna mala pacem appellant. Et securitas, quantum ad futura. Lc. XII, 19: anima mea, multa habes bona reposita in annos plurimos, requiesce, comede, bibe, et epulare. Sed contra Lc. XXI, 26: arescentibus hominibus prae timore et expectatione, quae supervenient universo orbi, et cetera. Ergo nulla securitas. Solutio est duplex. Una quae est Augustini, quae talis est: in tempore illo aliqui erunt boni, et affligentur, lugebunt, et expectabunt; et de hoc dicitur Lc. XXI, 26: arescentibus ex carentia voluptatum, et abundantia malorum, etc., sed in malis erit pax et securitas. Alia datur solutio in Glossa. Deinde cum dicit tunc repentinus, describit periculum a quatuor. Primo quia subitum, ibi repentinus. Is. XXX, 13: subito dum non speratur, veniet contritio eius. Secundo quia mortiferum, ibi interitus. Jb XVIII, 14: calcet super eum quasi rex interitus, et cetera. Tertio afflictivum, ibi dolor. Ps. XLVII, 7: ibi dolores ut parturientis, et cetera. Quarto inevitabile, ibi et non effugient. Jb XI, 20: effugium peribit ab eis. Ab ira Dei nunc est effugere ad eius misericordiam, ibi vero non est tempus misericordiae, sed iustitiae. Deinde cum dicit vos autem, exponit quae dixerat quo ad bonos, et duo facit, quia primo excipit bonos a consortio malorum; secundo rationem assignat, ibi omnes enim vos. Dicit ergo: non estis in tenebris, quia illuminati estis per Christum de illo die, ideo vobis non est improvisus. Jn. VIII, 12: qui sequitur me, non ambulat in tenebris, sed habebit lumen vitae. Et huius ratio est, ibi: omnes enim vos filii lucis estis. Astruit enim quod sunt filii lucis et diei. Filii autem alicuius rei in Scriptura dicuntur aliqui propter abundantiam in re illa. Is. V, 1: in cornu filio olei, id est, habente multum oleum. Qui ergo participant multum de die et luce dicuntur eorum filii. Haec lux est fides Christi. Jn. VIII, 12: ego sum lux mundi, et cetera. Jn. XII, 36: credite in lucem, ut filii lucis sitis. Item diei. Sicut enim ex luce fit dies, ita ex fide Christi fit dies, scilicet honestas bonorum operum. Rm. XIII, 12: nox praecessit, et cetera. Et ideo non sumus filii noctis, id est, infidelitatis, neque tenebrarum, id est, peccatorum. Rm. XIII, 12: abiiciamus ergo a nobis opera tenebrarum, et cetera. Deinde cum dicit igitur non dormiamus, etc., ostendit qualiter se praeparent ad illum adventum, et primo qualiter per ultionem malorum, secundo per observantiam bonorum, ibi induti. Circa primum duo facit, quia primo ponit monitionem, secundo eius rationem, ibi qui enim dormiunt. Dicit igitur: ex quo dies Domini est sicut fur, Lc. XII, 39: si sciret paterfamilias qua hora fur veniret, vigilaret utique, ergo vos, quia scitis, vigiletis. Unde dicit igitur non dormiamus, somno peccati. Ep. V, 14: surge, qui dormis, et exurge a mortuis. Item nec pigritiae. Pr. VI, 9: usquequo, piger, dormis? et cetera. Sed vigilemus, per sollicitudinem. Mt. XXIV, 42: vigilate itaque, et cetera. Et ad hoc est necessarium, quod sobrii simus, ut et corpus et mens sint sobria, id est, non occupata voluptatibus, et curis mundi. Lc. XXI, 34: attendite vobis, ne forte graventur corda vestra crapula et ebrietate. I P. V, 8: sobrii estote, et vigilate. Ratio autem huius est ex temporis congruitate, quia qui dormiunt, vel ebrii sunt, aliquid faciunt in nocte. Sed nos non sumus in nocte. Ergo, et cetera. Dicit ergo qui enim dormiunt, nocte dormiunt, idest, tempus noctis deputant quieti, diem vero operationi. Ps. CIII, 22: ortus est sol, et congregati sunt, et in cubilibus suis collocabuntur. Et rursum ibi, 23: exibit homo ad opus suum, et ad operationem suam usque ad vesperam. Item abstinent aliqui a vino in die propter negotia exercenda, sed de nocte tantum non curant. Jb XXIV, 15: oculus adulteri observat caliginem. Somnus ergo et ebrietas est nocti conveniens, eo quod nocte infidelitatis et tenebris peccatorum occupati, sunt ebrii, per amorem praesentium non habentes spem futurorum. Ep. IV, 19: desperantes tradiderunt se impudicitiae in operationem immunditiae omnis in avaritia, et cetera. Nos autem qui diei sumus, id est pertinentes ad diem honestatis et fidei, simus sobrii. Rm. XIII, 13: honeste ambulemus in die. Deinde cum dicit induti, etc., ostendit quomodo se praeparent per bona; et primo ponit monitionem generalem; secundo specialem, ibi propter quod. Item prima in duas, quia primo ponit ipsam monitionem; secundo rationem eius, ibi quoniam non posuit. Sunt autem in homine duo principalia membra, quae consueverunt in bellis protegi, scilicet cor, quod est principium vitae, et caput, scilicet principium motus exterioris, a quo sunt sensus, et aliquo modo nervi. Et protegitur cor lorica, caput galea. Spiritualis vita in nobis est Christus, per quem anima vivit, et Dominus in nobis per fidem habitat. Ep. III, 17: habitare Christum per fidem in cordibus vestris. Habitat etiam per charitatem, I Jn. IV, 16: qui manet in charitate, in Deo manet, et Deus in eo, quae informat fidem. Et ideo debemus habere fidem et charitatem. Unde dicit loricam fidei et charitatis, quia protegit vitalia, et galeam, spem salutis, quae est principium motus spiritualis, quod est ex intentione finis, quem speramus assequi. Deinde cum dicit quoniam non posuit nos, ostendit rationem quomodo in nobis operatur. Et primo ex praeordinatione divina, secundo ex gratia Christi, tertio ostendit modum consequendae salutis. Dicit ergo quoniam non posuit, id est, non ordinavit. Jn. XV, 16: posui vos, scilicet sanctos, ut eatis, et cetera. Deus in iram, id est, ad hoc, ut consequamur eius iram. Sg. I, 13: Deus mortem non fecit. Ez. XVIII, 23: numquid voluntatis meae est mors impii? Dicit Dominus Deus, et cetera. Sed in acquisitionem, id est, ut acquiramus salutem. Mt. XI, 12: regnum caelorum vim patitur, et violenti rapiunt illud. I P. II, 9: vos estis genus electum, regale sacerdotium, et cetera. Et hoc per gratiam Christi, ideo dicit per Dominum nostrum, et cetera. Ac. IV, 12: non est aliud nomen sub caelo datum hominibus, in quo oporteat nos salvos fieri. Qui mortuus est pro nobis, id est, salvavit nos, moriendo pro nobis. I P. III, 18: mortuus est iustus pro iniustis, ut offeret nos Deo mortificatos quidem carne, vivificatos autem spiritu. Et modus perveniendi est quia Christus docuit nos operando salutem nostram, et hoc moriendo et resurgendo. Rm. IV, 25: traditus est propter delicta nostra, et resurrexit propter iustificationem nostram. Et ideo dicit sive vigilemus, sive dormiamus, simul cum illo vivamus. Rm. XIV, 8: sive vivimus, sive morimur, Domini sumus. Deinde cum dicit propter quod, docet nos quomodo praeparemus nos quantum ad speciales conditiones personarum. Et circa hoc tria facit, quia primo ostendit quomodo se debeant habere ad aequales; secundo quomodo subditi se habeant ad praelatum, ibi rogamus autem; tertio quomodo praelati ad subditos, ibi rogamus autem. Debemus autem aequalibus consolationem in adversis; unde dicit consolamini invicem. Item aedificationem in exemplis; unde dicit et aedificate, et cetera. Rm. XIV, 19: quae aedificationis sunt invicem custodiamus. Subditi autem ad praelatos, primo debent beneficiorum recognitionem, secundo charitatem, tertio pacem. Unde ut noveritis, id est, ut recognoscatis beneficia eorum. He. ult.: mementote praepositorum vestrorum, et cetera. Noveritis, inquam, primo, ex parte eorum, quia maximum laborem ferunt pro vobis. Unde dicit eos qui laborant inter vos, pro bono vestro. II Tm. II, 3: labora sicut bonus miles Christi, et cetera. Secundo ex parte Dei. Et ideo est habenda reverentia ad eos sicut ad Deum. Unde dicit et praesunt vobis in domino, id est, vice Domini. II Cor. II, 10: ego si quid donavi vobis in persona Christi. Tertio ex parte vestra, quia sunt vobis utiles. Unde dicit: et monent vos, ut habeatis, et cetera. Ideo, secundo, debetis eis charitatem abundantius, idest prae aliis. Tertio pacem propter opus illorum. Sed contra hoc quidam agunt. Am V, 10: odio habuerunt in porta corripientem et cetera. Eccli. XIX, 5: qui odit correctionem, minuetur vita. Sed vos habete pacem propter opus correctionis, quod proprie spectat ad eorum officium. Ps. CXIX, 7: dum loquebar illis, impugnabant me gratis.
Lectio 2
Super I Thes., cap. 5 l. 2 Supra ostendit quomodo subditi debent se habere ad praelatos, hic ostendit e converso. Et circa hoc duo facit, quia primo docet quomodo praelati ad sacerdotes subditos se debeant habere; secundo generaliter quomodo se debeant habere ad omnes, ibi videte ne quis. Sciendum est autem, quod cura praelatorum ad duo debet tendere, scilicet ad retrahendum alios a peccatis, et ad custodiendum seipsos. Quantum ad primum, tria apostolus dicit. Tripliciter enim subditi possunt pati defectum. Primo in actu, secundo in voluntate, tertio in virtute. In actu autem, quando prorumpunt in actum peccati, et tunc sunt corrigendi. Et quamvis de omni peccato, specialiter tamen corrigendi sunt de peccato inquietudinis. Et ideo dicit corripite inquietos. II Th. III, 7: non inquieti fuimus inter vos. Eccli. XIX, 17: corripe proximum antequam commineris, et da locum timori. In voluntate vero, quando non aggreditur magna, quia deiicitur propter adversa et peccata praecedentia. Unde dicit consolamini pusillanimes. Pusillanimis est non habens animum ad magna, timens ne deficiat. Is. XXXV, 4: dicite pusillanimis: confortamini et nolite timere. Jb IV, 4: vacillantes confirmaverunt manus tuae, et cetera. In virtute autem, quando vel ex infirmitate peccant, vel debilitantur in bono actu, et isti sunt fovendi. Unde dicit suscipite, scilicet in visceribus charitatis fovendo, infirmos, quorum est virtus debilis, vel ad resistendum malis, vel ad faciendum bona. Rm. XV, 1: debemus nos firmiores, imbecillitates infirmorum sustinere. Praelatus autem debet se custodire a defectu cuiuscumque modi, et maxime ab impatientia quia ipse portat totum pondus multitudinis. Nm. XI, 14: non possum solus sustinere omnem hanc multitudinem, quia gravis est mihi, et cetera. Et ideo dicit patientes estote ad omnes. Pr. XIX, 11: doctrina viri per patientiam noscitur. Ps. XCI, 15: bene patientes erunt, ut annuntient. Deinde cum dicit videte ne quis, ostendit generaliter quomodo se habeant ad omnes. Et circa hoc duo facit, quia primo ostendit qualiter omnes in quibusdam debeant se habere; secundo quid in omnibus, ibi omnia autem. Circa primum tria facit, quia primo ostendit quomodo se debeant habere ad proximum; secundo quomodo se habeant in his quae ad Deum sunt, ibi semper gaudete; tertio quomodo se habeant ad eius dona, ibi spiritum nolite. Quantum ad proximum debent se habere, ut non inferant ei mala, et ut studeant ei benefacere. Unde dicit: dixi supra in speciali, sed nunc in generali dico ne quis malum, et cetera. Ps.: si reddidi retribuentibus mihi mala. Sed contra: multoties vindicta petitur coram iudice. Respondeo. Sicut actus moralis sumitur secundum intentionem finis, sic ad duo potest esse intentio vel ad malum illius, ita quod quiescat ibi, et hoc est illicitum, quia ex livore vindictae; vel ad bonum correctionis seu iustitiae et conservationis reipublicae, et sic non reddit malum pro malo, sed bonum, scilicet eius correctionem. Quantum ad secundum dicit sed semper quod bonum est, et cetera. Et dicit sectamini, et non faciatis: quia tu ex te debes sumere occasionem benefaciendi ad proximum tuum, et non expectare quod ipse det tibi occasionem benefaciendi sibi. Unde Ps. XXXIII, 15: inquire pacem, et persequere eam. Rm. XII, 21: noli vinci a malo, ut scilicet sis tractus ab eo ad malefaciendum, sed vince in bono malum, retrahendo eum ad bonum. Ga. ult.: dum tempus habemus, operemur bonum ad omnes. Deinde cum dicit semper gaudete, ostendit quomodo se debeant habere quoad Deum, ad quem tria oportet habere. Primo gaudere de ipso; unde dicit semper gaudete, scilicet de Deo, quia quicquid malum proveniat est incomparabile bono, quod est Deus. Et ideo nullum malum illud interrumpat; unde dicit semper gaudete. Secundo, orate pro beneficiis suscipiendis, ibi sine intermissione orate. Lc. XVIII, 1: oportet semper orare, et numquam deficere. Sed quomodo potest hoc esse? Respondeo. Dicendum est, quod hoc potest esse tripliciter. Primo quod ille semper orat, qui statutas horas non intermittit. Simile habetur II R. IX, 7: tu comedes panem in mensa mea semper. Secundo sic: semper, id est, continue orate, sed tunc oratio sumitur pro effectu orationis. Est enim oratio interpretatio seu explicatio desiderii, quia quando desidero aliquid, tunc illud orando peto. Unde et oratio est petitio decentium a Deo, et ideo desiderium habet vim orationis. Ps. IX, 38: desiderium pauperum exaudivit Dominus. Omnia ergo quae facimus, ex desiderio proveniunt. Ergo oratio in bonis quae facimus, manet in virtute, quia bona quae facimus, ex desiderio bono proveniunt. Glossa: non cessat orare, qui non cessat benefacere. Tertio quo ad causam orationis, scilicet faciendo eleemosynam. In vitis patrum: ille semper orat, qui eleemosynas dat, quia qui eleemosynam accepit, orat pro te, etiam te dormiente. Item tertio, orare pro beneficiis suscipiendis et gratias agere pro susceptis, ideo dicit in omnibus, scilicet bonis et adversis, gratias agite. Rm. VIII, 28: diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum. Col. II, 7: abundantes in illo in gratiarum actione. Ph. IV, 6: cum gratiarum actione. Haec est enim voluntas, et cetera. I Tm. II, 4: qui vult omnes homines salvos fieri, et ad agnitionem veritatis venire. Deinde cum dicit spiritum nolite, etc., ostendit quomodo se habeant ad dona Dei. Et primo quod ea non impediant; secundo quod ea non contemnant, ibi prophetias. Spiritus autem sanctus est persona divina incorruptibilis et aeterna, unde in sua substantia extingui non potest. Sed tamen dicitur quis extinguere spiritum, uno modo, fervorem eius extinguendo, vel in se, vel in alio. Rm. XII, 11: spiritu ferventes. Cum enim aliquis aliquid boni ex fervore Spiritus Sancti vult facere, vel etiam cum aliquis bonus motus surgit, et ipse impedit, extinguit spiritum sanctum. Ac. VII, 51: vos semper Spiritui Sancto restitistis. Alio modo, mortaliter peccando. Spiritus enim sanctus in se semper vivit, sed in nobis vivit quando facit nos in se vivere; sed quando quis peccat mortaliter, non vivit in ipso Spiritus Sanctus. Sg. I, 5: Spiritus enim Sanctus disciplinae effugiet fictum, et cetera. Tertio modo, occultando, quasi dicat: si donum spiritus sancti habetis, utimini eo ad utilitatem proximorum. Eccli. XX, 32: sapientia abscondita et thesaurus invisus, quae utilitas in utrisque? Mt. V, 15: nemo accendit lucernam, et ponit eam sub modio, et cetera. Prophetias nolite spernere. Aliqui enim apud istos spiritu prophetiae erant pollentes, qui ab istis reputabantur insani. I Cor. XIV, 1: aemulamini spiritualia, magis autem ut prophetetis. Vel prophetias, id est, divinam doctrinam. Exponentes enim divinam doctrinam dicuntur prophetae; quasi dicat: non spernatis verba Dei et praedicationes. Hier. XX, 8: factus est sermo Domini in opprobrium et in derisum tota die. Deinde cum dicit omnia autem probate, ostendit qualiter se habeant ad omnia, et unum est, quod in omnibus utantur discretione. Rm. XII, 1: rationabile obsequium vestrum. In hac materia debet esse diligens examinatio, boni electio, mali abiectio. Quantum ad primum dicit prophetias nolite spernere, tamen, omnia probate, scilicet quae sunt dubia. Manifesta enim examinatione non indigent. I Jn. IV, 1: omni spiritui nolite credere. Jb XII, 8: nonne auris verba diiudicat? Quantum ad secundum dicit quod bonum est tenete. Ga. IV, 18: bonum autem aemulamini in bono semper. Quantum ad tertium dicit ab omni specie mala abstinete vos. Is. VII, 15: ut sciat reprobare malum et eligere bonum. Et dicit, specie, quia etiam quae habent similitudinem malitiae vitare debemus, quae scilicet non possemus servare coram hominibus absque scandalo eorum. Deinde cum dicit ipse autem, subdit orationem, et circa hoc tria facit, quia primo orat pro eis; secundo dat spem de exauditione; tertio dat speciales monitiones. Dicit ergo: ita moneo, sed nihil valet, nisi Deus gratiam det. Unde ipse Deus pacis sanctificet vos. Lv. XXI, 8: ego Dominus, qui sanctifico vos, et cetera. Per omnia, id est, ut sitis totaliter sancti. Et hoc ut integer, et cetera. Occasione enim verborum istorum dixerunt quidam quod in homine aliud est spiritus, et aliud anima, ponentes duas in homine animas, unam quae animat, aliam quae ratiocinatur. Et haec sunt reprobata in ecclesiasticis dogmatibus. Unde sciendum quod haec non differunt secundum essentiam, sed secundum potentiam. In anima enim nostra sunt quaedam vires, quae sunt actus corporalium organorum, sicut sunt potentiae sensitivae partis. Aliae sunt, quae non sunt actus talium organorum, sed sunt abstractae ab eis, sicut sunt potentiae intellectivae partis. Et hae dicuntur spiritus, quasi immateriales et separatae aliquo modo a corpore, inquantum non sunt actus corporis, et dicuntur etiam mens. Ep. IV, 23: renovamini spiritu mentis vestrae. Inquantum autem animat, dicitur anima, quia hoc est ei proprium. Et loquitur hic Paulus proprie. Nam ad peccandum tria concurrunt: ratio, sensualitas et executio corporis. Optat ergo, quod in nullo horum sit peccatum. Non in ratione; unde dicit ut spiritus, id est, mens vestra, servetur integer. In omni enim peccato ratio corrumpitur, secundum quod omnis malus est ignorans. Item nec in sensualitate, unde dicit anima. Item nec in corpore; et ideo dicit et corpus. Hoc autem fit sic, quando servatur immune a peccato. Et dicit sine querela, non sine peccato, quod est solius Christi; sed esse sine querela est etiam aliorum, qui etsi venialia, non tamen committunt gravia, et quibus proximus scandalizatur. Lc. I, 6: incedentes in omnibus mandatis et iustificationibus Domini sine querela. Et addit in adventu, etc., scilicet perdurando usque in finem vitae. Vel integer spiritus refertur ad donum spiritus sancti, quasi dicat: donum Spiritus Sancti, quod habetis, sit integrum. Deinde cum dicit fidelis, etc., dat spem exauditionis; quasi dicat: ut ego spero, sic fiet, quia et ipse qui vocavit faciet, id est, complebit. Ps. CXLIV, 13: fidelis Dominus in omnibus verbis suis, et cetera. Rm.VIII, 30: quos vocavit, hos et iustificavit, et cetera. Ultimo subiungit familiares monitiones, scilicet orationem, ibi orate; item mutuam pacem, ibi salutate omnes fratres in osculo sancto, non proditorio, sicut Iudas Mt. XXVI, 49 nec libidinoso, ut libidinosa mulier Pr. VII, 10. Ut legatur, et cetera. Timebat enim ne praelati propter aliqua quae erant hic, eam occultarent. Pr. XI, 26: qui abscondit frumenta, maledicetur in populis, et cetera. Ultimo concludit epistolam in salutatione.
Saints Cyrille et Méthode évêques et confesseurs
Collecte
Dieu tout puissant et éternel, vous avez accordé aux peuples slaves d’arriver à la connaissance de votre nom, par le ministère de vos bienheureux Pontifes et Confesseurs Cyrille et Méthode : faites que mettant notre gloire à célébrer leur fête, nous soyons associés à leur sort commun.
Office
Au deuxième nocturne.
De l’Encyclique du Pape Léon XIII
Quatrième leçon. Cyrille et Méthode étaient frères. Nés à Thessalonique de très nobles parents, ils se rendirent de bonne heure à Constantinople pour étudier les arts libéraux dans cette capitale de l’Orient. L’un et l’autre firent de grands progrès en peu de temps ; Cyrille surtout acquit dans les sciences une telle réputation, qu’on lui décernait, par une considération singulière, le surnom de philosophe. Méthode commença à mener la vie monastique. De son côté, Cyrille s’attira tant d’estime, que l’impératrice Théodora, sur le conseil du Patriarche Ignace, lui confia la mission d’initier au christianisme les Khazares, qui habitaient au delà de la Chersonèse. Instruits par sa parole et touchés par la grâce de Dieu, ces peuples, délivrés d’une foule de superstitions, s’attachèrent bientôt à Jésus-Christ. Lorsque la nouvelle communauté de chrétiens fut parfaitement constituée, Cyrille se hâta de revenir à Constantinople pour se retirer au monastère de Polychrone, où Méthode se trouvait déjà. Mais pendant ce temps, la renommée faisait connaître à Ratislas, prince de Moravie, les succès obtenus au delà de la Chersonèse, et ce prince demanda quelques ouvriers évangéliques à Michel III, empereur de Constantinople. Cyrille et Méthode furent destinés à cette mission, et ce fut avec une grande joie qu’on les accueillit à leur arrivée en Moravie. Ils entreprirent avec tant d’énergie et d’activité de faire pénétrer dans les esprits les enseignements chrétiens, que bientôt la nation entière se donna volontiers à Jésus-Christ. Pour arriver à ce résultat, la connaissance de la langue slave, que Cyrille avait acquise auparavant, lui fut d’un grand secours ; comme aussi les saintes lettres de l’Ancien et du Nouveau Testament, qu’il traduisit dans l’idiome propre à ce peuple. Cyrille et Méthode sont en effet les inventeurs des caractères de la langue slave, et c’est à juste titre qu’on regarde ces deux Saints comme les auteurs de cette langue.
Cinquième leçon. Le bruit de ces grandes actions se répandit promptement jusqu’à Rome, et le Pape saint Nicolas 1er ordonna aux deux illustres frères de se rendre en cette ville. Ils prirent le chemin de Rome, portant avec eux les reliques du Pape saint Clément 1er, que Cyrille avait découvertes en Chersonèse. A cette nouvelle, Adrien II, qui avait remplacé Nicolas récemment décédé, alla au-devant d’eux en grande pompe, accompagné du clergé et du peuple. Cyrille et Méthode rendirent compte au souverain Pontife, en présence du clergé, de la charge apostolique qu’ils avaient remplie si saintement et si laborieusement. Comme ils étaient accusés par des envieux de s’être servis de la langue slave dans l’accomplissement des saints Mystères, ils apportèrent pour se défendre des raisons si décisives et si lumineuses, qu’ils eurent l’approbation et les félicitations du Pape et de l’assistance. Tous deux s’étant alors engagés sous serment à persévérer dans la foi du bienheureux Pierre et des Pontifes romains, ils furent consacrés Évêques par Adrien. Mais la divine Providence avait décidé que Cyrille, plus mûr par la vertu que par l’âge, terminerait à Rome le cours de sa vie. Le corps du défunt, enlevé de sa demeure au milieu des témoignages d’un deuil public, fut déposé dans le tombeau qu’Adrien s’était fait construire à lui-même, puis transporté à la basilique de saint Clément et enseveli près des reliques de ce saint Pape. En portant ce corps à travers la Ville, au chant solennel des Psaumes, avec une pompe qui ressemblait plus à un triomphe qu’à des funérailles, le peuple romain sembla avoir décerné à cet homme très saint les prémices des honneurs célestes. Méthode, retourné en Moravie et s’y faisant de cœur le modèle du troupeau, s’appliqua de jour en jour avec plus de zèle à servir les intérêts catholiques. Bien plus, il affermit dans la foi chrétienne les Pannoniens, les Bulgares et les Dalmates, et travailla beaucoup à convertir les populations de Carinthie au culte du seul vrai Dieu.
Sixième leçon. Accusé, auprès de Jean VIII, successeur d’Adrien, d’avoir altéré la foi et changé les coutumes établies, il fut appelé à Rome pour se justifier devant le Pape, les Évêques et quelques membres du clergé romain. Méthode démontra facilement, et sa fidélité à conserver la foi catholique, et son zèle à l’enseigner aux autres ; quant à l’emploi de la langue slave dans les rites sacrés, il fit voir qu’il avait agi légitimement, pour de sérieux motifs et avec la permission du Pape Adrien, et que d’ailleurs rien dans les Écritures ne s’y opposait. C’est pourquoi le Pontife romain prit alors le parti de Méthode et ordonna de reconnaître son pouvoir archiépiscopal et sa délégation chez les Slaves ; il publia même une lettre à cet effet. De retour en Moravie, Méthode continua de remplir de plus en plus soigneusement la charge qui lui était confiée) et souffrit même l’exil de bon cœur à ce sujet. Il amena le prince des Bohèmes et son épouse à la foi, et répandit de tous côtés dans cette nation le nom chrétien. Ayant porté la lumière de l’Évangile en Pologne, et établi à Léopol un siège épiscopal, il pénétra, au rapport de quelques historiens, dans la Moscovie proprement dite, et fonda l’évêché de Kiev ; enfin il revint en Moravie parmi les siens, et là, sentant approcher la fin de sa carrière, il désigna lui-même son successeur. Ayant exhorté le clergé et le peuple à la vertu, par de suprêmes recommandations, il termina en grande paix cette vie qui avait été pour lui le chemin du ciel. La Moravie entoura ses funérailles des mêmes honneurs que Rome avait rendus à Cyrille. Le souverain Pontife Léon XIII a ordonné que leur Fête, depuis longtemps solennisée parmi les peuples slaves, serait célébrée annuellement dans l’Église universelle avec un Office et une Messe propres.
Au troisième nocturne.
Homélie de saint Grégoire, Pape. Hom. 17 in Evangelia
Septième leçon. Notre Seigneur et Sauveur nous instruit, mes bien-aimés frères, tantôt par ses paroles, et tantôt par ses œuvres. Ses œuvres elles-mêmes sont des préceptes, et quand il agit, même sans rien dire, il nous apprend ce que nous avons à faire. Voilà donc que le Seigneur envoie ses disciples prêcher ; il les envoie deux à deux, parce qu’il y a deux préceptes de la charité : l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et qu’il faut être au moins deux pour qu’il y ait lieu de pratiquer la charité. Car, à proprement parler, on n’exerce pas la chanté envers soi-même ; mais l’amour, pour devenir charité, doit avoir pour objet une autre personne.
Huitième leçon. Voilà donc que le Seigneur envoie ses disciples deux à deux pour prêcher ; il nous fait ainsi tacitement comprendre que celui qui n’a point de charité envers le prochain ne doit en aucune manière se charger du ministère de la prédication. C’est avec raison que le Seigneur dit qu’il a envoyé ses disciples devant lui, dans toutes les villes et tous les lieux où il devait venir lui-même. Le Seigneur suit ceux qui l’annoncent. La prédication a lieu d’abord ; et le Seigneur vient établir sa demeure dans nos âmes, quand les paroles de ceux qui nous exhortent l’ont devancé, et qu’ainsi la vérité a été reçue par notre esprit.
Neuvième leçon. Voilà pourquoi Isaïe a dit aux mêmes prédicateurs : « Préparez la voie du Seigneur ; rendez droits les sentiers de notre Dieu ». A son tour le Psalmiste dit aux enfants de Dieu : « Faites un chemin à celui qui monte au-dessus du couchant ». Le Seigneur est en effet monté au-dessus du couchant ; car plus il s’est abaissé dans sa passion, plus il a manifesté sa gloire en sa résurrection. Il est vraiment monté au-dessus du couchant : car, en ressuscitant, il a foulé aux pieds la mort qu’il avait endurée. Nous préparons donc le chemin à Celui qui est monté au-dessus du couchant quand nous vous prêchons sa gloire, afin que lui-même, venant ensuite, éclaire vos âmes par sa présence et son amour.
Il convenait que l’Octave des Princes des Apôtres ne s’éloignât point, sans qu’apparussent au Cycle sacré quelques-uns des satellites glorieux qui empruntent d’eux leur lumière à travers les siècles. Deux astres jumeaux se lèvent au ciel de la sainte Église, illuminant des feux de leur apostolat d’immenses contrées. Partis de Byzance, on croirait tout d’abord que leur évolution va s’accomplir indépendante des lois que l’ancienne Rome a puissance de dicter aux mouvements des cieux, dont il est dit qu’ils racontent la gloire de Dieu et les œuvres de ses mains. Mais saint Clément Ier, dont les reliques sont tirées par eux d’une obscurité de huit siècles, incline leur marche vers la cité maîtresse ; et bientôt on les voit graviter avec un éclat incomparable dans l’orbite de Pierre, manifestant une fois de plus au monde que toute vraie lumière, dans l’ordre du salut, rayonne uniquement du Vicaire de l’Homme-Dieu. Alors aussi, une fois de plus, se réalise magnifiquement la parole du Psaume, que tout idiome et toute langue entendra la voix des messagers de la lumière.
Au subit et splendide épanouissement de la Bonne Nouvelle qui marqua le premier siècle de notre ère, avait succédé le labeur du second apostolat, chargé par l’Esprit-Saint d’amener au Fils de Dieu les races nouvelles appelées par la divine Sagesse à remplacer l’ancien monde. Déjà, sous l’influence mystérieuse de la Ville éternelle s’assimilant par un triomphe nouveau ceux qui l’avaient vaincue, une autre race latine s’était formée des barbares mêmes dont l’invasion, comme un déluge, semblait avoir pour jamais submergé l’Empire. L’accession des Francs au baptême, la conversion des Goths ariens et de leurs nombreux frères d’armes achevaient à peine cette transformation merveilleuse, que les Anglo-Saxons, puis les Germains, suivis bientôt des Scandinaves, venaient, sous la conduite des moines Augustin, Boniface et Anschaire, frapper eux-mêmes aux portes de l’Église. A la voix créatrice des apôtres nouveaux, l’Europe apparaissait, sortant des eaux de la fontaine sacrée.
Cependant, le mouvement continu de la grande émigration des peuples avait amené sur les rives du Danube une famille dont le nom commençait, au IXe siècle, à fixer l’attention du monde. Entre l’Orient et l’Occident, les Slaves, mettant à profit la faiblesse des descendants de Charlemagne et les révolutions de la cour de Byzance, tendaient à ériger leurs tribus en principautés indépendantes de l’un et l’autre empire. C’était l’heure que la Providence avait choisie, pour conquérir au christianisme et à la civilisation une race jusque-là sans histoire. L’Esprit de la Pentecôte se reposait sur les deux saints frères que nous fêtons en ce jour. Préparés par la vie monastique à tous les dévouements, à toutes les souffrances, ils apportaient à ces peuples qui cherchaient à sortir de leur obscurité passée, les premiers éléments des lettres et la connaissance des nobles destinées auxquelles le Dieu Sauveur conviait les hommes et les nations. Ainsi la race Slave devenait digne de compléter la grande famille européenne, et Dieu, dans cette Europe objet des éternelles prédilections, lui concédait l’espace plus largement qu’il ne l’avait fait pour ses devancières.
Heureuse, si toujours elle s’était tenue attachée à cette Rome qui, dans les rivalités dont ses origines eurent à subir l’assaut, l’avait si grandement aidée ! Rien, en effet, ne seconda plus ses aspirations à l’indépendance que la faveur d’une langue spéciale dans les rites sacrés, obtenue pour elle du Siège de Pierre par ses deux apôtres. Les réclamations de ceux qui prétendaient la garder sous leurs lois montrèrent assez, dès lors, la portée politique d’une concession aussi insolite qu’elle était décisive pour consacrer dans ces régions l’existence d’un peuple nouveau, distinct à la fois des Germains et des Grecs.
L’avenir le devait mieux prouver encore. Si aujourd’hui, des Balkans à l’Oural, des rivages grecs aux bords glacés de l’Océan du Nord, la race Slave s’étend, toujours forte, irréductible aux invasions, maintenant, au sein des empires qui ont pu la terrasser un jour, ce dualisme que le peuple vainqueur doit se résigner à porter en ses flancs comme une menace toujours vivante à travers les siècles : un tel phénomène, qui ne se retrouve point ailleurs en pareille mesure, est le produit de la démarcation puissante opérée il y a mille ans, entre cette race et le reste du monde, par l’introduction dans la Liturgie de sa langue nationale. Devenu sacré par cet usage, le Slavon primitif ne connut point les variations inhérentes aux idiomes des autres nations ; tout en donnant naissance aux dialectes variés de divers peuples issus de la souche commune, il resta le même, suivant les moindres tribus slaves dans les péripéties de leur histoire et continuant, pour le plus grand nombre, de les grouper à part de toutes autres au pied des autels. Belle unité, gloire de l’Église, si le désir, si l’espérance des deux Saints qui l’avaient établie sur le roc immuable, avaient pu l’y maintenir ! Arme terrible au service de la tyrannie, si jamais Satan la faisait tomber parle schisme entre les mains de quelqu’un des suppôts de l’enfer. Mais ces considérations nous entraîneraient trop loin.
En inscrivant la solennité des saints Cyrille et Méthodius au calendrier universel, le Souverain Pontife Léon XIII a voulu donner lui-même leur expression aux hommages et prières de l’Église, dans les deux Hymnes de la fête (voir plus haut à l’Office).
A cet auguste hommage nous joignons nos vœux, ô saints frères. Avec le Pontife suprême, nous osons chanter vos louanges, et vous recommander l’immense portion de l’héritage du Christ où vos sueurs firent germer, à la place des ronces, les fleurs de la sainteté. Préparés dans la solitude à toute œuvre bonne et utile au Seigneur, vous ne craignîtes point d’aborder les premiers ces régions inconnues, l’effroi du vieux monde, ces terres de l’aquilon où les Prophètes avaient signalé le trône de Satan, la source intarissable des maux ravageant l’univers. L’appel de l’Esprit-Saint vous faisait apôtres, et les Apôtres ayant reçu ordre d’enseigner toutes les nations vous alliez, dans la simplicité de votre obéissance, à celles qui n’étaient pas encore évangélisées. Cette obéissance, Rome, c’était son devoir, voulut l’éprouver, et reconnut qu’elle était sans alliage. Satan aussi le reconnut, à sa défaite ; car l’Écriture avait dit : « L’homme obéissant racontera ses victoires ». Autre puissance qui fut la vôtre, et que nous révèle encore l’Écriture, disant : « Le frère aidé par le frère est comme une ville forte, et leurs conseils sont comme les barres des portes des villes ». Chassé par plus fort que lui, le fort armé vit donc avec rage passer au Christ le domaine qu’il croyait posséder la paix, et ses dernières dépouilles, les peuples de l’aquilon, devenir comme ceux du midi l’ornement de l’Épouse. Louez le Seigneur, toutes les nations ; louez-le, tous les peuples : toute langue confesse le Seigneur Jésus-Christ ! Comme monument de la victoire, le septénaire des langues sacrées se complète en ce jour. Mais, ô Méthodius, ô Cyrille, au milieu même des Hymnes saintes que vous dédiait le Pontife souverain, un cri d’alarme a retenti : « Gardez à Dieu les peuples Slaves ! Il est urgent à vous de protéger vos dons. » Levez vos yeux, pourrions-nous en effet dire avec le prophète ; considérez, vous qui venez de l’aquilon : où est le troupeau qui vous fut donné, ce troupeau magnifique ? Quoi donc ! Est-ce contre vous que vous l’avez instruit ? L’avez-vous armé pour votre perte ? Profondeurs de Satan! le prince de l’aquilon a trop su réparer sa défaite ; et vos bienfaits, et la condescendance de Pierre, sont devenus par ses soins une arme de mort pour ces peuples auxquels vous aviez donné la vie. Détournée de sa voie, l’unité sainte que vous aviez fondée s’est traduite de nos jours, en caractères de sang, dans la formule d’un hideux panslavisme. Entre Byzance déjà de vos temps travaillée par le schisme, et l’Occident latin que l’hérésie devait lui-même plus tard affaiblir et démembrer, elle pouvait être, à son heure, un appui pour l’Église, un espoir de salut pour le monde. Perspectives séduisantes, que votre cœur sans doute avait rêvées, et qui, hélas ! ont abouti à ces atroces persécutions, scandale de nos temps, opprobre de la terre.
Réconfortez les exilés, soutenez les martyrs, gardez les restes d’un peuple de héros ; écartez de quelques autres la fatale illusion qui les solliciterait à courir d’eux-mêmes au-devant de la tyrannie ; pour tous que luise enfin le jour des justices du Seigneur, mais bien plutôt s’il se peut, tout est possible à Dieu, celui de sa miséricorde, assez puissante pour changer les bourreaux sans frustrer leurs victimes. Serait-il donc arrêté que le poids des crimes d’un grand empire a trop fait pencher la balance du côté de la condamnation, pour que ses chefs ouvrent maintenant les yeux, et comprennent quel rôle pourrait être le leur en l’état présent du monde, si Pierre, qui leur tend les bras, voyait revenir à lui l’immense troupeau que paralyse le schisme ? Apôtres des Slaves, et en même temps citoyens de cette Rome où reposent près de celles de Clément vos reliques saintes, aidez les efforts du Pontife suprême cherchant à replacer sur la base où vous l’aviez établi l’édifice qui fut votre gloire.
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